SCÈNE V
MARIANNE, NICOLAS sur le mur.
On entend un air de cornemuse.
Marianne. C'est lui , en vérité. C'est que je l'aime, ce brave Nicolas! Cet air me va droit au cœur. Voyons si je me rappelle la chanson.
(Elle chante.)
J'ai vu sur la colline, Pieds nus, cheyeux au vent.
Aline Qui s'en allait rêvant.
Les roses éphémères Couronnaient son beau front,
Chimères Qui s'évanouiront.
J'ai vu sur la colline, Le sein tout palpitant,
Aline Qui s'en allait chantant.
Riant de la rebelle, Un soldat avait pris
La belle :
L'innocence a son prix.
J'ai vu sous la colline, Son chagrin était grand !
Aline Qui s'en allait pleurant.
Le soldat infidèle Buvait en vert galant,
Loin d'elle, L'amour et le vin blanc.
J'ai vu sous la colline Une fosse au printemps :
Aline Y dormait pour longtemps.
Revint le mauvais hôte Au seuil qu'il assiégea ;
Bien haute L'herbe y poussait déjà.
Madame s'éloigne, voilà là-bas monsieur qui vient. Ces époux du beau monde ont toujours l'air de jouer aux quatre coins. Encore si Nicolas pouvait se mettre de la partie !
Nicolas. Me voilà ; tends-moi les bras, j'ai à te parler.
Marianne. Ne peux-tu -donc pas parler de dessus le mur?
Nicolas. Nenni, car les choses de l'amour se disent avec les yeux.
Marianne. As-tu la vue courte?
NICOLAS. Oui.
Marianne. Tant mieux; en ménage , les vues courtes sont les meilleures. Va-t'en.
Nicolas. Je reviendrai.
Marianne. Oui , quand il fera nuit.
Nicolas. Envoie-moi un baiser, Marianne ; envoie-moi donc un baiser! Ça court comme le feu.
MARIANNE, M. DE VERMAND , NICOLAS sur le mur.
le marquis, entrant. Comme la Normandie est féconde en belles filles ! Trouvez-moi une marquise qui vaille cela. C'est qu'elle est très-jolie , décidément ! (Il saisit le bras de Marianne.)
Marianne. Ah ! vous m'avez fait peur, monsieur.
le marquis. En vérité, j'étais bien loin de penser à te faire peur. A te voir et à t'entendre , on ne songe qu'à te faire.... l'amour.
Marianne, avec dignité. Vous me chantez tous les jours la même chanson ; mais , comme on dit , c'est comme si vous chantiez. Madame est dans le parc , monsieur.
le marquis. J'entends bien : tu veux m'envoyer promener avec elle.
Marianne. Madame a dit qu'elle y serait même pour vous.
le marquis. Voyez comme ce siècle est mal fait! le mariage n'est plus qu'un jeu ; on a une femme pour l'amour.... de Dieu. Il faut se résigner à faire comme tout le monde. (S' étourdissant un peu.) Quelle jolie fille
vous faites , Marianne ! Qu'importe que ma femme soit au bout du parc , quand tu es ici ? Ah ! Marianne , quel regard diabolique , quels yeux ! on dirait les portes de l'enfer. Ta bouche est un rosier : pour qui donc toutes ces roses-là , friponne ? ( Il veut embrasser le cou de Marianne , qui se retourne vivement. ) Enfin , voilà que je te fais tourner la tête ; la tête des femmes est faite pour tourner.
Marianne. Mais , monsieur , c'est plutôt la vôtre qui tourne.
le marquis. On la perdrait à moins. Quelle bouche séditieuse ! et quel joli collier de perles dans cette bouche ! Si tu veux un collier, tu n'as qu'à dire un mot. (A part. ) Cela va prendre bonne tournure , comme dans la Folle Journée. Mais moi , je ne serai pas joué comme le comte Almaviva. (Il ressaisit le bras de Marianne.)
Marianne. Est-ce fini? Vous allez trop loin, monsieur. Si c'était madame , à la bonne heure , elle pourrait vous répondre ; mais moi , je ne sais que vous dire, si ce n'est que vous me chiffonnez pour rien.
le marquis , à part. Voyez-vous ! depuis que nous avons exilé la vertu , la voilà qui court dans l'antichambre. Il n'y a plus rien de bon à faire en descendant. Après tout , ma femme est plus belle que cette fille. (Haut.) Ainsi donc, Marianne, vous vous nichez dans votre vertu? robe légère est de saison.
Marianne. C'est tout ce que j'ai , monsieur, j'y tiens. C'est peu de chose , mais c'est bien porté. (Elle aperçoit Nicolas qui lève la tête au-dessus du mur. Elle pousse un cri. ) Ah !
le marquis. Qu'y a-t-il donc , Marianne.?
Marianne. C'est cet imbécile qui m'a fait peur. ( Un valet de chambre vient présenter le Mercure de France
au marquis. )
le marquis, ouvrant le journal. Ah ! bien, une charade ! Palsambleu , c'est une chose grave ! Je m'en vais étudier cela,, car il en sera question demain au château. Je passe à mon cabinet. (Il s'éloigne gravement. )