LA RIXE AU CABARET
'action se passe dans une salle basse servant à la fois de cabaret, de cave et de cuisine, où l'on descend par un escalier fort roide. L'épisode principal a lieu en bas, sur les premières marches de l'escalier. Trois hommes sont aux prises. Le motif de la querelle, on le devine en voyant des cartes éparses sur le sol, auprès d'un banc renversé. Un des combattants, vu de face, adossé à la muraille, déjà blessé à la tête, se défend, un couteau à la main, contre deux assaillants qui paraissent vouloir l'empêcher de sortir. L'un de ces assaillants — longs cheveux bouclés, chapeau de feutre conique, riche habit jaune brodé d'argent, large collerette, manteau pendant sur l'épaule gauche, ayant un pied sur la première marche de l'escalier — tient le fuyard par une poignée de cheveux et brandit, de la main droite, une cruche en grès dont il s'apprête à lui asséner un coup. Le second assaillant — pourpoint jaune à crevés, culotte verdâtre, coiffé d'une espèce de bonnet de femme attaché par un ruban bleu — glisse sur l'escalier, sans
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lâcher toutefois le bras de son adversaire, qu'il a saisi pour l'empêcher de se servir de son couteau. En tombant, il s'appuie de la main gauche sur le manche d'un balai dont il s'était fait une arme.
Autour de l'action principale se groupent plusieurs épisodes accessoires. A droite, près de l'escalier, une vieille femme s'efforçant de saisir le pot avec lequel l'homme au manteau veut assommer le fuyard; un garçon et une fille effrayés ; deux jeunes enfants pleurant. A droite, également au premier plan, un homme en cheveux gris, assis, les mains sur les genoux et la tête renversée, paraît dormir, ce qui donne lieu de supposer qu'il a l'oreille dure ou le sommeil lourd. A gauche, tout à l'extrémité de l'avant-plan, dans l'ombre, un homme en manteau noir, son chapeau enfoncé sur la tête, assis et appuyé contre la muraille, paraissant dormir également. Celui-ci doit avoir des raisons pour ne pas être éveillé.
Parlons maintenant des accessoires : par le nombre et par la qualité, ils en valent la peine. A gauche, près de l'escalier, trois tonneaux sur un chantier; au milieu, un tabouret en bois sur lequel ont été oubliés une moule et un couteau ; à droite, sur un banc, un plat en terre contenant des moules et une marmite en terre ; au fond, des ustensiles de cuisine posés sur un bloc de maçonnerie et accrochés à une barre, un crochet en fer auquel pendent des pièces de viande, une image clouée contre le mur, etc., etc.
Et la lumière, il en faut, parler aussi, car un grand rôle lui est attribué dans ce tableau, et elle le remplit supérieurement. Une vive clarté jaillit par la porte, qui est ouverte tout au large au sommet de l'escalier; elle glisse sur le mur, frappe le sol et se répand par reflets, en diminuant graduellement jusqu'aux extrémités de la salle. Il n'y a pas d'opposition brusque entre le jour et l'ombre. La lumière est très-intense sur l'escalier, les parties les plus éloignées de ce foyer sont dans une ombre épaisse ; mais entre ces deux points
extrêmes il y a des demi-teintes, des quarts de teinte, s'il est permis de s'exprimer ainsi, qui établissent entre tous les plans l'équilibre et l'harmonie. Ce n'est pas le facile effet d'un point lumineux dans un milieu obscur. 11 y a partout une certaine lumière d'une certaine intensité et d'une certaine qualité. La manière dont sont résolus tous ces problèmes d'action directe et de reflets des rayons lumineux est d'un vif intérêt.
En haut de l'escalier, par la porte largement ouverte, on voit une rue ensoleillée, des édifices, des arbres derrière un mur, et contre ce mur un homme tournant le dos au spectateur.
Les types ne sont pas beaux : il faut en prendre son parti devant ce tableau comme devant bien d'autres de Craesbeek et des petits maîtres flamands de l'époque ; mais l'action est très-mouvementée, chaque personnage est parfaitement dans son rôle, et la qualité de la peinture compense bien la vulgarité des figures. Après tout, ce ne sont pas des gentilshommes que l'artiste a mis en scène.
Signé sous le banc, à droite :
IVCB
Bois. Hauteur om54 1/2 — Largeur om7 5. Collection van Parys. Bruxelles, 1 8 5 3 ; et Pierard, Paris, 1860.
CRAESBEEK