MADAME DE POMPADOUR
Gentil-Bernard et le cardinal de Berni3.
La fortune s'est amusée, il y a un peu plus d'un siècle, à conduire par la main deux poètes aimables qui s'étaient mis en route un beau matin, sans argent, à l'aventure et à la grâce de Dieu. C'étaient Bernard et Bernis.
Bernard était fils d'un pauvre sculpteur de province.
Voltaire l'avait, suivant sa coutume, baptisé à sa guise;
il écrivait à Bernard pour un souper chez Mme Duchâ-
telet :
Au nom du Pinde et de Cythère, Gentil-Bernard est averti Que l'Art d'Aimer doit samedi Venir souper chez l'Art de Plaire.
Bernard est né à Grenoble en même temps que Louis XV. « C'est étrange, disait plus tard Mme de Pompadour , qu'il me soit né dans la même saison deux amoureux de qualité : un roi et un poëte. » L'amour et la poésie surprirent Bernard tout au matin de la vie.
Au sortir du collège , il alla passer quelque temps à la campagne d'un oncle ; là , il trouva Claudine au gré de son cœur. C'était une jolie paysanne
Dont les cheveux, bouclés à l'aventure, Flottaient au vent sous un chapeau de fleurs.
C'était la cousine et la servante du curé de la paroisse ; s'il faut en croire Bernard, elle se passa du saint homme comme du notaire, à l'heure des amours. Après avoir aimé Claudine et rimé en son honneur quelques stances licencieuses , Bernard partit pour Paris , le pays de ses aspirations, où il fallut s'enfumer dans le grimoire d'un procureur. Le marquis de Pezay, ayant des affaires en cette étude, s'émerveilla de la belle humeur de Bernard. C'était alors un beau garçon , d'une stature magnifique , demisouriant , demi-rêveur , « la coqueluche des sémillantes fillettes. » Grâce au marquis de Pezay (le soldat et non le poète), il fit un pas rapide dans le monde, il mordit à belles dents aux vertus les. plus revêches. Mais, au beau milieu de ses succès , il partit pour les guerres d'Italie avec Pezay , sous les ordres du maréchal de Coigny , dont il devint le secrétaire. Il se battit en soldat, mais il chanta mal ses combats. Au retour de cette campagne, il fut accueilli par Mme Lenormand d'Ëtioles, en qualité de bel esprit, disait-elle. Pour lui, il prenait une autre qualité dans la maison. C'est là qu'il rencontra Bernis. Quand Bernis et Bernard se rencontrèrent, suivant l'expression du cardinal, * à la porte de ce cœur rebelle qui devait régner sur le monde, » ils avaient déjà tous deux un caractère rigoureusement dessiné. Bernis était dévoré d'orgueil et d'ambition ; Bernard, qui ne devint pas cardinal, était pourtant le plus sage : il savait que la gloire ne se donne pas pour rien ; il se contentait des amourettes, des petites chansons et des petits soupers; le
tout à huis clos. Ils suivirent tous deux leur chemin sans détour et sans entrave ; l'un avec une joyeuse insoucianse, l'autre avec une ardeur aveugle, tous deux se retrouvant çà et là, à propos d'une rime ou d'une femme, avec Euterpe ou avec Mme de Pompadour. « Eh bien , où en sommes-nous , monsieur l'abbé? — Sur ma foi , j'arrive à l'Académie. » Un peu plus tard : « Me voilà ambassadeur.» Peu de temps après : « Me voilà ministre. «Enfin, sur la dernière question de son ami, il répondait : « Hélas ! il n'y a plus rien à faire, ils m'ont nommé cardinal. Mais vous, Bernard? — Toujours Gentil-Bernard, comme dit Voltaire. — Et comme disent les femmes. Ah î bienheureux poëte! Voulez-vous être de l'Académie? — Pour quoi faire ? »
Bernard ne se démentit pas un seul instant ; il fut jusqu'au bout l'Anacréon français , s'épanouissant au bruit des verres et des chansons, recherchant l'odorante fumée du vin de Champagne , mais jamais celle de la gloire. Il faisait des vers pour servir ses amours , mais il avait en horreur les imprimeurs et les libraires ; il ne consentit jamais à faire un petit volume de ses petits vers. Trouverait-on de nos jours un poëte d'autant d'esprit? Cependant, plus que jamais il serait temps de comprendre que Dieu a donné la poésie à la plupart des poètes, comme la rosée aux fleurs. Soyez donc le poëte de vous-même, le poëte de votre amour , de votre misère et de votre grandeur ; chantez pour votre cœur, mais chantez pour vous : nul ne se plaindra de la chanson. A quoi bon dévoiler aux autres les mystères de votre âme ? un peu de pudeur, s'il vous plaît. N'allez pas ainsi offrir à tout venant cette âme en grand déshabillé ; n'allez pas ainsi profaner votre amour le plus pur, celui qui se cache dans les forêts vierges du souvenir.
Bernard refusa toutes les faveurs qui mettent l'orgueil
en jeu. Il ne voulut pas être de l'Académie ; comme Rameau, il refusa des lettres de noblesse. « Voyons , que puis-je donc faire pour vous, mon cher poëte? » lui dit Mme de Pompadour à son arrivée au pouvoir. Bernard se contenta de baiser la main de la marquise. « Allez, vous n'êtes qu'un sot ; vous ne serez jamais rien de bon. » Mme de Pompadour s'arrangeait mieux de l'ambition de Bernis, qui, par là, flattait si bien son penchant. « A la bonne heure, celui-là ne restera pas en chemin ; il n'en est pas, comme vous, à regretter sa Claudine. Quelle fantaisie vous a donc pris d'aimer cette paysanne? — L'amour est le dieu des contrastes et des extravagances, madame la marquise : quand on commence par une bergère, on finit par une reine ; j'ai débuté par Claudine, ne suis-je pas allé jusqu'à. ... — La Bastille ! » s'écria Mme de Pompadour avec un sourire de mauvais augure. Bernard se mordit les lèvres et sortit avec cette leçon. Il comprit bien qu'en amour, jouer avec l'esprit, c'est jouer avec le feu. Déjà c'était un amant silencieux sur ses bonnes fortunes, savourant à loisir dans son cœur toutes les ivresses delà vie. Mais depuis ce jour, son cœur fut un abîme de ténèbres ; hormis Claudine, il n'afficha pas une seule maîtresse.
Bernard resta dix ans attaché à la maison de Coigny. La fortune du poëte s'arrondit un peu par le testament du maréchal ; de jour en jour elle s'arrondit encore. Bernard, tout en se débattant contre les faveurs de la fortune, mourut avec cinquante mille livres de rentes. C'était peu de chose en face de son ami le cardinal, qui eut pendant ses belles années un demi-million de revenu.
Quand Bernard fut nommé secrétaire général des dragons, vers 1740, Voltaire, qui recherchait toutes les amitiés littéraires avec des petites lettres et des petits vers, lui écrivit : « Le secrétaire de l'amour est donc le secrétaire des dragons! Notre destinée, mon cher ami, est
plus agréable que celle d'Ovide ; aussi votre Art d'aimer me paraît au-dessus du sien. Vous dites que la fortune de M. de Coigny (le petit-fils du maréchal) a des ailes; voilà donc tous les dieux ailés qui se mettent à vous favoriser. Mais si sa fortune a des ailes, la vôtre a des yeux : on ne l'appellera plus aveugle, puisqu'elle prend tant de soin de vous. Souvenez-vous de moi au milieu de vos lauriers et de vos myrtes. » Déjà Bernard était nommé l'Ovide français pour son Art d'aimer et pour quelques charmantes poésies, comme YÉpître à Claudine. Alors on raffolait de tout; on raffola de Bernard. Cette Épître à Claudine , toutes les femmes l'avaient apprise de la bouche de Bernard, a Ah ! poëte, lui dit un jour Mme de Forbin, je sais votre épître par cœur; mais que puis-je faire pour que votre cœur l'oublie? » Ainsi on était jaloux de Claudine, et on n'était pas jaloux de Céliante, de Zélie ou de toute autre rivale célèbre. Cette Épître à Claudine, qui commence comme un conte de La Fontaine, tourne peu à peu à l'élégie. Le poëte, après avoir écouté les souvenirs les plus gais et les plus profanes de l'amour, finit par s'abandonner à l'inspiration du cœur. Comme cette épître est la meilleure page de l'histoire de Bernard, j'en détache quelques vers, non pas au hasard :
Pour être née en de stériles champs, Est-elle moins la fille de l'Aurore?
La fleur des prés est celle que j'adore. C'est là, Claudine, au plus beau de mes jours, Que je te vis : j'y vis tous les Amours.
Ici le poëte raconte, dans le goût du temps, comment ils ont enivré le bon curé pour s'enivrer plus à leur aise à la coupe profane :
Que de serments! que de baisers de» feu 1 Pour les compter, ils nous coûtaient trop peu.
Enfin le poëte va dire adieu à Claudine; le cœur, étouffé dans le plaisir, s'anime à un pur rayon d'amour :
Toi que je laisse oisive et solitaire Dans ce vallon, tu verras tous les jours Ces bois, ces eaux, ces fleurs, cette fougère, Tous ces témoins de nos fraîches amours; Claudine, hélas! m'aimeras-tu toujours?
N'y a-t-il pas là ce premier voile de mélancolie que nous avons trop mouillé de larmes? Avec ces cinq vers, aujourd'hui on en ferait cinquante. Nous y gagnerions peut-être quelques rayons de soleil couchant, un coin de ciel, une étoile mélancolique ; Bernard est trop bien sur la terre pour songer à tout cela, son. regard ne recherche le ciel que dans les yeux de sa maîtresse.
Les premiers vers de l'Art d'aimer tracent aussi à grands traits la vie de Gentil-Bernard. Il est bien entendu que, pour savoir l'histoire d'un poëte, il faut lire et relire ses vers plutôt que sa biographie, qui ne raconte que les dehors de la vie. Dans ses vers, le poëte se laisse çà et là surprendre par la vérité; il se confesse à son insu; il éparpille sans y penser tous les trésors du souvenir, comme le peintre qui, dans ses tableaux, se surprend à donner à sainte Cécile ou à Jeanne d'Arc les yeux ou la bouche de sa maîtresse. Voici donc les premiers vers de Y Art d'aimer :
J'ai vu Coigny, Bellone et la Victoire ! Ma faible voix n'a pu chanter la gloire. J'ai vu la cour, j'ai passé mon printemps, Muet, aux pieds des idoles du temps.
J'ai vu Bacchus sans peindre son délire ; Des doctes sœurs j'ai négligé la lyre; J'ai vu Daphné : je vais chanter l'Amour!
Pour savoir comment Gentil-Bernard entend l'amour,
il faut lire tout son poëme. Cet Art cV aimer est plutôt Fart de ne pas aimer, ou encore l'art de ne plus aimer. L'Olympe et Cythère, Vénus et ses nymphes, tout l'attirail mythologique est là qui s'agite pour la dernière fois. Par malheur pour l'amour , le plus apparent symbole du poëme est la ceinture de Vénus. Gentil-Bernard, qui n'est guère chrétien, ne voit pas l'amour ailleurs. Mais à quoi bon Y Art d'aimer, comme s'il y avait une école d'amour? L'amour est une pure rosée, qui descend du ciel dans notre cœur quand il plaît à Dieu ; l'amour est donc une surprise, une divination, une science soudaine. Une femme en dit plus avec un regard ou avec un sourire que tous les Ovide et les Gentil-Bernard du monde.
Mme de Pompadour, qui avait, en dépit d'elle-même, un penchant secret pour Bernard, parvint à l'exiler un peu de Paris. Elle le nomma bibliothécaire du château de Choisy, où elle lui fit bâtir une charmante maisonnette, nommée par les poètes du temps le Parnasse de l'Anacréon français. Bernard, qui n'était jamais seul dans l'exil, se résigna de bon cœur. Louis XV n'allait guère dans cette bibliothèque, ni Bernard non plus. « Qu'iraisje faire de bon parmi tous ces morts? » disait-il gaiement à ses amis. Un jour il écrivait à Voltaire : « Faites donc passer au pauvre fossoyeur de Choisy votre beau poëme avec les images ; je tiens une fosse toute ouverte : au moins ces morts-là reviennent comme les esprits. »
Louis XV aimait Bernard par boutades ; il l'accueillait toujours avec bonne grâce ; il voulait bien entendre ses vers ; mais Bernard n'aimait pas Louis XV de si près ; il savait, s'il en faut croire une lettre* de Bertin, que le roi daignait être jaloux du poëte, à propos d'amour, bien entendu. Mme de Pompadour allait quelquefois oublier, à côté de Bernard, le roi, les jésuites et le parlement. Dans le Voyage en Bourgogne, Bertin, passant devant le châ-
LES POETES DE MADAME DE POMPADOUR. 18ï>
teau de Choisy, rappelle poétiquement les doux passetemps de Gentil-Bernard :
C'est là qu'entouré des Amours, Dont il fut l'apôtre fidèle, Le desservant de la chapelle Mettait l'Art d'Ovide en chansons, Et le soir, couronné de lierre Était payé de ses leçons Par un baiser de l'écolière.
L'écolière était quelquefois Mme de Pompadour ; mais quand celle-là manquait, Gentil-Bernard n'avait pas le temps de s'en plaindre. Et d'ailleurs , comme ses vins étaient dignes de son esprit, les amis venaient à toute heure gazouiller avec lui. A Choisy comme à Paris, le bibliothécaire déjeunait, dînait et soupait à fond tous les jours de la vie, ce qui est un prodige pour un poëte.
Quand Bacchus et l'Amour (pardonnez-moi ce retour aux vieilles idoles; mais, à force de secouer la poussière qui les couvre, je m'y laisse prendre malgré moi) donnaient à Gentil-Bernard le temps de respirer, il rappelait les Muses effarouchées ; de là nous viennent ces petites odes anacréontiques, ces épîtres galantes, ces fantaisies licencieuses, que le malin poëte n'avait garde de faire imprimer , sachant bien que tout cela s'imprimait dans les cœurs, à l'ombre des paravents.
Toutes ces poésies, à bon droit dites fugitives, sont loin d'être de l'invention de Gentil-Bernard, qui n'était guère qu'un écho aimable des chansons de ses devanciers. Des poètes sans nombre avaient avant lui passé dans son joli jardin pour y cueillir ces roses profanes. Sans parler des plus anciens et des plus connus, Bernard a encore des airs de ressemblance avec Sannazar, le roi du sonnet et du canzone, le charmant poëte profane et sacré ; avec Pontanus, le poëte des Grâces ; Franchini, qui chan-
tait si peu, mais qui chantait si bien ; Stroza, le doux élégiaque ; Buchanan le vagabond, qui mourut ennuyé de la vie, quoiqu'il eût aimé ; enfin, avec quelques-uns des poètes français du xvr3 siècle.
Dans ce volume de ses œuvres, Gentil-Bernard raconte à peu près toutes les volageries de son cœur. Tantôt il chante son hameau : ■
Rien n'est si beau Que mon hameau.
Oh! quelle image!
Quel paysage Fait pour Watteau !
Tantôt il se lamente d'être à la cour. Il est à peu près le seul poëte du temps qui n'ait pas chanté les lauriers et les vertus du roi ; il chantait l'Amour, qui est le roi des rois. Aussi Louis XV le trouvait-il plus spirituel que tous les autres. Le plus souvent Bernard gazouillait sur les bonnes grâces d'Olympe, l'absence de Thémire, les baisers de Galatée, le Trianon de Cythère, les roses de l'Aurore et d'Ëglé. Une seule fois, les larmes du divin sentiment passent dans son âme sur toutes ces passions profanes. Bathilde, c'estrà-dire Mme de Longpré, s'était réfugiée dans une abbaye pour pleurer un amant infidèle : c'était Gentil-Bernard. Il lui écrivit une épître charmante, où l'amour descend trop vite des célestes régions, selon sa coutume quand il suit Bernard. Au début, on s'imagine s'élever jusqu'à l'extase des archanges; « mais, s'écrie le poëte, nous aurons toujours le temps de soupirer là-haut. » Il trouve toutefois dans cette épître des images pleines de grâce et de hardiesse qui semblent détachées du Cantique des Cantiques :
Au jardin des roses captives , Celle dont mon cœur est blessé
Est dans un buisson hérissé Qui retient ses feuilles plaintives.
Bernard, dans l'âge mûr, s'était épris de la belle poésie de la Bible ; il traduisit Salomon pour les distractions de Mme de Pompadour. Dans ce travail, il fut plus heureux que Voltaire ; il eut l'art de reproduire , avec toute la grâce orientale, les charmantes images du cantique de la volupté; le souffle brûlant qui passait sur la harpe de Salomon est venu jusqu'à la lyre de Gentil-Bernard. De tout ce livre de poésies orientales, il ne nous est parvenu que deux dialogues, Èma et Aminthe. Gentil-Bernard comptait beaucoup sur ce livre , si toutefois il a compté sur quelque chose ; mais le poète avait pour héritière une nièce dévote , qui brûla tout en sacrifice , hormis le testament.
Gentil-Bernard s'éteignit avec sa gloire quelques années avant sa mort. Il s'éveilla fou en juillet 1770, mais il eut le bonheur de ne pas s'en douter. Il vécut ainsi quelques années sous la garde de sa nièce. La cause de cette folie presque raisonnable, tant elle était calme et douce, a fait du bruit dans le monde. Le chevalier de Châtellux a remarqué, que si tous les hommes l'attribuaient à la passion du poëte pour les Olympe et les Corinne, les femmes, au contraire, en accusaient uniquement son culte pour le bon vin. Cette remarque n'est pas à dédaigner, comme dit Grimm. Faut-il plaindre Gentil-Bernard ? Qu'importe après tout cette folie ? Ce demi-sommeil de l'intelligence, c'est la préface de la mort. Il lui revint , à de longs intervalles , des éclairs d'esprit. Ainsi , un soir qu'il voyait représenter son opéra, il demanda à son voisin le nom de la pièce et de l'actrice : « Castor et Pollux , et Mlle Arnould. — Ah! s'écria-t-il , ma gloire et mes amours! * Une nuit qu'il appelait Claudine , sa nièce lui dit qu'il
rêvait. «Ah! oui, dit-il, car j'ai vu le bonheur. » Il mourut sans peur et sans reproche , heureux poëte , sans souci de la gloire et sans souci de la mort.
Ne s'est-on pas un peu trop moqué des poètes galants du xviir siècle ? Les esprits forts de la littérature ondoyante et verdoyante jugent encore par un éclat de rire toute cette troupe de jolis poètes qui roucoulaient dans les chemins touffus de Paphos et de Cythère, humblement couchés au pied du Parnasse qu'ils se gardaient bien de gravir. Or, aujourd'hui, hormis trois ou quatre poètes par la grâce du cœur et de l'âme , que viennent nous chanter tous ces Chatterton malades ? Gentil-Bernard chantait les gaietés amoureuses , les cheveux de Daphné, les mains de Thémire , les lèvres de Claudine. Tout cela a passé vite, comme les bouquets cueillis sous le soleil; mais, dites- moi, que chantent tous nos lugubres génies'/ Est-ce l'amour, la beauté, la jeunesse? Ils chantent, c'est-à-dire ils se lamentent sur les amertumes de la vie ; ils pleurent leurs illusions envolées ; ils gémissent sur les ronces du chemin; enfin, au lieu de chanter l'amour, on peut dire qu'ils chantent la mort. Pas un éclair de gaieté dans cet orage des cœurs, pas un rayon de joie dans ces ténèbres des âmes ! Il y aurait bien çà et là un œil bleu assez joli, si une larme ne venait mouiller la paupière. Mais après tout, cette larme qui voile un œil bleu, c'est la poésie.
Dans ce léger pastel, je vous ai peint Gentil-Bernard, ou à peu près, avec armes et bagages. J'ai négligé bien des détails, un madrigal par-ci, un beau mot par-là; j'aurais dû peut-être vous dire qu'il avait l'inspiration rebelle, et qu'il avait plus tôt cueilli une rose ou un baiser qu'une rime ; que , malgré sa stature herculéenne , il s'habillait comme un petit-maître , aimant les fanfreluches par-dessus tout. Enfin, j'ai indiqué le poëte ; si vous
l'aimez, vous irez plus loin : ses œuvres sont exposées aux injures des quais. Il y a encore, comme par miracle, une jolie petite édition de Londres, revêtue de maroquin ; ne manquez pas celle-là : car celle-là, qui est des plus rares , a passé sans doute par les blanches mains de quelque belle marquise de 1780. N'oubliez pas d'acheter ce petit livre, qui est un des derniers souvenirs de la galanterie française ; faites un peu de place dans votre bibliothèque, dans votre cimetière, comme disait Gentil- Bernard , à ce précieux volume , qui garde encore la poussière embaumée des boudoirs. En ouvrant ce gracieux volume, vous respirerez un parfum vieilli de ce pauvre xvur3 siècle , qui a fini si mal ; vous reverrez au frontispice tous les jolis Amours de Cythère aiguisant leurs flèches et leurs regards ; vous toucherez avec respect le petit ruban bleu indiquant la page la plus amoureuse ; enfin, vous verrez autour de vous voltiger l'ombre de ce sourire si doux qui , pendant cinquante ans , s'est arrêté sur toutes les jolies bouches, ce sourire enchanteur qui s'est envolé pour jamais avec l'âme de la reine Marie- Antoinette.
Joachim de Pierres, abbé de Bernis, est né à Saint- Marcel, près de Narbonne. Sa famille , qui était de la plus ancienne noblesse , avait des parentés avec le roi par la maison de Rohan. Gomme on n'avait rien à donner à Joachim, on en fit un abbé. Il vint très-jeune à Paris, confiant dans son étoile , souriant à tout venant , afin de ne rencontrer que des sourires. C'était un garçon de belle allure et de bonne façon, l'œil agaçant, la bouche animée, le cœur sur ses gardes, l'esprit sur les lèvres. La nature ]Y i
l'avait fait à l'image d'Hercule, ni plus ni moins ; ici le style n'était pas l'homme, non plus que chez Gentil-Bernard. Ne vous étonnez pas trop que ce garçon-là, si bien fait de corps et d'esprit, soit devenu au xvme siècle ministre, cardinal, presque roi de France, en admettant la dynastie de Mme de Pompadour.
Il passa un hiver- à Saint-Sulpice ; mais, comme Boufflers, un peu plus tard, loin de chanter les divins cantiques, il s'avisait de gazouiller sur Thémire ou Climène. Au bout de l'hiver, il demeura à Paris sans argent, mais sans souci, plein de confiance en son étoile. Cette étoile lui apparut pour la première fois sous la forme allègre et souriante d'une marchande de modes. Il y avait dans la rue de la Comédie, côte à côte, deux boutiques attrayantes pour des jeunes gens comme Bernis, qui cherchaient la poésie et l'amour : une boutique de livres et une boutique de modes ! Notre petit abbé passait souvent devant ces boutiques-là; mais il aima mieux avoir affaire à la marchande qu'au libraire. Celui-ci avait à son service les poésies de Chaulieu, les contes de La Fontaine, les satires de Régnier ; mais celle-là n'avait-elle pas des joues pleines de roses, des yeux éveillés par l'amour, une bouche pleine de perles et de sourires? Tout cela vaut mieux que le plus beau livre du monde, car tout cela est le sommaire de ce poëme du cœur que Dieu écrit en lettres d'or. Bernis, qui était déjà un garçon d'esprit, n'eut garde d'entrer chez le libraire.
La marchande ne vit pas sans émoi le culte de l'abbé ; elle y prit plaisir. A la douzième œillade, elle sourit; après avoir souri, elle soupira. Bernis lui écrivit une épître dans le goût du temps : « Ah! cruelle Chloé, qu'as-tu fait de mon cœur ? » La cruelle Chloé répondit sans bégayer : « Venez demain dans l'après-midi, nous verrons cela; mais ne me regardez plus à la fenêtre, vous
m'empêchez de voir clair à ce que je fais; voilà pourquoi je ne fais plus rien de bien. » .
Ces amours-là durèrent toute une belle saison; c'étaient des amoureux de bonne mine et de bon cœur. Il roucoulait dans l'arrière-boutique, ne confiant au dehors ni ses vers ni sa bonne fortune ; mais la marchande était si fière de son poëte, qu'elle l'affichait partout. Un soir elle le conduisit à la comédie, où elle rencontra Mme Lenormand d'Ëtioles, qu'elle avait l'honneur de coiffer. Le lendemain, elle fut appelée par cette femme déjà célèbre par sa beauté. « Voulez-vous me faire un chapeau, Chloé? Je vous ai vue hier avec un beau garçon ; c'est votre cousin? — Non, madame, c'est mon amant. — J'ai imaginé un bonnet précieux qui sera joli au possible. Ah! c'est votre amant ! En vérité ! Et que fait-il de bon? — Pas grand' chose, madame : il fait des vers. — Un faiseur de vers ! c'est amusant. Noubliez pas mon bonnet. Dites donc à votre poëte qu'il vienne me voir. — C'est trop d'honneur, madame. »
Bernis alla voir et revoir Mme Lenormand, qui l'accueillit avec toutes les grâces du monde. La pauvre marchande de modes n'eut bientôt plus qu'à se mordre les lèvres, ces lèvres si agaçantes que le volage avait animées ! Elle eut beau faire et beau dire, elle fut délaissée. Elle se maria bientôt par dépit; elle n'en fut pas plus heureuse, ni son mari non plus.
Pour Mme Lenormand, elle avait surnommé Bernis son pigeon pattu : c'était tout ce qu'il voulait alors ; c'était beaucoup. Peu de temps après, Voltaire le surnomma Babet la Bouquetière, d'abord à cause des bouquets de sa muse, ensuite à cause de la ressemblance qu'il avait avec une grosse bouquetière de ce nom qui offrait son jardin voyageur à la porte de l'Opéra. L'abbé de Bernis, le cardinal de Bernis même, aimait cette
plaisanterie. Ainsi, il écrivait à Voltaire : « A l'égard des Saisons de Babet, il paraît qu'on les a furieusement estropiées. » Voltaire répondait : « Le vieux de la montagne ne sera pas longtemps le vieux de la montagne ; mais, pour égayer la chose, je me suis mis à faire des contes. Il y en a un qu'on a imprimé à Paris aussi mal que vos Quatre Saisons. Je n'ai osé l'envoyer à un prince de l'Église romaine ; autrefois je l'aurais présenté à Babet, et je l'aurais priée d'y jeter quelques-unes de ses fleurs. »
Bernis riait gaiement de sa misère, en homme d'esprit qui pressent déjà la fortune. Il habitait toujours la petite mansarde que la marchande de modes avait embellie de ses beaux yeux. Le soleil y venait le matin lui jeter un rayon d'espérance. Que faut-il de plus à un poëte qui côtoie encore la verdoyante avenue delà jeunesse? Et puis, quand le soleil était parti, il survenait quelquefois, non pas par la fenêtre, mais par le sombre escalier, quelque beauté compatissante qui avait bien aussi ses rayonnements. Il faisait à merveille les honneurs de son logis. La mansarde était dans le délabrement ; l'abbé avait « un mauvais lit couvert de quelques housses de mulets que M. de Ferriol venait de rapporter de Constantinople, » une table chancelante parsemée de livres et de bouquets fanés, un vieux fauteuil vermoulu; mais à quoi bon toutes ces choses de la terre, quand on peut s'envoler au ciel sur les ailes de l'amour par la fenêtre ouverte î La bourse de notre abbé n'était pas mieux garnie que sa mansarde, tout le monde le savait, à tel point que Senac de Meilhan raconte ceci : « Quand l'abbé de Bernis allait souper en ville, on lui donnait en sortant un petit écu pour payer son fiacre. On avait d'abord imaginé ce don comme une plaisanterie, quand l'abbé de Bernis refusait de rester à souper en objectant qu'il n'avait point
de voiture ; mais cette plaisanterie se perpétua quelque temps. *
L'abbé ne s'en tint pas à l'amour pour faire son chemin ; il agaça la poésie, qui fit pour lui comme avait fait la marchande de modes. Il présenta sa muse à Mme la princesse de Rohan, qui était bien quelque peu sa cousine. La princesse, qui cherchait à se distraire, s'attacha l'abbé et sa muse de diverses façons. Il fut dans l'hôtel de Rohan tout ce qu'il voulut être. Cet hôtel était alors le rendez-vous des hommes d'esprit et des femmes aimables ; l'abbé fut le bienvenu ; tous les cœurs et toutes les portes s'ouvrirent devant lui. On raffolait de Gentil-Bernard, on raffolait de Bernis. Voltaire, qui caressait la jeunesse, écrivait en vers à tous les deux ; Duclos parlait de leur esprit, Helvétius leur donnait à souper, les femmes faisaient le reste.
Bernis ne fut malvenu que du cardinal de Fleury. Il voulait une abbaye pour complaire à la princesse de Rohan, qui était accusée de trop faire pour lui. Le cardinal fut sourd à la supplique. « Monsieur l'abbé de Bernis, vous êtes indigne, par vos débauches, des faveurs de l'Église; tant que je serai en place, vous n'obtiendrez rien. — Eh bien, monseigneur, j'attendrai. »
Cette repartie fut un événement ; elle fut répétée et applaudie partout, jusque devant le roi. Chacun la raconta à sa guise; on alla même jusqu'à métamorphoser le cardinal en Mme de Pompadour. Suivant les mémoires du temps, Mme de Pompadour aurait dit à Bernis : « Vous êtes le dernier homme à qui j'accorderai mes faveurs. » Et Bernis aurait répliqué : « Eh bien, madame, j'attendrai. » Cette version est la plus jolie, mais elle n'est que le roman; l'autre est l'histoire.
Ce fut avec ce mot, une Épître aux Grâces, son petit poëme le Palais des Heures et deux odes anacréontiques ,
que l'abbé se présenta à l'Académie. Les femmes voulaient que l'abbé fût de l'Académie, les académiciens le voulurent. Il fut accueilli là comme ailleurs, en enfant gâté. « Maintenant, dit-il à la princesse de Rohan, voilà que je marche sur la terre ferme. » Ce qui voulait dire : « Jusqu'à présent j'ai vogué dans l'île de Chypre avec les femmes, j'étais soumis aux tempêtes de l'amour; à cette heure, me voilà sauvé de l'amour, j'ai un marchepied plus solide pour mon ambition. »
Mme de Pompadour venait d'être reconnue reine de France par un royal baiser. La princesse de Rohan daigna lui écrire pour son cher abbé, en ayant soin, toutefois, de glisser une petite méchanceté dans sa lettre : « Madame la marquise, vous n'avez point oublié M. l'abbé de Bernis; vous daignerez, j'espère, faire encore quelque chose pour lui, il est digne de vos faveurs. » A propos de cette lettre, Mme de Pompadour écrivait celle-ci à je ne sais quel ministre de la cour : « J'ai oublié, mon cher nigaud, de vous demander ce que vous avez fait pour Vabbé de Berny ; mandez-le-moi, je vous prie, car il doit venir dimanche. » Mme de Pompadour, qui avait de l'esprit comme Voltaire, avait aussi la manie de baptiser tout le monde à sa guise ; le roi lui-même | figurait plusieurs fois dans son calendrier grotesque.
Mme de Pompadour présenta son cher poëte à Louis XV avec un sourire. Bernis se présenta avec son ode sur les poètes lyriques. Le roi Louis XV fut si charmé du sourire de la marquise, qu'il offrit à Bernis, de prime abord, un appartement aux Tuileries et une pension de quinze cents livres. L'abbé alla si loin dans l'esprit du roi et dans le cœur de Mme de Pompadour, qu'après deux ans de séjour au château, il fut nommé ambassadeur à Venise. Une chanson du temps, qui peut bien être de Panard, s'égaya alors sur l'abbé et sa pénitente.
N'en croyez pas trop Casanova sur le séjour de Bernis à Venise, car là il trouva qu'il n'y avait rien à faire. Alors on était ambassadeur pour son compte personnel, plutôt que pour le compte de la France. Il demanda son rappel à Mme de Pompadour. Il revint et supplia sa belle protectrice de le laisser jusqu'à la mort assister au spectacle de ses grâces. C'est à son retour qu'il fit une épître, devenue célèbre dans le monde, dont voici le début :
On avait dit que l'enfant de Cythère Près du Lignon avait perdu le jour; Mais je l'ai vu dans le bois solitaire Où va rêver la jeune Pompadour.
Il était seul; le flambeau qui l'éclairé Ne brillait plus; mais les prés d'alentour, L'onde, les bois, tout annonçait l'Amour.
L'abbé de Bernis fut , dix années durant , l'ombre de Mme de Pompadour ; il la suivait partout, même quelquefois trop loin. Louis XV le rencontrait à tout venant dans les petits comme dans les grands appartements de son palais, ce qui lui faisait chanter quelquefois : « Où allez-vous, monsieur l'abbé? » M. l'abbé s'inclinait en souriant. Un jour que Mme de Pompadour s'ennuyait et qu'il ennuyait Mme de Pompadour, elle le nomma ambassadeur à Madrid. Il n'eut garde d'aller en Espagne : « J'aime moins les châteaux en Espagne, madame la marquise, qu'un petit coin de votre tabouret. » Il fut si suppliant, que Mme de Pompadour daigna le laisser soupirer sur ses mules couleur de rose. En sa qualité d'abbé, il écoutait aux portes, disant que le palais de Versailles n'était pour lui qu'un grand confessionnal. 11 finit par tout savoir et par tenir conseil avec le roi et la marquise. Certes il y a une jolie comédie à faire sur ce conseil-là : un roi qui s'ennuie, un abbé qui s'amuse, une femme
qui, avec ses deux amants, n'a le cœur distrait que par les affaires de l'État.
Le roi de Prusse vint troubler la comédie : dans un jour de gaieté, Frédéric s'avise de dire Cotillon II, au lieu de dire madame la marquise de Pompadour. Et puis, il fait une satire sur monseigneur l'abbé de Bernis, comte de Lyon, ambassadeur à Madrid : Évitez de Bernis la stérile abondance. Frédéric se préparait par là la bataille de Rosbach. En effet, la vengeance de Mme de Pompadour et de l'abbé de Bernis commença la désastreuse guerre de Sept ans.
Au ministère , il fut d'abord battu en brèche à coup de chansons et d'épigrammes. Le comte de Tressan l'accabla surtout par une satire violente. Il ne put y tenir longtemps. Tout le monde se lassa de lui, même la présidente du conseil ; c'était là son coup de grâce. M. le duc de Ghoiseul, après l'avoir remplacé dans le cœur de Mme de Pompadour, le remplaça dans son portefeuille. Par contre-coup, on lui donna le chapeau de cardinal; de là ce couplet :
On dirait que Son Éminence N'eut le chapeau de cardinal Que pour tirer sa révérence.
En outre, on l'exila à Vic-sur-Aisne. La grandeur finissait toujours par l'exil ; on allait effacer son éclat dans la pénitence : c'était se conformer à l'Évangile; c'était apaiser la voix du peuple. Son exil fut des plus gais; il lui survenait , toutes les semaines, des promeneurs de Paris ; le château , encore debout , était une cour charmante où rien ne manquait, pas même un roi, pas même une reine. Cependant, dans ce joli village éparpillé sur la rivière, entre deux montagnes verdoyantes, il rappela sa pauvre muse tout effarouchée par l'éclat des gran-
deurs ; elle lui chanta quelques stances contre les vanités humaines , et il fut nommé archevêque d'Alby ; mais, suivant sa coutume, il n'a jamais paru dans son diocèse. Les fidèles ne s'en plaignirent pas. En 1769, il partit pour Rome, ambassadeur au conclave pour la nomination de Clément XIV. Pape et cardinal s'entendirent bien. Notre cardinal ne revit pas la France : il avait trouvé à Rome une seconde patrie, douce à sa vieillesse comme l'avait été Versailles à sa jeunesse. Il habitait un palais magnifique où il vivait avec splendeur. Ce fut longtemps le refuge hospitalier de tous les voyageurs français. Tout le monde y était bien accueilli, depuis l'humble prêtre , depuis le pauvre artiste jusqu'aux princes et princesses du sang. Comme il le disait lui-même, il tenait l'auberge de France dans un carrefour de l'Europe. Bernis avait pris pour modèle son ami le pape Clément XIV ; aussi il fut jusqu'à l'heure de la mort le cardinal le plus aimable. Il mourut en 1794, fidèle à son roi et à son Dieu, maudissant la Révolution , qui l'avait dépouillé de son demimillion de revenu , et qui avait balayé toutes les jolies fleurs artificielles de sa poésie. Il mourut seul et pauvre, non pas comme il a vécu.
Aussitôt sa mort, un libraire de Paris publia ses œuvres, « marquées, selon la préface de ce libraire, du sceau de l'immortalité. »
Comme introduction , on trouve son Discours sur la Poésie. « La poésie imite le charme de la peinture par les images, et les accords de la musique par l'harmonie. » Et, partant de là, il s'abandonne à la muse, plein d'ardeur pour la métaphore et pour la sonorité des rimes*. Dans ce discours , il s'indigne contre les poètes qui par-
* Il est à peu près le seul des petits poètes du xvme siècle qui ait, en dépit de Voltaire, considéré la rime pour quelque chose. Par mal-
lent de la campagne d'après Théocrite. « Stériles dans les tableaux de la vie champêtre , ils ne décrivent jamais que les fleurs des prairies , le murmure des ruisseaux, les pleurs de l'aurore et le badinage du zéphyr. Leurs draperies dérobent les grâces sans les orner. » Dans sa jeunesse , Bernis avait vécu à la campagne , plutôt en poète qu'en chanoine; la plupart des lettrés du siècle ne voyaient la nature qu'au travers des Gèorgiques ; il eut le bonheur de la voir çà et là, telle que Dieu l'a faite, avant de la voir telle que Virgile l'a copiée. Aussi a-t-il des accents de vraie poésie agreste.