‹ Galerie du XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 29 sur 36 · LA REINE , LA PRINCESSE DE LAMBALLE · texte numérisé non relu

LA REINE , LA PRINCESSE DE LAMBALLE

la princesse de lamballe. Enfin! je n'espérais pas vous voir sitôt seule.

la reine. Vous dites donc qu'il est là-bas?

la princesse de lamballe. Oui, là-bas , avec les jardiniers , à qui il donne une bonne leçon, à ce que dit l'abbé. Voilà toute une semaine qu'il vient passer ici ses heures de promenade. J'étais bien loin de m'en douter, moi qui le croyais toujours en exil. Le pauvre homme ! il n'a pas l'air d'un prince.

la reine. C'est pourtant un grand seigneur. La plupart des grands seigneurs ne représentent qu'un nom; lui, il représente un homme. Quel homme! Il a grandi dans les passions bonnes et mauvaises : les passions sont les combats du philosophe. Au moins son génie ne sent pas le collège, c'est la fraîcheur d'une vallée perdue. Qu'il est éloquent en face de la nature ! Si Dieu est son maître , la nature est son école. Il écoute et il

chante. C'est la voix des bois et des fontaines, c'est un cœur qui parle, et non l'écho d'un livre. Les écrivains du grand siècle sentent tous un peu la poussière stérile de la bibliothèque ; dans celui-ci , c'est une bonne odeur rustique. Les autres ont des échos d'une jeunesse passée dans les livres ; Rousseau a des échos d'une jeunesse passée dans les montagnes. Il rappelle le pâtre, la neige, la pervenche ; il vous fait respirer l'air des forêts. Les autres ne vous promènent que dans un jardin royal, sur des allées sablées et tirées au cordeau. Au lieu d'entendre les concerts sauvages de la tempête , les hymnes matinales , les chansons du soir, on entend avec eux les sons de la harpe.

la princesse de lamballe. J'ai passé et repassé devant lui pour le voir tout à mon aise ; il n'est guère apprivoisé. Ces jours-ci, le chien de M. de Saint-Fargeau se jeta dans ses jambes et le renvoya sur le bord du chemin ; M. de Saint-Fargeau courut à lui tout consterné. « Que puis-je faire pour vous? — Enchaînez votre chien , » ce fut toute sa réponse. Ne dirait-on pas Diogène ? Quand il m'a vue , il a pris la mine d'un hibou.

la reine. D'un hibou qui voit le soleil. C'est votre beauté qui l'a ébloui.

la princesse de lamballe. Il me regardait à la dérobée , tout en cherchant à s'éclipser dans les branches.

la reine. J'y songe ! S'il allait me reconnaître ? Heureusement il ne m'a jamais vue.

la princesse de lamballe. Mais en vous voyant , madame , comment ne pas reconnaître la reine ?

la reine. C'est un sauvage , il ne doit regarder les femmes qu'à moitié ; mon costume , d'ailleurs , n'a rien qui me puisse trahir. Je prendrai un grand air d'insou-

ciance. Vous croyez que les jardiniers parviendront à nous l'amener dans l'enceinte du petit Trianon?

la princesse de lamballe. L'abbé de Vermont s'y est pris à merveille : le voyant à la porte, rêvant, sans franchir le seuil, il a demandé aux jardiniers, tout en leur faisant des signes, si le petit Trianon était ouvert aujourd'hui aux étrangers. « Dans une demi-heure, ont répondu les jardiniers. — J'attendrai, a repris l'abbé. — Et moi aussi, » a dit le sauvage. Là-dessus, il s'est approché des jardiniers pour deviser sans façon avec eux. Dans quelques minutes l'abbé va venir ; il le suivra sans doute, n'ayant garde toutefois de prendre le même chemin.

la reine. Il ne voudra pas venir de ce côté, s'il nous voit.

la princesse de lamballe. Qui sait? Il ne fuit que les hommes. S'il n'y avait que des femmes ici-bas, Dieu nous en préserve! peut-être serait-il plus sociable.

la reine. Mais n'est-ce pas lui que j'entrevois à travers la grille?

la princesse de lamballe. Oui, c'est bien là l'homme de la nature et de la vérité.

la reine. Vous le voyez, il vient tout en herborisant. Mais voilà que je pâlis et que je rougis !

la princesse de lamballe. Vous, devant qui tout le monde pâlit et rougit !

la reine. Je ne croyais qu'à la majesté des titres, et je tremble devant la majesté du génie!

la princesse de lamballe. Vous voyez qu'il n'a pas peur de nous. On a dû lui dire qu'il rencontrerait peutêtre des Genevoises ou des Flamandes.

la reine. A merveille. Allons sans façon à sa rencontre, et prions-le de nous dire ce qui se fait^à Trianon.

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