LA REINE, LA PRINCESSE DE LAMBALLE, JEAN-JACQUES ROUSSEAU
la princesse de lamballe , avec un accent allemand. Voulez-vous, monsieur, nous conduire dans cette retraite? Nous sommes étrangères : qu'est-ce que ce village?
jean-jacques Rousseau, s'inclinant. Je suis un étranger moi-même, vivant loin de la cour. Je viens ici pour la nature, qui se montre un peu çà et là, quoi qu'on fasse pour la cacher. Je vous dirais mal ce qui se passe à Trianon.
la reine. Les murs dç. la cour ne sont pas si hauts qu'on ne puisse à loisir regarder par-dessus.
jean-jacques rousseau. Je passe toujours sans regarder de ce côté-là. Est-ce la peine de lever la tête pour voir la folie des cours, quand on assiste de gré ou de force à la folie des villes? Habillée de soie ou de lin, n'est-ce pas toujours la même folie?
la reine. Vous voyez le monde d'un regard désenchanté.
jean-jacques rousseau. Je vois le monde tel qu'il est. N'est-ce pas notre folie qui nous fait tous aller au dénoûment? Dieu a compté sur notre folie en créant le monde. Aussi, que voit le spectateur? le spectacle de la folie.
la reine, à part. Il est fou. (Haut.) Folie si vous voulez1. Qu'importe si elle nous plaît? Enfin vous savez sans doute par ouï-dire ce qui se passe ici, à quoi servent ces chaumières, pourquoi ces vaches se pavanent si bien sur les promenoirs de la reine? Tout cela n'est pas un mystère à Paris.
jean-jacques rousseau. Je vous dirai mal ce que je sais à peine.
la reine. Quelle est l'origine....
jean-jacques rousseau. Louis XIV avait imaginé le grand Trianon pour échapper à Versailles dans ses jours de promenades amoureuses ; Louis XV imagina le petit Trianon pour échapper au grand. C'est ici que Mme la comtesse Dubarry venait faire porter la queue de sa jupe par un nègre, en attendant le bon plaisir du roi. Ce lieu est charmant ; pourquoi faut-il y secouer du pied de pareils souvenirs? Heureusement que la reine Marie-Antoinette a répandu ici un parfum de sa grâce et de sa vertu.
la reine, respirant. Vous avez vu la reine?
jean-jacques rousseau. Non, je ne l'ai pas vue, mais je l'ai devinée. Elle a eu pour maîtres Marie-Thérèse, Métastase et Gluck ; elle sait que le sang des Césars coule dans son cœur. Comment n'aurait-elle pas la noblesse et la dignité, je ne dirai pas d'une reine, mais d'une femme ?
la reine. Oui, l'abbé Métastase a donné des leçons à Marie-Antoinette. (Cherchant des souvenirs d'enfance :)
In perdei : l'augusta figlia...,
jean-jacques rousseau. Grâce à Dieu, la reine n'imite pas Mme Dubarry ; elle ne traîne pas un nègre à la queue de sa robe ; ce n'est pas pour un amant ennuyé qu'elle vient ici.
la reine. Et que vient-elle y faire?
jean-jacques rousseau. Elle y vient réveiller ses souvenirs d'enfance ; elle y vient oublier les ennuis dorés du trône. Ces mœurs champêtres ont toujours été du goût de la cour : la bergère rêve au bonheur des reines, les reines recherchent le bonheur des bergères. Sous Louis XIV, on avait le même caprice ; lisez les Mémoires
de Mlle de Montpensier. Pour la Régence, voyez les mascarades champêtres de Watteau.
la reine. Ces chaumières sont tout un village ; à quoi bon ce village?
jean- Jacques rousseau. C'est une école de bonne politique. (Souriant avec malice.) Malheureusement pour la royauté, le roi est toujours de trop dans ce village. Le roi absent, tout y est pour le mieux; le roi présent, tout est fini : on ne rit plus, on ne chante plus, on ne vit plus. Aussi il y a là-bas la tour de Marlborough; mais quand madame monte à sa tour, c'est pour voir si le roi ne vient pas.
la reine, un peu troublée. N'y a-t-il pas un théâtre?
je an- Jacques rousseau. Oui, comme si la comédie n'était pas assez curieuse sur le théâtre de la cour ! On est si ennuyé de son rôle, quand on a le malheur d'être reine, qu'on veut se déguiser sans cesse, tantôt en bergère, tantôt en comédienne ; mais on a beau faire, c'est toujours le même cœur qui s'ennuie et qui cherche.
la reine. Qui cherche?
jean-jacques rousseau. Qui cherche ce qui n'est pas à la cour : la liberté, l'amour, la solitude, tout ce qui est l'image du bonheur ici-bas, ou plutôt l'ombre du bonheur.
la reine. Le bonheur n'est-il pas à la cour comme ailleurs ?
jean-jacques rousseau. A la cour on ne trouve que le plaisir; or, comme l'a dit le sage, si le bonheur est un diamant, le plaisir n'est qu'une goutte d'eau. (Se retournant pour voir la prairie.) En vérité, on dirait pourtant que le bonheur habite ici. Trianon est un Ëden où il ne manque rien, si ce n'est la pomme à cueillir. Ce lieu me console un peu du parc de Le Nôtre.
la reine. Quoi! vous n'aimez pas la splendeur du parc de Versailles ?
jean-jacques Rousseau. Je m'y trouve fort mal à mon aise ; ces magnificences régulières , ces- arbres taillés au cordeau, ces eaux emprisonnées dans le marbre, toutes ces recherches merveilleuses m'annoncent que cela n'a pas été fait pour moi. Je n'ose y respirer en pleine liberté, moi qui ne suis pas habillé de pourpre. J'ai toujours peur d'y rencontrer une cour folâtre qui rirait de mon habit râpé et de ma mine pensive, ou plutôt j'ai peur d'y rencontrer quelque jardinier dressé par Le Nôtre, tout prêt à me couper les cheveux comme si j'étais un arbre sauvage. Au moins les jardins anglais m'amusent; la liberté des arbres qui poussent comme il leur plaît, sans être soumis au ciseau sacrilège, me fait croire à ma liberté. Je vais, je viens comme un baron sur ses terres : car, dès que je vois la nature telle que Dieu l'a faite, je crois être chez moi. C'est là que je bâtis mes derniers châteaux en Espagne.
la reine. Je vous comprends ; mais pourquoi craignezvous et fuyez-vous tout ce qui s'habille de pourpre? Les rois sont à plaindre plutôt qu'à craindre.
jean-jacques rousseau. On les craint, on les fuit, c'est tout simple. Pourquoi les plaindrait-on? on ne plaint pas les infortunes dorées.
la reine. Vous êtes républicain, monsieur; voilà d'où vient votre haine pour les rois.
jean-jacques rousseau. Ah! madame, je n'ai pas de haine, pas même pour mes ennemis! pourtant ils m'ont fait tant de mal !
la reine , d'un air surpris. A vous , monsieur? Vous êtes donc un roi? (5e reprenant.) Des ennemis! n'en a pas qui veut. C'est une gloire. Permettez-moi de m'incliner devant vous; permettez-moi en même temps de vous demander votre nom.
jean-jacques rousseau, avec un mouvement d'orgueil.
Mon nom n'est pas un mystère ; peut-être avez-vous entendu parler de moi : je suis Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève.
la reine. Jean-Jacques Rousseau, dites citoyen du monde.
jean-jacques rousseau. Un peu de bruit, un peu de poussière, voilà tout.
la beine. C'est l'histoire des rois.
jean-jacques rousseau. Vous parlez trop de rois pour n'être pas de la cour. (Regardant la reine et tressaillant.) Je, croyais que la reine n'était pas ici....
la reine. Elle ne veut pas y être.
jean-jacques rousseau. Je suis loin de me plaindre; me voilà revenu d'un préjugé. . . .
la reine. Vous aimerez les rois?
jean-jacques rousseau. J'aimerai la reine.
la reine. Est-ce que je suis la reine ? est-ce qu'il y a une reine en France ? C'est Dieu qui gouverne la France.
jean-jacques rousseau. Le temps des mascarades passera vite; vous aurez comme les autres vos jours d'orage, madame, et alors vous serez la reine, s'il en est encore temps. Adieu.
la reine, attristée. Adieu! aimez un peu la reine.
jean-jacques rousseau. Je l'aimerai, non pas comme on aime à la cour; je l'aimerai profondément, jusqu'au jour où les philosophes auront donné le dernier coup de bêche à ma tombe. Comme les Trappistes, ils ne m'ont jeté que ce cri d'amitié : « Frère, il faut mourir. » Aussi je ne vois pas, comme Pascal, un abîme devant mes pas, je vois une tombe ouverte. Je n'ai plus de place au soleil. Les prêtres, les parlements, les philosophes, ne m'ontils pas dit comme àun autre juif errant : « Va, va encore, va toujours! » Proscrit, exilé, chassé, voilà le prix de mes
œuvres. Et Dieu est témoin que je croyais enseigner aux hommes l'amour et la vérité. Pauvre aveugle que j'étais! je combattais les grandeurs et les mensonges sans prendre le temps de combattre mes misères. Pauvre astrologue , qui se laisse choir dans le puits ! Je songeais à la vie des autres, sans songer à la mienne. Aussi comment ai-je vécu? Qu'ai-je fait de mon cœur et de ma raison? Je prêchais la grande famille humaine, où est ma famille à moi ? Folie ! folie ! folie !
la reine , à la princesse de Lamballe. Il me fait peur. Quel orgueil et quelle misère !
jean-jacques rousseau, voyant passer des promeneurs. Les voilà.
la reine. Qui vient donc?
je an- Jacques rousseau. Ah ! vous ne savez pas? ceux qui me proscrivent , m'exilent , me chassent ou m'insultent ! Voyez-vous Grimm ?
la reine. C'est l'abbé de Vermont.
jean-jacques rousseau. C'est Grimm! c'est Grimm ! je le vois bien , je le sens bien : il vient souffler sa haine dans l'air que je respire. (S' inclinant avec un profond respect. ) Dieu protège la France et la reine !
la princesse de lamballe. Dieu protège la reine ! Ces philosophes sont des oiseaux de mauvais augure....