SCÈNE IV
MARIANNE, seule.
C'est bon pour l'antichambre ! mais je ne suis pas de l'antichambre, moi. (Ramassant le volume.) Ces princesseslà sont d'une insolence! tout ce qu'elles dédaignent est bon pour nous ; ainsi , à les entendre , si nous avons de la vertu , c'est tout juste parce qu'elles n'en veulent plus. (Elle lit.) « J'ai été chez Lucinde, elle est arrangée avec le comte de Trois-Ëtoiles ; je l'ai trouvée charmante au possible , et je l'ai aimée à la fureur. » Eh bien ! ces amoureux-là n'y vont pas de main morte ; Nicolas luimême n'y allait pas si vite. Mais il s'agit bien de lire là dedans. (Jetant le livre, en imitant le geste de lamarquise.) C'est bon pour l'antichambre. (Elle prend dans son sein une lettre de Nicolas.)
(Lisant.) « Mamzelle Marianne,
« C'en est fait , je vous épouse ; le plus tôt sera le meilleur. Mon père m'a cédé son violon et sa cornemuse; mais, avant de faire la joie des autres , je voudrais bien faire un peu la mienne et la vôtre. Rien que d'y penser,
mon cœur joue du violon. Je vous offre là un sort assez beau : Nicolas et toute sa musique ! Nous avons marché sur la bonne herbe , il n'y a plus de temps à perdre. Ce soir, il faut que je vous parle de près; ainsi attendezvous à me voir venir par la fenêtre ou par la cheminée : tous les chemins vont à Rome. Un amoureux de bonne volonté trouve toujours un chemin. C'est que je suis un homme résolu , moi ! A la guerre comme à la guerre ! à l'amour comme à l'amour ! Je ne serais pas si sot que de passer par la porte, car tous ces chiens de valets qui vous entourent me disent : « Halte-là , Nicolas , on ne passe « pas! » Moi, je passe toujours; tu t'en souviens ," Marianne.... » — Signé : Njcolas.
(Reprenant, rêveuse.) Oui, je m'en souviens.... Ah! monsieur Nicolas , vous voulez m'épouser : je ne demande pas mieux ; aussi bien je commence à m'ennuyer au château, c'est une véritable épidémie : à force de s'ennuyer, Mme la marquise ennuie les autres. Un escabeau vaut mieux qu'un sofa ; on ne gâte pas ses mains à traire à une vache : à Trianon , on ne fait pas autre chose.