‹ Galerie du XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 8 sur 36 · ROMANCE · texte numérisé non relu

ROMANCE

Sensibles cœurs, je vais vous réciter

(Mais, sans pleurer, comment donc les conter?)

Les déplaisirs, les ennuis et les maux Qu'a tant soufferts la comtesse de Saulx.

Si de beauté, de grâce et de vertu

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Bonheur naissoit, comme elle en auroit eu!

Elle étoit sœur du vaillant Olivier :

Adonc pourquoi ne la mieux marier?

Non que le comte entre les hauts seigneurs Paissant ne fût en vassaux et honneurs.

Dans son châtel, entre quatorze tours, Gomme en prison, la tint-il pas toujours ?

Sans damoiselles, sans nuls cavaliers, Pages aucuns, et pas plus d'écuyers.

Mais pis encor, la pauvrette n'avoit Serf ni servante, et son mari servoit.

Le pain cuisoit, pâtissoit, rôtissoit, Faisoit le lit, et volaille engraissoit.

Or, si l'époux lui fit tel traitement, C'est qu'il étoit jaloux étrangement.

Est-on jaloux par trop forte amitié, De ces gens-là faut avoir grand'pitié.

Mais ce mari, qui ne l'aimoit de cœur, Jaloux n'étoit que par fausse frayeur ;

Croyant, le fol, que si rare beauté One ne pourroit tenir fidélité.

Des yeux, le jour, la couvoit constamment; De nuit, à peine il les clôt un moment.

De sa moitié, que sert d'être gardien?

Sans sa vertu, vous ne garderez rien.

En songe un jour il rêva de galant :

A son réveil il la battit, mais tant....

Pour passe-temps, qu'est-ce donc qu'elle avoit ? Des animaux, elle les élevoit.

Un sanglier et deux grands louveteaux L'alloient suivant, comme petits agneaux.

Un ours des bois dans leur parc se glissa, En moins de rien elle l'apprivoisa.

A sa voix douce ils accouraient soudain, Et ne prenoient vivres que de sa main.

Plus de cent fois, un chacun d'eux sembloit Dire à l'époux qu'aimer il la falloit.

Quelquefois l'ours, comme on voit, s'adoucit ; Mais le jaloux toujours plus s'endurcit.

Et voici bien un autre désarroi !

Comte de Saulx, te faut servir le roi.

Il t'a mandé : c: Mon cousin, vous viendrez Me joindre en guerre, et bien me défendrez. »

Ne plus garder sa femme, oh ! quel malheur 1 Il s'y résout, la rage dans le cœur.

Vivres chétifs pour trois ans lui donna; Dans la grand'tour on vous l'emprisonna.

Or, bien qu'époux fussent depuis cinq ans, Elle n'avait été grosse d'enfans.

Et dans la nuit, la veille du départ, Enceinte fut, admirez le hasard.

Mais il s'en va sans en être certain.

Comtesse, hélas ! quel sera ton destin !

Deux ans passés, deux ans et seize jours Elle habita la plus sombre des tours.

Et loin, bien loin qu'elle en eût du courroux, Le comte absent, ses jours couloient plus doux.

Mais un matin, source de plus grands maux ! On ouvre l'huis : c'est le comte de Saulx.

Sa moitié voit, tenant sur son giron, Et caressant le plus gentil poupon.

Morne et tremblant, il reste avec effroi :

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Il fut absent, elle a faussé sa foi.

Il va penser qu'en la tour introduit, Un vert galant l'escaladoit la nuit.

Sa dague alors prenant avec fureur, A l'innocent l'enfonça dans le cœur.

Puis sur sa femme, avec un noir regard, Il va levant l'ensanglanté poignard.

« Femme sans foi, sans vergogne, sans mœurs. Recours à Dieu, tu vas mourir, tu meurs.... »

L'infortunée, à ces mots n'entendoit, Serrant l'enfant, qui son âme rendoit.

Bouche sur bouche, elle veut recueillir Le fruit amer de son dernier soupir.

Quel tigre alors n'eût daigné s'attendrir? Et le cruel sa moitié va meurtrir.

Vers son beau sein déjà le fer mortel.... Mais quel grand bruit à l'entour du châtel?

Ah Dieu ! vrai Dieu ! c'est le brave Olivier, Qui l'escalade avec maint cavalier.

L'époux se calme, on se trouble autrement. «Madame, allons au bel appartement.»

Les y voilà : « Çà mettez sans retard Jupes de soie et le corps de brocard.

« Car Olivier vient occir, par courroux, Cil qu'en église avez fait votre époux.

«Vos cavaliers, s'il demande où sont-ils? Au loup chassant avec chiens et fusils.

« S'il vous demande où sont vos aumôniers ? Allant à Rome avec mes écuyers.

« S'il vous demande où damoiselles sont? Pèlerinage à Saint-Claude elles font.

« Si chambrières? Lors répondrez : Bon! Au clair ruisseau blanchissent le linon.

«S'il vous demande où est le petit né? Dieu l'a repris comme il l'avoit donné.

«Bref, s'il disoit : Votre époux je ne voi? Mandé par lettre, il est au camp du roi. »

Mais à la porte Olivier mène bruit, Et jà le comte est caché sous le lit.

« Où est ma sœur, que l'emmène d'ici?

— Mon frère, hélas! me méconnoit ainsi?

— Ma sœur, ma sœur, est-ce bien vous? Hélas! Pâleur avez comme au jour du trépas. »

Tout haut répond : « J'ai failli de mourir. » Et puis tout bas : « Ah! j'ai bien à souffrir!

— Ma sœur, ma sœur, je ne vois d'aumôniers, De clercs aucuns, aussi peu d'écuyers. »

Tout haut : «Pour Rome chacun est parti. » Tout bas : « Mon frère, hélas ! j'ai bien pâti l

— Ma sœur, ma sœur, n'avez pages aucun, Point de hérault, de cavaliers pas un? »

Elle tout haut : « Ils sont chassant au bois. » Et puis tout bas : « Par jour me meurs cent fois.

— Ma sœur, ma sœur, où donc est votre époux, Qu'il ne me vient recueillir quand et vous?

«Il est céans, ce tant barbare époux, Qui méconnoît son vrai trésor en vous. »

Lors l'aperçoit, et du lit l'arrachant, Tire sur lui son coutelas tranchant.

Elle l'arrête, embrassant ses genoux :

« Mon frère, hélas! c'est toujours mon époux.

Rancune n'ai de tant de maux que j'eus:

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Pardonnez-lui, il ne me tuera plus.

Non, tout cruel éprouve un cruel sort, Et qui vous hait a mérité la mort. »

Lors il le frappe, et sa sœur lui montrant : « Regrette-la, dit-il en expirant. »

Époux, époux, n'oubliez son destin :

One un jaloux ne fit heureuse fin*.

Montcrif , dans le monde, aimait à conter, mais il était prétentieux et tourmenté , voulant avoir trop d'esprit. Il suivait, comme Marivaux, les sentiers détournés, en horreur du grand chemin. Piron a dit : « Fontenelle a engendré Marivaux, Marivaux a engendré Montcrif, et Montcrif n'engendrera rien du tout. » En effet , Montcrif est le dernier mot de l'esprit de Fontenelle.

Fontenelle avait réduit en statuette la Vénus de Médicis avec le ciseau de Goustou ; mais c'était encore une œuvre d'art. Marivaux avait drapé la statuette avec le sentiment de la poésie et avec la malice de l'amour. Montcrif l'habilla, et ce ne fut plus qu'une jolie poupée.

J'allais oublier de dire que l'œuvre sérieuse de Montcrif, c'a été l'amour. 11 y a des hommes prédestinés à l'amour; ils ont le charme, comme si une bonne fée eût répandu sur leur berceau le parfum voluptueux des cheveux de Vénus sortant de la mer et de Diane sortant de

* Si cette romance nous venait d'Allemagne avec le titre de ballade , nous ne manquerions pas d'y trouver tous les caractères du genre. Nous sommes comme les voyageurs qui n'ont d'enthousiasme qu'au delà du Rhin , des Alpes ou des Pyrénées.

la forêt. La plupart des hommes sont condamnés à vivre de peu en amour ; ils prennent une femme , et c'est fini ; leurs vanités les emportent ailleurs. L'un va à la guerre, l'autre trône dans une boutique ; celui-ci va à la philosophie, celui-là ne fait rien du tout. Quelques-uns jettent un regard en passant sur le pays des joies amoureuses , ou du moins ils se contentent d'avoir vingt ans une fois dans leur vie. Mais ceux que j'appellerais les vrais privilégiés de la terre , les enfants prodigues de leur cœur, qu'ils donnent toujours et qu'ils retrouvent toujours, parce que leur vie est dans leur cœur ; ceux-là ont vingt ans pendant vingt ans. Aussi les femmes les reconnaissent ; ils n'ont qu'à paraître pour répandre autour d'eux le charme de la baguette d'or. Et ce qui les rend plus forts , c'est qu'ils ont le charme sans le savoir ; mais les femmes le savent bien : ils n'ont qu'à parler, spirituels ou bêtes ; ils n'ont qu'à sourire , pourvu qu'ils aient des yeux et une bouche, car j'en connais plus d'un qui n'ont des yeux que pour n'y pas voir et une bouche que pour se mettre à table, mais jamais au banquet des dieux, où Hébé chante l'éternelle chanson de la jeunesse.

Tout en traversant d'un pied léger la forêt des vertes passions de la vie , Montcrif , qui ne voulait pas prendre le temps d'aimer, disant qu'il laissait cela à son valet de chambre, se trouva pris un jour dans la ramure la plus touffue, comme Daphné elle-même quand elle s'est métamorphosée en laurier. Ce fut à la cour. Une dame de la reine, dont je ne dirai pas le nom, parce que je rencontre souvent son arrière-petite-fille , écoutait chanter les romances de Montcrif avec de si beaux yeux ouverts sur l'idéal, que Montcrif se passionna,' comme poëte d'abord et comme amoureux bientôt.

C'était au temps où Marie Leczinska , prenant au sérieux son lecteur ordinaire , rassemblait deux fois par se-

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maine quelques duchesses distraites et quelques gentilshommes fainéants , pour ouïr, avant le souper, trois ou quatre pages des romans de la chevalerie. Montcrif remarqua que sa duchesse aux beaux yeux était la seule , avec la reine et le président Hénault , qui fût à toutes les lectures. Mais , comme le président Hénault dormait, et comme la reine, toujours préoccupée de son salut, n'écoutait qu'à demi , la belle duchesse était seule à comprendre le roman. Le reste de la compagnie, se renouvelant sans cesse , ne s'inquiétait guère des aventures du damoisel et de sa dame aux blanches mains.

Au bout de quelques soirées , Montcrif et la duchesse avaient commencé un autre roman qu'ils lisaient tous les deux dans leurs yeux. Bientôt ils ne se contentèrent plus de ce beau style, le plus simple et le plus éloquent. Montcrif prit une plume et écrivit une épître toute parée de faux ornements, où l'esprit, à force de vouloir enguirlander le cœur, ne laissait plus voir ni l'esprit ni le cœur. La duchesse ne répondit qu'à la troisième épître ; elle répondit en prose , elle répondit pour dire qu'elle ne voulait pas répondre ; elle donnait de si bonnes raisons, dans un style si tourmenté , que Montcrif comprit qu'elle répondrait désormais à chacune de ses lettres.

Il y avait un mari jaloux , comme dans les chansons de Montcrif. C'était pourtant un de ces courtisans des mœurs de Louis XV, qui était le mari de toutes les femmes, excepté de la sienne ; mais il ne voulait pas qu'un autre prît son bien où il le trouvait.

Après avoir, durant toute une année , filé le parfait amour aux pieds d'Omphale , Montcrif voulut briser son fuseau ; mais la duchesse lui répondit cette fois par ces quatre vers de la fameuse romance de Montcrif :

L'époux survient. A cette vue, Tout en fureur,

Leur a, d'une dague pointue, Percé le cœur.

Ici l'historien entre dans la nuit des suppositions : les lettres de Montcrif , qui sont les seules pièces officielles , ne concluent pas, et celles de la duchesse n'existent plus. Quelques phrases seulement , citées dans celles de Montcrif , pourraient décider cette grave question ; par exemple quand la duchesse dit : « Je ne veux plus vous voir que de loin , car hier vous n'étiez plus le Montcrif que j'ai dans le cœur. » Et plus tard, quand l'espérance s'est changée en souvenir : « Ah ! le beau temps , mon ami , quand notre raison est dans notre cœur ! quand nous sommes sages à force d'être fous ! » Et plus loin encore, quand la rougeur ne monte plus au front, pendant qu'on écrit une page du passé romanesque : « Je me souviens de cette nuit où notre carrosse fut assailli au Cours-la- Reine. »

Montcrif était prédestiné à l'amour ; c'a été sa poésie et son art ; et sa vraie épitaphe est celle-ci, que j'ai lue sur une pierre antique :

« Ci-gît qui aima Charmide etMyrto. Nymphes, ne pleu- « rez pas. L'âme de ceux-là qui ont aimé est comme la « fleur qui parfume les ruines du monument. Il aima « aussi Omphale et Chloé. Ne pleurez pas : le Temps a « emporté son âme dans leur jeunesse. Ne pleurez pas, car « son âme , comme un léger vent de mai , traverse vos oc chevelures d'or et d'ébène, quand l'amour passe dans « vos cœurs. »

Le xvme siècle a deux physionomies qui contrastent. La première, enjouée, frivole, charmante jusque dans ses folies, est représentée par quelques figures bien connues : Philippe d'Orléans et Mme de Parabère, Dufresny et Piron, Chamfortet Rivarol, Voltaire dans sa jeunesse, le roi Louis XV s'appuyant sur la duchesse de Châteauroux et sur la marquise de Pompadour, Watteau et Grétry, Voisenon , qui était abbé ; Bernis , qui était cardinal! Qui encore? Oserai-je la nommer après tous ces noms profanes , celle qui se consolait du trône et du roi dans sa bergerie de Trianon ? N'oubliez pas quelques comédiennes célèbres : Mlle Guimard , qui vécut comme une reine; Sophie Arnould, qui vécut comme un philosophe ; d'autres encore moins célèbres dans le fond du tableau. Maintenant, effacez toutes ces têtes charmantes, le xvme siècle vous apparaîtra sous sa physionomie sérieuse : c'est Bayle qui annonce l'aurore du soleil nouveau; ce sont les parades sanglantes des convulsionnantes, qui osent jouer la tragédie du Calvaire; c'est Crébillon au théâtre ; c'est Voltaire à Ferney ; c'est Buffon en face de la nature ; c'est Jean- Jacques à l'Ermitage ; ce sont les économistes , les réformateurs , les philoso-

phes, qui s'agitent comme les ombres de la forêt à l'heure de l'orage ; c'est l'Encyclopédie , ce premier bruit de la Révolution ; c'est Danton à la tribune ; c'est André Chénier sur l'échafaud; c'est Bonaparte, qui domine toutes les grandes figures au tomber du rideau.

De cette comédie humaine , qui dure cent ans et qui a pour titre le dix-huitième siècle , bien des scènes folles , tragiques, romanesques, héroïques, sont dignes des curiosités intelligentes. Dans ce temps trop calomnié, de nobles passions se sont épanouies sous le soleil. Vous dites qu'alors on ne savait pas aimer, que l'amour n'était qu'un jeu, un sourire, une distraction : croyez-le bien, la science du cœur a été de tous les temps. Ne jugez pas si légèrement les passions d'une époque : la poudre, les mouches, les paniers , les robes à queue , n'empêchaient pas le cœur de battre chez nos aïeules. N'est-il pas daté de 1 750, ce beau poëme d'amour qui s'appelle Manon Lescaut?

Louis XIV fut à peine enseveli sous les débris de sa majesté, que toutes les joyeuses passions relevèrent gaiement la tête avec Philippe d'Orléans. La Régence fut le hardi prologue du règne de Louis XV. Il faut une touche hardie et lumineuse pour peindre ces saturnales de l'esprit français. Ce qu'il y avait de beau sous la Régence , c'était la franchise : on marchait le front haut dans le cortège des passions et des vices ; on déchirait et on foulait aux pieds ce masque menteur qui avait couvert toutes les figures de la cour sous Mme de Maintenon ; on s'appuyait nonchalamment sur l'épaule frémissante de la débauche, tout en la couronnant de roses et tout en chantant avec elle des grivoiseries de cabaret; on était brave sans l'écrire sur son chapeau ; les confesseurs et les dévotes avaient abandonné la place aux roués et aux coquines : à la mort de Louis XIV on crut un moment à une rénovation sociale. Louis XIV fut chassé, pour ainsi dire

à coups de pied, jusque dans l'église de Saint-Denis*; la France , après avoir payé cher ses années de victoire , s'était abandonnée aux prêtres, toute humiliée et toute garrottée par ses voisins ; le roi mort , une révolution éclata dans l'esprit du peuple; les Saint-Simon et les Fourier du temps voulurent relever la France : mais ce ne fut qu'un rêve d'un jour, un enthousiasme d'une heure. La France demeura couchée dans ses fers, le peuple dans sa misère, l'esprit humain dans ses langes. Quel charmant maître d'école** pour Louis XV, que ce régent plein d'esprit et de gaieté , surnommé Philippe le Débonnaire ; qui était né , suivant Voltaire, pour les beaux-arts et pour la volupté; qui donnait au poète Dufresny dix mille louis , parce qu'il descendait comme lui de Henri IV ; qui gouvernait , le soir, à la fin du souper, avec ses amis et ses maîtresses, quand il n'avait plus rien à dire ni rien à faire ; ce grand homme sans grandeur,

* « Quand j'étais roi, » disait Louis XIV avant de mourir, mot profond d'un grand enseignement et d'une vérité terrible. Quelle que soit sa force et quelle que soit sa grandeur , on n'est pas toujours le roi , même quand on s'appelle Louis XIV , et qu'on a dit en plein parlement le fouet à la main : «L'État, c'est moi!» Quand j'étais roi! Et qu'eût-il dit, s'il eût rouvert les yeux à la lumière pour reconnaître sur la route de Saint-Denis tout ce peuple affamé et en guenilles , riant d'un rire de carnaval , chantant des De profundis obscènes , pillant des champs d'oignons pour pouvoir pleurer cette royauté si grande hier et si petite aujourd'hui ! Les funérailles de Louis XIV furent comme la première descente de la Courtille de la royauté.

* Le régent, qui prenait en pitié les longues études, disait au jeune roi de se défier des livres : «Sire, songez que depuis le déluge une demi-douzaine de vérités surnagent dans la mer des mensonges. » Bacon, qui savait tout, n'avait pas une plus grande opinion des faiseurs de sentences. Il disait que l'humanité doit toutes ses lumières à quatre génies de l'antiquité, commentés par quatre mille habilleurs de pensées. Louis XV, non plus que Louis XIV, ne voulut de bibliothèque à son usage. Comme son aïeul, il apprit la vie en vivant armé de ces deux vérités familières aux rois : « Un ami sur le trône , c'est un canon ; — un bon lieutenant de police , c'est une maîtresse. »

dont toute la vie fut un éclat de rire , qui mourut sans souci de la mort, dans les bras de Mme de Phalaris, « son confesseur ordinaire, » disent les chansons du temps.

L'amour surprit Louis XV, un matin d'avril , sur le cœur attiédi de Mme de Phalaris, amour presque maternel , amour presque filial , mais pourtant traversé d'un rayon trop ardent. L'amour des adolescents est comme le ciel d'avril : tantôt c'est le ciel le plus pur, tantôt les giboulées s'étendent partout. L'amour des femmes à leur déclin a , comme la rose qui se fane , comme le soleil qui se couche, un parfum plus attrayant, un regard plus tendre : le roi de treize ans s'enivra au regain de Mme de Phalaris , qui l'accueillait en soupirant un peu sur son cœur apaisé, mais plein de souvenirs.

Cet amour n'empêcha point Louis XV de pleurer d'effroi en apprenant l'arrivée d'une princesse qu'il lui fallait épouser. Le vieux cardinal de Fleury fut si inquiet pour l'honneur de son roi, qu'il imagina d'accrocher dans la chambre- du jeune prince douze jolis tableaux dans le goût du temps , comme l'Amour naissant , la Recherche, la Fleur ravie, le tout orné de vers à l'avenant, de l'abbé de Chaulieu :

J'ai savouré la fraîcheur De ses lèvres demi-closes; Sa bouche avait la couleur Et le doux parfum des roses.

Ainsi travaillaient alors les abbés et les cardinaux!

Les peintres du temps, Largillière, Bruys, Raoux, Santere , Nattier, ont métamorphosé en Hébés, en Vénus et en

en Daphnis toutes les charmantes figures de la cour de Louis XV, qui semblaient vouloir se montrer encore deminues aux siècles futurs, comme par un reste d'habitude. Les plus chastes, entre autres les filles de Louis XV, sont venues jusqu'à nous en divinités de l'Olympe, le sein nu et la jambe à peine voilée de liserons. Mlle de La Vallière, peinte par Mignard en Diane chasseresse avant d'être peinte en Madeleine repentante, avait donné l'exemple aux belles femmes de la cour. L'art n'y perdait rien, ni l'amour non plus. Le régent et Mme de Parabère s'étaient fait peindre par Santerre en Adam et Eve , après la lettre*. Santerre avait dans son atelier tout un Olympe vivant, qui lui servait pour ses Suzaimes et ses Betzabées. Enfin Louis XV, véritable artiste de cette école, disait que c'était un crime de lèse-majesté que de trop habiller la nature.

La reine Leczinska était plutôt faite pour Dieu que pour le roi. Son véritable époux , ce n'était pas le roi , c'était son... confesseur. Elle voulait vivre en Dieu, se détachant de plus en plus des passions humaines. Non-seulement elle n'était jamais là pour donner un conseil dans les affaires du royaume , mais c'est tout au plus si Louis XV la trouvait à l'heure où, déposant sa majesté, il venait à elle pour être son mari. Au lieu de trouver une femme couchée, il trouvait une femme agenouillée. La nuit, si elle ne dormait pas, elle lisait Y Imitation de Jésus-Christ ; le matin , avant l'heure , elle se levait pour aller à la messe. Le roi , tout dévot qu'il fût alors, disait que c'était trop de pratique religieuse.

Les hommes de la cour , Richelieu entre autres , prévoyaient que bientôt la France serait encore gouvernée par des favorites. On craignit de retomber sous le joug

* Ce tableau , dont l'esquisse est encore dans la famille de Santerre, est aujourd'hui au Palais impérial de Vienne.

iv a

d'une Montespan ou d'une Maintenon. On mit sur le chemin du roi une femme qui ne devait être qu'une La Vallière, moins la beauté.

La maison de Mailly marque dans l'histoire de France dès le xie siècle par Ancel de Mailly, qui fut tué au siège de Lille. Aussi toutes les branches de la famille avaient inscrit sur les portes de leurs châteaux les armes aux trois maillets couronnés de cette devise : Hogne qui vounra. Au commencement du xvme siècle , le marquis de Mailly de Nesle , qui avait épousé Mlle de La Porte- Marzarin, une des dames du palais les plus galantes, mit au monde cinq filles qui toutes disaient être de la cour de Louis XV, qui presque toutes devaient être les maîtresses du roi, puisqu'une seule lui résista. Je dirai tout de suite comme un éloge le nom de celle-ci : c'était la marquise de Flavacourt ; les quatre autres, celle qui avait épousé Alexandre de Mailly , son cousin , celle qui avait épousé de par le roi le marquis de Vintimille, celle qui avait épousé le duc de Lauraguais , enfin, la marquise de la Tournelle, plus connue sous le nom de la duchesse de Châteauroux, se succédèrent à tour de rôle, au grand scandale de toute la France , dans l'emploi de maîtresse du roi.

Si la première rappela Mlle de La Vallière, la dernière rappela Agnès Sorel.

Ce ne fut pas sans peine qu'on aguerrit le roi avec les femmes. Sa première tentative d'insurrection conjugale ne fut d'ailleurs pas heureuse. Il s'était attaqué une nuit, en courant Versailles, avec son capitaine des gardes, M. de Charolais, et quelques autres fous bons à mettre au guet, à l'hôtesse du Cheval rouge, qui cherchait la patrouille pour mettre le holà chez elle. Elle avait une beauté de cabaret dont on parlait à la cour. Le roi la saisit violemment, croyant la conquête facile, pendant

que Villeroy s'emparait de la servante ; mais la maîtresse et la servante , deux dragons de vertu , menacèrent de crier au voleur ! « Comprend-on un pareil état de choses ? dit la cabaretière; la police est si mal faite, qu'à la porte même du palais on court tous les dangers. » Le roi rit de l'aventure. « Vous l'avez échappé belle, dit-il à la cabaretière, car vous étiez sous les mains du roi. » Il alla lui-même appeler les suisses pour mettre le holà dans le cabaret. Pendant plusieurs années, toutes les femmes de la cour voulurent , par curiosité , voir celle qui avait résisté du roi. Et comme elles ne pouvaient s'empêcher de rire, tant il paraissait singulier qu'on eût de la vertu à Versailles : « Allez, allez, mes belles dames, disait la cabaretière, si vous étiez toutes comme moi, cela n'en irait pas plus mal en France. »

Mme de Mailly était dame du palais*. Quand le roi la rencontrait, il était frappé de l'éloquence de ses regards. Mme de Mailly n'était pas belle, mais on ne lui voyait

* a II y a longtemps que l'on parle de cette comtesse de Mailly pour être la maîtresse du roi ; mais la chose paraît certaine. Elle n'est pas jolie; elle a vingt-sept à vingt-huit ans; elle est bien faite, amusante et a de l'esprit. Cette intrigue se mène toujours secrètement, parce que le cardinal retient ; mais il n'est pas possible que les gens de cour et les officiers ne voient. On dit qu'à Versailles, quand le roi sort et revient de souper de ses petits appartements , il passe quelquefois seul de sa chambre dans ses garde-robes, et y reste deux heures. On ne doute pas que ladite dame n'y soit entrée par derrière, parle moyen de Bachelier, premier valet de chambre du roi. A Fontainebleau , au-dessous de l'appartement du roi , il y avoit un appartement meublé où personne ne logeoit et dont il avoit la clef, où il descendoit par un petit escalier, et l'appartement donné à la comtesse de Mailly étoit tout proche. On dit aussi qu'elle va aux soupers particuliers de la Muette avec les seigneurs, sans autres femmes. De plus, le roi ne couche plus avec la reine depuis six à sept mois. Tout cela a ouvert les yeux à ceux même qui n'approchent pas assez près pour voir ce qui se passe, et on dit que le roi lui donne six mille livres par mois. Elle pourroit bien faire duc son mari sans que perso/me y trouvât à redire. C'est un nom reconnu parmi nous de la première noblesse de ce pays-ci. »

que les yeux, selon un mot du temps, tant ses yeux étaient expressifs. Elle avait d'ailleurs tous les accessoires de la beauté : un joli pied, une main blanche, des dents qui étaient des perles, et un sourire amoureux qui montrait les dents. Le roi fut le dernier à voir qu'elle était toujours seule quand il la rencontrait. Il finit par comprendre qu'il n'avait qu'un mot à dire, mais sa timidité retenait le mot.

Ce fut l'histoire de Jean-Jacques Rousseau avec Mme de Warens. Mme de Mailly dénoua elle-même sa ceinture. Un jour elle entra dans le cabinet de travail de Louis XV ; elle en sortit presque victorieuse , en disant aux courtisans : «Voyez comme ma robe est chiffonnée. » Toute la cour était préoccupée de cette grave entreprise. Toutefois, la victoire, je veux dire la défaite de la comtesse de Mailly, fut d'abord un secret : « Dieu et la France nous regardent, » disait le roi, et il se tenait coi avec sa maîtresse, sans rien changer à sa vie. Mais il n'y a point de secret à la cour. Le cardinal de Fleury, pour sauvegarder sa dignité , dit qu'il s'en lavait les mains. Comme il n'aimait pas la reine, il s'empressa d'ajouter que Marie Leczinska avait donné sa démission de femme , et que si le roi avait une maîtresse, c'était la faute de la reine.

Mme de Mailly , quoiqu'elle aimât le roi depuis longtemps, ne se fût pas ainsi jetée à sa rencontre, si Mme de Tencin, qui voulait gouverner un peu par la maîtresse, ne pouvant le faire par la femme, ne l'eût enhardie dans sa passion. «- Quoi ! s'écria Mme de Mailly , je serais la maîtresse du roi ! que dirait-on ? — Ce qu'on dirait ? dit Mme de Tencin ; n'avez-vous pas peur des chansons ? On dit bien, moi, que suis la maîtresse de tout le monde. — Mais Dieu! dit Mme de Mailly. — Dieu? rassurez-vous. Je ne reçois que des cardinaux, et je vous donnerai toutes les indulgences. » On peut dire que ce fut Mme de Ten-

cin qui dénoua le premier nœud de rubans de la ceinture de Mme de Mailly.

Au voyage de Compiègne , la reine resta à Paris . Mme de Mailly alla demander la permission à la reine , comme dame du palais , de partir pour les chasses. « N'êtes-vous pas la maîtresse? » répondit la reine.

Après le voyage à Compiègne , les amoureux se montrèrent à l'Opéra. Ce soir-là, une sœur de Mme de Mailly, qui venait d'épouser la veille le marquis de Flavacourt , était à l'amphithéâtre avec toute la noce, ce qui a fait dire que le roi était venu en famille. « Mme de Flavacourt, dit Barbier, est très-jolie, aussi bien que Mme la marquise de La Tournelle, sa sœur. Le premier banc de l'amphithéâtre était réservé pour la noce. Il n'y a pas de comparaison entre ces deux jeunes mariées, qui sont très-jolies personnes, et Mme de Mailly, leur sœur aînée, qui n'a que de la vivacité et de l'enjouement, mais qui n'est pas jolie, il s'en faut bien, et qui, d'ailleurs, a plus de trente ans , et les autres sont entre dix-huit et vingt. Au sortir de l'Opéra, le roi s'en retourna souper à la Muette avec femmes et hommes. »

On lit dans le même journal, quelques jours après : « Le roi touche ordinairement les malades le samedi saint, après avoir fait ses dévotions. Cette année, sous prétexte de quelque incommodité , il n'a fait ni la cérémonie, ni ses pâques; cela a causé un grand scandale à Versailles, et fait beaucoup de bruit à Paris. Cela rend publique son intrigue avec Mme de Mailly. Il est dangereux pour un roi de donner un pareil exemple à son peuple, et nous sommes assez bien avec le pape pour que le fils aîné de l'Église eût une dispense de faire ses pâques , en quelque état qu'il fût , sans sacrilège et en sûreté de conscience.- »

Le roi faisait ses pâques amoureuses. A Choisy , on

voyait arriver sans dispenses la comtesse de Mailly dans les carrosses du roi , parée comme une sultane , « avec deux pages chevauchant aux flambeaux. »

Avec Mme de Mailly le roi avait passé le Rubicon. Il ne lui en coûta plus pour entreprendre des campagnes amoureuses. Quoique maîtresse déclarée, Mme de Mailly était trop douce pour faire respecter son empire. Ce qu'il y eut d'étrange, c'est que ses deux premières rivales furent ses deux sœurs. La marquise de Vintimille, qui s'était enfuie* du couvent tout exprès pour faire la conquête du roi, joua un instant le jeu de Mme de Montespan à côté de cette autre La Vallière. La duchesse de Lauraguay ne triompha que par caprice , mais la marquise de Vintimille put prendre ce titre presque officiel , qui le croirait aujourd'hui? de seconde maîtresse du roi, quand sa sœur était la première. Le sacre de la seconde maîtresse eut lieu au château de la Muette , en présence de Mlle de Charolay , de Mlle de Clermont , du maréchal d'Estrées, de Mme de Mailly elle-même, qui aimait trop, disait-elle, pour ne pas tout pardonner. Quand la marquise de Vintimille porta à ses lèvres la coupe de vin de Champagne, tous les courtisans, j'ai failli dire les courtisanes, se mirent à crier : La reine boit. Il avait fallu fort peu de jours à cette petite fille , qui sortait du couvent, pour s'imposer ainsi à toute la cour , pour recevoir les hommages de tous les grands noms. Après le souper de la Muette, on ne s'étonna plus de rien à Versailles, pas même de voir Mmes de Chazelais , de Ségur , de Sassenage, de Sourches et de Ruffec, sourire complaisamment à la nouvelle venue. Il n'y eut que la duchesse de Luynes qui refusa ses hommages.

Non-seulement cette jeune ambitieuse voulait le roi pour amant, mais elle voulait en même temps un mari choisi par le roi, pour devenirà son tour dame du palais et porter un titre. Où s'adresser? On alla tout droit à l'archevêque de Paris, qui s'empressa d'offrir son neveu, le marquis de Vintimille. C'était un jeune homme qui aspirait le jour venu au chapeau de cardinal. Mais comme le roi donnait 200 000 livres de dot à l'épousée , plus la table et le logement à Versailles, sans qu'il restât rien à faire au mari, il se décida bien vite à prendre une main si gracieuse. L'archevêque bénit les époux dans son palais ; mais j'abandonne cette page au chroniqueur Soulavie, ce mauvais historien, qui savait le mieux son histoire :

« Comme Louis XV ne voulait pas laisser au nouvel époux Mme de Viutimille, ni l'appeler elle-même le premier soir à Versailles ; comme l'archevêque ne trouvait pas décent, à cause des dévots, de leur prêter son palais, Mademoiselle, princesse facile et de si bon accommodement, eut la complaisance de prêter son appartement, pour que les deux époux eussent l'air de consommer le mariage qu'ils venaient de contracter. Les nouveaux mariés se rendirent donc avec elle et chez elle au château de Madrid , pour sauver les apparences , tandis que le roi vint souper à la Muette avec Mlle de Clermont, la duchesse de Ruffec, les dames de Chalais et de Taleyran. Quand ils présumèrent que le souper des noces était fini, le roi fit monter ces dames dans sa gondole, et alla trouver à Madrid les nouveaux mariés, qui paraissaient aller se mettre au lit.

« Plusieurs dames qui n'étaientpas présentées, MmeDuluc, Mme Nicolaï, s'y trouvèrent ce soir-là; le roi y joua au cavagnole ; les mariés se disposèrent à se retirer pour se coucher dans le même lit ; le roi fit l'honneur à Vintimille de lui donner la chemise, ce qui est une des grandes

faveurs des rois ; on observa que Louis XV la donna sans embarras comme sans jalousie, et le lendemain on affecta de dire que le roi était revenu coucher à la Muette, laissant dormir ensemble les deux époux ; mais d'autres assurent que c'était Vintimille lui-même qui, laissant au roi sa place à Madrid, avait pris le lit de la Muette. La maréchale d'Estrées, invitée à la noce, s'en avisa, s'en crut offensée, s'enfuit, ce soir-là même, à Bagatelle, et Mme de Ruffec aussi.... »

Le lendemain, on présenta solennellement Mme la marquise de Vintimille au roi de France. Il l'accueillit majestueusement, comme s'il n'avait pas lui-même assisté le matin à sa toilette. Après la présentation au roi, ce fut la présentation à la reine. Marie de Leczinska était résignée à tout : son royaume n'était plus de ce monde.

Le triomphe insolent de la marquise de Vintimille ne fut pas de longue durée. Au bout de neuf mois, elle donna un fils au roi, que le vieux marquis de Vintimille appela mon beau petit-fils, mais que le marquis de Vintimille n'appela jamais son fils. Le roi assista aux couches. Il prit le nouveau-né dans ses mains et le posa avec amour sur un coussin de velours cramoisi, comme avait fait Louis XIV aux couches de Mlle de LaVallière. Mais lui du moins ne légitima pas cet enfant, qui durant toute sa vie, nepassa, selon un motproverbial, que pour un demi-Louis.

A peine accouchée, Mme de Vintimille fut prise de violentes douleurs d'entrailles, empoisonnée qu'elle était, dit-on, par une créature du cardinal de Fleury, qui voyait avec effroi qu'elle montait chaque jour une marche du trône. La mort la remit bientôt à sa place. Le roi fit entendre une douleur bruyante. C'était à Choisy, où se trouvait autour de la morte toute sa cour privée. Le roi dit à Mme de Mailly que jamais il ne se consolerait. Ils pleurèrent ensemble , et ce fut par les larmes que Mme de

Mailly reconquit son royal amant. On retourna à Versailles, et on passa près de trois années dans les petits appartements de Versailles, consolé, mais avec le souvenir mélancolique de celle qui n'était plus là. Cette mort terrible avait paru à Louis XV un avertissement de la Providence. Il avait compris qu'il n'avait qu'un pas à faire luimême pour trouver le néant , ou plutôt pour trouver un Dieu vengeur. Il s'était rapproché du confessionnal. Il avait rappris ses prières. Ilsoupait un peu moins, il chassait un peu plus, parce que la chasse lui donnait la solitude. Son intimité avec Mme de Mailly lui semblait légitime et sanctifiée , tant elle était ancienne , et tant sa maîtresse lui parlait de ses devoirs*.

La comtesse de Mailly ne coûtait rien au roi. Il ne lui donnait même pas de quoi acheter des robes, quoiqu'il en chiffonnât beaucoup. La comtesse disait : « Mon mari a commencé ma ruine, mon amant l'achèvera. » Le cardinal Fleury n'ouvrait pas les coffres de l'État pour les menus plaisirs de Sa Majesté. L'ambassadeur de Russie partant pour Pétersbourg demanda les ordres de Mme de Mailly : « Vous m'enverrez une fourrure de trois cents livres, car je suis ruinée. » La czarine, ayant connu cet ordre, dit que ceci la regardait. Elle choisit deux fourrures de quatre-vingt-dix mille livres et dit à l'ambassadeur de les envoyer à la czarine de Choisy « contre argent, » ajouta-t-elle. « Combien? demanda l'ambassadeur. — Contre trois cents livres; n'est-ce pas le prix convenu? »

* Il est vraisemblable que Mlle Gaussin lui parla aussi de ses devoirs, car les journaux du temps remarquent qu'on ne regarde qu'elle aux spectacles de Fontainebleau et qu'on prend avec elle des leçons de déclamation.

Cependant deux sœurs restaient que le roi n'avait pas encore vues. Si les trois premières n'étaient que les ébauches de la beauté, les deux dernières en étaient les chefs-d'œuvre. A la mort de Mme de Mazarin , leur grand'mère, Maurepas, son héritier et leur cousin, les chassa de la maison pour complaire à sa femme. « Mme de la Tournelle jeta feu et flamme, elle prit le ciel et la terre à témoin contre un traitement aussi cruel. Elle cria vengeance. » Mme de Flavacourt, une nature passive et résignée, confiante dans sa vertu, fit approcher une chaise à bras, et se fit porter à Versailles devant le château, disant qu'elle était sûre que le ciel ne l'abandonnerait pas. Comme elle était descendue de la chaise, le duc de Gèvres vint à passer. « Madame de Flavacourt, par quelle aventure vous trouvez-vous là? — Comment je me trouve ici? ne savez-vous donc pas que M. de Maurepas et sa femme nous ont chassées, Mme La Tournelle et moi comme des aventurières? Ma sœur est allée je ne sais où ; pour moi, je suis entre les mains de la Providence. Je suis jeune, je suis sans père et sans mère. Mon mari est à la guerre pour le service du roi. J'attends mon sort de Dieu

ou du roi. »

Le duc de Gèvres monte au château, entre chez le roi, le conduit à la fenêtre et lui montre la chaise abandonnée de Mme de Flavacourt, qui avait l'air d'un carrosse embourbé dont les chevaux sont partis. Le roi demande le mot de cet énigme; le duc de Gèvres lui raconte que Mme de Flavacourt, comme Mme de La Tournelle, a été chassée par sa cousine Mme de Maurepas, et qu'elle s'est mise à la garde de Dieu, ce Courez donc vite la chercher,

dit le roi ravi, je lui donne droit de cité ici; je veux aussi qu'on cherche sa sœur La Tournelle. »

Le même jour, les deux sœurs furent installées au château. M. et Mme deMaurepas s'empressèrent d'expliquer que c'était par un malentendu que les deux sœurs avaient été renvoyées de l'hôtel Mazarin. Mme de Flavacourt accepta les excuses, mais Mme de La Tournelle dit à Maurepas et à sa femme « qu'elle les répudiait comme n'étant plus de sa famille, et qu'elle espérait bien leur faire un jour subir la peine du talion. » Le ministre comprit qu'il ne garderait pas son portefeuille si Mme de La Tournelle prenait le sceptre. Il se tint sur ses gardes.

Dès que Mme de La Tournelle rencontra les regards du roi, elle comprit qu'elle serait la reine à son tour. Elle voulut d'abord devenir dame du palais. Mme de Mailly, toujours sacrifiée, se sacrifiant toujours elle-même, se dépouilla de sa charge pour la lui donner, ne voulant qu'une chose : aimer le roi loin de l'étiquette. Maurepas, qui comprit le danger , courut à elle et lui dit : a Vous ne connaissez pas votre sœur La Tournelle ; quand elle sera dame du palais à votre place, elle vous prendra votre autre titre et vous chassera de la cour, parce qu'elle ne se contentera pas d'être la seconde maîtresse , elle sera la favorite. » Mme de Mailly n'écouta pas le ministre , elle donna sa charge de dame du palais. Ce beau trait de générosité ne lui ramena pas le roi , mais lui valut l'estime de la reine. Le roi soupait encore avec elle, mais son cœur n'était plus là. 11 ne lui parlait plus d'elle , mais de ses sœurs. Si elles n'étaient pas du souper, le souper était mauvais.

Il lui dit un jour , sans préface , qu'il aimait la belle voix de Mme de Flavacourt , qui chantait les airs surannés de Lully ; qu'en conséquence , il la priait de donner son appartement à sa sœur. « Mais où irai-je ? dit

Mme de Mailly toute pâlissante. — Où il vous plaira , répondit le roi avec peu d'émotion ; emportez les meubles, ils sont à vous. »

Turcaret n'aurait pas mieux parlé à une danseuse. Mme de Mailly fondit en larmes, se- jeta tout échevelée aux pieds du roi ; mais il ne dit pas un mot et ne la releva pas sur son cœur. Elle tomba anéantie sur un canapé. Le roi s'esquiva en murmurant : a Tout cela passe. »

La pauvre femme eut la lâcheté , cette lâcheté si familière à l'amour, de rester au château, où on parvint à lui trouver un appartement , que dis-je ? une cellule ; mais elle eut beau pleurer et attendre le roi , elle comprit enfin que Maurepas lui avait dit la vérité. Mme deTencin, qui avait jugé qu'avec une telle femme elle ne mènerait jamais le roi , favorisa secrètement l'avènement de Mme de LaTournelle. Elle alla conseiller à Mme de Mailly de s'éloigner pendant quelques jours, disant que c'était la seule ancre de salut qui restât à son cœur avant d'échouer. Mme de Mailly , toujours simple et ne croyant pas aux trahisons , alla résolument chez le roi , et lui dit que, ne voulant pas donner sa douleur en spectacle à la cour, elle allait pleurer toutes ses larmes à Paris. « Vous reviendrez consolée , lui dit le roi. — Je ne reviendrai pas, » dit la délaissée. Le roi la conduisit à la porte et lui dit dans l'antichambre : « A lundi, à Choisy, madame la comtesse ; à lundi ; j'espère que vous ne vous ferez pas attendre. » Le roi n'avait même pas la religion du passé.

Le lundi , tout était disposé à Choisy pour Mme de La Tournelle ; on n'avait même pas changé ce beau lit de soie bleue filé par Mme de Mailly elle-même , qui avait passé à ce travail de fée les trois plus belles années de sa vie.

Le roi lui avait dit : « Vous pouvez emporter les meubles , ils sont à vous ; » mais il fit courir après le carrosse qui emmenait à jamais loin de lui sa première maîtresse , craignant qu'elle ne le gardât pour elle , et trouvant que c'était trop la payer. Elle ne lui avait rien coûté , pas un diamant , pas une perle , pas une rose , car c'était elle qui les cultivait à Choisy ; et à Versailles on n'en cueillait jamais.

Elle ne savait où descendre en arrivant à Paris ; elle avait vécu de son amour, sans se préoccuper du lendemain. Elle rencontra devant les Jacobins la comtesse de Toulouse, qui, la voyant tout en larmes, lui vint demander pourquoi elle pleurait. Mme de Mailly conta sa disgrâce. La comtesse de Toulouse la recueillit dans son hôtel , et pleura avec elle.

Le lundi , Mme de Mailly n'alla point à Choisy. Dans son désespoir , elle s'était flattée encore que le roi lui écrirait ou lui renverrait son carrosse ; mais ce jour-là le vent ne souffla pas du côté de Versailles*.

* « Mais il y a en cour une nouvelle bien plus intéressante. On dit que le roi s'est brouillé avec Mme la comtesse de Mailly. On n'en sait pas le sujet, et , quoiqu'il y ait longtemps que cela dure, on dit que la rupture a été vive ; que Mme de Mailly l'ayant pris sur le haut ton, le roi a fait démeubler, le 3 de ce mois, son appartement, et qu'il lui a annoncé qu'il y avoit une chaise de poste toute prête pour la conduire où elle voudroit. On dit aussi qu'elle est venue descendre à l'hôtel de Toulouse , où elle est malade. On publioit en même temps que c'étoit un sermon du curé de Saint-Barthélémy, le jour de la Toussaint , à Versailles , qui avoit touché le roi ; mais il y a bien une autre histoire sur le tapis. On dit que c'est pour prendre pour maîtresse Mme de La Tournelle , veuve du marquis de La Tournelle, et sœur cadette de Mme la comtesse de Mailly, laquelle a été nommée dame du palais de la Reine depuis peu de temps.

« Ceci donne lieu à bien des discours un peu vifs. Mme de La Tournelle est jeune et assez belle; on dit qu'elle a fait ses conditions, savoir : qu'elle seroit maîtresse déclarée, qu'elle auroit un état de maison , qu'elle n'iroit point aux petits soupers du roi , dans les petits appartements ; qu'elle auroit tous les soirs dix couverts chez elle ,

Le lundi , les épousailles du roi et de Mme de La Tournelle se firent en grande pompe. Elle avait voulu que tous ses ennemis fussent humiliés par l'éclat de son triomphe. Elle n'avait pas accepté , comme ses trois sœurs , les hommages du roi dans le demi-jour. Elle avait jeté le masque , mais elle avait voulu que le roi lui-même jetât le masque. Le voyage à Choisy fut comme un de ces embarquements pour Cythère si galamment peints parWatteau. « Le roi, ayant Mme de LaTournelle à ses côtés, monta dans sa gondole le lundi 12 novembre, avec Mlle de La Roche-sur- Yon , Mme de Flavacourt , Mme de Chevreuse , le duc de Villeroy et le prince de Soubise. Ils avaient été précédés du maréchal de Duras , du duc de Bouillon , du marquis de Guerchy, du duc de Villars , des marquis de Meuse , de Tingry, de Damville , de Bordage et d'Estissac. Le roi fit le soir un quadrille ; les dames jouèrent au cavagnole. Le souper fut sérieux , et Mme de La Tournelle parut intimidée. Après le souper , elle s'approcha de Mme de Chevreuse , et lui dit qu'on lui avait donné une trop grande chambre qu'elle ne pouvait souffrir , priant la duchesse de la prendre elle-même , et de lui céder la sienne. Mme de Chevreuse , qui ne voulait pas s'exposer à un quiproquo des plus étranges , si Mme de La Tournelle s'absentait de chez elle pour éviter le roi , répondit qu'elle n'était pas à Choisy chez elle , et qu'elle ne pouvait céder son appartement que par l'ordre du roi. Mme de La Tournelle se barricada et coucha seule dans sa chambre , qui avait été l'appartement de Mademoiselle, à côté de la chambre bleue , ainsi appelée du lit , des meubles , et de la tapisserie , qui étaient de moire bleue

et qu'elle nommeroit elle-même les personnes qui y souperoient, et qu'elle auroit de plus cinquante mille écus de pension assurée pour sa vie. » Barbier.

et blanche, filée par Mme de Mailly. » On a toujours remarqué que la vertu ne se barricadait pas. Mme de La Tournelle n'avait pas voulu jouer le rôle de Lucrèce : elle avait voulu jouer le roi. Le duc de Gèvres, son amant, lui avait appris à connaître les hommes. Le roi faillit retourner à Mme de Mailly. Il lui écrivit deux fois le lendemain, désespérant de vaincre Mme de La Tournelle , la croyant toujours dominée par son amant , et effrayé de se trouver seul , n'étant pas assez fort pour se trouver en face de lui-même.

M. de Maurepas tenta un dernier effort. Il rima une chanson contre Mme de La Tournelle, que tout Paris chanta bientôt et qui vint au roi par sa police secrète. Le roi , passant la chanson au cardinal de Fleury, répéta avec plus d'énergie le mot de Mazarin : « Ils chantent, mais ils payeront ; je m'en f . . . . » Mme de La Tournelle fit mieux encore , elle apprit la chanson et la chanta en plein souper, à Choisy, ce qui désespéra Maurepas, quoiqu'il dût être flatté que sa poésie fut chantée par une si jolie bouche.

Mme de La Tournelle soutint le siège douze jours encore. Elle ne capitula qu'à force de promesses , mais surtout par la noble ambition de relever au plus tôt le roi de toutes ses chutes, comprenant que la monarchie française ne pouvait pas toujours souper à Choisy.

Voici comment l'histoire raconte cet événement mémorable. « On fit un second voyage à Choisy, le 14 novembre. Mme de La Tournelle occupa la chambre bleue au-dessus du roi, qui logeait au rez-de-chaussée, et audessus de l'appartement du duc de Richelieu , qui couchait à côté de la bibliothèque. Quant à Mme de Flavacourt , elle logeait à côté de sa sœur, au premier étage. Tout Choisy, dans l'attente et dans un état d'incertitude et d'observation , ne savait encore à quoi s'en tenir au

commencement de ce voyage; mais, le 10 décembre, on surprit une boîte du roi sous le chevet de Mme de La Tournelle, qui plaisanta elle-même de la trouvaille, et qui n'en rougit pas. Le roi s'en soucia si peu qu'il laissa une autre boîte le lendemain, et Mme de La Tournelle la montra à tout le monde ; mais cette victoire du roi n'empêchait pas que , tous les matins , il ne fît, à Choisy, ce qu'on appelait la ronde du roi. » Le roi se levait matin et entrait sans dire gare chez toutes les femmes encore endormies ou éveillées. Il s'asseyait sur leur lit, jouait avec elles ou leur faisait des tours. On sait que la plupart des femmes qui allaient à Choisy avaient leur mari à l'armée ou dans les provinces. Choisy n'était pas un château royal , c'était un harem traversé par le cavagnole et la chasse. On s'y amusait de tout et de rien. Il n'y avait que la mort qui fût prise au sérieux. Le duc de Richelieu osait tout en face du roi, à cette cour d'enfants prodigues. Un soir, une grande voiture arrive jusqu'à la porte du château : « Qu'est-ce que cela? dit le roi. — C'est mon lit qui vient me chercher, dit le duc de Richelieu, car je vais présider en dormant les états du Languedoc.» Et toute la cour de rire aux éclats. Le duc de Richelieu fit bassiner son lit, embrassa les dames, se déshabilla devant elles en tirant le rideau, dit adieu à tout le monde et cria à son cocher : « A Lyon, » après avoir recommandé à son valet de chambre de ne l'éveiller qu'en arrivant.

Cependant , Mme de La Tournelle devenait alors duchesse de Châteauroux par lettres patentes où le roi avait voulu qu'on parlât de son mérite et de sa vertu , comme plus tard, dans l'oraison funèbre de Mme de

Pompadour. La nouvelle duchesse allait donc s'asseoir devant sa cousine, Mme de Maurepas, qui l'avait chassée. La présentation fut faite avec toute l'étiquette des grands jours par la duchesse de Lauraguais , « en présence de huit dames, dont cinq titrées et assises comme elle : Mme de Lauraguais, la maréchale de Duras, les duchesses d'Aiguillon et d'Agénois; les trois dames debout étaient Mme dé Flavacourt, Mme de Rubenpré et Mme de Maurepas ! » Mme de Lauraguais était à la cour un trait d'union par sa gaieté et par son esprit, quoiqu'elle se permît de railler tout le monde; ce qui fit dire un jour au roi : « Je vous exile dans vos terres, rue des Mauvaises-Paroles. » Mme de Flavacourt faisait aimer sa vertu parmi tous les vices, parce qu'elle n'était là que comme une belle statue qui défie tous les Pygmalions.

La reine priait Dieu. Elle avait son monde , Y Académie des dormeurs, comme on disait, dont étaient le président Hénault et le poète Moncrif. On arrivait dans le salon, on lisait , on filait de l'or ou de la soie pour les ameublements , on parlait des nouvelles du jour et on s'endormait. Souvent il fallait qu'un nouveau venu ouvrît la porte pour réveiller le coin de la reine. Elle ne cherchait pas à être spirituelle , mais on pouvait souvent redire ses mots. Voyant la princesse de Conti, cette fille de Louis XIV, de toutes les fêtes galantes de Choisy : « Un vieux cocher, dit-elle, aime encore à entendre claquer le fouet. »

Mme de Mailly avait dit que sa vraie sœur était Mme de La Vallière. La duchesse de Châteauroux descendit plus loin dans le passé pour trouver une figure qui l'inspirât. Un jour qu'on s'ennuyait , elle lut à Louis XV l'histoire d'Agnès Sorel, et, quand elle eut fini, elle dit à son amant : « Si vous étiez Charles VII, je serais Agnès Sorel. » Le roi lui répondit qu'il n'était pas encore assez

fou pour écouter la voix d'Agnès Sorel ; et il ajouta une autre fois : « Ma belle, vous me lirez des romans. » Mais la duchesse, indignée elle-même de cette insouciance du roi pour son royaume , la duchesse , déjà fatiguée des hommages de la cour, résolut d'être en quelque sorte la conscience de son amant, d'éveiller en lui les vertus royales qui n'étaient qu'endormies , de se faire pardonner son titre de maîtresse par son dévouement à la France. Elle jugeait que ce qui manquait à Louis XV c'était une vraie femme , une femme de tête , une femme de cœur, en un mot, une volonté. Elle jura qu'elle serait cette femme.

La France était armée pour la conquête de la Flandre. « Sire, il vous manque un homme pour triompher. Cet homme, c'est vous-même. Vous n'avez qu'à paraître à la tête de vos armées pour gagner toutes les batailles. Rappelez-vous Louis XIV. » Louis XV aimait mieux Versailles , Choisy ou la Muette. Il aimait mieux la chasse que la guerre. L'historien doit-il lui en faire un crime ?

Mme de Châteauroux fut si éloquente pour peindre la renommée future , un roi victorieux qui couvrait par sa gloire les folies de son cœur, que Louis XV partit résolument.

La duchesse avait compté partir avec lui; mais elle avait compté sans son ennemi. M. de Maurepas, assisté du grand aumônier, persuada au roi qu'il devait faire le sacrifice, pendant la campagne, de Mme de Châteauroux, lui rappelant que Louis XIV, les jours d'héroïsme, n'avait pas à ses côtés Mme de Montespan. Mme de Châteauroux pleura et se résigna ; mais elle partit bientôt, bravant Maurepas, bravant la reine, bravant tout le monde, excepté le roi, qui l'attendait.

Le duc de Richelieu avait annoncé au roi « le voyage

de l'Amour aveugle et désobéissant, qui se fait pardonner quand il ôte son bandeau. »

C'était après un mois d'absence ; on avait pris Menin , une forteresse pour rire. Le roi imagina un Te Deum à Lille , disant qu'il voulait remercier le Dieu des armées ; mais une lettre du duc de Luxembourg apprit à Paris que Mars victorieux se faisait déjà désarmer par Vénus. En effet, pendant qu'on chantait le Te Deum à Lille, le roi et sa maîtresse semblaient chanter le Cantique des Cantiques, tant leurs regards étaient allumés. Toute la ville de Lille , toute l'armée , furent scandalisées par ce Te Deum où l'on voyait le roi et sa maîtresse assis en face l'un de l'autre. Mais ce qui surprenait tout le monde , c'était de voir la duchesse de Châteauroux entourée des respects de trois princesses du sang , qui avaient gaiement suivi la favorite dans cette équipée : la duchesse de Modène , la princesse de Conti et la duchesse de Chartres. Pendant le Te Deum, le comte de Clermont prenait Ypres. La duchesse de Châteauroux établit son quartier général à Dunkerque, où le roi allait se délasser de ses campagnes pour rire. Mais voilà que tout à coup le prince de Lorraine envahit l'Alsace : la Lorraine est en danger. Le roi eut enfin un beau mouvement ; on tint conseil ; il déclara qu'il voulait commander l'armée du Rhin. Tout le monde partit ; on ne laissa que quarante mille hommes dans le Nord pour défendre les nouvelles conquêtes et pour défendre la France; mais on y laissa le maréchal de Saxe, qui valait bien quarante mille hommes à lui seul , et qui , par cette campagne défensive avec une poignée de soldats , s'éleva au rang des plus grands capitaines.

Mme de Châteauroux voulut avoir sa part du danger. Cette fois , ce n'était plus une maîtresse , c'était un aide de camp qui accompagnait le roi. On arriva à Metz après des marches forcées , que l'amour avait pourtant allégées çà et là. A Metz , la favorite fut séparée du roi pour ne pas effaroucher les vertus provinciales ; mais, comme on la logea dans l'abbaye de Saint-Arnould , le roi disait à toute heure qu'il allait à l'église, pour aller chez sa maîtresse ; mais le peuple de Metz ne se laissa pas prendre à cette comédie. On disait tout haut dans les rues que le roi pouvait bien faire la guerre sans faire l'amour , et qu'il avait assez de châteaux pour y enfermer ses maîtresses. Le roi tomba malade de cette maladie célèbre qui sauva sa popularité à moitié morte. Il lui fallait , en effet , ce grand coup venu du ciel pour lui ramener l'amour de son peuple et pour puiser dans la crainte de Dieu de salutaires réflexions pour le gouvernement des hommes et de lui-même. Dès le premier jour, Casseyra, fameux médecin de Metz , déclara que, si on laissait le roi à toute sa cour, il ne répondait pas de sa vie. Le duc de Richelieu; son ministre privé , ou plutôt le ministre de sa favorite , décida que Mme de Châteauroux seule veillerait le roi , assistée de sa sœur , la duchesse de Lauraguay , qui n'était pour ainsi dire que son ombre.

Mais pendant qu'on veillait dans la chambre , il se formait une révolution dans l'antichambre : les princes du sang , les grands officiers de la couronne , les ducs de Bouillon , de La Rochefoucauld , de Villeroy , l'évêque de Soissons, premier aumônier, le P.- Pérussot, confesseur du roi, s'indignaient d'être mis à la porte. Ils résolurent tous de perdre la duchesse de Châteauroux. Il fut décidé que le confesseur qui serait appelé le premier serait l'avant-gar de de ce combat à outrance, où la maîtresse devait rester sur le champ de bataille. En effet, le con-

fesseur fut appelé. Mme de Châteauroux, qui avait le pressentiment de sa chute prochaine, appela le jésuite dans un coin et lui dit : « Que voulez-vous ? Je sais que vous êtes à la tête de la faction qui ne veut pas comprendre que je suis ici à ma place. Je dépends de votre conscience. Est-il possible que vous me fassiez chasser? » Le P. Pérussot répondit qu'il ne s'occupait ni de politique ni d'amour , mais qu'il conseillerait au roi de faire son devoir. Mme de Châteauroux voulut elle-même faire la confession du roi, sur son péché d'habitude , du moins en ce qui le regardait. « Je vous confesse , Père Pérussot , que j'ai péché avec le roi tant que nous l'avons voulu. Y-t-il là de quoi me faire renvoyer? » Le P. Pérussot ne voulut pas répondre ; il pensait qu'il y avait bien de quoi faire renvoyer la duchesse : mais si, contre son attente, le roi ne se confessait pas et revenait à la santé, n'allait-il pas brûler ses vaisseaux et se faire renvoyer lui-même en disant sa pensée? Le duc de Richelieu, impatienté de l'entendre faire tout un discours pour ne pas répondre , alla à lui et lui parla vertement : « Ah ! père Pérussot , c'est trop de phrases entortillées , c'est trop de car , c'est trop de si , c'est trop de peut-être : soyez donc galant envers les femmes. » Le jésuite , armé de sa patience, ne voulut pas répondre. « Je vois bien , mon révérend père , que vous êtes peu sensible à la beauté des femmes : faites donc pour moi , qui aime tant les jésuites , ce que vous ne voulez pas faire pour la duchesse. » Le confesseur fut inflexible; c'est en vain que Mme de Châteauroux lui promit de ne plus pécher avec le roi si Dieu lui gardait la vie, le jésuite ne trahit point son secret. Cependant la confession fut retardée : Richelieu , qui était un peu médecin , disait au roi, en lui tâtant le pouls, qu'avec une garde-malade comme Mme de Châteauroux il répondait de lui. Mais le lendemain, le roi, se voyant déjà mort, se mit à crier de

toutes ses forces : « Mon bouillon, mon bouillon et le père Pérussot ! Vite le père Pérussot ! » Le parti de l'amour fut vaincu : le P. Pérussot fit éloigner la maîtresse et entra, suivi de l'évêque de Soissons, qui revint bientôt sur ses pas dire à Mme de Châteauroux que le roi la sacrifiait à son titre de roi très-chrétien : « Il vous ordonne, madame, de vous retirer de chez lui sur-le-champ. » Mme de Châteauroux s'enfuit épouvantée, à moitié folle, soutenue par sa sœur qui ne s'étonnait jamais de rien. Elles étaient encore dans l'escalier quand l'évêque de Soissons cria assez haut pour qu'elles l'entendissent : « Qu'on sonne au saint tabernacle , afin que la disgrâce soit plus éclatante. »

Cependant les deux sœurs et Richelieu , comme frappés de la foudre de l'Église , étaient pétrifiés au haut de l'escalier ; on tint encore conseil ; Richelieu dit qu'il était impossible que le roi eût autorisé de telles paroles. Il mit même en doute les ordres sur le départ, et voulut rentrer; mais M. de Fitz- James, qui avait lui-même brûlé ses vaisseaux , dit au roi que les lois de l'Eglise et des saints canons a défendent d'approcher le viatique lorsque la concubine était encore dans la ville. Sire , ajouta-t-il , emporté par toutes les violences des papes du moyen âge, donnez l'ordre que cette femme s'éloigne à toujours de vous et de vos palais. » Le roi dit que la duchesse devait prendre la poste pour s'éloigner de lui. Dès que le roi se fut si énergiquement prononcé , Mme de Châteauroux baissa la tête sous les regards hautains de ses ennemis. Elle demanda un carrosse ; pas un domestique ne la voulutservir. Elle n'était pas digne d'aller dans les carrosses du roi ; elle fut reniée jusque dans les écuries.

Cependant le peuple s'était ameuté et s'armait de pierres pour la saluer à son passage. Le maréchal de Belle- Isle , le seul qui se souvînt , le seul qui crût à son lendemain moins catholique , craignant d'ailleurs que la duchesse ne fût lapidée, lui donna son carrosse. Elle s'y jeta et baissa les stores. Mmes de Bellefonds, du Roure et de Rubempré, comprirent qu'elles étaient de la proscription et montèrent dans le carrosse. Mme de Lauraguais , inquiète et éplorée pour la première fois de sa vie, se plaça devant sa sœur en murmurant : « J'avais bien dit qu'il ne fallait pas aller à la guerre ! » Le duc de Richelieu leur fit un signe d'adieu et leur dit qu'il restait pour les défendre et pour les rappeler. Mais, dès qu'il fut remonté dans l'antichambre , on lui apprit que le roi venait d'ordonner son exil hors de France. Il se retira à Bâle sans avoir pu rejoindre la duchesse*.

* Voici comment Barbier raconte cette comédie :

« On dit de plus que M. le duc de Richelieu avoit retardé autant qu'il avait pu la présence du P. Pérussot, jésuite , confesseur de Sa Majesté; mais que Fitz-James, évêque de Soissons, fils du maréchal de Berwick, premier aumônier du roi, a fait venir le confesseur, s'est emparé du roi pour l'exhorter à la mort , et lui a fait recevoir ses sacrements, le 13 de ce mois, de la manière la plus authentique et la plus solennelle.

« Le roi a permis de laisser entrer tout le monde de la ville de Metz, hors la populace; cela a fait par conséquent un grand concours. Là , Mgr l'évêque de Soissons a fait faire au roi une espèce d'amende honorable. Il a demandé pardon à Dieu et à ses peuples du scandale qu'il avait donné. Il a reconnu qu'il étoit indigne de porter le nom de roi très-chrétien et de fils aîné de l'Église, et il a promis d'exécuter toutes les conditions que Mgr l'évêque de Soissons avoit exigées de lui , qui étoient de renvoyer Mme la duchesse de Chàteauroux et Mme la duchesse de Lauraguais aussi, qui est sa sœur, sur quoi le roi a répondu de lui-même qu'il étoit prêt de le signer de sa main. En conséquence, M. d'Argenson a porté l'ordre, de la part du roi, à Mme la duchesse de Chàteauroux, de se retirer à quatre lieues de Metz, avec Mme de Lauraguais, sans lui pouvoir dire à quel endroit. Dans cette incertitude, M. le maréchal de Beîle- Isle lui a indiqué un château d'un président de Metz, à quatre lieues,

Quand le roi fut ainsi délivré du démon, de ses pompes et de ses œuvres, selon la parole de l'évêque de Soissons, il lui fut permis de recevoir le viatique. « Je suis heureux , dit le roi très-chrétien , de faire ma dernière communion comme j'ai fait ma première, avec l'amour de Dieu et l'horreur du péché. Ah! qu'un roi qui va paraître devant le roi des rois a de comptes à lui rendre! Si j'osais demander quelque chose au ciel, ce serait de donner à mon royaume quelque roi qui lp gouvernât mieux que moi. » Et autres belles paroles inspirées par la peur du diable.

Mais l'histoire doit redire cette belle parole de Louis XV, qui est une parole de roi. Il appela le comte d'Argenson et lui demanda des nouvelles de son armée : « Ah ! s'écriat— il , ce n'est pas dans mon lit que je devrais mourir. Ecrivez de ma part au maréchal de Noailles que, pendant qu'on portait Louis XIII au tombeau , le prince de Condé gagna une bataille. »

L'évêque de Soissons prépara, avec sa plus grande pompe, l'appareil de l'extrême-onction. Louis XV se vit déjà dans le tombeau et faillit expirer dans son effroi. « On tue notre maître , » dirent les valets. Quand tout fut disposé pour ce pieux et terrible adieu de la religion, M. de Fitz-James parla ainsi d'une voix solennelle :

« Messieurs les princes du sang , et vous , grands du « royaume , le roi nous ordonne , à Monseigneur et à « moi , de vous dire son repentir sincère pour le scandale « que Sa Majesté a causé dans son royaume en vivant

qui n'étoit point meublé, et la nuit d'après, à deux heures, on leur a apporté un second ordre de se retirer très-loin de Metz. Elles sont parties pour Paris, où elles sont arrivées le jeudi 20. Cela avoit fait un tel scandale dans Metz, qu'elles ont été obligées, pour sortir de la ville, de baisser les stores du carrosse, crainte d'être insultées par la populace. On dit même que Mme la duchesse de Châteauroux a ordre de se retirer à Châteauroux. »

« avec Mme de Châteauroux. Le roi en demande pardon « à Dieu. Ayant appris que la duchesse n'est qu'à trois « lieues de Metz , Sa Majesté veut qu'elle s'éloigne de cin- « quante lieues sans se rapprocher de Versailles , et lui « retire sa charge de dame du palais. » — Et à sa sœur aussi, » dit le roi, qui avait approuvé chaque mot par un signe de tête.

Le roi tomba dans un délire que tout le monde prit pour son agonie. Les princes, voyant les médecins s'éloigner croyant que c'était fini, dirent les prières des agonisants. D'Argenson recueillit ses papiers ; le duc de Chartres fit atteler sa chaise de poste pour retourner à l'armée du Rhin. On appela un empirique à toute extrémité : cet homme , très-connu des soldats de la garnison et du peuple des faubourgs, sauva le roi en lui donnant une forte dose d'émétique. Le roi , s'éveillant peu à peu de sa torpeur, s'écria en levant les bras : « Ah ! me voilà revenu ! » comme s'il revenait du voyage d'outretombe.

La reine, quand elle arriva avec ses dames d'honneur, y compris Mme de Flavacourt , sœur de la duchesse de Châteauroux, pour embrasser le roi mourant , le trouva guéri. « Ils s'embrassèrent toute une heure, » affirme la chronique. La reine dit que désormais c'était elle qui irait à la guerre ; mais le roi la laissa à la cour de son père, le roi sans royauté. Louis XV, n'ayant plus peur de la mort, n'avait plus peur de l'amour. Richelieu, qui osait tout, venait de lui écrire toute la comédie religieuse de Metz. Le roi rappela Richelieu et rit beaucoup avec lui des foudres de l'Église. « C'est à moi maintenant de lancer le tonnerre , dit-il en pensant aux ennemis de la duchesse de Châteauroux; ce sont mes ennemis, à moi, les ambitieux qui voulaient dire mon oraison funèbre et gouverner mon royaume. »

iv e

Quand le duc de Châtillon , gouverneur du dauphin , amena ce jeune prince à Metz, le roi, furieux, dit comme Louis XI : « Je ne suis pas mort. » Dès ce jour, la disgrâce du duc de Châtillon fut prononcée, et le roi sembla dire au dauphin : « Je veux vivre plus longtemps que toi. »

On donna des fêtes à Lunéville , cet autre Versailles moins une reine dévote , pour le passage de Louis XV ; mais on remarqua que le roi , mélancolique et distrait , ne s'y amusa point. L'implacable évêque de Soissons n'avait pas encore assez éloigné la duchesse de Châteauroux!

Le roi partit pour assiéger Fribourg. En passant à Saverne , un courrier lui remit une lettre et une cocarde. Il ne répondit pas à la lettre , mais il mit la cocarde sur son cœur. Les soldats dirent que Sa Majesté ferait mieux d'aller au siège de Mme de Châteauroux. Mais le roi ne voulait rentrer à Paris que les mains pleines de lauriers : il prit Fribourg.

Il faut le reconnaître , le roi , en se mettant à la tête de l'armée, avait bien mérité de la patrie, car c'était au moment où Marie-Thérèse, armée deTrenk et Menzel, ces deux héros parmi les brigands , mais qui n'étaient que des brigands parmi les héros , menaçait de s'emparer de la Lorraine après avoir chassé devant elle Belle-Isle , Maillebois, Ségur et Broglie. On avait même menacé les Parisiens de leur couper les oreilles , car c'était l'habitude des généraux de Marie-Thérèse. La peur était venue jusqu'à Paris. avec le bruit des défaites. Quand on apprit que le roi jouait bravement sa vie au jour du danger et ranimait par son exemple le vieil héroïsme français , on oublia le sérail de Choisy et les soupers de la Muette ; on s'enorgueillit de Louis XV comme on avait fait de Louis XIV ; on ne le surnomma pas Louis le Grand, mais

Louis le Bien-Aimé. N'y eut-il pas un grain d'épigramme dans ce surnom : 'Bien-Aimé? Oui, bien aimé dans son sérail*.

Louis XV revint à Paris. Ce ne fut qu'un arc de triomphe sur son chemin. On n'éleva pas seulement des décorations d'Opéra, on bâtit des monuments qui ont duré. L'enthousiasme gagna de province en province jusqu'à Notre-Dame. Louis XIV lui-même, revenant de la guerre, n'avait pas eu de pareilles bénédictions du peuple en délire. Tous les arbres de la route ployaient sous les spectateurs. Arrivé à Paris , le roi monta dans le grand carrosse du sacre , traîné par huit chevaux de parade qui portaient la tête haute , non pas , comme on l'a dit, parce qu'ils savaient qu'ils traînaient un roi victorieux, mais parce que c'étaient des chevaux de cour, dressés de bonne heure à l'orgueil. Beau spectacle! le roi était beau, et il venait de sauver la France. On avait comparé Louis XIV à Jupiter; on compara ce jour-là Louis XV à Apollon. Un grand seigneur de la suite , touché de tant d'idolâtries , se mit inconsidérément à jeter de l'argent à pleines mains, mais personne ne se baissa pour le ramasser. On voulait saluer le roi , c'était tout**.

* Ce fut Vadé qui donna le surnom, dans une chanson, ou plutôt un bouquet pour les dames de la halle.

** Les dames poissardes furent admises à faire leur compliment l\ Louis XV. Ce fut la dame Cocasse qui porta la parole. Le style de la chanson était de Vadé, le style du compliment était de Piron. Voici cette œuvre éloquente :

« Sire le Roi ,

« «Tons l'honneur d'être , sous votre respect, les députées des dames poissardes de votre bonne ville de Paris. Je v'nons à la queue des autres. Ceux qui l'ont fait devant nous l'avont peut-être mieux fait

>THECA

Parmi les plus empressés , il y avait une femme ; cette femme, c'était la duchesse de Châteauroux. Elle était sortie de son hôtel dans le plus simple déshabillé , voulant se perdre dans la foule , ne croyant pas encore que le roi lui reviendrait comme il revenait à son peuple de Paris. Voici ce qu'elle écrivit en rentrant au duc de Richelieu :

« Il est venu à Paris , et je ne puis vous rendre l'ivresse de vos bons Parisiens ; tout injustes qu'ils sont pour moi, je ne puis m'empêcher de les aimer à cause de leur amour pour le roi. Ils lui ont donné le nom de Bien- Aimé , et ce titre efface tous leurs torts envers moi. Mon

comme ayant la langue bian mieux dorée; mais en tout cas, si je n'ions pas bian dorée, pas moins je Tons bian pendue, l'un vaut l'autre. Les belles paroles ne manquent pas dans les bouches qui ont leux cœurs sur le bord des lèvres ; et pour moi , c'm'est avis que pour bian dire, gnia qu'à bian penser, et j'pensons tout des mieux, drès que je n'pensons qu'à vous comme je fons.

« En un mot comme en cent, Sire le Roi, l'y a une vérité, c'est que , révérence parler , je vous ons pris en bian bonne amiquié ; et que toute note peine est que la reine de Hongrie , Dieu l'amende ! soit de note sesque.

« Que n'étiais-vous là quand ce vint la nouvelle de votre maladie ! si vous eussiez- vu note chagrin, ça vous eût fait plaisir, et pis après de même quand ce vint à savoir que ce n'était pu rian, si vous aviais vu notre joie, vous en auriais pleuré. A ma part, je suis Stella, demandez, toute la poste en est témoin, qui prit à brasse-corps, et qui baisit à la bouche le cheval de stila qui rapportit votre convalescence. Et tenez, à telle enseigne encore, que la pauvre bête, qui suait à grosses gouttes, m'accommodit comme vous voyez ma robe de siamoise; mais telle que la v'ia pourtant, j'en demande pardon au bon Dieu, je n'ia troquerais pas rian qu'à d'ça pour les plus belles étoffes des dames de cians.

« Vous riez de mes rébus, Sire le Roi, tant mieux, j'en suis bian aise ; et dame ! acoutez donc, vous êtes cause qu'on nous baille queuquefois la comédie à la ville et au faubourg; c'est la raison que je vous la baillons un peu itou. Je la ferions pus longue si ce n'était aujourd'hui jour du marché. Vous avez de même peut-être vos affaires de vote côté, faut faire chacun les siennes. Adieu, Sire le Roi, je sommes vos petites servantes, et j'allons boire à vote santé, pour à celle fin que Dieu et la bonne sainte Geneviève vous la consarve. »

tremblement et mon agitation ne peuvent se décrire. Je n'osais paraître. On est si cruel à mon égard, que toute espèce de démarche aurait paru un crime. D'ailleurs , je n'ai plus d'espérance , et, loin de vouloir mettre des conditions à mon retour par l'exil des uns ou des autres , je me sens assez de faiblesse pour me rendre à une simple demande du maître.... Mais croyez-vous qu'il m'aime encore ?...

« Je l'ai vu ! Il avait l'air joyeux et attendri. Il est donc capable d'un sentiment tendre! Je l'ai fixé longtemps, et, voyez ce que c'est que l'imagination I j'ai cru qu'il avait jeté les yeux sur moi et qu'il cherchait à me reconnaître. Sa voiture allait si lentement que j'eus le temps de l'examiner longtemps ; je ne puis vous exprimer ce qui se passa en moi. Je -me trouvai dans la foule , très-pressée, et je me reprochais quelquefois cette démarche pour un homme par qui j'avais été traitée si inhumainement; mais , entraînée par les éloges qu'on faisait de ' lui , par les cris que l'ivresse arrachait à tous les spectateurs , je n'avais plus la force de m'occuper de moi. Une seule voix , sortie près de moi , me rappela à mes malheurs en me nommant d'une manière bien injurieuse. »

Mme de Châteauroux avait eu le tort de se reconnaître dans cette injure. Un homme du monde, qui la connaissait et qu'elle ne reconnut pas , eut la lâcheté de lui cracher au nez après avoir salué le roi par des cris d'enthousiasme. « Voilà sa ! » s'était-il écrié. Le bruit

se répandit que la duchesse était dans la foule. Une dame de la halle dit à son tour : « S'il s'avise de reprendre sa coquine, il n'aura plus de nous un seul Pater quand il retombera malade. » Ce fut la duchesse qui tomba malade. La pauvre femme, déjà si violemment atteinte à Metz, reçut le coup mortel ce jour-là : « Ah ! dit-elle en rentrant tête baissée dans son hôtel , j'avais compté sans l'opinion. Et

pourtant , Dieu m'est témoin que , si le roi est salué roi aujourd'hui, c'est par ma volonté. » En effet, elle l'avait arraché de son lit de roses de Choisy, et elle l'avait poussé à la guerre en lui disant que le plus beau cortège d'un roi de France était de se trouver à la tête de ses armées.

Cependant , quelles étaient les pensées du roi en rentrant dans sa bonne ville de Paris ? Allait-il se contenter de l'amour de son peuple ? Vivrait-il désormais avec la reine , fermant la porte aux mauvaises passions ? La mort, qu'il avait vue de si près , allait-elle l'attacher au mât du vaisseau, pour qu'il traversât les dangers pendant que chantaient les sirènes? La nuit, il se retira de bonne heure dans sa chambre aux Tuileries. Vers minuit, les femmes de la reine entendant du bruit , car la chambre de la reine était à côté de celle du roi, se réjouirent à la pensée que Louis XV allait frapper à la porte. Le miracle ne fut pas si grand. Comme le roi ne frappait pas , la plus curieuse se hasarda , après un moment de silence , à entr'ouvrir la porte comme pour engager Sa Majesté à ne pas attendre plus longtemps ; mais Sa Majesté n'était ni dans son lit ni dans sa chambre. Louis XV avait pris le manteau des amoureux et était descendu par l'escalier dérobé. Où allait-il? 11 traversa la cour des Tuileries, passa le Pont-Royal , entra dans la rue du Bac et monta chez la duchesse de Châteauroux. «^Ah ! s'écria-t-elle en pleurant , je ne vais donc pas mourir encore. — Non , lui dit le roi, je vous reviens plus amoureux que jamais. Ordonnez, je mets vos ennemis à vos pieds. » A ces mots, toutes les humiliations qu'elle avait subies lui remontèrent au cœur. « Non , dit-elle en tenant le roi à distance

après les premières étreintes , car ils s'étaient jetés dans les bras l'un de l'autre; non, c'est fini, je ne demande rien ; c'est déjà bien assez de ne pas aller pourrir dans une prison par vos ordres. Laissez-moi libre de vivre comme il me plaira : il en coûterait trop peut-être à la France si je revenais à la cour. » Le roi lui reprit la main. « Oubliez tout , lui dit-il , je vous promets de ne pas oublier vos ennemis. Revenez ce soir même à la cour, vous serez toujours la maîtresse du roi, vous serez plus que jamais la maîtresse à la cour. — Sire, je ne retournerai chez vous. . . . chez moi, que quand vous aurez exilé M. de Maurepas. — Oh ! pour celui-là , non, répliqua le roi. Mon ministre m'est aussi indispensable que ma maîtresse; sans lui, je ne pourrais jamais me résoudre à travailler. Songez donc, avec un autre je passerais une demi-journée à mal faire ce que je fais si bien avec lui en une demi-heure. Vous m'aime^ trop pour me condamner aux affaires. — Eh bien ! dit la duchesse avec révolte , jusqu'ici c'est moi qui ai baissé la tête devant lui , je veux qu'il soit humilié devant moi. » Il fut convenu qu'elle dicterait ellemême les paroles que viendrait lui dire M. de Maurepas.

Elle appela la disgrâce du roi sur les princes du sang. Le roi résista , comme s'il eût senti qu'elle portait atteinte à sa majesté. Elle se retourna contre les ducs de Châtillon, de Bouillon et de La Rochefoucauld, sans oublier le P. Pérusseau. « Oh! pour ceux-là, je vous les abandonne ; l'affaire de Châtillon est déjà faite. Demain matin je signerai les lettres de cachet. » Et le roi se coucha comme s'il était chez lui. Quand il se réveilla, au point du jour, il vit avec surprise la duchesse qui, accoudée sur l'oreiller, pâle et les yeux brillants, le regardait avec une ineffable expression. « Pourquoi me regardez-vous si tris, tement ? •— Je ne suis pas triste , dit-elle avec son char-

mant sourire, car ce n'est pas vous qui mourrez de la maladie de Metz, c'est moi. »

Les disgrâces exigées par la duchesse de Ghâteauroux éloignèrent de la cour les seules âmes fières qui y fussent alors.

Voici le billet que le roi lui-même écrivit pour le duc de La Rochefoucauld, car il n'y eut point de lettres de cachet.

« Vous manderez à M. de La Rochefoucauld que je suis « fort mécontent de sa conduite, et qu'il reste à la Roche- « Guy on jusqu'à nouvel ordre. Si cependant il y a quelce ques affaires qui demandent sa présence à Paris, il m'en « fera demander la permission : il ne pourra aller que de « la Roche-Guyon à Liancourt, et de Liancourt à la Roce che-Guyon. Mandez-lui aussi qu'il se tient bien des ce propos dont je suis instruit, et que l'on augmente. »

Le duc de La Rochefoucauld s'en alla fièrement en exil en disant : ce Je vais chez moi. » Le roi ne put jamais le ramener, car le duc disait qu'il avait par là un quartier de noblesse de plus. Louis XV se fit un jour son courtisan sans obtenir grâce. C'était à lâchasse, par la pluie battante. Le roi s'approcha de la Roche-Guyon, au bruit des fanfares, pour bien avertir le duc qu'il était là. Mais le duc ne voulut pas faire la moitié du chemin.

Les ducs de Châtillon et de Bouillon firent aussi sentir au roi qu'en les perdant il n'avait pas perdu de simples courtisans. L'évêque de Soissons, Fitz-James, fut exilé dans son diocèse, ce qui était alors un exil rigoureux : car Versailles, pour les évêques, était le chemin du ciel, et du cardinalat en attendant. M. de Fitz-James voulut rentrer en grâce ; mais le roi n'aimait pas ses sermons, et lui dit de ne prêcher que dans son diocèse. L'évêque de Soissons se conforma aux ordres du roi, mais Compiègne était du diocèse de Soissons. Chaque fois que le roi allait y chasser, il trouvait au château une lettre de

son évêque, qui n'était rien moins qu'un sermon. Voici comment parlait le vindicatif exilé :

« Sire, Les rois ne sont jamais aussi grands, aussi « recommandables que lorsqu'on les voit fléchir devant le « Roi des rois et écouter le langage de Jésus-Christ , qui « vous est porté par les pasteurs à qui il a donné l'autorité « de vous parler en son nom. Souvenez-vous, sire, que, « près de rendre compte, au grand juge des armées, de « votre règne , vous vous humiliâtes devant l'Être su- « prême : vous lui fîtes, en présence des grands de l'Ë- « tat, l'aveu de vos fautes, et vous lui promîtes de mieux « nous édifier ; vous nous prîtes à témoin de cette belle « action de votre règne ; et vous ne fûtes jamais à nos « yeux ni plus grand ni plus redoutable, que lorsque nous « vous vîmes réconcilié avec votre Dieu. Si donc vous « m'avez appelé à témoin de votre confession publique, « tant que je vivrai, je rappellerai à Votre Majesté cette « journée de repentir, de pardon et de miséricorde. Que « deviendriez-vous, sire, vous qui êtes religieux et ma- « gnanime, si, après avoir publiquement manqué à une « promesse solennelle, il vous refusait, à la véritable et « dernière heure du départ, cette miséricorde que vous « aviez obtenue? »

Voici maintenant ce qui se passa pour la punition de M. de Maurepas. Le roi, au sortir du conseil, dès le lendemain de sa réconciliation avec Mme de Châteauroux, lui dit d'aller chez elle et de la rappeler à Versailles. Maurepas, maîtrisant son orgueil, pria le roi de lui dicter le discours qu'il devait tenir. « Le voilà tout écrit, » lui dit Louis XV en lui remettant les lignes que lui-même avait écrites sous la dictée de la duchesse. Le ministre voulut boire tout de suite le calice : il se présenta résolument à l'hôtel de Mme de Châteauroux. La comédie qui allait se

jouer avait été bien apprise. Le suisse dit au ministre que sa maîtresse n'y était pas. « Je viens de la part du roi, dit M. de Maurepas. — Si c'est de la part du roi, monsieur le comte peut entrer. » Le ministre fut conduit dans la chambre à coucher de la duchesse, car elle était dans son lit, retenue par la fièvre. Elle joua la surprise et dit au comte de s'asseoir, avec cette politesse dédaigneuse qui dépasse l'injure. M. de Maurepas fut un peu déconcerté, et ne parla pas sans quelque émotion. Il se souvint tout au plus de ce qu'il devait dire :

« Madame, le roi m'envoie vous dire qu'il n'a aucune connaissance de ce qui s'est passé à votre égard pendant sa maladie, à Metz. Il a toujours eu pour vous la même estime et la même considération. Il vous prie de revenir à la cour reprendre votre place. »

Mme de Ghâteauroux répondit qu'elle ne doutait pas de l'estime et de la considération de Sa Majesté ; elle promit de retourner à Versailles le surlendemain. Après avoir parlé du roi, M. de Maurepas parla de lui. « Quoi qu'on ait pu vous dire, madame, j'ai toujours été le plus respectueux de vos amis. » Il s'inclina pour lui baiser la main ; la duchesse avança la main en disant : « Cela ne coûte pas grand'chose, et c'est sans conséquence. »

Le ministre rentra chez lui tout indigné contre luimême ; mais il fut bientôt vengé, car Mme de Châteauroux ne sortit plus de son lit. Dès le lendemain, elle appelait un confesseur et lui dit que sans doute elle allait mourir, mais que, si elle en revenait, ce serait pour faire pénitence. « Dans toutes les situations de ma vie, j'ai porté la médaille de la Vierge, et je lui ai demandé deux grâces : la première, de ne pas mourir sans sacrements ; la deuxième, de mourir aune de ses fêtes. »

Le roi n'était pas moins bon catholique ; il fit allumer des cierges dans toutes les églises de Versailles, car la

cour était retournée à Versailles. Le roi pleurait comme un enfant, priait comme un amoureux, et ne voulait recevoir que ceux qui venaient de Paris lui donner des nouvelles de la mourante. On lui en donnait six fois par jour; il se plaignait de n'en avoir jamais.

La pauvre duchesse souffrait toutes les douleurs; le délire lui montrait les portes de l'enfer ; la raison lui disait qu'elle ne reverrait plus son royal amant. Tantôt elle croyait qu'on l'avait empoisonnée ; tantôt elle demandait pardon à Dieu d'avoir bu le poison adultère. A la dernière heure, on lui annonça une amie inattendue : Mme de Mailly. « Louise ! » s'écria-t-elle en se soulevant pour se jeter dans les bras de celle qu'elle avait exilée.

Les deux sœurs se tinrent longtemps embrassées, pleurant toutes les deux, mais presque heureuses, l'une de pardonner, l'autre d'avoir son pardon. « Ma chère Louise, dit Mme de Châteauroux, comme tu vas me donner du courage pour mourir! — Ma chère amie, dit Mme de Mailly, si tu meurs avant moi, je ne te survivrai pas longtemps. » Et elles parlèrent du roi. « C'est l'amour qui me tue , dit Mme de Mailly. — Moi, c'est le mépris, » dit la duchesse de Châteauroux.

Elle expira. Le roi en ressentit le coup tout en présidant son conseil. « Messieurs, finissez sans moi, » dit-il pour cacher ses larmes. Il se disposait à partir pour Paris , quand on vint lui dire à franc étrier que les plus beaux yeux du monde étaient fermés pour le plus grand roi du monde.

Il alla se réfugier au Trianon, disant qu'il n'y recevrait pas âme qui vive. Mme de Modène et Mme de Boufflers, le voyant partir, sollicitèrent la grâce d'aller pleurer avec lui. Tous les courtisans demandèrent cette faveur. La reine elle-même le supplia de lui permettre de partager son chagrin avec lui. Le roi lui ordonna de rester au palais.

Le 10 décembre 1743, au point du jour, la duchesse de Châteauroux fut enterrée à Saint-Sulpice, chapelle Saint- Michel. Le guet était sous les armes, car on craignait le bruit.

Mme de Mailly ne lui survécut pas longtemps. Elle ne voulut pas d'une église pour tombeau. Elle demanda, par son testament, à être enterrée au cimetière des Innocents, pour que sa sépulture, perdue parmi les plus oubliées, ne rappelât jamais son histoire.

Son cercueil fut retrouvé et reconnu par la famille, en 1785. On parla d'élever un monument à cette autre Madeleine qui avait lavé ses péchés sous ses larmes ; mais bientôt le cercueil fut abandonné dans le pays perdu de la mort.

Mme de Mailly ne s'était pas enfermée chez les Carmélites, comme Mlle de La Vallière; mais elle vécut pareillement détachée du monde, ne portant pas un cilice, mais jeûnant pour donner aux pauvres tout ce qu'elle avait. Après l'avoir oubliée dans sa misère, car elle avait quitté Versailles avec deux écus, le roi lui fit porter de quoi ne pas mourir de faim. Elle ne songea qu'à vivre cachée. Si elle dînait avec la comtesse de Toulouse ou la maréchale de Noailles, les seules amies qui lui fussent restées, c'était pour donner aux pauvres le prix de son dîner. Elle lisait des romans, mais surtout des livres religieux, voulant voir le ciel avant l'heure.

Elle ne sortait que pour aller à l'église. Un dimanche matin qu'elle était malade, elle arriva tard à la messe, et dérangea quelques personnes pour gagner sa place. Un homme jeta tout haut ces paroles : « Voilà bien du train pour une ! » Elle regarda cet homme sans colère ,

et lui dit de sa voix la plus douce : « Puisque vous la connaissez si bien, priez Dieu pour elle. » La maîtresse du roi rentra chez elle, frappée de mort par cette insulte.

L'amour du roi avait tué tour à tour Mme de Vintimille, Mme de Châteauroux et Mme de Mailly. Il restait Mme de Lauragiîais, qui se moquait de tout et qui défiait le chagrin ; il restait Mme de Flavacourt, qui enveloppa sa beauté dans sa vertu, et qui brava le roi.

Louis XV porta dans son cœur le deuil des trois sœurs mortes. Il disait que c'en était fait des belles heures couronnées de roses; il croyait que sa jeunesse aussi avait été mise au tombeau. Quand il rencontrait chez la reine Mme de Flavacourt, il tombait soudainement au plus profond de la mélancolie , même quand fut venue Mme de Pompadour. Les trois sœurs avaient lu avec lui le roman de l'amour ; Mme de Pompadour et Mme Dubarry ne devaient plus l'amuser que par des contes licencieux.

Après la paix d'Aix-la-Chapelle, les gazettes commençaient leurs divagations, l'Encyclopédie s'élevait à grand bruit, le parlement et le clergé s'agitaient de toutes leurs forces. Que de brochures et que d'épigrammes ! Au milieu de tous ces bruits , la politique commençait à bégayer, la liberté parlait de temps en temps. Aussi le roi disait-il : « Mieux vaut encore les éclats du tonnerre (il voulait parler de la guerre) que tous ces grincements de plumes. Ah! que je prends en pitié ces menteurs de bonne foi ! » Pour consoler Louis XV de son ignorance , le Régent lui avait dit souvent qu'une demi- douzaine de vérités surnageaient depuis le déluge sur une mer de mensonges.

Louis XV fut bien l'image de son temps : il se reposait du labeur de Louis XIV; la poésie se reposa des chefs-d'œuvre du grand siècle. Louis XV jouait avec la royauté, les poètes jouaient avec la poésie. L'Académie française était pour la première fois dans l'ombre. Ce n'est pas Piron, c'est Louis XV qui disait : « Ils sont là quarante qui ont de l'esprit comme quatre. »

Alors , au lieu de s'indigner, on chantait. Il n'y avait plus de satire , ou plutôt la satire, ne sachant où aller, s'était réfugiée dans la chanson. Que de chansons contre les jansénistes , les convulsionnâmes, les jésuites, les ministres de la folie, la dtjnastie des cotillons, le roi bienaimé ! Enfin , comme dit plus tard Camille Desmoulins , la France se lassa de chanter !

Dès les premiers jours, ou plutôt les premières nuits de la Régence , l'esprit français ne vivait plus qu'aux dépens du cœur. Tout le monde avait de cet esprit-là; c'était l'épidémie des Abdérites : grandes dames , bourgeoises , soubrettes , toutes étaient des femmes d'esprit ; demandez aux comédies de Marivaux. Or, quand les femmes se mêlent d'avoir de l'esprit , le royaume est en danger; les beaux sentiments s'effacent sous les beaux mots : celle-ci donnerait son honneur pour une saillie ; celle-là donnerait sa vertu pour une épigramme. L'esprit qui ne vient pas du cœur est un hôte terrible qui nous ravage et qui nous perd. La galanterie toute délicate qui avait fleuri à la cour de Diane de Poitiers s'était flétrie dans les feuillets délaissés des Cyrus et des délies. La galanterie qui fleurissait sous les regards de la Parabère et de la Pompadour était digne des amours de Crébillon le Gai. Le mot amour ne voulait plus dire passion, espérance, souvenir; il devenait tout au plus le synonyme de volupté. On riait de tout, mais surtout des derniers accents du cœur; à peine si l'on était de bonne foi avec

soi-même. J'oubliais : les plus délicats avaient gardé quelque ressouvenir du vieux temps ; comme les chevaliers qui portaient la livrée de leur dame, certains petitsmaîtres se poudraient au même parfum que leur beauté ; aussi les curieuses découvraient les nouvelles intrigues à tel ou tel parfum. Une confidence amoureuse débutait souvent par : « Vous ne savez pas ? le duc a mis de la poudre de Chypre ; la marquise aime l'ambre ; l'abbé se poudre à la maréchale. » Pour se donner des grands airs d'hommes à bonnes fortunes, on voyait des petits-maîtres varier chaque jour de parfum. Us n'avaient pas toujours les maîtresses qu'ils affichaient ; aussi que de comédies ridicules on jouait ! L'un faisait atteler ses chevaux pour un rendez-vous mystérieux ; une heure après , il rentrait à pied , en silence , par la petite porte ; il regagnait sa chambre à coucher par l'escalier dérobé; il mangeait paisiblement un poulet à son petit couvert , pendant que son équipage scandalisait tout le quartier, au coin d'une rue où demeurait une beauté à la mode. Un autre allait souper seul à sa petite maison , et y faisait tirer des fusées pour annoncer à ses voisins sa bonne fortune. Pour les femmes, faut-il le dire? elles cherchaient aussi de ces tristes mensonges ; elles se vantaient naïvement d'attacher à leur char tel étourdi charmant qui passait pour n'aimer que les belles femmes. Celle qui avait eu trois amants se piquait de philosophie. Un disciple de Newton écrivait à un lord de ses amis , en 1745 : « Je retourne avec joie dans un pays où le bel air et le bel usage n'obligent pas un homme de quitter une femme qui a le défaut d'être la sienne , pour vivre avec une autre dont l'unique mérite est d'avoir été celle de tout le monde. »

Cette singulière galanterie avait donc endormi les cœurs ; on babillait avec éclat , on parait son esprit comme une poupée de Nuremberg , on ornait sa parole

d'un jargon étranger. Je vous le demande, les romans de Grébillon le Gai et de ses écoliers étaient-ils faits pour cultiver le cœur? Aussi le diable sait comment les femmes passaient leur temps. Si on allait à l'église, ce n'était pas pour Dieu. Le plus souvent on se levait sur le soir, on mettait des paniers , quelquefois on avait sa raison pour cela; on se barbouillait de rouge et de mouches, afin qu'il ne restât plus de place pour la honte ; enfin on portait des robes ouvertes et des robes à queue. Et, après avoir perdu trois heures à se poudrer et à rire de tout, on allait voir quelque prédicateur ou quelque parade à la mode. Des deux côtés on s'écriait : « Ah! zevalier, que c'est zoli ! « (la lettre z s'employait à tout propos : en la gazouillant, la bouche fait une si jolie moue souriante! ) ; on allait ensuite à quelque drame lugubre comme l'exécution de Damiens, et on s'écriait, témoin Mme de Préaudeau , pendant qu'on écartelait le criminel : « Ah ! les pauvres zevaux, que ze les plains ! »

Et pour finir la journée on allait souper dans les petites maisons. Écoutez un La Rochefoucauld du temps : « Rien de plus délicieux aujourd'hui que les petits soupers dans les petites maisons. Tout ce que les poètes se plaisent à raconter des lieux consacrés à l'Amour et à sa mère n'approche pas des plaisirs qu'offrent ces lieux enchanteurs. Ce n'est plus dans les bosquets de Paphos ou d'idalie qu'on doit chercher la volupté. Nos petites maisons , voilà les temples de la déesse d'Amathonte ! c'est là qu'elle a des autels , des prêtresses et des victimes. »

Alors, pour être un homme à la mode, il fallait commencer par être ridicule. Les modes changent en France, les ridicules demeurent. Que de jeunes incroyables de 1850 qui se reconnaîtront dans la vie d'un incroyable de 1750! n Du 1er novembre : Je suis à la campagne, parce

qu'il n'est pas de bon air de rester à la ville pendant les fêtes. On me croit en partie avec la jeune Céliante; la vérité est que je suis seul dans un donjon où je m'ennuie à périr. » « Du 3 novembre : Je reviens à Paris et je répands le bruit que je me suis délicieusement amusé. La présidente m'a fait des mines; j'ai fait sa partie ; j'ai perdu, en dépit du plus beau jeu du monde; je lui ai baisé la main, elle a souri. » « Du 1 1 novembre : J'ai rencontré au Palais-Royal le petit conseiller ; il fallait soutenir ma réputation vis-à-vis de lui , je l'ai fait aux dépens de toutes les femmes qui décoraient cette délicieuse promenade. Gélise passa en se cachant le visage de son éventail. « Voyez-vous, dis-je, elle se cache; c'est par sou- « venir. Je suis heureux de voir que les femmes n'ont « point encore étouffé la voix de la pudeur. »

Quoi qu'en disent les héroïdes de Dorât et de Colardeau, les épîtres amoureuses n'étaient rien moins qu'élégiaques. Le duc de Richelieu répondait en consolation à une femme qu'il avait délaissée : « Madame, ne pleurez pas tant , vous êtes faite pour égayer votre confesseur et votre marmiton ; je vous conseille de ne pas perdre de temps, car l'amour passe avec le temps. »

L'amour se métamorphose souvent en France : tantôt c'est un rêveur, il y a rêveur et rêveur, le rêveur des bords du Lignon et le rêveur des bords du lac Léman ; tantôt c'est un petit-maître impertinent ; c'est un pâtre qui joue de la cornemuse ; c'est une précieuse ridicule , comme Mlle de Scudéry ; enfin il ne se passe pas un demi-siècle sans que l'amour change de caractère. Or, jamais l'amour ne fut si loin de lui-même qu'en 1750; c'était à faire regretter les bureaux d'esprit et les bureaux de modes de Mlle de Scudéry ; ces assauts d'épigrammes en concetti et de madrigaux alambiqués où l'on finissait toujours par ne pas s'entendre, mais où les

choses se passaient en tout bien , tout honneur, sur la carte de Tendre.

L'art, en 1750, n'était plus qu'un jeu comme l'amour; c'était un ramage et un gazouillement. Demandez aux faiseurs d'ariettes que de ragoût il leur fallait ; aux faiseurs de pastels, que de roses sur les joues ; aux faiseurs de petits vers , que de bouquets artificiels , que de rimes à Cypris et que de voyages à Cythère. L'art, sacrifiant ses majestueuses beautés, s'était, à la queue de Mme de Parabère, fardé, musqué, moucheté, dentelle, enrubané. De là tous ces bouquets à Chloris, ces Grâces en blancs déshabillés , ces madrigaux licencieux , ces petits airs sans façon de petits opéras, ces Cupidons qui ont des roses jusque sur leurs flambeaux. Un jour cependant on fut si loin, en France, de la nature et de la vertu, que la poésie et la peinture, comme par un chaste souvenir des âges primitifs, ou peut-être pour voiler un peu dans l'histoire les jolis scandales du temps, chantèrent et peignirent le beau ciel de l'innocence : l'idylle refleurit ; mais , malgré les purs rayons et les fraîches rosées qui lui vinrent d'Allemagne , elle refleurit mal. Le souffle dépensé dans le plaisir manquait pour la poésie.

Je ne parle ni de Voltaire ni des philosophes : ceux-là appartiennent au xvme siècle, mais non au règne de Louis XV ; ceux-là n'ont point vécu dans le climat de la cour; ils appartiennent à la France de tous les temps, ils sont en dehors de la France de Louis XV. Dans la France de Louis XV , quand un poète venu des champs avec la grandeur et la force, trop fier pour se faire le bouffon des petites débauches de boudoir, s'élevait sur son indignation, comme sur une montagne, au-dessus de toute cette génération malade, il n'avait pour asile que la misère ou l'exil, s'appelât-il Gilbert ou Jean- Jacques.

La France de Louis XV, c'était Versailles. Versailles!

c'était un carnaval sans fin : les évoques s'y déguisaient en mousquetaires, les grandes dames en filles de joie, les grands seigneurs en laquais ; mais étaient-ce bien là des déguisements? Ce car.iaval de la royauté et de la noblesse a eu son carême , comme tous les carnavals de la terre : le 14 juillet 1789, royauté et noblesse se sont couvert le front de cendres.

L'atmosphère de Versailles en chassait toutes les grandes choses. En franchissant le seuil du château, les hommes déposaient leurs dignités, les femmes leurs vertus. Louis XV, suivant la maxime du duc de Richelieu , son moraliste en matière de galanterie, était le plus gaiement du monde « le mari de toutes les femmes , hormis de la sienne. » Voilà à ce propos des petits vers du roi, dignes en tous points des p vtits vers de Voltaire. On chansonnait Adam dans un souper; Louis XV tourna ainsi son couplet :

Il n'eut qu'une femme avec lui,

Encor c'était la sienne!

Ici je vois celles d'autrui

Et ne vois pas la mienne 1

Que de reines d'un jour et que de reines d'une nuit ! La France n'avait point assez de duchesses et de marquises pour ces profanations. Il fallait que le ministre des plaisirs du roi, il se trouvait alors un pareil ministre, descendît au fond du bourbier pour y pêcher des perles.

Le château de Versailles avait de l'écho. Le scandale étant à la mode , le scandale éclatait dans les châteaux , jusqu'au fond des couvents. Que de jeunes seigneurs qui avaient leur Parc aux Cerfs! que de jeunes religieuses qui copiaient la charmante et romanesque abbesse de Ghelles ! Dans la chapelle, l'orgue, accoutumé aux chants tristes et graves , ne résonnait plus que pour Armide ou

Orphée ; un bouffe italien mêlait sa voix toute mondaine aux voix des jeunes vierges. Dans l'oratoire, la peinture venait sans façon s'installer avec armes et bagages mythologiques ; Boucher y métamorphosait ses Cupidons en enfants Jésus ; l'abbé de Chaulieu coudoyait, avec tout son laisser-aller, la Bible et l'Imitation de Jèsus- Christ.

Le souffle fatal , parti de Versailles , passait en France sur tous les beaux sentiments , comme l'orage sur les fleurs et sur les moissons : héroïsme, grandeur, vertu, religion, tout s'altérait, tout succombait, tout s'effaçait. La religion expirait dans les débats de l'Église et dans les sanglantes parades des convulsionnaires. La vertu n'était plus qu'une robe à la Maintenon , dont les nobles dames trouvaient ridicule de s'affubler. La grandeur, chassée de la cour, des châteaux et des églises, la grandeur, qui ne peut mourir en France , s'était cachée, en attendant des temps meilleurs, au fond des provinces, dans la boutique de l'artisan , sous le chaume du laboureur , d'où plus tard , à l'heure du danger , on la vit tant de fois sortir pour dominer à la tribune et commander aux armées. L'héroïsme, le vieil héroïsme français, descendu du champ de bataille dans les boudoirs musqués , s'énervait en frivoles distractions et en frivoles estocades. Les colonels faisaient de la tapisserie. « Tous ces guerriers-là sont des brins de muguet, » disait M. de Coigny. L'épée servait , non plus à venger l'honneur offensé , mais à défendre le petit sourire et le petit chien d'une marquise. Et, pendant qu'on vengeait un chien à coups d'épée , on se vengeait dans les camps à coups de bâton. Les héritiers de Turenne et de Condé s'en allaient à la guerre par distraction, non plus animés du noble amour delà France. Aussi les ennemis qui battaient les Français trouvaient sur le champ de bataille , à défaut de ces

braves capitaines qui ont reparu plus tard , des comédiens, des perroquets, des parasols, des perruques, de la poudre , des parfums , et tout l'attirail des petites-maîtresses. Voilà pourquoi le roi de Prusse nous battait à Rosbach; voilà pourquoi la guerre de sept ans fut si humiliante pour la France.

La cour de France avait été jusque-là le grand théâtre du pays ; c'était là surtout que se représentait le drame politique et humain. Mais, sous Louis XV, le drame se transforme en parades : autant valent celles de la foire. Les spectateurs , jusque-là silencieux , commencent à siffler et à s'agiter. Le lieu de la scène se déplace, le drame continue parmi les spectateurs ; l'ancien théâtre devient une antichambre et un vestiaire dont on ne parlerait plus sans le cardinal de Bernis et le duc de Richelieu , sans Mme de Pompadour et Mme Dubarry.

On respectait moins que jamais le caractère national ; on s'efforçait d'être Anglais à la cour, Prussien à l'armée : on ne voulait être Français nulle part. Tout le monde changeait de rôle ; les hommes d'État faisaient des petits vers, les poètes faisaient de la politique ; l'aristocratie descendait chez les banquiers et les fermiers généraux ; les grands seigneurs se métamorphosaient en petits abbés et en laboureurs. Tout se décomposait : la chimie, que le xvme siècle a créée , est le symbole du xvme siècle. Les prêtres prêchaient au nom du législateur des chrétiens, les magistrats riaient de la majesté bourgeoise de leurs aïeux, les ministres jouaient comme des écoliers avec le pouvoir , et le pouvoir tomba , de main en main , jusqu'à celle du peuple.

Dans son oisiveté insouciante, Louis XV laissa aux idées le temps de faire leur chemin. On écoutait en paix venir la liberté. La liberté, qui avait tant de fois en vain mis un pied en France, trouvait enfin les avenues favorables.

Ainsi Louis XV faisait autant pour la liberté que toute l'armée des philosophes.

Il était majestueux, mais il n'aimait point la majesté. Rien ne l'importunait comme les grandes fêtes de la cour, où il lui fallait jouer encore la comédie de la royauté. Il aimait la solitude et le silence. « Enfin, disait-il à chaque retour à Trianon , me voilà retiré du monde ! » A peine s'il voulait savoir ce qui se passait au delà du parc. «Que messieurs les ministres se battent à coups de clergé et de parlement, que les Parisiens fassent des chansons, cela m'est égal en vérité ; j'ai déposé le sceptre à la porte ou plutôt à vos pieds , n'est-ce pas , marquise ? Que votre volonté soit faite ! » Et Mme de Pompadour , ramassant le sceptre , s'amusait à en tourmenter, au gré de son caprice , le clergé ou le parlement , les Prussiens ou les faiseurs de chansons. Dans l'éclat des fêtes, Louis XV, qui s'ennuyait toujours , était froid , sec , taciturne , silencieux ; dans la vie privée , c'était le poëte aimable , amoureusement égayé, animé de cet heureux sourire que La Tour a si bien reproduit. Assez souvent il se laissait aller à faire de l'esprit. Ainsi un jour La Tour s'avisa, en faisant le portrait du roi, de parler des affaires de l'État : « Il faut bien le dire, sire, nous n'avons pas de marine. » Louis XV ramena l'artiste à son pastel par cette réponse : « N'avez-vous pas Vernet, monsieur La Tour? » Un autre jour, le comte.de Lauraguais parlait devant lui, comme d'une chose des plus graves , de son voyage en Angleterre. « Et qu'avez-vous appris par là, s'il vous plaît? dit le roi. — Sire, j'y ai appris à penser. — Des chevaux, » reprit le roi , importuné de cette ostentation * .

Louis XV ne sortait pas de cette forêt touffue des volup-

* L'esprit français, ne sachant plus que faire, était tombé jusque dans le jeu de mots. Le marquis de Bièvre écrivait une tragédie, toute en .calembours, sur Vercingétorix.

tés terrestres* dont parle saint Augustin. On pardonne ces ivresses à Louis XV poète , mais à Louis XV roi de France î Quand Bouchardon a fait la statue de Louis XV, il s'est abusé ou il a voulu abuser les spectateurs en lui jetant sur l'épaule un manteau romain , en posant sur ce front sans pensée la couronne de lauriers, en armant cette main sans force du bâton de l'empire. Il fallait couronner. Louis XV avec des roses , armer sa main d'une coupe ou d'une ceinture , animer ses lèvres d'un sourire insouciant, lui laisser pour costume sa veste brodée et sa culotte de soie. A coup sûr, si l'artiste eût fait ainsi, la justice de 1792 n'eût point renversé la statue : elle se fût contentée de rire.

Cependant le siècle vieillissait; il avait commencé comme un joyeux fils de famille, qui jette son argent par la fenêtre et son cœur à tout venant. Il rougissait des folies de sa jeunesse ; il lui fallait un abri contre le plaisir. Trop rieur encore pour se faire religieux, il aborda la philosophie comme la terre promise ; il balaya du pied ses paillettes et ses oripeaux ; la vérité fut élevée sur l'autel ; elle eut pour temple le théâtre , le roman , l'encyclopédie; elle eut pour grands prêtres Voltaire, Jean- Jacques , Diderot. Louis XV , qui allait bientôt mourir , survivait à son règne. Il n'était même plus roi par la grâce de Dieu , puisqu'il avait vu combattre et presque vaincre la religion sans la défendre. La France , que Louis XIV avait si bien réunie pour la mieux dominer , se redispersa en faveur de tous ; il ne resta à Louis XV que le Parc aux Cerfs, « l'oreiller de ses débauches, » a dit Chateaubriand. Le peuple , plus que jamais souffrant

* On sait trop qu'à Versailles le roi avait un sérail, le Parc aux Cerfs. Les chroniqueurs ont écrit là-dessus des histoires scandaleuses où la vérité transperce sous mille et un romans. Les prisonnières apprenaient à lire dans les contes de La Fontaine.

et misérable, commençait à se plaindre en menaçant; mais Louis XV n'entendait que les chansons de Versailles. Le commerce succombait sous les entraves ; les impôts dévoraient l'agriculture ; l'industrie naissante, repoussée, cherchait des pays meilleurs ; les courtisans s'abattaient sur la France comme des oiseaux de proie ; l'armée était chassée sur terre et sur mer ; à l'intrigue et à la lâcheté, les titres déshonorants ; au génie et au courage , les honneurs de l'exil et de la Bastille ; enfin, au dehors, le mépris; au dedans, le mépris, la misère et l'esclavage : voilà le triste fond du tableau de ce joli règne, si joyeux et si rose au premier plan. Et que faisaient à Louis XV ce dépérissement de la France et cette agonie de la royauté? il allait mourir, et il ne voyait pas plus loin que la mort. « Après moi le- déluge , » disait Louis XV. Ce fut un déluge de sang.

Mais pourquoi s'indigner contre ce règne irréligieux avec tant d'esprit , prodigue avec tant d'insouciance , débraillé avec tant de grâce , ce joyeux règne couronné de roses fanées et profanées? Le sang de 1793 n'a-t-il pas lavé tout cela ? Pourquoi s'armer contre ce fils de famille qui jetait si gaiement, si follement et si dédaigneusement son cœur à toutes les voluptés , sa tête à toutes les ivresses, son nom à tous les scandales? Pourquoi combattre sérieusement ces orgies de grands seigneurs ennuyés, de petits poètes insouciants, de grandes dames éperdues, de petits abbés désœuvrés? C'est que la France , courbée sous le joug et sous la débauche , serait tombée ivre aux pieds des étrangers, si ses enfants les plus obscurs, ceux qu'elle avait épuisés par l'esclavage et par la misère , ne se fussent levés un jour d'indignation pour la sauver de la main égarée des rois et du pied flétrissant des ennemis.-

Avant la France , d'ailleurs , cette royauté de femmes

et de courtisans serait tombée d'elle-même devant le peuple , si le peuple fatigué n'eût , aux clameurs des philosophes, levé son épaule d'Atlas, pour lui donner le dernier coup. Insultée par les nations voisines, tremblante devant la France qu'elle avait ruinée , sa dernière heure était venue : la liberté frappait à la porte du Louvre. « N'ouvrez pas, » disait cette royauté caduque, endormie dans la volupté. Mais la liberté brisait la porte ; mais la liberté , renversant à son passage toute la cohue des courtisans, jetait sans pitié par les fenêtres le trône de France , qui n'était plus qu'un trône d'impures amours. 0 Blanche de Castille ! ô Marie- Antoinette !

En recueillant la royauté pleine d'orages, Louis XVI en fut le martyr. Il fallait de la force, il eut de la vertu. A quoi bon la vertu dans la tempête , si ce n'est pour bien mourir ?

Louis XVI mourut bien : voilà toute sa vie.

Contraste des contrastes ; tout est contraste ! le fils de Louis XV fut l'homme le plus vertueux du royaume, en regard de son père qui donnait l'exemple de tous les vices. Croyait-il désarmer les vengeances du ciel? Ëtaitil vertueux sans le savoir , comme un arbre porte son fruit ? C'était lui qu'il fallait tous les matins appeler au Conseil des ministres , en face de Mme de Pompadour. Le roi dit un jour qu'il fallait augmenter sa pension de cent mille livres. « J'accepte, dit le dauphin, pour avoir le droit de dégrever les corvées de cent mille journées. » Il montrait à ses enfants le registre où l'Église inscrit, sans distinction de castes , sous sa plume égalitaire , le nom de tous les enfants. « Voyez, mes enfants, votre nom placé à la suite de celui du pauvre. La religion et la nature mettent tous les hommes de niveau; la vertu seule met entre eux quelque différence, et peut-être que celui qui vous précède sera plus grand aux yeux de Dieu que vous ne le serez jamais aux yeux du peuple. »

Et il les conduisait dans la forge, l'atelier ou la chaumière, pour leur faire voir que le travail se nourrit de pain noir et se repose sur un lit de paille, a Je veux que mes enfants apprennent à pleurer. Un prince qui n'a jamais versé de larmes ne peut être un bon prince. » Mal-

heureusement, c'était la vertu passive qui ne sait que pleurer, et qui enfante Louis XVI.

Le dauphin était né sous les augures les plus heureux. Tout Paris criait : Vive le roi ! nous avons un dauphin ; toute la province pleurait de joie. A Toulon , le conseil de guerre allait condamner deux déserteurs ; le jugement était écrit et on prenait la plume pour signer ; mais le canon tonne, les cloches chantent leurs fanfares : un fils de roi est né pour la France! On décida que, le jour où la France était heureuse, il ne fallait pas faire de malheureux. C'était toujours autant. Il fut trop fils de roi, du moins dans sa jeunesse. Dès qu'il parla , ce fut pour commander. On n'a pas oublié cet ordre olympien aux officiers de sa suite : « Messieurs, faites donc taire ce vent-là. » Et comme son gouverneur voulait rire : « Ne riez pas, dit le prince, la foudre n'est pas loin. » Il tempéra peu à peu ses aspirations despotiques par la lecture de l'histoire, qui était selon lui la leçon des princes et l'école de la politique. « L'histoire, disait-il, donne aux enfants les conseils qu'on n'osait donner aux pères. » C'est vrai; mais pourquoi le dauphin n'osait-il pas réveiller les vertus du roi ? Son gouverneur lui fit croire un jour qu'il était roi lui-même, en se jetant à ses genoux, quand vint la nouvelle de la maladie de Louis XV , à Metz. Le dauphin le releva et lui dit : « Par la grâce de Dieu , je ne suis pas roi, et je n'ai pas encore besoin de ministre. » Le duc de Châtillon paya cher cette génuflexion trop précipitée. « H se croyait dé$à maire du palais, » dit Louis XV. Et il l'exila.

Le dauphin tenta plusieurs fois de révéler ses forces ; à Fontenoy, il voulait aller au feu à l'heure du péril. On l'arrêta de vive force , en lui disant que sa vie était trop précieuse. « Un jour de bataille , ce n'est pas ma vie qui est précieuse, c'est celle du général. » Mais il

était dauphin , il devait apprendre son rôle dans la coulisse, et ne paraître sur le théâtre du monde qu'en montant sur le trône. Après la bataille de Crevelt, il voulait quitter Versailles pour se mettre à la tête de l'armée vaincue. Mais Louis XV le retint en lui disant que sa place était à côté de celle du roi. *

Il avait comme Louis XIV la passion de bâtir des palais. L'architecture était pour lui le grand art, parce qu'il commande aux autres. « De tous vos palais je n'en vois pas un sortir de terre, lui dit un jour le roi. — Sire, mes palais ont cela de plus beau que ceux de Louis -XIV, qu'ils ne coûteront rien au peuple, car ils ne seront jamais exécutés.[ — Monsieur, dit Louis XV, qui se trouvait fort bien logé dans les palais bâtis par le grand roi , ce que vous dites là n'est qu'une impertinence. L'argent dépensé par les rois est comme la source qui jaillit de la montagne pour arroser la vallée. » Louis XV avait raison. Versailles a donné plus qu'il n'a coûté. L'argent passait de la main du laboureur pour tomber dans la main de l'ouvrier ; le plus pauvre, c'était l'ouvrier.

Il vécut très-retiré , deux fois marié , deux fois heureux : la première fois avec Marie-Thérèse, infante d'Espagne ; la seconde fois avec Marie-Josèphe de Saxe. Quand la jeune fille venue d'Allemagne entra, le soir de l'hyménée, dans la chambre nuptiale où était morte la jeune fille venue d'Espagne, le dauphin se prit à pleurer. « Pleurez, lui dit sa femme en lui prenant les mains, ces larmes-là sont le baptême de notre amour"". »

* Et, selon une autre version qui est plus dans le mauvais style du temps : « Donnez un libre cours à vos pleurs ; ne craignez point que je m'en offense ; elles m'annoncent ce que j'ai le droit d'espérer si je suis assez heureuse pour mériter votre amour. »

Marie-Josèphe de Saxe était d'ailleurs romanesque comme une Allemande, a Elle devait, suivant l'étiquette, porter en bracelet le portrait du roi son père. On sait combien il en devait coûter à la

La philosophie n'avait pu le disputer à la religion. Il avait reçu un coup de soleil de Rousseau, en lisant le Contrat social, mais il retomba dans le clair-obscur du catholicisme. Le fils du roi fut bientôt un fils de Dieu. Il mourut jeune, ayant placé tout ce qu'il avait chez les pauvres. Bien mieux, il mourut avec des dettes, parce qu'il avait donné plus qu'il n'avait *".

fille de Stanislas de voir briller sous ses yeux comme en triomphe, et dans son propre palais, le portrait d'Auguste III, qui était monté sur le trône de Stanislas. Personne n'osait fixer ce bracelet. La reine osa la première y porter ses regards : « Voilà donc , ma fille , lui « dit-elle, le portrait du roi votre père? — Oui , maman, répondit la « dauphine en présentant son bras à Sa Majesté ; voyez comme il est « ressemblant 1 » C'était le portrait de Stanislas. »

* Thomas fit du dauphin un tel éltfge, que Diderot admonesta ainsi le panégyriste : « Jamais l'art de la parole n'a été si indignement prostitué. Vous avez pris tous les grands hommes passés, présents et à venir, et vous les avez humiliés devant un enfant qui n'a rien dit ni rien fait. Votre prince valait-il mieux que Trajan ? Eh bien, monsieur, sachez que Pline s'est déshonoré par son Éloge de Trajan. Vous avez un caractère de vérité et d'honnêteté à soutenir, et vous l'allez perdre. "Si c'est un Tacite qui écrive un jour notre histoire, vous y serez marqué d'une flétrissure. Vous me faites jeter au feu tous les Eloges que vous avez faits, et vous me dispensez de lire tous ceux que vous ferez désormais. Je ne vous demande pas de prendre le cadavre du dauphin, de l'étendre sur la rive de la Seine, et de lui faire, à l'exemple des Égyptiens, sévèrement son procès; mais je ne vous permettrai jamais d'être un vil et maladroit courtisan. Si vous et moi nous fussions nés à la place du dauphin, il y aurait paru peut-être; nous ne serions pas restés trente ans ignorés, et la France aurait su qu'il s'élevait, dans l'intérieur d'un palais, un enfant qui serait peut-être un jour un grand homme : il ne valait donc pas mieux que nous? Or, je vous demande si vous auriez le front d'accepter votre Éloge. Personne ne m'a jamais fait sentir comme vous combien la vérité , ou du moins l'art de se montrer vrai était essentiel à l'orateur, puisque, malgré les choses hautes et grandes dont votre ouvrage est rempli, je n'ai pu vous accorder mon attention. On saura, monsieur, ce qui vous a déterminé à parler , et l'on ne vous pardonnera pas la petitesse de votre motif. Vous vous déshonorerez vous-même ; oui , monsieur, vous vous déshonorerez sans faire honneur à la mémoire du dauphin. Loin de me persuader, de me toucher, de m'émouvoir, vous m'avez indigné : vous n'avez donc pas été éloquent. Je*ne suis pas venu comme César avec

Fils de roi, il laissa à la France un roi qui devait payer toutes les dettes de la royauté. Louis XV paya les dettes du dauphin , et Louis XVI paya les dettes de Louis XV !

L'histoire doit une page au fils du dauphin , cet autre duc de Bourgogne (1752-1761) qui mourut à neuf ans des suites d'une chute, après avoir subi une opération avec le courage d'un héros. C'était un enfant, mais un enfant sublime. Il savait l'histoire des rois de France mieux que le roi qui était sur le trône. L'histoire était son alphabet. Il lisait à peine quand son gouverneur, le duc de Vauguyon, lui dit qu'il ne descendait que de la troisième race. « Qu'importe, s'écria-t-il, pourvu que je descende de saint Louis ou de Henri IV ? » Quand il lui fallut subir l'opération, il demanda quelques minutes pour se préparer à ce qu'il appelait la bataille de la vie et de la mort. Il prit le scalpel et le mania comme une épée. « Faites , » dit-il. Et, comme plus tard son frère Louis XVI, il se livra à l'exécuteur. Il ne fut pas sauvé. L'évêque de

la condamnation de Ligarius signée ; mais il eût fallu s'y prendre autrement pour me la faire tomber des mains. Si votre prince méritait la centième partie des éloges que vous lui prodiguez , qui est-ce qui lui a ressemblé? qui est-ce qui lui ressemblera? Le passé ne l'a point égalé, l'avenir ne montrera rien qui l'égale. Vous m'opposez des garants éclairés, honnêtes et véridiques , de ce que vous dites. Je ne connais pointées garants-, je n'en conteste point la véracité ni les lumières; mais trouvez-m'en un parmi eux qui ose monter en chaire à côté de vous et dire : « J'atteste que tout ce que cet orateur a dit «est la vérité. » Le public réclamera, monsieur; vous l'entendrez, et je ne vous accorde pas un mois pour rougir de votre ouvrage. Si j'avais comme vous cette voix qui sait évoquer les mânes, j'évoquerais ceux de d'Aguesseau, de Sully, de Descartes; vous entendriez leurs reproches, et vous ne les soutiendriez pas. Si j'étais roi, je défendrais à tous les rhéteurs, et spécialement à vous, monsieur, d'oser écrire une ligne en ma faveur; et si à la justice de Marc-Antonin je joignais, malheureusement pour vous, la férocité de Phalaris, je vous ferais arracher la langue, et on la verrait clouée publiquement sur un poteau, pour apprendre à tous les orateurs à venir à respecter la vérité. »

Limoges vint lui parler du ciel. « Oui, dit-il avec un sourire, je sais que mon royaume n'est plus de ce monde. Tout à l'heure j'avais les yeux fermés; mais je ne dormais pas quand les médecins m'ont condamné. J'ai fait le sacrifice de ma vie. C'est pour moi une consolation de mourir le vendredi saint. » Il mourut le jour de Pâques en s'écriant, les bras ouverts : « Ah î maman, maman ! » Mais la mère n'était pas là.

J'oubliais un mot du père : il mourut en automne. « J'aime l'automne : quand les feuilles tombent, on voit de plus près le ciel. »

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