‹ Galerie du XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 15 sur 36 · MARIANNE, LE MARQUIS · texte numérisé non relu

MARIANNE, LE MARQUIS

(Marianne chante. Le marquis passe près de Marianne, et, cette fois , sans écouter la chanson.)

le marquis. J'aurai bien de l'esprit demain , car je tiens ma charade. Encore deux heures d'étude , et.... Marianne , après avoir en vain joué du regard, à part.

Voyons , il faut engager la conversation. (Haut.) Vous aurez bien de l'esprit, monsieur, j'en suis fâchée.

le marquis. Que dis-tu donc , Marianne ?

Marianne , avec un charmant sourire. Je dis , monsieur, qu'il n'y a rien de bon à faire avec l'esprit; car l'esprit gâte les sentiments. Vous allez dire que mon esprit ne gâtera pas mes sentiments. Cela m'est égal : quand on a du cœur , on se moque du reste.

le marquis. D'où te vient ce babil quasi philosophique ?

Marianne. J'ai été à bonne école. A propos, monsieur, tout à l'heure nous n'avons pas fini d'égrener notre chapelet. Nous en étions donc...

le marquis, à part. Eh! mais, il paraît qu'on fait singulièrement son chemin avec celle-là. Jean -Jacques dit qu'il faut attaquer les femmes de face ; Voltaire dit de profil; moi, je dis que c'est en leur tournant le dos. (// fait mine de s'en aller.)

Marianne. A mon tour , je vous fais donc peur , monsieur ?

le marquis , revenant. C'est ta vertu qui me fait peur. Je suis comme les enfants, j'ai peur des ombres. Ah çà, voyons , je t'aime à la fureur , qu'en dis-tu ?

Marianne , reculant de trois pas. Finissez donc, monsieur.

le marquis, qui ne Va pas touchée. Je vais commencer. (Il prend la main de Mariane.) Quel jolie petite duchesse vous feriez ! A-t-on jamais vu une bouche aussi perfide? L'amour est logé là dedans.

Marianne. Quel jargon ! Je n'y comprends- rien. On s'entend bien mieux que cela dans notre village. (A part.) Quand Nicolas veut un baiser , il commence par le prendre, sauf à. m'en demander... un autre. Pauvre Nicolas !

le marquis. Que rabâches-tu donc là ?

Marianne. Je dis , monsieur , que je ne vous comprends pas et que vous me faites perdre mon latin.

le marquis. Toi, tu me fais perdre mon temps. Écoute, Marianne, je t'aime à la folie... mais la marquise pourrait survenir.

Marianne. Soyez tranquille, monsieur, madame est sous la charmille.

le marquis. Ah ! friponne , si tu étais toi-même par là!

Marianne. A quoi bon ? Rien de bon, j'imagine. Que me diriez-vous donc ? Le mot de votre charade?

(La nuit vient.)

le marquis. Oui, c'est cela : une énigme à débrouiller; mille choses charmantes à te dire. Voilà la nuit qui s'annonce ; la marquise va rentrer au pavillon pour y jouer du clavecin avec le chevalier. Va sous la charmille, je t'y suivrai de près et nous n'y resterons pas longtemps; d'ailleurs une énigme est bientôt expliquée,

Marianne. Et vous croyez donc, monsieur, que j'irai au rendez-vous ?

le marquis. J'en suis sûr: on n'est pas cruelle quand on est jolie.

Marianne. Ne vous y fiez pas , monsieur.

le marquis. Dans un quart d'heure. Il me semble déjà que je t'y vois. (7/ veut embrasser Marianne, qui s'échappe de ses bras.) La journée sera des meilleures : j'ai trouvé une aventure et je trouverai le mot d'une charade.... J'y pense, si j'allais à ma bibliothèque ? Il me semble que j'y ai vu l'autre jour la Clef des Enigmes, Charades et Logogriplies !

Marianne , restée seule. Que puis-je gagner à tout cela? Pourvu que Nicolas tienne bon, je me soucie bien du reste !

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