L'IVROGNE
ntérieur : un buveur, l'air hébété, est assis, au milieu de la chambre, sur une vieille caisse en bois : long habit jaune, veste bleu ardoise, culotte gris foncé ; un col , pas très-blanc, mais fort chiffonné ; feutre gris sur l'oreille. Il a les cheveux en désordre et la barbe inculte; la stupidité de l'ivresse est peinte sur son visage. Le type n'est pas laid : ce n'est pas un magot, comme disait le grand roi, mais c'est un être abruti ; il a le regard fixe, la peau couverte de rougeurs et de rides prématurées. Il tient de la main droite un verre à moitié rempli de bière, et appuie la gauche sur son genou. L'ivresse est dans son attitude comme sur son visage , dans son dos voûté, dans la main qui tient le verre et qui pourrait à peine le porter aux lèvres, dans les jambes écartées, qui fléchiraient s'il voulait se lever. Sa pipe est tombée à terre, à côté de lui, sans qu'il s'en soit aperçu; le tabac s'en est échappé et continue à brûler en produisant une spirale de fumée bleuâtre.
Vis-à-vis de l'ivrogne, vers la gauche du tableau, une femme assise
- i54sur une chaise en bois, devant une table rustique : jaquette d'un lilas douteux, jupe verdâtre et tablier blanc; coiffée d'un bonnet blanc. Elle regarde l'ivrogne en souriant (ce n'est donc pas sa femme?) et tient au-dessus d'un petit fourneau en terre plein de feu un papier dans lequel elle semble recueillir des restes de tabac pour en bourrer une pipe posée sur la table. A la droite de la femme, par terre, contre le mur, un pot en terre rouge, un escabeau en bois, un balai appuyé contre le mur, et au-dessus une image, attachée par trois clous, représentant un homme coiffé d'une casquette. Sur le devant, entre le bord du cadre et ce groupe, un pot gris et bleu à couvercle d'étain et une savate. Au-dessus de la tête de la femme, une fenêtre haute ouverte, sur le bord de laquelle est une bouteille. Au fond de la chambre, un homme en veste brune, serrée à la taille par une ceinture ; pantalon jaune foncé, bas bleus , casquette avec une plume plantée en arrière. Il est tourné du côté du mur. Au premier plan, à droite, un tonneau à moitié visible contre lequel est appuyé un bâton. Les murs de la chambre sont gris verdâtre ; le sol est du même ton, peint en glacis sur une préparation rouge qui transpare à de certaines places. Les figures se détachent en lumière sur ce fond tranquille ; elles sont environnées d'espace et d'air.
Signé en bas, vers la droite :
Bois. Hauteur om28 — Largeur om37.
Acquis de M. Etienne Le Roy, 1854.
Téniers est un si fin et si brillant coloriste, il a poussé si .loin le prestige de l'exécution, qu'on ne songe généralement qu'aux qualités
d'aspect de ses œuvres. On ne le cite guère comme observateur. Il y a cependant des tableaux — et celui-ci est du nombre — où il a fait preuve d'une rare pénétration. Jean Steen, le peintre philosophe et humoristique, n'a rien fait de plus saisissant, comme vérité d'expression, que ce personnage abruti par l'ivresse.
TENIERS
(DAVID