SCENE III
LA REINE , MADAME DE POLIGNAG , LE COMTE D'AR- TOIS , puis MADAME DE COIGNY ET LA PRINCESSE DE LAMBALLE.
le comte d'artois. Tous les cœurs du royaume , depuis le cœur du roi....
la reine. Je vous arrête : où il n'y a rien , la reine perd ses droits.
madame de coigny , survenant. Eh bien , comment passera-t-on cette après-midi ? Serons-nous reçues par Sa Majesté la reine de France et de Navarre , ou par Sa Majesté Jeanneton , la laitière aux manches retrous-
sées ? Verrons-nous ces blanches mains suspendues aux beaux «pis des vaches là-bas éparpillées ?
le comte d'artois. Je suis prêt à tout. Que la reine ordonne , et je suis aux pieds de Jeanneton.
la reine , souriant. Relevez-vous , comte.
le comte d'artois, qui était resté debout, tombe agenouillé. J'obéis.
. la reine , se tournant vers Mme de Coigny. Que portezvous donc là, duchesse?
madame de coigny. Un cachet ; ne voyez-vous pas ? C'est une rose accablée de papillons , d'abeilles , de frelons et de demoiselles.
la reine , lisant la devise. « Voilà ce que c'est que d'être rose. » Donnez-moi ce cachet ; de la rose nous ferons une reine.
madame de polig-nac Enfin, quelle comédie jouonsnous aujourd'hui ? les. Précieuses ridicules ? Qui est-ce qui sera le public ? le roi n'est pas là.
la princesse de lamballe , bas à la reine. Le voilà qui vient; c'est bien lui. L'abbé de Vermont l'a reconnu.
la reine , un peu agitée. En vérité , mesdames, je ne suis pas en train de jouer la comédie à cette heure ; je suis en fureur de solitude aujourd'hui. Ce soir, peutêtre reviendrai-je à nos chères distractions. En attendant, je vais rêver là-bas sous mon saule, le seul arbre que j'aie planté. Ne semblerait- il pas que j'aie préparé l'ombre de mon tombeau ?
le comte d'artois. La reine a mis un crêpe, je ne dirai pas sur sa couronne , mais sur son cœur. La beauté n'est-elle pas faite pour sourire ?
madame de POLIGNAC II y a des larmes qui sont plus belles que des sourires, n'est-ce pas, madame de Coigny? Vous le savez , vous qui pleurez avec tant d'à-propos !
madame de coigny , d'un air piqué. Moi, je ne me cache pas pour pleurer.
la reine, avec impatience. Battez des ailes, jolis oiseaux, allez répandre ailleurs votre gai babil, faitesmoi la grâce d'une heure de solitude : la solitude est la conseillère des rois.
le comte d'artois. La solitude est bonne pour les rois, mais non pour les reines.
la reine, à la princesse de Lamballe. Vous, demeurez là; j'ai à vous parler.
(Le comte, après un profond salut, entraîne Mme de Polignac et Mme de Coigny vers le grand Trianon. )