TOUS LES PERSONNAGES
(Le marquis arrive tout surpris à la voix de Nicolas. — Le chevalier et la marquise se tiennent à l'écart.)
Nicolas. Où diable est-il passé ? C'était bien la peine de casser un bâton !
le marquis. A qui en a-t-il donc, ce rustaud ?
Nicolas. Bon! le voilà retrouvé! (Il se jette sur le marquis, qu'il prend pour le chevalier, et le bat.)
le chevalier. A merveille ! Il ne manque plus guère au marquis que d'être content.
Marianne , accourant avec un flambeau aux cris du marquis. Elle se jette sur Nicolas et le désarme. Nicolas, tu ne sais pas ce que tu.... dis.
le marquis. Voilà une singulière façon de s'exprimer. Maraud , je te ferai pendre.
Nicolas. 11 y a donc deux Marianne ici ?
Marianne, se désignant. Voilà la bonne.
le chevalier , d'un ton doctoral. Vous le voyez , marquis : sous l'empire des saines doctrines , en présence des graves devoirs que la loi sociale vous impose , il ne sied pas à l'homme fort , au philosophe , au sage , de se livrer à l'entraînement de ses passions , et moins encore de ses caprices , car. . . .
le marquis. Quel galimatias ! Je ne vous comprends pas , mais vous avez raison. Des caprices ! la marquise en a tant , que j'ai cru pouvoir m'en passer un petit....
Nicolas. Il n'est pas friand !
la marquise. Vous le voyez, vos caprices sont encore plus dangereux pour vous que ne seraient les miens.
le chevalier, à la marquise. Et le nôtre, marquise?
la marquise. Le nôtre, chevalier? n'en parlons plus, car un caprice qui court risque de devenir une passion. Elles sont rares, les grandes passions ! Je n'y crois pas , excepté à la nôtre , marquis , car vous êtes corrigé pour toujours.
le marquis. Du moins , je suis sur mes gardes.
la marquise. Le héros de la pièce , c'est Nicolas. J'en suis encore toute chiffonnée.
Marianne , indignée. Toute chiffonnée !
la marquise. Nicolas , je veux aller à votre noce.
Nicolas. Marianne dit qu'elle ne veut pas se marier.
la marquise. N'en croyez rien. En amour, quand une femme dit : Je ne veux pas , elle ne sait plus ce qu'elle dit.
J'ai rencontré ces jours-ci Mme de la Popelinière en très-mauvaise compagnie, c'estTà-dire exposée aux vitres d'un marchand de curiosités du quai Voltaire, entre un portrait d'abbé libertin et une fête flamande de Brauwer. Une expression de poétique tristesse m'attira vers Mme de la Popelinière; je reconnus bientôt un pastel de La Tour du meilleur style, mais d'un coloris éteint. Je saluai tout à la fois l'œuvre du peintre et la figure de la femme avec l'air du monde le plus sérieux, oubliant que j'avais au bras le plus railleur de mes amis.
Il me regarda en riant.
« Quelle est donc, me demanda-t-il, cette ancienne connaissance qui sourit si tristement, avec son écharpe bleu de ciel, ses cheveux à frimas et son épaule nue?
— Regardez-la bien, mon cher, si vous voulez voir une femme qui a aimé profondément il y a à peu près un
siècle.
— De beaux yeux , reprit-il ; un ovale adorable, une bouche charmante, un cou fier et souple. Je ne vois pas trop si cette femme a beaucoup aimé, mais je ne doute pas qu'on ne l'ait aimée avec fureur. Le nom delà dame, s'il vous plaît?
— C'est une petite- fille de Dancourt. Elle s'est appelée longtemps Mlle Deshayes , à la Comédie-Française ; son nom historique, c'est Mme de la Popelinière.
— A merveille. Pourquoi donc me parliez-vous de passion sérieuse? Mme de la Popelinière a jeté son cœur à tous les vents, comme toutes celles qui sont nées sous la Régence. Mais un sentiment profond n'a jamais agité ces cœurs profanes.
— Qui est-ce qui vous a dit cela?
— Tous les livres.
— Et vous les croyez sur parole?
— A qui voulez- vous que je m'en rapporte?
— A vous même, à votre esprit, à votre cœur. La passion peut se métamorphoser mille fois sans cesser un seul instant d'être la passion. Il y a cent ans elle riait; aujourd'hui elle pleure. Mais, sous le sourire comme sous les larmes, c'est toujours le même cœur qur s'agite, qui s'inquiète et qui souffre. Voyez plutôt ces yeux et ces lèvres de Mme de la Popelinière : elle sourit avec la grâce narquoise de 1750 ; mais, dans ce sourire même, ne découvrez-vous pas une douleur qui se cache? Celui qui passe trop vite devant cette galerie de pastels ne sait pas le premier mot de l'histoire intime du xvme siècle. Il en faut d'ailleurs accuser les peintres, qui sont les historiens pour les yeux. De ce que La Tour a peint cent marquises sous le même éclat, avec la même expression légère et moqueuse, faut-il conclure qu'il les a toutes vues ainsi ? Nullement, c'était par habitude de pinceau. La Tour, comme Mignard, comme tous les portraitistes, avait dans l'imagination un certain idéal qui lui cachait la vérité. Mais la vérité ne perd jamais ses droits ; ne la voyezvous pas à travers ce joli sourire? Croyez-moi : cette pauvre femme, exposée aujourd'hui comme une curiosité, a aimé et a souffert quand elle était comédienne,
grande dame, ou amante délaissée. C'est un drame en trois actes.
Disant ces mots, j'entrai dans la boutique et je demandai le prix du portrait.
« C'est le portrait d'une comédienne célèbre, dont je ne sais pas le nom ; je le donne pour le prix du cadre : 50 francs. »
Je ne voulus pas marchander une si jolie figure. J'emportai moi-même la petite-fille de Dancourt , tout en jurant de la venger des injures du temps et de l'histoire.
En 1750, dans un des plus fastueux salons de la rue de Richelieu, la maîtresse du lieu, assise ou plutôt perdue dans un volumineux fauteuil de soie à ramages, avait entrepris, vers sept heures du soir, devant un beau feu qui répandait un arôme oriental, une guerre à outrance avec M. Fanfreluche. C'était une manière de passer le temps et d'attendre sans trop d'impatience un autre monsieur. Le bichon combattait par ses jappements, ses dents blanches et ses griffes noires ; la dame n'avait pour se défendre qu'un très-délicat éventail de Pater, qui avait déjà donné cinquante soufflets à de grands personnages, par exemple, au maréchal de Richelieu, au maréchal de Saxe, au maréchal de Lowendal. Cependant la dame n'était ni duchesse ni marquise; mais elle était belle, et de temps immémorial la beauté a eu les armoiries les plus victorieuses du grand livre héraldique. Du reste, notre héroïne n'était pas une petite bourgeoise du Marais abonnée au Mercure de France; c'était une dame de haut parage, après tout, puisque M. de la Popelinière l'avait épousée
de la main droite. Il est vrai qu'il avait commencé par l'épouser de la main gauche.
Cependant un grand coquin de laquais, couvert d'or sur toutes les coutures, vint présenter sur un plat d'argent, ciselé avec beaucoup d'art par Réveil, une lettre à Mme de la Popelinière.
Dès que le laquais eut tourné le dos, Mme de la Popelinière, pâle et impatiente, baisa la lettre, et coupa avec ses jolies dents le fil de soie qui retenait le cachet. « C'est étonnant, dit-elle, La Rose n'avait pas ouvert la porte, que déjà j'avais pressenti une lettre de M. de Richelieu. » M. Fanfreluche ne cessait pas de japper et de s'élancer vers sa maîtresse dans ses folâtreries; Mme de la Popelinière lui abandonna son éventail pour lire en repos l'épître amoureuse qui était écrite sur un papier grossier, dont une cuisinière d'aujourd'hui ne voudrait pas pour écrire ses comptes. Il est vrai qu'une cuisinière d'aujourd'hui écrit plus correctement qu'un maréchal de France il y a cent ans.
Voici ce que l'histoire a conservé de cette lettre :
« Mon cœur, que je suis fâchés si je ne vay pas ce soir là-bas mourrir à vos pieds, je suis retenue à la cour, mais j'y serai avec vostre ymage; cependant vers dix heures peut-être Vous surprandrais-je pendant les folies du soupe, car j'esperre.... »
Mme de la Popelinière en était là quand la porte s'ouvrit avec fracas ; elle reconnut le financier à ce tapage de mauvais goût, et, dans son effroi, elle jeta la lettre au feu. « Autant en emporte le vent! » dit M. de la Popelinière en saluant sa femme avec ironie.
Il était suivi d'un homme d'esprit à gages. Les grands seigneurs avaient alors des poètes, comme les marquises avaient des petits chiens; le financier donnait douze cents
livres au sien, c'était peu ; mais son homme d'esprit, c'était Marmontel, véritable homme d'esprit de financier. N'oublions pas de remarquer ici que les vrais poètes, alors comme aujourd'hui, ne recevaient de gages que du public. Le public donne la gloire en donnant son argent. « Marmontel, asseyez-vous là, » dit M. de la Popelinière en traînant un fauteuil près de sa femme. Pour lui, il alla s'appuyer nonchalamment contre la cheminée. Marmontel fit toute sorte de lourdes grâces à Mme de la Popelinière ; il lui demanda des nouvelles de sa migraine et de son chien. Elle sembla ne pas l'écouter, ce qui d'ailleurs lui arrivait presque toujours. A quelqu'un qui lui en faisait la remarque, elle avait répondu que, Marmontel étant payé comme un journal, on ne lui devait pas la réplique.
Mais, ce soir-là, elle était si loin de l'esprit de Marmontel! Elle suivait tristement de son regard bleu de pervenche la destinée de la lettre du duc de Richelieu, qui avait disparu dans les flammes. « N'est-ce pas, madame, lui dit à brûle-pourpoint son mari, que vous réfléchissez à ceci : Les passions sont semblables à cette lettre que vous venez de brûler, un peu de fumée, un peu de flamme et un peu de cendre ? »
Mme de la Popelinière s'arma de son plus charmant sourire.
« En vérité, monsieur, je crois que vous avez de l'esprit à présent.
— Non, madame, répondit le financier un peu brutalement, je n'ai pas d'esprit, j'ai du cœur, vous m'avez blessé parla.
— Ah! mon Dieu, dit Marmontel, qui pressentit la tempête, j'ai oublié d'écrire à Mlle Clairon. »
Il se leva pour sortir.
« Non, vous resterez céans, dit M. de la Popelinière
d'un ton décidé ; vous êtes de la maison, il n'y a point de secrets pour vous. Ne savez-vous pas que M. de Richelieu....
— Je ne sais rien du tout, dit Marmontel avec précipitation ; ces choses-là, comme dit le poëte arabe, sont écrites sur les vents ou sur les flots. »
Mme de la Popelinière porta la main à son cœur.
« Eh bien, dit-elle en regardant son mari, j'attends votre acte d'accusation; je suis sûre que M. Marmontel sera mon avocat.
— Eh bien, madame, vous aimez M. de Richelieu; du moins vous permettez à M. de Richelieu de vous aimer.
— Je vous avoue, monsieur, que je permets cela au monde entier.
— Mme de la Popelinière est comme le soleil, dit Marmontel : on s'élève à lui, mais il ne descend pour personne.
— Figure de rhétorique, image de poëte, dit M. de la Popelinière; cela n'a pas le sens commun; moi, je vais parler sans phrases : voilà ce qui s'est passé.... ne m'interrompez pas, madame.
— Je veux bien, à la condition de ne pas vous écouter. »
Mme de la Popelinière reprit son éventail et recommença la guerre avec M. Fanfreluche.
« Si j'ai bonne mémoire, reprit le financier, votre grand-père jouait la comédie.... pardieu, c'était le bonhomme Dancourt; votre grand'mère jouait la comédie, c'était la belle La Thorillière ; votre mère jouait la comédie, c'était la célèbre Mimi Dancourt ; enfin, vous-même, madame, vous avez joué la comédie et vous jouez encore la comédie. »
Ici le financier, content de son préambule, fit crier sa tabatière, huma une prise et secoua ses breloques.
« Et encore, reprit-il en hochant la tête, si vous vous étiez toujours contentée déjouer la comédie! Mais vous avez voulu en faire une, et je suis tombé comme un niais dans votre coup de théâtre ; voilà pourquoi vous portez le titre de Mme de la Popelinière.
— Dites le nom, ne dites pas le titre, monsieur, murmura-t-elle avec un dédain charmant.
— Oui, oui, j'avais un hôtel, des équipages, beaucoup d'argent, il ne me manquait qu'une maîtresse (car enfin c'est la mode aujourd'hui, à moins d'être, comme M. de Richelieu, le mari de toutes les femmes) ; je suis allé à vous, vous êtes venue à moi; et puis, après la lune de miel, vous vous êtes mise à pleurer, larmes de crocodile ! Vous vous êtes jetée à mes pieds pour que je vous donne ma main; je ne voulais vous donner que mon cœur; voyant que vous n'obtiendriez rien de plus avec moi, je ne parle pas de ma fortune, vous êtes allée vous jeter aux pieds de cette coquine de Mme de Tencin, pleurant votre vertu comme les filles de la Bible ; après quoi vous êtes allée vous jeter aux pieds du cardinal de Tencin, lui montrant vos larmes, mais lui montrant surtout vos beaux yeux. C'était au renouvellement du bail des fermes. Le cardinal de Tencin m'appela devant lui et m'annonça sans façon que le roi son maître était bien décidé à n'accorder le privilège de ma ferme qu'à celui qui épouserait Mlle Deshayes, la petite-fille de Dancourt, un modèle de vertu, de grâce et d'esprit ; on ne saurait trop le reconnaître, madame.
— Eh bien, dit Mme de la Popelinière avec impatience, vous reconnaissez vous-même que je vous ai apporté en dot la moitié de votre fortune par ce renouvellement du bail. Est-ce que vous vous imaginez, monsieur de la Pope-li-niè-re, que je vous suis reconnaissante du nom que vous m'avez donné? Vous avez fait cela d'assez mauvaise
grâce : vous m'avez conduite chez un notaire, qui a rédigé en mauvais style un contrat de mariage ; vous m'avez donné, en cas de survie, de quoi acheter des habits pour porter votre deuil ; ensuite vous m'avez emmenée à l'église un matin, avant que je fusse éveillée, par une pluie battante; on nous a bénis, comme des Auvergnats, dans une chapelle où je me suis enrhumée. Voilà toute la cérémonie.
— Cela pourrait s'appeler encore le Mariage forcé, dit Marmontel.
— Et la conclusion de tout ceci? demanda Mme de là Popelinière.
— La conclusion, répondit le fermier général, c'est que j'ai été joué et que je ne veux plus l'être maintenant. Je vous avertis, madame que M. de Richelieu sera prié par moi-même d'aller faire la guerre ailleurs.
— Prenez garde, dit Marmontel, les amoureux qu'on met à la porte rentrent toujours par la fenêtre. »
On sait que M. de Richelieu rentra par la cheminée.
A cet instant, trois ou quatre convives, car on soupait tous les soirs en gaie compagnie chez le fermier général, entrèrent coup sur coup.
« Ah! c'est vous, La Tour? Quel ravissant portrait j'ai vu de vous, celui de Mlle Gaussin! »
La Tour entra gravement, comme un homme préoccupé.
« Croyez-moi, dit-il au financier, il y a de l'orage à l'horizon, la guerre d'un côté, un roi qui sommeille, un parlement qui met des points sur les i, des jésuites qui tendent partout leurs toiles d'araignée. »
On sait que La Tour était un profond politique qui, tout en semant des roses sur les joues de ses portraits, lisait dans l'avenir des nations.
« Nous n'avons point de marine, dit-il un jour à Louis XV.
— Et celles de Vernet? » répondit le roi au peintre.
Carie Vanloo, qui suivait La Tour, ne se piquait pas de politique ; il avait l'esprit de son art et n'en cherchait pas d'autre. Il s'approcha gaiement de Mme de la Popelinière, et lui demanda si elle voulait être belle le lendemain pour qu'il achevât son portrait.
Rameau et Vaucanson , les deux hommes célèbres les plus silencieux de ce xvnT siècle où l'on parlait tant ; Fontenelle etMoncrif; des noms moins connus, furent annoncés dans le brouhaha pittoresque d'une conversation déjà animée : c'étaient le marquis de Meuse, le comte de Guiche, puis un abbé sans abbaye, un poète sans poésie, un marquis sans marquisat. Quelques femmes vinrent à leur tour, les femmes libres du temps, Mme de Tencin et Mlle Verrières, pas tout à fait des femmes du monde, pas tout à fait des comédiennes.
Mme de la Popelinière , malgré tout le bruit et tout le mouvement qui se faisaient autour d'elle, se trouvait seule encore. Son regard flottait de la pendule à la porte d'entrée. On lui parlait , elle n'entendait que la voix de celui qui n'était pas là.
On vint avertir solennellement que le souper était servi. On passa dans une salle à manger peinte par Oudry. La table avait l'air d'une féerie ; jamais un fermier général n'avait déployé un pareil luxe de porcelaine de Saxe, de cristaux de Bohême et de fleurs rares.
Rameau se plaça par distraction à côté de Mme de la Popelinière. Nul n'osa s'asseoir de l'autre côté. La place d'honneur fut pour l'absent, suivant la remarque ironique de M. de la Popelinière.
On n'avait pas encore eu d'esprit , mais on avait beaucoup mangé déjà, quand le duc de Richelieu entra.
M. de la Popelinière se leva subitement , comme entraîné par une inspiration.
« Monsieur le duc, voulez-vous prendre ma place,? car je suis décidé à m'emparer de la vôtre. »
Disant ces mots, M. de la Popelinière s'avança bravement du côté de sa femme.
M. de Richelieu se tint pour battu, et, après avoir salué Mme de la Popelinière, il alla s'asseoir d'assez bonne grâce sur la chaise de son hôte. Tous les convives se regardèrent avec intelligence.
« Je disais donc, reprit La Tour , que la tempête est à l'horizon.
— Oui, monsieur, dit- le fermier général d'un air bourru, c'est moi qui la conduis, et elle éclatera comme la foudre.
— Quel beau sujet de tableau ! dit Mme de Tencin à Carie Vanloo ; M. de la Popelinière conduisant les nuages comme le Père éternel , avec un front rayonnant et un sourcil olympien î »
A la fin du souper, Richelieu s'approcha de Vaucanson.
« Monsieur, vous qui seriez capable de créer le monde, si Dieu n'avait pas fait cela avant vous , pourriez -vous me dire comment on entre dans une maison quand la porte est fermée?
— On n'entre pas , » dit Vaucanson, sans trop savoir ce qu'il disait.
Le lendemain, le duc rôda autour de l'hôtel ; il remarqua bientôt qu'une petite maison était adossée à une des ailes. Il entra dans cette maison , qui avait pour unique locataire un hautbois de l'Opéra , vieux musicien qui passait sa vie à copier de la musique. M. de Richelieu lui offrit de payer son loyer, moyennant qu'il pourrait à son
gré, lui, Richelieu, habiter à certaines heures un cabinet de la maison. Le vieux musicien accepta avec joie. Dès le jour même, le duc revint avec un serrurier et un maçon pour que la pièce fût habitable. Ce cabinet n'était séparé que par un mur mitoyen d'un arrière-petit salon où Mme de la Popelinière avait son clavecin, sa bibliothèque, et un lit de repos qui devint plus tard son lit habituel. Elle fut avertie à temps, Richelieu l'ayant revue aux fêtes du mariage du dauphin avec l'infante d'Espagne. Le maçon et le serrurier se mirent à l'œuvre sans retard. Le mur fut ouvert dans la cheminée de Mme de la Popelinière ; le serrurier enleva la plaque et la replaça trèsartistement sur une charnière imperceptible, qui permettait de l'ouvrir à volonté.
M. de Richelieu fut ravi de cette nouvelle habitation ; il y venait tous les jours; il y veillait quelquefois jusqu'au matin , sans doute dans l'étude de la guerre. Sa belle voisine ne s'en plaignait pas.
« C'est étonnant, dit un jour M. de la Popelinière à Marmontel, ma femme a pris goût à la solitude. Sans doute elle vit dans le repentir, depuis que j'ai eu l'esprit de me délivrer du duc de Richelieu. Il ne faut jamais désespérer des femmes. La voilà qui passe tout son temps à lire Bossuet et Fénelon; je l'ai surprise hier jouant un air d'église sur son clavecin. Il y a six semaines , elle était toujours par quatre chemins, courant toutes les folies du monde. Aujourd'hui, elle s'enferme chez elle comme Pénélope ou comme Lucrèce. »
Le soir, pendant le souper, Mme de la Popelinière, s'excusant auprès de l'unique convive , se retira dans le petit salon. Quand le fermier général se présenta, il fut reçu comme un ennuyeux qui n'est pas attendu. Il remarqua , non sans quelque surprise, que sa femme ne lisait pas et ne jouait pas du clavecin. Quoiqu'elle ne dût
pas sortir ce soir-là, elle ne s'était occupée que de sa chevelure. Elle venait d'y attacher un bouquet de jasmin d'Espagne , tout fraîchement cueilli dans une jardinière en porcelaine de Sèvres. La visite inopportune de son mari la jeta dans une véritable anxiété, car ce n'était pas lui qu'elle attendait.
« Est-ce que vous avez à me demander un quart d'heure d'entretien? dit-elle en se promenant.
— Je vous avoue, madame, que je viens ici par curiosité; vous vous y trouvez si bien, que je veux m'y reposer un peu de mes soucis. Avouez, madame, que, depuis que j'ai fermé ma porte aux conquérants qui ne livrent bataille que contre l'honneur des maris , la quiétude est revenue à tout le monde, à vous comme à moi.
— Oui, monsieur, félicitez-vous.... »
A cet instant , le duc de Richelieu arrivait de l'autre côté du mur. Un signal résonna sur la plaque. Mme de Popelinière pâlit.
« Qu'ai-je entendu? demanda M. de la Popelinière en tournant l'oreille vers la cheminée.
— Sans doute , dit-elle d'un air distrait , on allume le feu de l'autre côté. Ce voisinage est quelquefois ennuyeux; c'est un hautbois.... »
Un second signal résonna.
« Est-il impertinent ! poursuivit Mme de la Popelinière ; attendez un peu, je vais l'avertir qu'il y a du monde ici. »
Mme de la Popelinière prit les pincettes et frappa deux fois contre la plaque. C'était le contre-signal.
« Si vous voulez, madame, je donnerai des ordres pour que votre voisin contienne son génie musical ; ce mur d'ailleurs n'est peut-être pas mitoyen....
— N'y songez pas, monsieur; je serais désolée de contrarier les habitudes de ce hautbois, que j'aime à entendre à certaines heures. »
Quelques jours après ce rendez-vous manqué, M. de la Popelinière reçut une lettre anonyme ainsi écrite :
« Je ne sais pas si c'est le diable, mais toutes les nuits « un amant pénètre chez Mme de la Popelinière sans « passer par la porte ni par la fenêtre. »
La nuit suivante, M. de la Popelinière monta la garde à la porte du petit salon. Il s'aperçut bientôt que sa femme n'était pas seule. Il entendit une voix qui répondait à une autre voix.
« Madame, cria-t-il avec force, le feu esta la maison! »
La femme de chambre , qui s'était endormie dans un cabinet voisin, en sentinelle peu vigilante (l'histoire dit par trahison) , ouvrit presque aussitôt la porte au fermier général.
Il entra, tout botté et tout éperonné, comme Louis XIV dans le parlement. M. de la Popelinière était plus armé que Louis XIV, car il portait un fouet d'une main et un chandelier de l'autre. Il alla droit au lit de sa femme. Elle dormait sur un seul oreiller, avec une candeur qui désarma le jaloux.
« Mais, madame.... »
Elle s'éveilla.
« Ah ! monsieur, comme vous m'avez fait peur !
— Mais , madame, il n'y a qu'un moment , je. vous ai entendue....
— En vérité !
— J'ai reconnu la voix de M. de Richelieu. »
M. de la Popelinière regarda sous le lit, après quoi il passa dans la ruelle.
« Une idée! dit Mme de la Popelinière avec un joli bâillement rose qui laissait voir des dents blanches comme celles des jeunes loups. Ouvrez le tiroir de ma toilette, c'est sans doute là que M. le duc s'est caché. »
Le fermier général était furieux.
« Madame ! madame! si vous me riez au nez, je vous extermine. Un homme est venu ici.
— Ah ! monsieur de la Popelinière , si vous saviez comme j'ai envie de dormir! »
M. de la Popelinière chercha silencieusement son rival sous le clavecin, sous les rideaux, dans la cheminée, partout, jusque dans les rayons de la bibliothèque.
« C'est comme un miracle! murmura-t-il entre ses dents. Demain j'amènerai Vaucanson pour avoir la clef.... »
Comme il disait ces mots, son flambeau rayonna sur une épée couchée au pied du lit. Christophe Colomb découvrit l'Amérique avec moins d'enthousiasme.
« Madame, voulez-vous me dire pourquoi cette épée est couchée avec vous ? »
Le maréchal de Saxe voulait enlever au maréchal de Richelieu, sinon à M. de la Popelinière, Mme de la Popelinière ; il croyait d'ailleurs que le grand coureur de ruelles en était encore aux escarmouches avec cette belle femme, dont tout Paris, dont toute la cour se disputait les adorables œillades. Il vint un matin chez le fermier général, à l'heure du petit lever de sa femme. Il baisa galamment le bout des ongles de Mme de la Popelinière, et lui demanda la grâce de l'emmener dans la plaine des Sablons, où il allait passer en revue ses célèbres uhlans.
C'était une fête pour Paris et pour Versailles. Mme de la Popelinière comprit que, pour cette fête, il y aurait une reine. Elle accueillit avec une joie mal déguisée la proposition du beau Maurice. Née pour le théâtre, elle
n'avait pas perdu le goût des ovations. Elle pria le maréchal de l'attendre ; elle appela toutes ses femmes et se fit habiller en toute diligence, sans pourtant compromettre la fraîcheur, l'harmonie et l'effet de ses ajustements.
« Madame, lui dit le maréchal, qui, selon la bonne coutume du temps , avait assisté à ce travail de fée, l'Amour lui-même vous eût habillée avec moins d'art et de goût. Il est vrai, ajouta-t-il avec son air vainqueur, que l'Amour n'a pas l'habitude d'habiller les femmes. »
On monta en carrosse, on arriva dans la plaine des Sablons avec beaucoup de fracas . escorté par tout ce que l'armée française comptait d'officiers illustres par leur blason, sinon par leur bravoure.
Le maréchal de Richelieu était absent pour le service du roi. Mme de la Popelinière se consola dans toutes les distractions orgueilleuses de cette revue. Elle aimait Richelieu, mais elle n'en était encore qu'à la période de l'amour heureux, cet amour qui sourit et s'enivre, qui ne descend pas en lui-même pour faire jaillir la source des larmes. Elle devait payer cher ces sourires et ces ivresses de l'aube amoureuse. Mais, en attendant, elle se laissait aller nonchalamment à la vie dans le triomphe de sa beauté.
Or, pendant qu'elle était à cette revue des uhlans , le célèbre Vaucanson , appelé à son hôtel par un billet du fermier général, allait, avec l'imprévoyance du génie, abattre la première pierre de ses châteaux en Espagne.
Quand M. de la Popelinière vit entrer Vaucanson, il lui prit la main et le conduisit en silence dans le trop célèbre petit salon de Mme de la Popelinière.
« Mon ami, lui dit-il avec onction, un homme pénètre ici le jour et la nuit; j'ai mis des sentinelles aux portes et aux fenêtres; dites-moi s'il est possible d'entrer ailleurs. »
Vaucanson, sans répondre, fit trois ou quatre tours sur lui-même. Il commença par décrocher un portrait de Dancourt , portrait à mi-corps , peint par Largillière , encadré avec beaucoup de luxe.
« Non , non , dit-il en secouant la tête , il n'y a pas de porte par là. »
Il se tourna vers la cheminée.
«« Pourquoi n'y a-t-il ni bois ni chenets dans l'âtre ?
— C'est cela, dit M. de la Popelinière en trépignant de joie ; on passe par la cheminée. »
Vaucanson s'agenouilla et avança la tête sous le manteau de marbre sculpté.
« C'est impossible, il n'y a qu'un ramoneur de dix ans qui puisse passer par là. »
Tout en disant ces mots, il frappa du doigt contre la plaque.
Marmontel survint alors. Comme il a raconté (Mémoires d'un père pour servir à l'instruction cle ses enfants) cette catastrophe, laissons-le parler lui-même :
« Vaucanson s'aperçut que la plaque était montée, à charnières , et si parfaitement unie au revêtement des côtés, que la jointure en était presque imperceptible.
« Ah ! monsieur, » s'écria-t-il en se tournant vers La Popelinière, « le bel ouvrage que je vois là! l'excellent « ouvrier que celui qui l'a fait! Cette plaque est mobile, « elle s'ouvre; mais la charnière est d'une délicatesse! « Non, il n'y a pas de tabatière mieux travaillée.
« — Quoi! monsieur! dit la Popelinière en pâlissant, « vous êtes sûr que cette plaque s'ouvre ?
« — Vraiment, j'en suis sûr. Je le vois bien, dit Vau- « canson, ravi d'admiration et d'aise; rien n'est plus * merveilleux.
« — Et que me fait votre merveille? il s'agit bien « d'admirer!
iv h
« — Ah ! monsieur, de tels ouvriers sont fort rares ; a je n'en ai pas un qui. ...
« — Laissons là vos ouvriers , qu'on m'en appelle un « qui fasse sauter cette plaque.
« —Quel dommage, dit Vaucanson, de briser un chef- « d'oeuvre aussi parfait que celui-là ! »
Une demi-heure après, le commissaire du quartier constata, par un procès-verbal, la découverte de cet escalier dérobé. M. de la Popelinière écouta bravement la lecture du procès-verbal.
•u Monsieur le commissaire, vous avez oublié de constater ma disgrâce, car il y a six mois que M. de Richelieu passe par là. »
Le commissaire constata la disgrâce de M. le fermier
général.
« Et moi, dit Marmontel en essuyant une larme (il devait bien cela à son hôte), et moi je vous consolerai, je vous rendrai le bon office qu'Horace attribuait aux Muses : Vos lene consilium et datis, et dato gaudetis almse. »
Si nous retournons à la revue des uhlans, nous retrouvons Mme de la Popelinière indolemment couchée dans son carrosse , écoutant avec distraction les galanteries du maréchal" de Lowendal , troisième maréchal de France qu'elle traînait à son char, pour parler le style du temps.
Tout à coup elle vit s'arrêter un certain personnage fort laid, dont la vue seule avait depuis longtemps le privilège de l'émouvoir beaucoup : c'était Guimond , un aide de camp du duc de Richelieu. « Madame , madame , dit-il à Mme de la Popelinière , d'un
air mystérieux , un grand malheur est arrivé. Votre mari a découvert , avec ce coquin de Vaucanson , le secret de vos entrevues avec mon maître. »
Mme de la Popelinière ressentit au cœur un coup violent ; elle garda sur sa figure tout le charme du sourire et de la quiétude-. « Monsieur le maréchal , dit-elle à Lowendal , comme vous seriez galant si vous vouliez m'accompagner tout à l'heure chez moi ! — Comment , madame ! ne vous accompagnerais-je pas au bout du monde ? »
Quand Mme de la Popelinière se présenta devant son hôtel , le concierge lui cria , sans ouvrir la iporte , qu'il avait un ordre formel de ne point laisser entrer Mme de la Popelinière. Le maréchal de Lowendal eut beau crier haut et menacer de la corde , la porte fut inébranlable , comme les Prussiens à Rosbach.
Mme de la Popelinière s'en alla , mais revint bientôt à la charge, cette fois, avec le maréchal de Saxe. Le concierge , entr'ouvrant la porte , déclara qu'il lui était défendu....
« Eh ! ne me connaissez-vous pas ? lui dit le maréchal ; apprenez que pour moi il n'y a pas de portes fermées. Entrez, madame. »
Le portier trembla sur ses gonds et recula de trois pas. M. de la Popelinière vint au-devant du maréchal.
a Eh bien! mon ami, mon cher la Popelinière, un esclandre , des scènes , un spectacle pour le public ! Allons donc! est-ce que vous n'êtes pas un homme d'esprit ? A la guerre comme à la guerre. D'ailleurs , est-ce que vous croyez à toutes ces folies? La vertu tombe dans des embûches , mais c'est toujours la vertu. Si vous aviez épousé une femme sans figure et sans esprit, vous n'auriez pas à subir les fables de la canaille. Adieu, mon ami , je vous réponds du cœur de votre femme.
— Maréchal , ne vous moquez ni de moi ni de ma femme ; il y a six mois que M. de Richelieu passe par la cheminée.
— Maréchal pour maréchal, j'aimerais mieux que ce fût moi : mais , après tout, silence , il n'y a pas de quoi s'en vanter ; j'en connais plus d'un qui aime mieux savoir cela tout seul que de l'apprendre à tout le monde. Du reste , je suis attendu à Versailles : je vous laisse et vous recommande la paix. »
Dès que le maréchal de Saxe se fut éloigné , Mme de la Popelinière tomba sur une bergère et se cacha la tête dans les mains : c'était le vaincu devant l'ennemi victorieux. Triste victoire ! Elle espérait que l'ennemi serait généreux : il ne le fut point. « Madame, lui dit-il, comme s'il lui eût parlé du haut de son honneur et de sa fortune , vous n'êtes pas chez vous ici ; allez-vous-en au plus tôt. Emportez, si vous voulez, le portrait de votre grand-père et de sa fille. S'il ne vous arrive pas de mourir de honte, je vous accorderai une pension alimentaire. »
Mme de la Popelinière , à ces derniers mots , se leva indignée ; elle jeta un regard de mépris et de douleur sur cet homme de qui on disait : Qu'il aille cuver son or. « Adieu donc , dit- elle avec la triste volupté que ressentent ceux qui s'abandonnent pour la première fois à leur mauvaise destinée, adieu, monsieur; ne me faites plus l'injure de penser à moi. »
Elle partit et ne revint pas.
Quand son joli pied, délicatement chaussé de satin , se trouva sur le pavé de la rue, elle sentit douloureusement les réalités de la vie. Où aller ? elle ne le savait : sa mère était morte , sa mère , dont elle n'avait pas eu le temps , dans les folles joies du monde, de pleurer la mémoire.
La pauvre femme , qui avait une cour le matin , n'avait pas un lit pour reposer, le soir, son front meurtri. Le maréchal de Richelieu était parti pour Toulouse ; il eût été là , d'ailleurs , qu'elle n'eût pas osé lui demander un toit , et surtout de l'argent. Elle avait bien voulu traiter avec lui de puissance à puissance ; mais maintenant qu'elle venait d'être précipitée au bas du trône , elle ne consentirait pas à s'humilier devant lui.
Comme elle était arrêtée au coin du Paiais-Royal , incertaine du chemin, toute à son malheur et à son amour , elle s'aperçut qu'elle était presque entourée de curieux qui murmuraient son nom et se racontaient son aventure. La valetaille de l'hôtel s'était bruyamment réjouie de l'histoire de la cheminée tournante : c'était une nouvelle à la main , trop scandaleuse pour ne pas affriander Paris. Mme de la Popelinière comprit alors combien l'abîme était profond.
Elle alla droit devant elle. Tout à coup elle se souvint d'un petit appartement de la rue Ventadour, qu'elle avait conservé depuis la mort de sa mère pour y garder pieusement les meubles de la célèbre Mimi Dancourt, ne voulant pas qu'ils fussent vendus à l'encan , les trouvant trop surannés pour les transporter à l'hôtel de la Popelinière. C'était une planche de salut dans son naufrage. Elle prit la clef chez le concierge, monta rapidement l'escalier, et ouvrit la porte avec un battement de cœur. Il lui sembla qu'elle entrait dans la tombe : l'appartement était sombre et silencieux ; on y respirait comme un parfum de sépulcre. Jusque-là elle avait retenu ses larmes ; dès qu'elle eut refermé la porte , ses sanglots retentirent dans toutes les pièces.
Ce n'était point sa mère , c'était elle-même qu'elle pleurait.
Étrange fantaisie de la destinée ! il arrive le plus
souvent qu'une galante aventure , loin de nuire à l'héroïne , la met en relief et lui donne plus d'accent. Quelquefois l'aventure galante est un marchepied tout de marbre et d'or ; cette fois ce fut un tombeau. Tous les rieurs furent contre Mme de la Popelinière , tous les journalistes lui furent cruels. On profana sans pitié le roman de sa vie. On colporta à Paris, en France, en Europe, au Nouveau-Monde , cette histoire de la cheminée tournante. On la traduisit en caricature, on la rima en complainte sur l'air du Juif-Errant , on l'étala au théâtre de la Foire. Mme de la Popelinière n'osa plus se montrer , elle fut réduite à la prison perpétuelle. Si pourtant le maréchal de Richelieu s'était contenté de passer par la fenêtre , au lieu de passer par la cheminée , tout ce vacarme ne fût pas arrivé. Danger des innovations !
Depuis près de six semaines , Mme de la Popelinière vivait du produit d'une robe des Indes et d'un bonnet de dentelle que sa femme de chambre avait été vendre* au Temple. M. de la Popelinière disait à tout le monde qu'il faisait à sa- femme une pension de vingt mille livres ; mais , en réalité , il ne lui avait encore envoyé que son clavecin , ses livres , ses habillements , ses parures et sa femme de chambre. Pour lui , il se consolait de toutes ses forces. Pour mieux fêter son veuvage, il avait appelé chez lui l'Opéra tout entier , Rameau en tête , qui ne le quittait plus. Parmi ses autres commensaux, on distinguait toujours Fontenelle, Vanloo , La Tour, Gentil-Bernard , Montcrif , Marivaux , Crébillon ; mais les maréchaux de France ne venaient plus chez lui. Marmontel continuait à lui appliquer des vers d'Horace
et à lui lire des tragédies. Le fermier général n'entendait pas le latin, mais ne comprenait pas un mot aux alexandrins de son poëte ordinaire. Vaucanson était assidu, et demandait toujours à son arrivée , distrait qu'il était par ses mécaniques , si Mme de la Popelinière était en bonne santé et si elle tarderait beaucoup à paraître.
Quand le maréchal de Richelieu revint à Paris , il savait que le secret était découvert. Il parvint à savoir la retraite de Mme de la Popelinière ; il se présenta à sa porte. Elle vint lui ouvrir et tomba évanouie à ses pieds. Ce fut à peine s'il la reconnut , tant le chagrin l'avait flétrie et ravagée. « Voyons , madame , lui dit-il quand elle rouvrit les yeux , pourquoi toutes ces douleurs à la première bourrasque ? »
Il l'avait portée dans un fauteuil ; il s'était mis à genoux devant elle et lui baisait tendrement les mains.
« Ah ! maréchal , murmura-t-elle d'une voix pleine de larmes , tout est fini ; la France entière s'amuse de moi : je ne l'ai que trop vu en lisant les gazettes.
— Que vous êtes faible de vous affliger des propos de tous ces coquins-là 1 Voulez-vous entendre un bon conseil ? » Elle secoua la tête en essayant de sourire. « Revêtez vos plus beaux atours , faites - vous belle jusqu'à l'impertinence, montez en carrosse, allez à l'Opéra et levez bravement le masque. En voyant vos beaux yeux, les faiseurs de quolibets s'écrieront tous : Cet imbécile de la Popelinière! Voyez -vous, madame, quand on est belle , si on veut avoir raison , il faut se montrer.
— Jamais , dit-elle en rougissant à la seule pensée de paraître en public. D'ailleurs, pensa-t-elle en baissant la tête , où sont mes laquais ? où est mon carrosse ? »
Le maréchal de Richelieu n'avait pas coutume de
prier longtemps ni Dieu ni les femmes. Quand il vit que Mme de la Popelinière était bien décidée à vivre en exil, il ne la tourmenta plus. Pendant son séjour à Paris , il vint la voir presque tous les jours ; mais il sentit bientôt que son amour pour elle n'était qu'un feu de joie. Cet homme ne ■ pouvait s'habituer aux larmes. Il avait d'ailleurs fort à faire. L'histoire de la cheminée tournante ne lui avait pas été si fatale qu'à Mme de la Popelinière ; c'était pour lui une victoire d^ plus, une victoire qui devait lui soumettre plus d'un cœur jusque-là rebelle. Il fut accueilli partout comme un héros ; on faillit l'étouffer sous les lauriers , ou plutôt sous les myrtes.
Avant de retourner à Toulouse, il vint passer toute une soirée avec Mme de la Popelinière. Il joua assez bien la passion pour tromper cette pauvre femme et lui faire croire qu'elle n'était pas seule encore. En la quittant il lui recommanda les distractions, disant qu'à son retour il voulait la trouver belle et riante.
Pour lui complaire, Mme de la Popelinière hasarda un pied craintif chez quelques amies de sa mère, entre autres Mme de Souvré, où elle retrouva des peintres et des gens de lettres qu'elle avait connus à l'hôtel de la Pope- H.iière. Ce fut vers ce temps-là qu'elle écrivait cette lettre si tendrement passionnée, cette lettre trouvée en nombreuse compagnie dans les archives de la famille de Richelieu. Nous la publions sans y changer un mot, avec ses incorrections charmantes, qui témoignent que c'était le cœur qui parlait, et non l'esprit.
« 22 janvier.
« Mon cœur, votre courrier n'est point reparty je m'en « doubtois bien quelle bêtise qu'un ayde de camp arrivé « le 19 reparte le 20. Mais il faut leur obéir puisque je
« ne puis leur commander. Je suis honteuse de la lettre « que je vous ay escrite hier. L'excès du sentiment est « selon moy le commencement de le déraison et de la « stupidité et à moins d'estre au même degré et de lire « ces choses là avec autant d'amour qu'on en a ressenty * en les escrivant elles sont plus capables de refroidir « que d'échauffer. Ce pourroit il, mon cœur, que mes « lettres vous fissent cet effet là, tout passe dans ma teste « rapidement j'en conviens et je vous l'ai fait remarquer « mil fois mais il n'y reste que ce qui peut m'affliger. Je « suis née timide, l'expérience m'a rendue deffiante je vois « tout à mon désavantage je crains que mes lettres volume mineuses ne vous ayent ennuyé. Vous me dites quelles <c font votre bonheur mais cela est si faible si peurépetté, « vous ne répondes qu'à des articles dont je ne me soucie « guères et que je vous ay plutôt mandé pour avoir une « coupure à faire que pareeque je les croyois. Tel est « celui de Mme de Souvré et de mes lettres. C'est mon « seul plaisir de vous escrire de penser que vous me lires « que je seroy dans vos mains que je vous occupe de moy « forcement pendant une heure sauf les distractions « mais enfin vous me lises, cela seul me feroit copier la «« Gazette si je ne pouvais vous escrire autre chose et « l'extrême confiance que j'ay en vous me fait vous a escrire jusqu'à des bestises que je sens fort bien car « je vous présente tout ce qui se passe dans ma teste avec « le mesme désordre que la nature y a mis et plus en- « core car je ne veux rien oublier et j'étrangle tout. Je « n'ay aucune suitte pour cette raison ainsi mon cœur « que mes nouvelles mes craintes mesmes ne vous fassent « aucune impression que comme des resveries de mon « imagination mais pour mes sentiments pour vous de « quelque façon que je les exprime adjouttés y tout ce que « vous pouvés inventer faites tous vos efforts pour vous les
« bien peindre vous n'en trouvères jamais autant que j'en « ay. Je vous aime mon cœur à la foli il n'y a rien que je « n'entreprisse pour vous le prouver et en mériter autant « de vous mais c'est une balance à ce qu'il me semble « qui n'est jamais égalle et je crois que plus mon costé se « charge, plus le vostre s'allège l'inquiétude est une pro- « priété de l'amour mais ce que je sens pour vous est plus « que de l'amour. J'ai eschauffé ma teste à vous faire pitié. « Je crois que ma solitude et la privation totale de dissi- « pation fisiquement y a beaucoup contribué. Il y a des « moments ou je souhaitterois et consentirois de vous « voir un instant de vous serrer dans mes bras et de mourir, a La réflexion me dit que cela arrivera sans qu'il m'en « couste autant. Puis mes désirs s'augmentent mon impact tience et les obstacles qui peuvent s'y rencontrer se préci sentent à mon esprit avec tant de vraisemblance que j'en « tombe dans l'accablement le plus agonisant. Mais mon « cœur songez donc qu'il faut que je passe encore un an « sans vous que tout ce qui s'est escoulé est compté pour « rien, que mesme je n'ay aucune certitude qu'un an soit « la fin de mes peines, et tout ce qui peut arriver d'icy là. « Et je vous désire avec une violence que si je devois vous « voir ce soir cela me paroîtroit un siècle fussiez-vous de a l'autre costé de la bergère. Mon cœur vous m'avez « rendue bien malheureuse. Je ne puis envisager dans Face venir de dédommagement assés fort pour tous les maux s que j'éprouve, il y en auroit un et ce seroit de jouir de « vous librement à ma fantaisie le reste de mes jours mais « cela n'arrivera jamais. Il n'est pas possible de penser « qu'une baguette ne soit pas plutost usée qu'une barre « de fer. Et vous et moy sommes encore plus fresles. Ah « mon cher cœur tu me fais froidement des projets de « campagne pour plus d'un an, comment voulés vous que « je sois contente. J'en mourrai, car ma vie est avec vous. »
A cette lettre si tendre , le maréchal de Richelieu ne répondit pas. Ce qu'il recevait alors de lettres galantes effrayerait aujourd'hui tous les lions du boulevard de Gand. Il n'y répondait que de vive voix, n'accordant même pas un souvenir aux pauvres délaissées qu'il ne rencontrait plus. Il se passa plus de deux ans avant que Mme de la Popelinière eût de ses nouvelles.
Un matin qu'il se trouvait près de la rue Ventadour : « Ah! mon Dieu! dit-il, je l'avais oubliée. » Il monta chez Mme de la Popelinière ; cette fois, ce fut un prêtre qui vint lui ouvrir la porte. « Qu'est-ce que cela veut dire? où est Mme de la Popelinière ? »
Ce prêtre le conduisit silencieusement dans la chambre à coucher. Celle qu'il avait quittée fraîche encore, celle qu'il avait presque consolée, il la retrouva dans le délire de la mort.
La femme de chambre pleurait, immobile et muette, au pied du lit. Le médecin venait de sortir et lui avait dit que samaîtrese n'avait plus que peu d'heures à vivre.
« Ah! monsieur le maréchal, dit cette fille en sanglotant, c'est vous qui l'avez tuée. Nous vivions dans une misère absolue, vendant nos hardes pour aller jusqu'au lendemain; mais si vous aviez répondu à ses lettres, elle n'en serait pas là. Et encore si vous saviez comme elle a souffert !
— Quelle agonie et quel martyre ! dit le prêtre d'une voix émue ; heureusement depuis hier le délire l'a prise, elle n'assiste plus à son supplice. »
Le maréchal de Richelieu prit tristement la main de la meurante, et demeura silencieusement appuyé au-dessus du lit. « Tant de beauté, dit-il tout à coup, tant de fraîcheur et tant d'éclat.... Madame, madame, ne m'entendezvous pas ? »
A la voix de son amant, Mme de la Popelinière se sou-
leva et pencha la tête comme si elle fût saisie d'un vague souvenir. « Écoutez, dit-elle, c'est une lettre de ma mère. » Elle reprit d'une main défaillante une lettre ouverte sur le lit et lut à haute voix ce passage où Mimi Dancourt racontait la mort de son père :
« Il entra dans la chapelle du château où brûlaient nuit « et jour deux lampes de terre; ce qui frappait la vue en « entrant, c'était un tombeau en pierre déposé sous un « Christ d'ivoire. Toutes les nuits en expiation il venait « s'y coucher une heure, lui qui s'était couché tant de fois «. et si lestement dans des lits d'un accès plus difficile. « Une fois couché, le pauvre homme marmottait avec ex- « tase des cantiques ; j'ai surtout retenu ces paroles : Les « passions m'ont environné de toutes parts comme les abeilles, « elles m'ont envahi comme un feu qui brûle dans les « épines. Quand il sortait du tombeau, il secouait ses « épaules comme s'il y sentît les mains glacées de la « mort. »
Mme de la Popelinière s'interrompit et s'écria : « Jai peur. » Elle tendit les bras.
« Ouvrez mon tombeau, M. de Richelieu m'attend. Écoutez, il a donné le signal contre la plaque de la cheminée. Où suis-je? c'est le maréchal de Saxe qui passe la revue de ses hulans. Ah! Vanloo, quel joli portrait ! Maintenant que je suis morte, envoyez-le à M. de Richelieu. Et votre pastel, La Tour, que va-t-on en faire ?
— Ah! madame, dit le maréchal, en pressant la main de la mourante, pardonnez-moi votre mort.
— Qui est-ce qui me parle? Je ne veux rien entendre. Il serait là que je ne l'écouterais pas. C'est fini. Comme disait mon grand père : Comme on fait son lit on se couche. »
Mme de la Popelinière retomba sur l'oreiller , épuisée par une dernière secousse delà mort. Elle s'assoupit et ne
se réveilla plus qu'au delà du tombeau. En vain le maréchal lui parla de sa voix la plus tendre, elle ne dit plus un mot. Elle mourut dans la nuit, ne laissant pas, dit Collé, de quoi se faire enterrer. On lui fît, à Saint-Roch, d'humbles funérailles où nul ne vint pour la pleurer. Elle n'eut pas même une épitaphe de Marmontel.
En apprenant sa mort, M. de la Popelinière sentit qu'il l'avait aimée ; il n'avait pas voulu la revoir, malgré les instances de M. de Machout et de M.d'Argenson, car tout le monde avait fini par s'attendrir sur l'abandon de cette belle femme; il se trouva un peu cruel, et, comme il avait de la littérature, il déclama le vers de Malherbe tout en cuvant son or : Elle était de ce monde....
Quand M. de Richelieu mourut, on trouva chez lui le pastel de La Tour. « Vous avez été amoureux de toutes les femmes, mais vous n'avez jamais aimé, » lui dit un jour l'abbé Soulavie.
Le maréchal de Richelieu prit la main de l'abbé Soulavie et le conduisit devant le portrait de Mme de la Popelinière. « Monsieur l'abbé, celle que vous voyez là, je l'ai aimée ; mais je ne l'ai aimée qu'après sa mort. »