‹ Galerie du XVIIIe siècle (volume 3)Chapitre 14 sur 18 · BAYLE · texte numérisé non relu

BAYLE

Pierre Bayle, le plus célèbre critique du xvne siècle, fit paraître dès sa jeunesse une ardente passion pour les belleslettres et pour les sciences. De protestant, il se fit catholique, et de catholique, il redevint protestant. Ces vicissisitudes donnèrent lieu de penser qu'il était croyant. Quelqu'un qui ne l'est pas ne change pas de religion. Ce n'était point l'intérêt qui dirigeait ses démarches. Il perdit la chaire de philosophie qu'il avait à Sedan lorsqu'il était catholique. Il est vrai qu'il en obtint une autre à Rotterdam ; il en fut encore privé par les intrigues du ministre Jurieu, qui le haïssait parce qu'il n'était pas haï de sa femme. Il valait bien mieux lui faire avoir deux chaires au lieu d'une, afin de ne lui pas laisser le temps de professer Mme Jurieu.

On a beaucoup dit que Voisenon avait fait les opéras-comiques de Favart. « Favart inventait la fable , et Voisenon habillait la poupée. » Je le veux bien. Si on le leur demandait aujourd'hui , ils répondraient peutêtre : Ni Vun ni l'autre, comme dans l'épigramme de Racine.

Mais il y a une œuvre que Voisenon peut revendiquer aujourd'hui après un siècle. Cette œuvre, c'est ce mot qui peint deux hommes et deux rois. « Henri IV fut un grand roi, Louis XIV fut le roi d'un beau règne. » Tacite n'eût pas mieux dit.

Après plus d'un demi-siècle de folies, Mme Favart étant morte , il jugea que le temps était venu de se faire enterrer. Il partit pour le château de Voisenon, où il se fit apporter un cercueil de plomb. « Voilà donc, dit-il avec plus de philosophie que de religion, voilà donc ma dernière redingote. » Et se tournant vers son

laquais, qui était devenu presque aussi riche que lui : « J'espère qu'il ne te prendra pas envie de me voler celle-là. »

Le cercueil était ouvert, mais la mort n'était pas encore là. Voisenon fit connaissance avec quelques voisins de campagne, même avec son curé. Il chassait, jouait au trictrac et lisait Voltaire, disant qu'il lisait son bréviaire. Quoique ce fût toujours un gai vivant, les paysans criaient au fantôme ; lui-même disait : « J'ai F air d'un revenant de la famille. » Quelquefois il se mettait "au lit, croyant ne plus se relever. « Adieu, mes amis, c'en est fait ; venez demain à mon enterrement. » Le lendemain, on venait en habits de deuil et on trouvait Voisenon à table, occupé à griser son médecin. Un jour, il était tout à fait mort; le médecin l'abandonna. Les domestiques effrayés coururent au village chercher le viatique. L'abbé de Voisenon sonne ; on ne répond pas. 11 s'effraye; il devient furieux, il a une crise terrible, après quoi il se lève, s'habille, prend son fusil, et le voilà parti pour la chasse. Sur son chemin, il rencontre le viatique et tout le village en procession. Il se met à genoux, comme un bon chrétien, et poursuit sa chasse. Pendant qu'il tue un lièvre, le prêtre arrive au château pour administrer le moribond. On le cherche partout, même dans son cercueil ; son valet de chambre effrayé le poursuit en pleine campagne. Il finit par le joindre tout essoufflé. « Ah! monsieur l'abbé, vous n'en ferez jamais d'autres. Vous ne savez donc pas que M. le curé vous attend pour vous donner l'extrême-onction ? »

Sa dernière heure vint pourtant ; mais ce ne fut pas l'heure de la pénitence. Le curé l'exhortait à se réconcilier avec Dieu en lui montrant le crucifix. «< Rupture entière, monsieur le curé, dit le sacrilège abbé; je vous rends lettres et portraits. » Les lettres, c'était le bréviaire; le

portrait, c'était le crucifix ! 0 Voltaire ! voilà quel fut le 71e volume de tes œuvres !

On chanta ainsi l'oraison funèbre de Voisenon :

L'académicien Voisenon

A rendu son âme légère ,

Et va dans le sacré vallon

Composer un nouveau bréviaire

A l'usage de l'Opéra.

Près de l'Amour il obtiendra

L'emploi de premier secrétaire ;

Et Vénus le pensionnera

Pour être aumônier de Cythère.

Voltaire, qui avait été son parrain au Parnasse, ne le laissa point partir pour l'autre monde sans lui faire son épitaphe.

Ici gît, ou plutôt frétille, Voisenon , frère de Chaulieu. A sa muse vive et gentille Je ne prétends pas dire adieu; Car je m'en vais en même lieu, Gomme cadet de la famille.

En effet, Voltaire avait déjà un pied dans la tombe. Ils s'en allaient tous gaiement. Ils avaient fait rire l'enfer : ils espéraient continuer par là à débiter des contes en prose et en vers. Ils ne désespéraient pas de souper chez Satan en compagnie de Ninon, pendant que tous les blasphémateurs du dieu Voltaire, Fréron, Desfontaines et les autres, grimaceraient dans les flammes de leurs libelles.

Manon Lescaut a-t-elle existé?

An temps de l'abbé Prévost, les abbés étaient d'aimables païens , qui vivaient saintement hors de l'Eglise. Ils comprenaient autrement qu'aujourd'hui le sens de l'Écriture. Ils allaient à la cour, au bal, à l'Opéra; ils se masquaient et couraient les aventures ; ils priaient Dieu après souper et n'appréciaient que le ciel du lit. Ils ne pâlissaient pas alors à faire des journaux et des mandements : on connaît la réponse de Piron à l'archevêque de de Paris.

L'abbé Prévost eut la bonne foi pour lui, soit qu'il fût avec les bénédictins ou avec les soldats, soit qu'il priât Dieu ou sa maîtresse. Il représente tour à tour Desgrieux ou Tiberge ; ces deux caractères de son roman ne répondent-ils pas aux deux natures qui se combattaient sans relâche dans ce cœur si grand et si faible? Desgrieux et Tiberge, c'est l'action et la réaction, la folie qui s'échappe, la raison qui la retient. Le romancier n'a pu exprimer les contradictions de son cœur et de sa vie qu'en se peignant sous ces deux figures qui contrastent.

On a tenté de faire un parallèle de Marion de Lorme et de Manon Lescaut : on a dit que Marion de Lorme était

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l'image que l'abbé Prévost avait voulu peindre ; on s'est trompé. Marion de Lorme savait toujours ce qu'elle faisait, Manon Lescaut jamais : la première écoutait sa vanité, la seconde n'écoutait que son caprice ; l'amante de Cinq-Mars cherchait la grandeur, l'amante de Desgrieux allait sans chercher à tous les horizons de l'amour. Manon Lescaut est plus près de Virginie que de Marion. Au xvme siècle, la grande et riche nature des tropiques était pour les poètes ce que l'Orient est pour nous, une zone idéale où l'on promène les plus chères rêveries. Bernardin de Saint-Pierre fait naître son héroïne dans un paysage pareil à celui où l'abbé Prévost fait mourir la sienne. Ces deux romans se tiennent par la même poésie de l'amour et du paysage. Virginie, qui meurt dans toute sa pureté, est pourtant la sœur de Manon Lescaut, qui meurt sous sa couronne de roses profanées, mais qui se sauve à force d'amour.

Quelle physionomie poétique, romanesque, singulière, que celle de l'abbé Prévost, qui fut trois fois jésuite, deux fois soldat, longtemps exilé, toujours amoureux, soit dans les marais de la Hollande, soit dans les brumes de l'Angleterre , soit dans la cellule du cloître ou dans les cabarets de Paris ! Plus de cœur que de tête , plus de poésie que d'esprit, plus de rêves que de réflexions, voilà le caractère de ces belles imaginations qui s'épanouissent dans toute leur sève et dans tout leur éclat, fleurs écloses en belle saison, qui ont eu dans leurs chaudes matinées la rosée, le rayon et l'orage.

Pour l'abbé Prévost, la vie fut un roman et un voyage. Dans son histoire , une étude digne de tenter un esprit poétique, que d'épisodes charmants! que de contrastes pittoresques , soit que le héros , un beau matin d'avril, pendant que l'oiseau chante, s'échappe du couvent pour aller revêtir l'uniforme du mousquetaire; soit qu'il re-

vienne, le cœur brisé par une folle passion, frapper aux portes du monastère, désormais son tombeau, le tombeau le plus triste, celui du cœur !

Tous les hommes poursuivent ici-bas une chimère : la fortune, l'amour, la poésie, syrènes qui n'ont pas vieilli depuis l'âge d'or, et qui nous appellent toujours aux dangers du rivage. L'abbé Prévost y a-t-il songé? Manon, sa chère Manon, est la figure de sa chimère ; c'est la vision enchantée qui vient toujours passer sous ses yeux, soit qu'il chante au corps de garde, soit qu'il rêve à sa fonction mondaine ou qu'il prie dans sa cellule. Sa chimère est faite d'amour et de poésie ; qu'on lui permette de la suivre, de l'aimer, de la perdre, de l'aimer encore, il n'en demande pas davantage. Que lui importent la gloire et la fortune? Manon ! voilà son rêve, voilà sa vie. Oui, Desgrieux, c'est lui, c'est lui qui poursuit cette image charmante qui, comme l'image du bonheur, lui échappe s'il la saisit.

Manon Lescaut a-t-elle existé? est-ce une vision du poète? est-ce un souvenir de l'amant? Quelle belle histoire que celle qui raconterait comment les livres immortels se sont faits ! les premières inspirations et leurs éblouissements, les routes choisies, les heures ardentes du travail, les fatigues et les désespoirs, l'ardeur renaissante ; enfin les dernières pages où l'homme de génie répand son àme !

L'abbé Prévost a écrit son livre à Londres pendant son exil, à l'âge où Ton se souvient, à l'âge où l'on ne rêve plus qu'avec le passé. Manon Lescaut est un souvenir, un souvenir du pays, mais surtout un souvenir du cœur. La preuve? direz-vous. La preuve est à chaque page du livre ; la preuve, c'est la vérité du récit et la vérité de la passion. Un rêveur n'arrive jamais là. Gœthe a écrit Werther avec un souvenir de vingt ans; l'abbé Prévost a

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mis toute sa jeunesse dans Manon Lescaut. Les plus beaux romans sont faits par la destinée, par le hasard, par Dieu lui-même. La preuve est aussi à chaque page de la vie de l'abbé Prévost, qui va sans cesse de Tiberge à Desgrieux et de Desgrieux à Tiberge. Mais voyez son histoire.

François Prévost d'Exilés est né en avril 1697, à Hesdin, dans l'Artois; son père, procureur du roi au bailliage, fut son premier maître. Il étudia bientôt sous les jésuites d'Hesdin, qui furent heureux d'avoir à leurs leçons un jeune esprit naïf et doux, plein de zèle pour la science et pour la religion. Quand l'écolier eut quinze ans, son père l'envoya finir ses études à Paris au collège d'Har court. Dans ce premier voyage , il rencontra une jeune fille dont on ne sait pas le nom ; peut-être était-ce tout simplement cette jolie Manon, si fraîche, si aimable, si vive déjà aux débuts du roman. Vous n'avez point oublié le charmant tableau de cette première rencontre. Le procureur du roi au bailliage voulait faire de son fils un abbé; les parents de Manon l'envoyaient à Amiens pour y être religieuse. Mais voilà que le futur abbé rencontre la future religieuse. Ce sont bien là les jeux de la destinée. L'écolier s'avança timidement vers celle qui était déjà la maîtresse de son cœur ; elle voulut bien remettre au lendemain son entrée au couvent, afin d'avoir le plaisir de souper avec celui qui parlait si bien de la tyrannie des parents et du bonheur d'aimer. Quelle fut la première suite de cette rencontre? Les deux jeunes gens se contentèrent-ils de souper ensemble à l'hôtellerie? La scène de cabaret rapportée plus loin indique peut-être ce qui dut se passer à cette première entrevue. Quoi qu'il en soit, Prévost arriva sans trop de retard au collège d'Harcourt ; mais la jolie fille arriva-t-elle au couvent?

Les jésuites, émerveillés de l'intelligence de Prévost,

de sa douceur, du charme de sa figure, le caressèrent et le décidèrent au noviciat. Son cœur battait vaguement au souvenir de Manon. Cette image si fraîche et si souriante lui apparaissait à la porte du monde. Mais il n'avait encore que le sentiment des saintes voluptés. Dieu parlait plus haut que Manon. Cependant un matin, à peine avaitil seize ans, Prévost, tristement accoudé sur un in-folio, entend la vitre qui résonne aux battements d'ailes d'un oiseau. C'était une hirondelle qui se trompait de fenêtre pour bâtir son nid.

Il n'en fallut pas davantage pour changer la vie du studieux écolier ; il ouvrit la fenêtre : au-dessus des toits, il vit le ciel, le soleil, un bouquet d'arbres que le vent agitait. Il se remit à étudier; mais le lieu où il était lui parut tout d'un coup si triste, si sombre, si désolé, qu'il s'enfuit comme s'il eût perdu la tête. Quand il se vit dans la rue, il se demanda où il allait, avec un peu d'effroi, en songeant à la sévère figure de son père. Il se dit qu'il n'oserait jamais le revoir ; il n'osa même pas lui écrire. Chercha-t-il Manon dans ce dédale des passions humaines qui s'appelle Paris? Il ne l'a pas dit; il est permis de douter qu'il ait été fidèle au souvenir de ce premier amour.

On voit que chez Prévost le roman de la vie commence de bonne heure. On n'a pas de détail sur cette page de sa jeunesse. On sait seulement, qu'après quelques jours de poétique vagabondage dans Paris, il s'enrôla comme simple volontaire, espérant faire son chemin dans l'armée. Il se conduisit vaillamment, mais ne fit pas fortune. Il assista aux dernières batailles de Louis XIV. Il vit finir la guerre, sans espoir de gagner un grade; ne voulant pas, dans son ardeur pétulante, rester soldat durant la paix, il courut s'enfermer à La Flèche, chez les Pères jésuites. Il voulait renoncer aux séductions et aux vanités du monde.

Touché des remontrances de son père, croyant entendre Dieu qui parlait à son cœur, il jura de vivre désormais dans l'austère solitude d'un cloître.

Tant que l'hiver dura, il se complut dans cette vie de travail et de contemplation. Les tristesses de novembre, les neiges de janvier, achevèrent de le fortifier dans ses sages résolutions ; il voulait savourer longtemps les austères voluptés, les lis sans parfum qu'on cueille au pied de la croix. Mais revint le printemps, « Je suis perdu, » pensa Prévost au premier rayon de soleil qui tomba sur son front. Il alla se confesser au directeur : « Mon père, voilà encore mon cœur qui s'ouvre aux séductions du monde. Sauvez-moi, empêchez-moi d'entendre toutes ces joies trompeuses qui m'appellent à ma perte. Je veux vivre avec vous, vivre pour Dieu, dans les voies sacrées où vous marchez. »

Après cette confession, Prévost s'engagea par serment dans l'ordre des Pères jésuites. Durant quelques jours, une ferveur renaissante enflamma son cœur et son esprit; il composa une ode en faveur de saint François Xavier ; mais l'ode fut à peine rimée, que cette belle ferveur s'évanouit. L'image de Manon était revenue flotter sous ses yeux, comme une fée qui promet mille enchantements; il avait entendu dans son cœur la voix de cette sirène perdue dans les écueils. Elle lui criait : «Viens! viens! viens ! » Elle lui tendait les bras, et elle chantait, et elle lui disait encore : « Viens ! » Il se jetait à genoux, il appuyait son front sur le marbre de l'autel; il voulait éteindre sa lèvre sur la croix; mais qu'avait-il rencontré, le rêveur profane? la lèvre fraîche et parfumée de Manon. « Non, s'écrià-t-il, non, je ne suis pas né pour prier, mais pour aimer ; l'ombre du cloître est un manteau de plomb trop lourd pour mes épaules. 0 mon Dieu ! accordez-moi un peu de soleil et un peu d'amour : ce n'est

point un suaire qu'il faut sur mon cœur, c'est un cœur qui bat. » Et, disant ces mots, il voyait s'avancer vers lui, dans toute la grâce et dans tout l'attrait de ses seize ans, cette fraîche beauté qui avait soupe avec lui à Amiens. « Je la retrouverai, » dit-il en tendant les bras. Disant ces mots, il s'avança dans la cour de l'abbaye. Voyant la porte ouverte, il partit sans avertir personne. Une seconde fois il quitta Dieu pour le monde.

Il avait appris pendant sa première campagne que Manon ne suivait pas mieux que lui le vœu de ses parents ; un soldat d'Amiens lui avait dit que cette jolie fille était à Paris, vivant sur les revenus de sa beauté. Prévost courut à Paris. Il chercha Manon partout, il ne la trouva pas. Que n'eût-il pas donné pour la revoir! dût-il la reperdre aussitôt, cette charmante créature toute de séduction et de perversité, qu'il avait embellie encore dans sa poétique imagination.

Il reprit du service; mais cette fois, grâce à quelque protection, il partit pour la guerre avec un grade. Ce fut la période de sa vie la plus romanesque, la plus aventureuse, la plus singulière. On a conservé quelques pages et quelques lettres de lui sur sa vie de soldat. « Quatre années se passèrent à ce métier des armes ; vif et sensible au plaisir, j'avouerai, dans les termes de M. de Cambrai, que la sagesse demandait bien des précautions qui m'échappèrent. Je laisse à juger quels devaient être, depuis l'âge de vingt à vingt-cinq ans, le cœur et les sentiments d'un homme qui a composé le Cléveland à trente-cinq ou trente-six ans. »

Longtemps, en vain, il chercha Manon; Manon, son idéal, celle qui doit charmer ses yeux et parler à son âme. Ne pouvant la trouver, il tente de se tromper lui-même : celle-ci n'a que les yeux , celle-là n'a que la bouche ; l'une sourit comme Manon, l'autre en a tous les dehors;

mais il a beau s'aveugler et s'étourdir, son cœur ne veut pas les reconnaître, tous ces méchants portraits qui ne rappellent la figure aimée que pour la faire regretter davantage. En vain il veut abuser son cœur : on n'abuse pas la vraie passion.

Un jour il n'y pensait plus, tant il était emporté parle courant des folles aventures : il soupait au cabaret en joyeuse compagnie; dans la salle voisine on soupait plus bruyamment encore; il écoute les éclats de rire, les gais propos, les refrains grivois ; il se lève de table, s'approche de la porte, et jette un regard surpris sur ce spectacle animé. Parmi les trois ou quatre femmes qui trinquaient et chantaient, il en voit une plus belle et non moins folle que les autres : « C'est elle ! » s'écrie-t-il pâle et chancelant. Il entre résolument, l'épée à la main, prêt à tout. Les hommes étaient ivres au point qu'ils ne s'occupèrent pas de lui. « C'est toi, c'est vous ! » dit-il en s'arrêtant devant celle qu'il cherchait depuis si longtemps. La belle fille se mit à rire aux éclats. « J'en connais plus d'un, répondit-elle ; mais pour vous, je ne vous connais pas. — Ah ! tu ne me connais pas ? dit-il en l'entraînant dans le fond de la salle. Et pourtant je t'ai aimée plus que ma vie, je t'ai aimée au pied de la croix, au champ de bataille, partout où j'ai porté mon cœur ! Ah ! tu ne me reconnais pas, et moi je pleure en te retrouvant. — Vous pleurez, murmura-t-elle, de l'air d'une femme qui n'est pas habituée aux larmes. A présent, poursuivit-elle tristement, je vous connais, vous n'êtes plus un enfant aujourd'hui : une épée et des moustaches ! — Je ne vous quitte pas, dit-il en l'appuyant sur son cœur , je vous suivrai partout, fût-ce au bout du monde; mais vous ne demeurez pas si loin. Où demeurez-vous? » Elle baissa la tête et répondit d'une voix tendre : « Où vous voudrez. » Prévost pensa qu'elle n'était plus comme il l'avait

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rêvée : « Mais qu'importe ce qu'elle est? je la retrouve et je l'aime. » Il l'emmena sans obstacle. Il passa plus d'une année avec elle dans tous les enchantements, dans toutes les angoisses d'un pareil amour. Il lui fallait veiller sur sa maîtresse l'épée à la main. Elle l'aimait, mais elle ne répondait pas d'elle, car elle avait pris l'habitude de vivre sans autre souci que le plaisir. Le pauvre Prévost la surprit plus d'une fois sur le point de le sacrifier à ses amis. Il eut beau faire, elle lui échappa; sans doute il l'ennuyait par trop d'amour. Les maîtresses sont des oiseaux qui, un beau matin, s'envolent par la fenêtre pour aller chanter ailleurs. En voyant la cage déserte, Prévost tendit les bras avec douleur. « Adieu! dit-il en pleurant; adieu, cruelle! je n'ai plus qu'à mourir! » Ce fut alors qu'il alla chez les bénédictins de Saint-Maur. « Ce triste dénoûment me conduisit au tombeau : c'est ce nom que je donne àl'ordre respectable où j'allai m'ensevelir, et où je demeurai quelque temps si bien mort, que mes amis et mes parents ignorèrent ce que j'étais devenu. » Ne croyez pas qu'il oubliât sa maîtresse dans son refuge. Cette sirène, qui l'avait entraîné dans plus d'un naufrage, chantait toujours pour ce cœur faible, habité par le souvenir. Les pieuses lectures , les sévères austérités , les extases de la prière , ne pouvaient le détacher de cette image adorée.

Il n'avait que vingt-quatre ans ; il se tint ferme jusqu'à trente à la planche de salut du cloître. Il écrivait alors : « Je connais la faiblesse de mon cœur, il faut que je veille sans cesse. Je n'aperçois que trop de quoi je redeviendrais capable, si je perdais un moment de vue la grande règle, ou même si je regardais avec la moindre complaisance certaine image qui ne se présente que trop souvent à mon esprit, et qui n'aurait encore que trop de forces pour me séduire, quoiqu'elle soit à demi effacée. Qu'il en

coûte à combattre pour la victoire, quand on a trouvé longtemps de la douceur à se laisser vaincre ! »

Pour abuser encore son cœur, il se jeta dans les disputes théologiques et dans les ardeurs de l'étude. Il passa dans toutes les maisons de Tordre : à Saint-Ouen de Rouen, à l'abbaye du Bec, à Saint-Germer, à Ëvreux, enfin à Paris, où il prêcha avec une vogue prodigieuse. A Saint-Germain des Prés , pour se distraire un peu et s'échapper encore, du moins par le souvenir, il commença son premier roman, les Mémoires d'un homme de qualité. Ses condisciples savaient qu'il avait traversé une jeunesse orageuse ; tous venaient à lui dans les veillées du cloître , le suppliant de leur raconter quelques-unes des histoires de sa vie mondaine. C'était un plaisir trop doux , qu'il ne refusait ni à lui ni aux autres ; il fut réprimandé. Ne voulant pas s'avouer qu'il voulait sortir encore une fois de la cellule, l'abbé Prévost demanda sa translation dans une branche moins rigide de l'ordre ; il voulait un peu de liberté, sinon la liberté pleine et entière. Comptant sur sa demande, il s'échappa un matin par provision de Saint-Germain des Prés ; le bref qu'il attendait ne fut pas fulminé : craignant les suites de cette troisième désertion, qui était plus sérieuse que les autres, il s'enfuit en Angleterre , et de là en Hollande , résolu de vivre désormais où il plairait à Dieu , confiant dans son esprit et dans son étoile.

Revit-il sa maîtresse avant de partir ? Il ne l'a point dit. On doit croire que non. D'après une de ses lettres , il rencontra, près du Havre, une bande de filles de joie qu'on allait embarquer pour l'Amérique ; ce tableau le reporta, malgré lui, à ses amours de cabaret. «Hélas! s'écrie-t-il, nous en avons aimé plus d'une que les vents contraires jettent là-bas sur ces rivages perdus. »

Arrivé à Londres , il se hâta d'achever les Mémoires

d'un homme de qualité , qui lui donnèrent de quoi vivre durant quelque temps. Le succès surpassa toutes ses espérances. Pour donner plus de prix à une seconde édition de ce livre , il songea à y joindre , en forme d'épisodes , quelque nouvelle histoire; il chercha un sujet, un héros, une héroïne, une intrigue , un dénoûment. L'image de sa chère maîtresse n'était , comme il l'a dit , qu'à demi effacée; plus il s'en éloignait et plus elle s'embellissait de teintes poétiques : le souvenir a des prismes sans nombre et ne garde que le côté charmant des tableaux de l'amour. C'était une héroïne toute trouvée , un portrait adoré qu'il allait peindre avec amour encore. Pour un héros, il n'avait qu'à se peindre lui-même. Un peu d'imagination pour colorer la vérité , et voilà le roman, La scène qu'il avait vue au Havre l'avait frappé ; sa pensée y revenait sans cesse , comme s'il y avait eu là quelque figure qui ne lui fût point étrangère : quel dénoûment terrible et poétique ! Prévost n'écrivit-il pas son roman, dominé par tous ces souvenirs ? On a beau feuilleter ses livres , son journal, ses lettres; on a beau consulter les Mémoires du temps , on s'arrête sans rien décider sur ce point délicat.

Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il prit son œuvre au sérieux; il y mit son cœur et ses larmes ; le livre achevé, il ne l'oublia pas comme les autres; il l'aimait et le consultait en ses jours de tristesse, comme nous consultons un ami qui sait notre plus cher secret. Entre autres preuves de cet amour de l'écrivain pour son œuvre , on peut voir la critique que l'abbé Prévost fit lui-même de Manon Lescaut dans son journal le Pour et le Contre. « Ce n'est partout que peintures et sentiments , mais des peintures vraies et des sentiments naturels. Je ne dis rien du style , c'est la nature même qui parle. »

Paris a cela de triste que , dans les hasards de ses mille

rues , on rencontre mille fois la figure qu'on fuit , et jamais la figure aimée. Que de fois, en vain, on a poursuivi dans le désert bruyant et enfumé de la grande ville le souvenir vivant d'un amour de printemps!

Dans la préface d'un livre curieux , Suite de l'histoire de Manon Lescaut et du chevalier Desgrieux * (car on a osé continuer ce chef-d'œuvre , lui ou un autre , peut-être La Clos) , on raconte que l'abbé Prévost , à son retour à Paris , après six ans d'exil , après le succès de Manon Lescaut, rencontra sur le pont Neuf, par un grand vent d'automne , sa première maîtresse , celle peut-être qu'il avait pieusement enterrée dans les savanes de l'Amérique. L'abbé Prévost avait une dame à son bras , sans doute une passion plus calme. Tout d'un coup la première maîtresse passe vivement sans le reconnaître. Mal vêtue , surtout pour la saison , elle avait toutes les peines du monde à se défendre des coups de vent. L'abbé Prévost la reconnut rien qu'à la voir marcher , quoique les années fussent venues plus vite encore pour elle que pour lui ; pâle et défaite , ayant subi , comme il dit quelque part , les ravages du temps et de l'amour, elle était toujours jolie, du moins aux yeux de son amant. Dès qu'il reconnut sa chère maîtresse , il fit un pas vers elle avec un battement de cœur terrible. « Qu'avez-vous donc? » lui demanda la dame qui lui donnait le bras. Depuis un instant il avait oublié celle-ci. Il s'arrêta avec désespoir, jetant un regard désolé sur cette volage , charmante et malheureuse fille qui fuyait avec le vent pour aller il ne savait où, ni elle non plus, peut-être. Que n'eût-il pas donné pour se jeter dans ses bras et savoir d'elle-même si elle s'était souvenue de lui dans cette longue absence !

* Petit volume très-rare , qui mérite d'être réimprimé en petit texte, comme curiosité, à la suite de Manon Lescaut.

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Pourquoi n'eut-il pas ce jour-là la force ou le courage de sa passion ? Sans doute il n'osa pas faire ainsi un tableau de genre devant tous les passants du pont Neuf. Peut-être craignait-il de désoler celle qu'il avait au bras ; peut-être l'heure de la sagesse avait-elle enfin sonné pour celui qui avait si longtemps combattu ; peut-être enfin ne voulait-il retrouver sa chère maîtresse , la première et la plus aimée, que pour la reperdre aussitôt, après lui avoir encore une fois ouvert son cœur ; pareil à ceux qui vont revoir le pays natal avec d'amères délices , mais qui n'y veulent pas demeurer.

Pourquoi ne pas s'arrêter à cette physionomie si poétique d'un pareil portrait littéraire? Pourquoi chercher l'abbé Prévost ailleurs qu'en cette œuvre immortelle? Tout l'abbé Prévost est là, tout son génie, tout son cœur. A quoi bon le suivre dans ses autres romans et dans ses autres années ? Ce serait le peindre moins aimable , écrivant toujours, mais sans amour et sans rêverie. Pourquoi vous dire qu'il tomba frappé d'apoplexie en traversant la forêt de Chantilly, comme un bon bourgeois qui a pris du ventre? Pourtant sa destinée fut étrange jusqu'à la fin : un médecin de village lui donna un coup de scalpel par amour de la science : l'abbé Prévost , qui n'était qu'en léthargie , se réveilla pour assister à sa mort.

Ninon de Lenclos. — Pimpette du Noyer.— -La marquise du Châtelet, — Saint-Lambert. — La marquise de Boufflers.

Dans tous les siècles , un homme apparaît qui s'élève au-dessus de tous, et qui parle plus haut que ceux qui parlent ; sur le chaos des idées de son temps il répand la lumière de l'esprit humain; recueillant tous les bruits qui se font autour de lui , il les domine par sa voix , il les reproduit avec éloquence , il est le plus écouté. Au xvme siècle , cet homme, c'est Voltaire ; car les idées de Voltaire étaient en germe chez tous les penseurs. Voyez Bayle, voyez Fontenelle , voyez Fénelon lui-même. Le plus souvent, le génie n'est qu'un écho bien disposé.

François-Marie Arouet de Voltaire est né à Ghâtenay , campagne de Paris , le 20 février 1694. Son père , François Arouet, avait été notaire au Châtelet; sa mère, Marguerite d'Aumart , descendait d'une famille noble du Poitou. Il vint au monde mourant, comme Fontenelle, qui vécut cent ans : il vécut quatre-vingt-quatre ans. On r ondoya; ce ne fut qu'en novembre qu'il put être baptisé. Il eut pour parrain un abbé sans abbaye et sans foi,

l'abbé de Châteauneuf , ami de sa mère et amant de Ninon de l'Enclos ; aussi a-t-on dit que l'esprit et l'irréligion l'accueillirent au berceau. L'abbé, prenant au sérieux son titre de parrain , voulut diriger la jeune intelligence de son filleul; il lui apprit à lire dans les contes de La Fontaine et autres catéchismes de l'esprit. Ninon lui demandant un jour des nouvelles de l'enfant : « Ma chère amie, répondit-il, mon filleul a un double baptême, mais il n'y paraît guère ; à peine âgé de trois ans, il sait toute la Moïsade par cœur. » Ainsi Voltaire , grâce à celui qui avait répondu de sa croyance devant l'Église, apprenait à lire dans ce poëme impie. Ninon voulut que cet enfant, qui promettait tant, lui fût présenté. Elle baisa ses blonds cheveux de ses lèvres fanées et profanées ; elle lui prédit qu'il serait le démon du xvme siècle. Ce ne fut pas la seule prédiction que l'enfant inspira. Peu d'années après, au collège des jésuites, le P, Le Jay, frappé delà hardiesse de ses idées , lui dit qu'il serait l'étendard (d'autres ont dit le coryphée) du déisme en France. Ninon ne perdit pas de vue cet enfant qui devait tenir le sceptre de l'esprit aussi longtemps qu'elle avait tenu le sceptre de la galanterie : à sa mort , elle lui laissa deux cents pistoles pour acheter des livres.

Chez les jésuites , Voltaire n'eut donc pas le temps de devenir poëte ; l'esprit était venu trop tôt répandre ses rayons éblouissants ; la poésie , qui demande pour éclore la rosée des nocturnes rêveries , ne devait pas s'épanouir encore pour lui. Mais Voltaire fut-il jamais poëte? s'éleva-t-il assez haut pour dérober aux rivages célestes cette rose d'amour dont le poëte secoue le parfum idéal ?

La cour se faisait vieille et dévote comme le roi. Mme de Maintenon voulait enchaîner la France dans ses rosaires de buis; tous les courtisans, tous les dignitaires, tous les esclaves titrés se couvraient la face du masque

de Tartufe. Le xvme siècle est sorti de là. Des princes , des grands seigneurs , des prêtres et des poètes protestaient, par d'élégantes orgies , contre les grandes mines austères de la cour. Comme ils étaient débauchés avec délicatesse , irréligieux avec gaieté , blasphémateurs avec grâce , frondeurs avec esprit ; comme ils avaient à leur tête des philosophes tels que le prince de Gonti , le duc de Vendôme , le grand prieur, le duc de Sully, le marquis de La Fare , l'abbé de Chaulieu , il fut du bel air d'être admis dans leur cercle. L'abbé de Châteauneuf , qui voulait faire de son filleul un honnête homme , ne manqua point de l'y conduire au sortir du collège. Voltaire avait seize ans ; jusque-là peut-être n'était-il irréligieux qu'à demi : car , malgré les leçons de son parrain , il avait trouvé chez les jésuites un bon parfum de candeur chrétienne ; mais , une fois dans cette école de gaieté licencieuse et de volupté sans frein, pouvait-il vivre avec cette virginité du cœur qui préserve la jeunesse jusqu'au jour de la raison ?

Arouet ne fut point admis comme un poëte dans cette brillante compagnie. Il y prit les allures d'un grand seigneur. Que lui manquait-il pour cela? Il avait de l'esprit, de la figure, de l'argent; il ne lui manquait qu'un nom : il prit le nom de Voltaire. Il osa être familier avec tout le monde, comptant déjà sur l'esprit qui sauve tout. Ainsi , dès son début dans le cercle des voluptueux , il dit au prince de Conti, qui lui avait lu des vers : « Monseigneur, vous serez un grand poëte; il faut que je vous fasse donner une pension par le roi. » Au milieu des dissipations mondaines, il ne perdait pas de vue l'horizon poétique. Il ébauchait la tragédie d! Œdipe et rimait une ode pour concourir devant l'Académie française. Au xvme siècle , la tragédie et la pièce de concours étaient, pour ainsi dire, l'antichambre de la poésie ; il fallait avant tout passer

par là. Voltaire, vous le devinez , n'obtint pas le prix de l'Académie : ce n'était point là un poëte taillé pour devenir lauréat; il avait trop de hardiesse dans l'esprit. Il faut dire que le sujet du concours était la décoration du chœur de Notre-Dame. Un sujet religieux et par-devant l'Académie ! voilà pour Voltaire de quoi surprendre tout le monde aujourd'hui.

Cependant son père le crut perdu en apprenant qu'il faisait des vers et voyait bonne compagnie. Le pauvre homme était en même temps désolé par le jansénisme opiniâtre de son fils aîné. Il disait souvent : « J'ai pour fils deux fous , l'un en vers, l'autre en prose. » Il exila le fou en vers à La Haye, à l'ambassade française. L'ambassadeur, le marquis de Châteauneuf , ne se montra pas si facile à vivre que son cadet l'abbé de Châteauneuf. Il tenta de ramener Voltaire à la prose, mais le jeune poëte ne se laissa pas dompter ; non-seulement il fit des vers , mais, ce qui était aggravant, il fit des vers amoureux. « Je n'espère plus rien de votre fils , écrivait l'ambassadeur à l'ancien notaire , le voilà fou deux fois : amoureux et poëte. » Voltaire s'était éperdument épris de Pimpette du Noyer, la seconde fille de cette trop célèbre aventurière qui vivait à La Haye de libelles et d'intrigues , qui s'y était réfugiée en protestante , mais pour y trouver la liberté de conduite, plutôt que la liberté de conscience. L'ambassadeur défendit l'amour à Voltaire , le poëte persista; le marquis de Châteauneuf lui ordonna de retourner en France. Voltaire partit en essayant d'enlever Pimpette du Noyer; mais Mme du Noyer, qui comptait sur les beaux yeux de sa fille pour aller dans le monde , écrivit un libelle contre Voltaire et garda Pimpette à vue.

La renommée ne permet guère aux peintres de nous donner le portrait des poètes avant que les ravages du

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temps aient passé sur leur figure. La peinture nous représente Homère vieux , aveugle et mendiant ; depuis Homère jusqu'à Milton , voyons-nous dans la poétique galerie une seule tête dans la saveur de la jeunesse et dans la grâce de l'amour? Tous les poètes nous apparaissent couronnés de lauriers et de cyprès. N'aurions-nous pas bien du charme à les voir couronnés de roses de Syra et du myrte antique ? Les cheveux blancs sont vénérables , mais les cheveux blonds sont plus doux au cœur; la vieillesse est noble et grave, mais la jeunesse est si belle en ses folies ! Comme a dit un moraliste contemporain , on ne connaît bien un homme d'autrefois que si on en possède au moins deux portraits. En pensant à Voltaire , la première image qui s'anime en notre mémoire est celle d'un poëte de quatre-vingts ans , affublé d'une perruque, armé d'un sourire diabolique et d'un regard flamboyant. C'est que le Voltaire des peintres et des sculpteurs était le vieillard cacochyme chargé de quatre-vingts hivers. Pourtant Voltaire , à vingt ans , vaut mieux que Voltaire à quatre-vingts ; il n'est pas couvert de gloire , mais il est bien plus glorieux , il est jeune ! D'ailleurs que lui manque-t-il pour appeler la gloire ? il a de l'esprit à faire peur, il est amoureux, il est poëte et il n'a pas encore fait la Henriade! Pour moi, mon plaisir a été bien vif quand , la première fois , j'ai découvert un portrait de Voltaire à vingt ans. Quelle grâce déjà savante ! quel esprit déjà moqueur! Ce front renferme un monde; mais cette bouche , avant de parler, a encore tant de baisers pour les Pimpettes ! Que ces cheveux blonds de l'insouciant amoureux de Mlle de Livry sont plus doux à voir que" ce front qui sera tout à l'heure dépouillé par le génie ! Ceux qui connaissent le mieux leur Voltaire ne le connaissent pas jeune. Pour toute notre génération, Voltaire n'est que le patriarche de Ferney , semant à pleines

mains la raison et la vérité, le scandale et l'irréligion. Peindre ainsi Voltaire , n'est-ce pas peindre un homme dans une heure de souffrance , de colère ou d'égarement ?

La célébrité accueillit Voltaire dès les premières années de sa jeunesse. On peut écrire sa vie en feuilletant les mémoires et les compilations du temps. Dès 1713, Voltaire, qui s'appelle encore Arouet, occupe trente pages dans les Lettres galantes de Mme du Noyer. D'abord, c'est une lettre de Paris dont je reproduis quelques lignes : « Ce qui m'étonne, c'est que vous n'ayez pas démêlé, parmi les personnes de la suite de M. le marquis de Châteauneuf, un jeune homme qui fait grand bruit par ses poésies; elles sont même fort recherchées, surtout par ceux qui aiment la satire, qui est le fort de ce nouveau poëte, dont je m'attendais bien que vous me parleriez, ne croyant pas qu'un homme d'esprit et un Français pût se dérober à votre connaissance. Celui-ci s'appelle Arouet : c'est le fils d'un trésorier de la chambre des comptes. »

A cette lettre, Mme du Noyer répond par celle-ci : « Votre M. Arouet ne m'a pas échappé, quoiqu'il n'ait fait que très-peu de séjour dans ce pays. La qualité de poëte convient très-bien avec celle d'amant dans laquelle M. Arouet a brillé en Hollande, et qui a causé son départ. Il s'était avisé d'en conter à une jeune personne de condition, qui avait une mère difficile à tromper, et que de pareille intrigue n'accommodait nullement; et ce fut sur les plaintes de cette mère qu'on jugea à propos de renvoyer notre amoureux d'où il était venu, et que, par prévision, on prit des mesures pour lui ôter les moyens de continuer avoir sa belle , mesures qu'il sut rendre vaines,

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comme vous pourrez le voir par quatorze de ses lettres que je vous envoie : car, puisque l'on est si curieux de ses vers à Paris, on ne le sera peut-être pas moins de sa prose. Vous m'en direz votre sentiment. »

Suivent les quatorze lettres de Voltaire. C'est tout un roman, du moins un roman comme cela se passait il y a un siècle. Rendez-vous, déguisement, surprise, séparation, larmes, serments, rien n'y manque, pas même le coup de théâtre prévu. Dans ces lettres, Voltaire est bien de cet âge exalté où l'on voudrait acheter, aux dépens de toutes les peines d'Amadis, le plaisir de s'en plaindre avec autant d'éloquence. Dans la première lettre, le page du marquis de Châteauneuf est prisonnier d'amour. Sans doute, Mme du Noyer, pour rehausser l'éclat de sa vertu, a été se plaindre à l'ambassadeur des tentatives téméraires d'Arouet pour séduire sa fille. Comme Mme du Noyer est une méchante femme, et, qui pis est, une femme qui écrit, l'ambassadeur, craignant sa colère, s'est hâté de lui faire justice. Il a mis son page aux arrêts, en décidant qu'il retournerait en France sous peu de jours. Jusque-là le poëte n'était peut-être qu'amoureux à demi : un rêve, une fantaisie, un caprice, un de ces feux follets de l'amour qui annoncent le soleil levant; mais, à peine emprisonné, voilà Arouet éperdument amoureux de la belle Pimpette du Noyer. C'était à peine de l'amour, c'est déjà de la passion : le cœur bondit et les larmes coulent. Il demande à grands cris, pour charmer les ennuis de sa solitude, le portrait de sa maîtresse; que dis-je? le portrait! il demande sa maîtresse elle-même. Mais, comme il est gardé à vue, il ne sait à qui confier son message. Dans la seconde lettre, il s'écrie avec passion : « Je suis ici prisonnier au nom du roi ; mais on est maître de m'ôter la vie, et non l'amour que j'ai pour vous! Oui, mon adorable maîtresse, je vous verrai ce soir, dussé-je porter

ma tête sur un échafaud ! Gardez-vous de madame votre mère comme de l'ennemi le plus cruel que vous ayez ; que dis-je? gardez-vous de tout le monde. Tenez-vous prête : dès que la lune paraîtra, je sortirai de l'hôtel incognito, je prendrai un carrosse, nous irons comme le vent à Schevelin; j'apporterai de l'encre et du papier, nous ferons nos lettres ; mais, si vous m'aimez, consolezvous ; rappelez toute votre présence d'esprit ; contraignezvous devant madame votre mère; tâchez d'avoir votre portrait, et comptez que l'apprêt des plus grands supplices ne m'empêchera pas de vous servir. Non, rien n'est capable de me détacher de vous. Tenez-vous prête dès quatre heures, je vous attendrai proche de votre rue. Adieu, il n'est rien à quoi je ne m'expose pour vous. Adieu, mon cher cœur. »

Dans les lettres suivantes, Voltaire, qui s'est jusque-là montré timide, s'enhardit en amoureux de bonne lignée, qui a entendu le duc de Richelieu parler de ses hauts faits. Ce n'est point assez d'avoir vu Pimpette au clair de la lune, il veut la voir à minuit : « Vous ne pouvez pas venir ici ; il m'est impossible d'aller en plein jour chez vous; je sortirai par une fenêtre à minuit , si tu as quelque endroit où je puisse te voir, si tu peux à cette heure quitter le lit de ta mère. Mande-moi si tu viendras à ta porte cette nuit; j'ai des choses d'une conséquence extrême à vous dire. Adieu, fîion aimable maîtresse. » Ce n'est point encore assez d'avoir vu ou plutôt d'avoir appuyé sur son cœur le front rougissant de Pimpette; Arouet rêve qu'il lui serait bien plus doux encore d'attirer sa maîtresse dans l'hôtel où il est prisonnier. Vous voyez que le roman se complique ; en effet, voici le chapitre des déguisements : « Si vous voulez changer nos malheurs en plaisirs, il ne tiendra qu'à vous. Envoyez Lisbette sur les trois heures; je la chargerai pour vous

d'un paquet qui contiendra des habillements d'homme ; vous vous accommoderez chez elle ; et, si vous avez assez de bonté pour vouloir bien voir un pauvre prisonnier qui vous adore, vous vous donnerez la peine de venir sur la brune à l'hôtel. A quelle cruelle extrémité sommes-nous réduits, ma chère! Est-ce à vous à me venir trouver? Voilà cependant l'unique moyen de nous voir. Vous m'aimez ; ainsi j'espère vous voir aujourd'hui dans mon petit appartement. Le bonheur d'être votre esclave me fera oublier que je suis prisonnier du roi, Comme on connaît mes habits et que par conséquent on pourrait vous reconnaître, je vous enverrai un manteau qui cachera votre justaucorps et votre visage. Mon cher cœur, songez que ces circonstances-ci sont bien critiques. »

Pimpette, pour le moins aussi romanesque, sinon aussi amoureuse que son amant, se hasarda à ce curieux déguisement, sur quoi le lendemain cette lettre de Voltaire : « Je ne sais si je dois vous appeler monsieur ou mademoiselle. Si vous êtes adorable en cornette, ma foi vous êtes un aimable cavalier, et notre portier, qui n'est point amoureux de vous, vous a trouvé un très-joli garçon. La première fois que vous viendrez , il vous recevra à merveille. Vous aviez pourtant la mine aussi terrible qu'aimable, et je crains que vous n'ayez tiré l'épée dans la rue, afin qu'il ne vous manquât plus rien d'un jeune homme. Apres tout, tout jeune homme que vous êtes, vous êtes sage comme une fille.

Je vous ai vu, belle que j'aime, En cavalier déguisé dans ce jour;

J'ai cru voir Vénus elle-même

Sous la figure de l'Amour.

L'Amour et vous, vous êtes du même âge,

Et Vénus a moins de beauté ;

Mais malgré ce doubJe avantage,

J'ai reconnu bientôt la vérité :

Pimpette , vous êtes trop sage Pour être une divinité.

« Il n'est point de dieu qui ne .dût vous prendre pour modèle. On compte nous surprendre ce soir; mais ce que l'amour garde est bien gardé : je sauterai par les fenêtres, c'est le chemin des amants, et je viendrai sur la brune à la porte de madame votre mère. »

Cette entrevue fut découverte : au lieu de deux gardes, Voltaire en eut quatre. De son côté, Mme du Noyer mit Pimpette sous clef; mais, en dépit de tous les geôliers du monde, des amoureux de bonne volonté ne parviennentils pas à se voir ? Arouet et Pimpette eussent trompé l'univers. Ils se revirent encore, mais ce fut pour la dernière fois. A La Haye, des rendez-vous nocturnes ne sont pas si doux qu'à Venise ou à Séville : Pimpette s'enrhuma ; bon gré mal gré il lui fallut rester au lit. Voltaire n'avait plus que deux jours à passer en Hollande, il écrivit lettre sur lettre ; mais il lui fallut partir sans dire adieu à sa divine Pimpette. Le lundi au soir, 16 décembre 1713, il écrivit avant de monter en voiture : « Aclieu, mon adorable : si on pouvait écrire des baisers, je vous en enverrais une infinité par le courrier: au lieu de vous baiser les mains, je baise vos précieuses lettres où je lis ma félicité. » Trois jours après, il écrivait du fond d'un yacht qui le conduisait de Rotterdam à Gand : « Nous avons un beau temps et un bon vent, et par-dessus cela de bon vin, de bons pâtés, de bons jambons et de bons lits. Nous ne sommes que nous deux, M. de M*** et moi, dans un grand yacht; il s'occupe à écrire, à manger, à boire et à dormir, et moi à penser à vous; je ne vois pas et je vous jure que je ne m'aperçois pas que je suis dans la compagnie d'un bon pâté et d'un homme d'esprit. Ma chère Pimpette me manque ; mais je me flatte qu'elle ne me

manquera pas toujours, puisque je ne voyage que pour vous faire voyager vous-même. »

Dans la lettre suivante, Voltaire raconte son arrivée à Paris, où il débarqua la veille de Noël : « A peine suis-je arrivé à Paris, que j'ai appris que M. L*** avait écrit à mon père contre moi une lettre sanglante ; qu'il lui avait envoyé les lettres que madame votre mère lui avait écrites, et qu'enfin mon père a une lettre de cachet pour me faire enfermer. Je n'ose me montrer; j'ai fait parler à mon père ; tout ce qu'on a pu obtenir de lui a été de me faire embarquer pour les îles ; mais on n'a pu le faire changer de résolution sur son testament qu'il a fait, dans lequel il me déshérite. Ce n'est pas tout : depuis plus de trois semaines je n'ai point reçu de vos nouvelles; je ne sais si vous vivez et si vous ne vivez point bien malheureusement ; je crains que vous ne m'ayez écrit à l'adresse de mon père, et que votre lettre n'ait été ouverte par lui. »

Voltaire caressa beaucoup ses amis les jésuites pour les déterminer à enlever sa maîtresse à la religion protestante, c'est-à-dire à l'arracher de la Hollande pour le bon plaisir du poëte amoureux. Il dressa si bien ses batteries, il mit si à propos tout son monde en campagne, qu'il s'en fallut de bien peu que ce dessein tout catholique ne réussît. Il continue à écrire : « Si vous avez assez d'inhumanité pour me faire perdre le fruit de tous mes malheurs et pour vous obstiner à rester en Hollande, je vous promets bien sûrement que je me tuerai à la première nouvelle que j'en aurai. Je me suis mis, perdant la tête, en pension chez un procureur, afin d'apprendre le métier de robin auquel mon père me destine ; me voilà fixé à Paris pour longtemps ; vous n'avez qu'un moyen pour y venir, car est-il possible que j'y vive sans vous? L'évêque d'Évreux, en Normandie, est votre cousin ; écrivez-lui, insistez surtout sur l'article de la religion ; dites-lui que

le roi souhaite la conversion des huguenots, et que, étant ministre du Seigneur et votre parent, il doit, par toutes sortes de raisons, favoriser votre retour. Écrivez-moi à M. de Saint-Fort, chez M. Alain, procureur au Ghâtelet, près les degrés de la place Maubert. »

Enfin nous arrivons à la catastrophe. Vous croyez peut-être que Pimpette se convertit à la religion catholique pour les beaux yeux d'Arouet? Hélas! Pimpette était femme; Arouet était loin : le dirai-je? elle trouva plus simple de s'en faire conter par un autre. Ce n'était point le poète que la belle avait aimé, c'était le page de l'ambassadeur de France ; or, le page qui succéda à Voltaire chez le marquis de Châteauneuf lui succéda dans le cœur de Pimpette. La pauvre Mme du Noyer eut bientôt à enregistrer parmi ses Lettres galantes celles de cet autre page à sa fille.

Mais Voltaire n'avait pas seulement l'amour en tête ; il lui fallait désarmer son père, outré comme un père de roman. Il ne l'avait pas vu depuis son retour. Soit pour l'apaiser, soit de bonne foi, il lui fit dire que, voulant partir pour l'Amérique, il demandait pour toute grâce qu'il lui fût permis d'embrasser les genoux paternels. M. Arouet pardonna avec attendrissement. « Mais vous suivrez le chemin qu'ont suivi vos ancêtres ; de ce pas Vous allez prendre place chez Me Alain. » C'était un procureur de la rue Perdue. Le croira-t-on? Voltaire, déjà surnommé le familier des princes, se laissa installer dans cette boutique de mauvais style. Il y trouva un ami, Thiriot, non pas un ami du jour et du lendemain, mais un ami de toute la vie. Voltaire, heureusement, ne s'étiola pas dans le grimoire du procureur. Il passa de là, en comm f

pagnie de M. de Caumartin, autre ami de son père, au château de Saint- Ange, où il devait faire choix d'un état. Au château de Saint-Ange, il trouva un vieillard passionné pour Henri IV, qui lui inspira l'idée et même les idées de la Henriade. Il revint donc à Paris plus poëte que jamais.

Une mésaventure le poussa plus avant dans la poésie : on le conduisit un jour à la Bastille sans lui dire pourquoi. Or, que faire à la Bastille, si ce n'est des vers ? Tout conspirait contre ce pauvre M. Arouet, qui voulait à toute force que l'esprit de son fils se tournât vers l'esprit des lois. Voltaire avait été mis à la Bastille pour une satire qui n'était pas de lui : J'ai vu ces maux, et je n'ai pas vingt ans. Il se consola de cette injustice en chantant les amours et les conquêtes de Henri IV. A la Bastille, il commença la Henriade, à la Bastille il termina OEdipe. Le duc d'Orléans lui rendit bientôt la liberté. Le marquis de Noce, le célèbre roué, amena Voltaire au Palais-Royal, à la sortie de la Bastille, pour le présenter au prince. En attendant son tour d'être introduit, Voltaire s'impatientait : un orage des plus bruyants vint à éclater ; le poëte, levant les yeux au ciel, s'écria devant une foule de personnages : « Quand ce serait un régent qui gouvernerait là-haut, les choses n'iraient pas plus mal. » Le marquis de Noce raconta le mot en présentant Voltaire : « Monseigneur, voici le jeune Arouet que vous venez de tirer de la Bastille et que vous allez y renvoyer. » Le marquis savait bien à qui il parlait. Le régent se mit à rire aux éclats et offrit une gratification, sur quoi Voltaire lui dit : « Je remercie Votre Altesse Royale de ce qu'elle veut bien se charger de ma nourriture, mais je la prie de ne plus se charger de mon logement. »

Il présenta OEdipe à la Comédie-Française. Grâce à de hautes protections, cette tragédie fut jouée; grâce au ta-

lent et à la jeunesse du poëte, elle eut un vif succès. M. Arouet tout en larmes, au sortir d'une représentation, permit enfin à son fils d'être poëte ; mieux vaut tard que jamais. Déjà Voltaire s'habituait à rire de tout , même de sa gloire ; ainsi à une représentation il parut sur le théâtre, portant la queue du grand prêtre. La maréchale de Villars demanda quel était ce jeune homme qui voulait faire tomber la pièce. Apprenant que c'était l'auteur luimême, elle l'appela dans sa loge et lui donna sa main à baiser. « Voilà, dit le duc de Richelieu à Voltaire en le présentant, deux beaux yeux auxquels vous avez fait répandre bien des larmes. — Ils s'en vengeront sur d'autres , » répondit Voltaire. Les beaux yeux se vengèrent sur lui. Il prit l'amour au sérieux, c'était la seconde fois qu'il aimait; mais Pimpette du Noyer avait à peine passé dans son cœur : il n'avait pas eu le temps de soupirer, il ne prit pas le temps de regretter. Les choses ne se passèrent pas ainsi avec la belle maréchale : il espéra toujours. On daigna accueillir ses rimes et ses soupirs , mais ce fut tout. Cependant il avait vingt-quatre ans, il était déjà célèbre; un portrait de Largillière nous le représente plein de grâce et d'esprit : bouche moqueuse , profil distingué, airs de gentilhomme , front lumineux , main fine ornée d'une fine manchette. En vérité, la maréchale était bien vertueuse : résister à Voltaire, et sous la Régence! Pendant plus d'une année, Voltaire ne vécut que pour elle. « Elle m'a fait perdre bien du temps, » disait-il plus tard. C'était de l'ingratitude. Aimer, quand on a vingt-quatre ans , est-ce du temps perdu ?

Il continuait à vivre parmi les grands seigneurs. Son intimité avec quelques ennemis du régent , entre autres le duc de Richelieu et le baron de Gortz, lavait fait exiler de Paris. Il y revint avec une tragédie, Artèmire, qui tomba ou à peu près. Cela devait être : à Paris, c'est 1<

flux et le reflux. Il se laissa consoler par Mlle Lecouvreur, ce modèle des grandes comédiennes. Il voulut aimer encore sur un autre théâtre : il accompagna Mme de Rupelmonde en Hollande. A son passage à Bruxelles, il visita J.-B. Rousseau. Ils s'embrassèrent comme des frères en poésie ; mais , par malheur pour l'amitié , ils se lurent des vers. J.-B. Rousseau commença. Voltaire, après avoir entendu son Ode à la Postérité , dit en souriant : « Mon ami , voilà une lettre qui n'arrivera pas à son adresse. » Et, disant cela, il prit un manuscrit et lut au poëte exilé une épître à Mme de Rupelmonde. J.-B. Rousseau , qui se réfugiait alors dans la dévotion, accusa Voltaire d'impiété. Là-dessus ils se séparèrent ennemis, en prose et en vers, jusqu'à la mort.

On voit que la vie de Voltaire est toute semée de saillies. Je cherche à les fuir, mais en vain, car elles marquent chaque pas qu'il a fait. L'esprit a , pour ainsi dire , jalonné son chemin. L'esprit , quel qu'il soit, même celui de Voltaire, fatigue quand il tient trop de place. J'aime l'esprit qui arme la raison, mais j'aime aussi l'esprit du cœur. Qui n'aimerait à voir cette jeunesse de Voltaire attendrie et rêveuse çà et là? N'a-t-il donc jamais vu le ciel avec une pensée pieuse ? La nature ne lui a-t-elle jamais montré un pan de sa robe? Sa maîtresse, n'importe laquelle, n'a-t-elle jamais répandu une larme dans son sourire ? Mais il faut pardonner à Voltaire cet esprit qui l'a envahi de la tête au cœur : célèbre à vingt ans, qu'avait-il, sinon son esprit, pour combattre des ennemis sans nombre? Vous savez qu'il fut toujours, sur le champ de bataille de la pensée, à peu près seul de son parti. On ne se défend pas avec son cœur.

Voltaire , voulant publier la Henriade , rassembla chez le président de Maisons un cercle de curieux littéraires choisis dans le grand monde. On lui fut sévère à ce point qu'il perdit patience et jeta au feu son manuscrit. Il en coûta au président Hénault une belle paire de manchettes pour sauver le poëme des flammes. Le poëte se résigna à revoir son manuscrit. Pendant qu'il y retouchait d'une main plus sûre, l'abbé Desfontaines, on ne sait sur quelle copie , fit imprimer le poëme sous le titre de la Ligue. L'abbé affamé ne s'était pas contenté de toucher un salaire de deux imprimeurs; il avait osé ajouter des vers de sa façon. Le poëme parut avec éclat; tout défiguré qu'il fût, il valut tant d'éloges à Voltaire , que le poëte pardonna à l'abbé. Voltaire à son tour voulut faire imprimer son œuvre : mais les prêtres, lui reprochant d'avoir embelli et ranimé les erreurs du semi-pélagianisme, se mirent en campagne pour que le privilège d'imprimer lui fût refusé. Pour déjouer ces cabales, Voltaire dédia son poëme au roi, mais le roi ne voulut point de la dédicace. Dès ce jour la guerre fut déclarée.

Jusque-là Voltaire n'avait été irréligieux qu'à la façon aimable et insouciante de ses maîtres, l'abbé de Châteauneuf et l'abbé de Ghaulieu. Il ne se contenta plus de rire avec esprit des hypocrites , il se mit à rire avec colère : ce Quoi ! s'écria-t-il , me voilà destiné à combattre des honnêtes gens qui comptent parmi eux l'abbé Desfontaines! » On voit d'où part la vraie lutte. L'abbé Desfontaines , délivré de prison par Voltaire , tailla sa plume contre lui pour la défense de l'Église. Voltaire pouvait-il se taire? Avec le meilleur souvenir pour les jésuites,

Voltaire pouvait-il s'humilier devant la majesté de l'abbé Desfontaines, leur représentant? La lutte devait s'engager sur d'autres champs de bataille. Le poëte devait-il s'incliner devant la gloire du régent qui l'avait récompensé pour une saillie , ou devant la puissance du roi qui avait refusé sa dédicace ? Voltaire sera donc en lutte contre l'Église et contre la cour. Il reste une troisième puissance qui le protège et qui va peut-être comprimer ses élans vers la liberté. Mais non, la noblesse elle-même va perdre Voltaire. Voyez :

Un jour, à dîner chez le duc de Sully, il se mit à combattre sans façon, selon sa coutume, une opinion du chevalier de Rohan-Chabot. Gomme l'esprit et la raison étaient du côté de Voltaire , le chevalier dit d'un ton fier et dédaigneux : « Quel est donc ce jeune homme qui parle si haut? — C'est, répondit le poëte, un homme qui ne traîne pas un grand nom. Je suis le premier du mien, vous êtes le dernier du vôtre. » Le surlendemain, Voltaire dînant encore chez le duc de Sully, on vient l'avertir qu'il est attendu à la porte de l'hôtel. Il y va. Un homme qu'il ne connaît pas l'appelle du fond de sa voiture ; il s'avance ; l'inconnu le saisit par le devant de l'habit ; au même instant un valet le frappe de cinq à six coups de bâton, après quoi le chevalier de Rohan-Chabot, posté à quelques pas de là, s'écrie : C'est assez! Ce mot n'était-il pas l'injure la plus sanglante? Voltaire, indigné, rentre à l'hôtel, raconte sa fatale aventure et supplie le duc de Sully d'être de moitié dans sa vengeance. Le duc s'y refuse. « Eh bien! dit Voltaire , que l'outrage retombe sur vous! » Là-dessus, il va droit chez lui et biffe de la Henriade le nom de Sully. Sachant bien que les tribunaux ne voudraient pas venger un poëte contre un homme de cour, il jura de se faire justice lui-même. Il s'enferma et apprit à la fois l'escrime pour se battre, et l'anglais pour

vivre hors de France après le duel. C'était là le dessein d'un homme de tête et d'un homme de cœur. Une fois qu'il sut tenir l'épée , il défia son déloyal ennemi dans des termes si méprisants , que le chevalier n'osa point refuser le combat. Ils convinrent de se battre le lendemain; mais, dans l'intervalle , la famille du chevalier montra au premier ministre un quatrain du poëte où il y avait à la fois une épigramme contre Son Excellence et une déclaration d'amour à sa maîtresse. Voltaire fut durant la nuit conduit à la Bastille. On prendrait à moins du goût pour la démocratie. Ainsi, à trente ans, Voltaire se trouvait seul, sans amis, sans défenseurs, sans argent, emprisonné en attendant l'exil , seul contre la cour qui n'était rien, contre la noblesse qui était peu de chose , contre les jésuites qui étaient tout ! Un esprit lâche et sans force eût demandé grâce et se fût converti. Voltaire se laissa punir pour avoir le droit de se venger.

Après six mois de Bastille , il lui fut pern\is de sortir, mais par la porte de l'exil. Il alla en Angleterre, « le pays de la liberté de penser et d'écrire. » A peine à Londres , le souvenir de l'outrage le força de venir en secret à Paris dans l'espoir de rencontrer enfin face à face son adversaire. Près d'être découvert, il repartit pour Londres sans être vengé. « Du moins la gloire me vengera : ce nom qu'il a voulu avilir ira éternellement briller en face du sien. »

En Angleterre , Voltaire se laissa aller à la philosophie de Shaftesbury, riméepar Pope et commentée par Bolingbroke. Voltaire n'avait encore été irréligieux que par saillies; il s'était moqué des mystères du catholicisme avec l'esprit et l'insouciance des épicuriens du Temple. En. Angleterre , dans l'école fondée par Newton , il rechercha la vérité , il recueillit toutes les armes qu'il brisa plus tard contre l'Église. De Londres , il vit son pays es-

clave des préjugés , le peuple esclave des nobles, les nobles esclaves des courtisans, les courtisans esclaves de la maîtresse du roi , le roi et sa maîtresse esclaves des jésuites. « H jura, dit Condorcet, de se rendre, par les seules forces de son génie , le bienfaiteur de tout un peuple en l'arrachant à ses erreurs. » Condorcet ennoblit le dessein de Voltaire , qui était avant tout soucieux de se venger au nom de la vérité, coûte que coûte à la vérité. Gomme distraction à ses études philosophiques , il publia la Henriade, sans le secours de l'abbé Desfontaines. Cette édition , d'un prix exagéré , commença la fortune de Voltaire. Toute la cour d'Angleterre avait souscrit, sans doute pour la dédicace à la reine. « Il est dans ma destinée, comme dans celle de mon héros, d'être protégé par une reine d'Angleterre. » Voltaire passa trois années à Londres ; il y étudia les poètes et les philosophes , y conçut la tragédie de Brutus , y esquissa les Lettres anglaises et y nota Y Histoire de Charles XII , sur le récit d'un serviteur de ce monarque aventureux. Il revint en France en secret , mais résolu de retourner à la Bastille plutôt que de ne pas revoir son pays. Il se cacha dans un faubourg éloigné, vit quelques amis fidèles, et se mit en œuvre de devenir riche pour devenir fort. Quand un poëte poursuit la fortune , il n'est pas plus rebuté que le premier venu. La fortune aime autant les gens d'esprit que les sots. Voltaire , en moins de trois ans , devint six fois millionnaire. Il faut dire qu'il fut hardi et heureux ; il commença par aventurer le produit de l'édition de la Henriade dans la loterie que le contrôleur général avait établie pour liquider les dettes de la ville ; c'était la rouge et la noire : Voltaire quadrupla ses écus. Ce n'était point assez pour un homme de sa trempe. Il risqua encore tout ce qu'il avait dans le commerce de Cadix et dans les blés de Barbarie ; enfin , pour dernière opération financière ,

il prit un intérêt dans les vivres de l'armée d'Italie ; après quoi il réunit ses millions et les plaça tant bien que mal. Il eut jusqu'à quatre cent mille livres de revenu ; et, quoique mal payé en maint endroit, après avoir beaucoup perdu , bâti une ville , donné d'une main royale , et dépensé d'une main souvent prodigue , il avait encore à la fin de sa vie plus de deux cent mille livres de rente, tant perpétuelles que viagères. Vous voyez que le poëte ne bâtit pas seulement des châteaux en Espagne. Si quelques-uns meurent de misère, quelques autres meurent vingt fois trop riches. En face de Malfilâtre , de Gilbert et de Jean-Jacques , qui ont vécu d'aumônes , ne voyez-vous pas passer Fontenelle avec ses quatre-vingt mille livres de revenu , Gentil-Bernard avec plus de la moitié , Voltaire plus du double ? Et remarquez que dans ce noble métier il n'y a pas une banqueroute à enregistrer.

Voltaire commençait à vivre à Paris sans inquiétude quand mourut Mlle Lecouvreur, qu'il avait aimée passionnément. Gomme la sépulture était refusée à cette illustre comédienne , le poëte indigné fit à ce propos cette célèbre élégie où respire toute la hardiesse anglaise. Les prêtres, qui n'avaient plus, de par les parlements, que les comédiens à excommunier , se remirent en campagne contre Voltaire , « irrités , dit Gondorcet , qu'un poëte osât leur disputer la moitié de leur empire. » Voltaire, ne voulant pas retourner une troisième fois à la Bastille, se réfugia à Rouen sous le nom et dans l'équipage d'un seigneur anglais. Il fit imprimer en secret V Histoire de Charles XII et les Lettres anglaises. Quand l'orage fut dissipé , il rentra à Paris , décidé à tenter encore les victoi-

res périlleuses du théâtre , espérant que les spectateurs , une fois de son parti , le défendraient contre le fanatisme. Il fit jouer Brulus sans trop d'obstacles. On ne comprit qu'à moitié qu'il se faisait la sauvegarde des droits du peuple ; la pièce n'eut qu'un demi-succès , malgré la seconde scène et malgré le cinquième acte. Après la représentation , Fontenelle dit à Voltaire : « Je ne vous crois point propre à la tragédie ; votre style est trop fort, trop pompeux, trop brillant. — Je vais de ce pas relire vos pastorales , » répondit Voltaire.

Il avait presque achevé la Mort de César ; mais il n'osait risquer sur le théâtre une tragédie en trois actes et sans femmes. Il fit jouer Èriphile, qui tomba sans bruit. En homme qui reprend courage dans la défaite, Voltaire s'enferma, saisit le sujet de Zaïre, acheva la tragédie en dix-huit jours et la fit représenter dans la saison. Elle fut accueillie avec un enthousiasme éclatant; le succès devint prodigieux ; il fut décidé que c'était « à jamais la tragédie des âmes pures et des cœurs tendres. » Il ne se donna pas le temps de jouir de son succès ; il fit représenter coup sur coup deux autres tragédies, qui tombèrent l'une sur l'autre sous deux saillies du parterre. On sait que Marianne n'a pu continuer après cette observation toute simple d'un spectateur : «La reine boit! » On sait aussi qu'Adélaïde Duguesclin eut le même sort, grâce à cette réponse du parterre à un mot de Vendôme : « Es-tu content, Coucy? — Couci-couci. » Toute la salle donna raison au mauvais plaisant.

Voltaire menait une vie très-agitée; il ne savourait qu'à demi les ivresses du triomphe, il oubliait bien vite les ennuis de la chute. Il avait repris goût au grand monde ; fêté partout, surtout chez les femmes, il passait ses plus belles heures à recevoir des compliments et à en faire. Ne croyez pas qu'il veillât alors devant la lampe

inspiratrice ; il veillait pour souper et pour jouer au pharaon, où il perdait galamment jusqu'à douze mille livres par soirée.

En rêvant le matin sur son oreiller, il bâtit le Temple du Goût. Gomme il se permettait, selon sa coutume, d'avoir raison dans son jugement sur les poètes des deux siècles, il souleva contre lui des haines littéraires sans nombre : car en littérature, comme en toutes choses, il y a toujours un parti qui tient à avoir tort. La petite tempête soufflée par les beaux esprits devint si violente, que Voltaire, le croirait-on? fut menacé d'une lettre de cachet s'il ne s'exilait pas de bonne volonté. Il comprit alors mieux que jamais ces paroles du. Normand Fontenelle : « Si j'avais les mains pleines de vérités, je me garderais bien de les ouvrir. » Il se sauva près du Palais-Royal, chez une amie qui voulut bien le cacher dans son alcôve et dans sa vertu.

Des orages de toute sortes vinrent fondre sur lui. Un libraire infidèle répandit une édition des Lettres anglaises devenues Lettres philosophiques . Voltaire prit la fuite pendant que son livre, condamné à sa place, était brûlé par la main du bourreau. On était au beau temps des fureurs religieuses; les miracles étaient revenus avec le diacre Paris et le R. P. Girard ; on se faisait crucifier pour l'amour de Dieu, comme si Dieu pouvait accueillir cette parodie impie d'un divin mystère. « Je reviendrai bientôt à Paris, avait dit Voltaire en partant, car les jésuites jouent de leur reste. » Il revint bientôt, en effet, et, s'enhardissant peu à peu, il laissa imprimer YÉpître àUranie. Nouvelle bourrasque, nouvelle lettre de cachet; ce que voyant, Voltaire déclara que l'épître était de l'abbé de Chaulieu, qui venait de mourir à propos. Du reste, cette épître ne faisait pas de tort à l'abbé de Chaulieu, ni comme poëte ni comme chrétien. A peine Voltaire respi-

rait-il, que, dans son ardeur de combattre, et voulant tourner ailleurs ses armes, il publia la Mort de César. Cette fois, sa publication fut mise à l'index de par la cour. Il persuada aux courtisans, devenus ses amis pour la plupart, que la pièce n'était pas le moins du monde républicaine; la cour, sollicitée, ferma les yeux.

Quand Voltaire ne combattait pas avec la plume, il combattait avec la parole. Accueilli et recherché par les hommes d'État et par les grands seigneurs, par curiosité et par crainte, sinon par curiosité et par admiration, il gardait presque toujours son franc parler. Un jour, chez le garde des sceaux, on parlait d'un homme arrêté pour avoir fabriqué une lettre de cachet. Voltaire demanda ce qu'on faisait à ces faussaires d'un nouveau genre. « On les pend. — C'est toujours bien fait, en attendant qu'on traite de même ceux qui en signent de vraies. »

Voltaire, ennuyé de vivre toujours à la porte de la Bastille ou sur le chemin de l'exil, fatigué du jeu où il perdait beaucoup d'argent, dégoûté de la plupart des cercles frivoles où il entendait trop parler du génie de Crébillon et de l'esprit de Fontenelle, résolut de se retirer du monde, non pas comme saint Antoine, mais comme un poëte bien inspiré : il se retira dans un château avec une belle maîtresse, décidé à vivre comme Adam après le péché, c'est-à-dire à mordre, dans les solitudes, au fruit de la science et au fruit de l'amour, l'amertume de l'un faisant passer l'amertume de l'autre.

Mme du Châtelet était, au xvme siècle, la femme libre par excellence; comme certaines dames de notre temps, elle s'était affranchie des devoirs du mariage ; mais les

maris d'alors étaient plus faciles à vivre que ceux d'aujourd'hui. M. le marquis du Châtelet vivait en communauté avec la marquise du Châtelet et M. de Voltaire, son amant. Pourquoi Voltaire aimait-il Mme du Châtelet? C'était moins une amoureuse qu'une femme savante. Elle était obligée, sur la table de l'amour, de conter un conte, quand le rôti manquait. Or, le rôti manquait toujours. Voltaire et Mme du Châtelet étaient deux natures inquiètes et turbulentes, toujours près de prendre feu, toujours armées pour la controverse, toujours ardentes pour le bruit et pour l'éclat. Mme du Châtelet n'était pas meilleure catholique que Voltaire; elle avait gaillardement inscrit sur son blason cette sentence profane du poëte : Puisque le bonheur est le but, qui l'attrape a fait son salut. Comme Voltaire, elle avait la passion des sciences et des petits soupers, des beaux-arts et du jeu, de la philosophie et de la parure. Ils se virent, ils s'aimèrent. M. du Châtelet ne s'en plaignit pas : c'était un autre philosophe.

Ils se retirèrent donc tous les trois au château de Cirey, sur les confins de la Champagne et de la Lorraine. Ne croyez pas qu'ils passèrent leur temps, comme des poëtes ou comme des amants , à roucouler des élégies ou des madrigaux sous les vertes arcades du parc. Cirey ne fut pas tout à fait le paradis terrestre, comme l'appelait Voltaire. « J'ai le bonheur d'être dans un paradis terrestre où il y a une Eve et où je n'ai pas le désavantage d'être Adam. » Mme du Châtelet, qui déjà savait le latin, se mit à apprendre trois ou quatre langues vivantes. Elle traduisit Newton, analysa Leibnitz et concourut pour le prix de l'Académie des sciences. Voltaire ne voulut pas rester en arrière ; il se fit savant, presque aussi savant que sa maîtresse. L'Académie des sciences avait proposé pour sujet de prix la nature et la propagation du feu. Voltaire et Mme du Châtelet voulurent être du concours ;

ils furent vaincus par Euler; mais leurs pièces furent insérées dans le recueil des prix. Ils reparurent bientôt devant l'Académie comme adversaires dans la dispute sur la mesure des forces vives. Voltaire défendait Newton contre Leibnitz, Mme du Chàtelet Leibnitz contre Newton. L'Académie donna raison à Voltaire, mais Voltaire donna raison à Mme du Chàtelet.

N'est-ce pas un spectacle curieux et triste que ces deux amants, ne trouvant rien de plus beau que de se disputer sur des points de physique et de métaphysique, quand le ciel leur souriait et leur parlait d'amour par la voix des roses et des oiseaux, dans un château qui était presque un jardin d'Armide? Leur amour n'avait rien du charme pastoral : tendre çà et là, il était le plus souvent plein de bourrasques; dans leur jalousie ou leur colère, ils allaient, le dirai-je? jusqu'à se battre. . . . comme se battent les amants. Voltaire, tout Voltaire qu'il fût, finissait toujours par succomber ; la bourrasque passée, les amants pleuraient comme des enfants taquins. M. du Chàtelet survenait et les raccommodait avec effusion. Un jour que Mme du Chàtelet cachait ses larmes, il lui dit : « Ce n'est pas d'aujourd'hui que Voltaire nous trompe. »

A Cirey, Voltaire se fatigua un peu de l'amour et de la science; il revint aux lettres avec plus d'ardeur. Alzire, Zulime, Mahomet, Mérope et V Enfant Prodigue sont les fruits de sa retraite. Ce fut aussi à Cirey qu'il acheva les Discours sur V Homme et la Pucelle. Sa retraite, du reste, n'était rien moins que calme et silencieuse : car, outre les colères charmantes de Mme du Chàtelet, il avait à subir des persécutions sans nombre. Cirey ne le mettait pas toujours à l'abri de ses ennemis. Il fut contraint de passer dans les Pays-Bas à deux reprises. La persécution avait fini par lui complaire ; on l'avait habitué à la lutte et au bruit. De là ses pamphlets contre ses ennemis et contre

lui-même; de là ses lettres sans nombre répandues partout, soit pour attaquer, soit pour se défendre. L'ennemi que Voltaire redoutait le plus, c'était l'oubli.

Alors, son voyage habituel était de Cirey en Flandre. « La nymphe de Cirey, » la blonde Emilie, cette Eve savante dont les yeux bleus versaient tant d'ardeur au cœur de Voltaire, allait plaider, armée de requêtes, compulsions et contredits, devant la justice de Bruxelles sur un testament de M. Trichâteau, son oncle. La justice, de Bruxelles fut sept ou huit ans à examiner les pièces ; il fallut donc, durant sept ou huit ans, passer de l'amour ou de la philosophie aux ennuis d'un procès ruineux. Voilà pourquoi Voltaire resta si longtemps en Flandre. Il s'était résigné de bonne grâce pour sa maîtresse. Cependant il dit quelque part qu'il est un peu triste de passer le déclin de sa jeunesse à plaider sur le testament de M. Trichâteau, Du reste, il ne perdait pas son temps à Bruxelles : Mme du Chàtelet était souvent en voyage. Ils allaient souvent ensemble apprendre aux grands seigneurs flamands les folies du monde parisien, les jeux, les soupers, les fêtes. Voltaire a laissé le souvenir d'une fête par lui donnée à la marquise du Chàtelet, à la princesse de Chimay et à la duchesse d'Aremberg. Il donna cette fête non pas comme un poëte qui fait des bouquets et des feux d'artifice en vers. « Voyez comme je tranchai du grand seigneur , s'écrie-t-il : je ne servis pas un seul vers de ma façon. »

A Bruxelles, il répara, sur la tombe de Jean-Baptiste Rousseau, ses injustices envers lui. Dans une lettre au libraire du poëte exilé, il déclara, tout en souscrivant à ses œuvres, qu'il regrettait de n'avoir pu se réconcilier avec un homme digne d'être aimé. Ce fut de Bruxelles qu'il envoya une écritoire au roi de Prusse, avec ces mots : « C'est Soliman qui envoie un sabre à Scanderberg. »

Il alla plusieurs fois à la Haye pour ses livres. La Hollande de Rembrandt n'a eu pour lui nulle saveur et nul souvenir. La prairie de Paul Potter, le bouquet de bois de Ruysdaël et le gué de Berghem ne l'ont pas arrêté rêvant et charmé. Il écrit à Maupertuis : « Quand nous partîmes tous deux de Clèves, et que vous prîtes à droite et moi à gauche, je crus être au jugement dernier, où Dieu sépare ses élus des damnés. Divus Fredericus vous dit : « Asseyez-vous à ma droite dans le paradis de Ber- «c lin; » et à moi : « Allez, maudit, en Hollande ! » Je suis donc dans cet enfer flegmatique, loin du feu divin où vous êtes. Pour Dieu ! faites-moi la charité de quelques étincelles dans les eaux croupissantes où je snis morfondu ! »

Il n'était jamais longtemps sans venir, dans « la grande capitale des Bagatelles, assister au brigandage littéraire. » Paris le fatiguait bientôt. « Ce tourbillon du monde est cent fois plus pernicieux que ceux de Descartes. » Cependant, à Paris, il recherchait toujours la solitude, tantôt comme poëte, tantôt comme proscrit. Ainsi, quand Emilie planait à l'hôtel de Richelieu, il s'isolait rue Clocheperche, à l'hôtel de Brie.

Dirai-je que Voltaire, après avoir déclaré lui-même qu'il était le rival d'Homère et de Sophocle, consentit en 1746 à frapper, pour la troisième fois, à la porte de l'Académie, pour remplacer le président Bouhier? Les ovations mondaines l'assaillirent durant quelques mois. Après la représentation de Mérope, il fut demandé par les spectateurs ; ayant été reconnu dans une loge où était la maréchale de Villars et sa belle-fille, le parterre pria celle-ci ou plutôt lui ordonna d'embrasser Voltaire, ce qui fut exécuté de fort bonne grâce.

Après ce triomphe, le plus doux et le plus beau qu'il ait remporté, son esprit tomba dans les intrigues de cour.

Il voulut avoir ses entrées à Versailles, ne fût-ce que par la petite porte. Il commença par avoir ses entrées à Étioles, sous le manteau de Mme du Châtelet. Mme de Pompadour l'accueillit, en femme d'esprit qui aime les livres ouverts. Voltaire devint pour la saison son maître en l'art de penser. De la galanterie il passa avec elle à la politique. Avec un peu de patience, Voltaire fût devenu ministre. Il devint donc un homme politique : il fut dépêché en ambassade vers le roi de Prusse ; il écrivit pour la paix à l'impératrice de Russie ; il fut sur le point de trahir les secrets de ses amis les Anglais. Pour obtenir une première audience du roi, il alla droit au camp de Fribourg avec une épître à la main. Le roi ne comprit pas que Voltaire était meilleur à gagner qu'une ville allemande ; il l'accueillit comme un poëte sans conséquence. Voltaire ne se rebuta pas. Le premier ministre et le second ministre , Mme de Pompadour et le marquis d'Argenson étaient pour lui : avec de si hauts protecteurs, où ne devait-il pas arriver ? il arriva tout essoufflé à une place de gentilhomme de la chambre et à un brevet d'historiographe de France !

Gela lui coûta cher : il consentit à faire un ballet ridicule, la Princesse de Navarre, pour les fêtes de Versailles, à l'arrivée de l'infante d'Espagne. Il fit encore, outre le poëme de Fontenoy, lourd inventaire d'une poétique bataille, le Temple de la Gloire. Que dire de cette parodie du poërne de Métastase, si n'est qu'elle fut applaudie à outrance à Versailles pour ce beau vers : Chantons le plus grand roi du monde! Enivré de ce triomphe, il essaya de se faire courtisan. Heureusement cela ne lui réussit pas. Après la représentation, il s'approcha de la loge du roi, et, de l'air sans façon d'un grand poëte qui parle à un roi, il lui dit : « Trajan est-il content ? » Le roi, qui n'aimait pas les gens d'esprit, Voltaire moins que les autres,

ne répondit rien. Le lendemain, Voltaire vendit sa charge de gentilhomme pour redevenir libre *.

Voltaire à la cour! Est-ce bien là notre Voltaire d'hier, notre Voltaire de demain ? C'est toujours Voltaire avec son esprit qui rit de tout, même de la grandeur de Louis XV, même de la vertu de Mme de Pompadour. Il disait comme Piron : « Puisque les titres sont connus, je prends mon rang, » et il passait le premier. Il ne tenait qu'à lui de rester à la cour ; il ne lui fallait pour cela qu'un peu moins de génie. Le cardinal de Bernis lui montrait le chemin.

Ce fut un événement pour Versailles que Voltaire à la cour. Jusque-là on y avait vu les poètes riant sous cape, mais prosternés. Voltaire, qui ne croyait qu'à lui, puisqu'il était né pour tout détruire, Voltaire, qui s'appuyait sur la fortune, sinon sur la renommée, marchait la tête haute, en homme qui connaît sa force. « Les rois sont toujours les demi-dieux, lui dit Mme de Pompadour qui voulait le métamorphoser en courtisan. — Madame la marquise, répondit Voltaire, c'est un poëte qui a créé les demi-dieux. »

De nouvelles bourrasques religieuses venant à éclater, Voltaire fit imprimer Mahomet, qui avait été défendu au théâtre, et, pour se moquer des prêtres, le dédia au pape Benoît XIV. Le pape, qui comprenait Voltaire, lui donna des éloges, des médailles et des bénédictions, avec quoi le philosophe retourna à Cirey.

Les hôtes du château de Cirey allaient de temps en temps faire leur cour au roi Stanislas. Lunéville était

* M. de Chateaubriand se trompe ou nous veut tromper, en disant que, pour une charge à la cour, Voltaire eût abandonné ses idées. S'il eût été un vrai courtisan, il ne se fût point offensé du silence du roi, il eût continué à brûler de l'encens, quelque figure que le dieu eût montrée. Voltaire était né libre; il faut interpréter ses contradictions avec l'esprit du xvme siècle.

alors le Versailles de la Lorraine : la marquise de Boufflers était la Pompadour du lieu; elle avait choisi ses courtisans dans les lettres : elle comptait parmi ses poètes Saint-Lambert et le comte de Tressan ; c'étaient deux mauvais poëtes , mais deux courtisans pleins de grâce et d'esprit. Mme du Châtelet, malgré toute sa philosophie, se laissa prendre aux madrigaux de Saint-Lambert. Mme du Châtelet avait quarante-deux ans : le soleil des beaux jours allait se coucher pour elle ; comment ne pas chercher un peu de lumière encore, quand le dernier rayon s'affaiblit et s'éteint? comment ne pas dire adieu à l'amour, quand il s'envole pour jamais ? comment ne pas saluer le rivage, quand on prend la pleine mer, le jour de l'exil? Il est si doux de s'aveugler, de croire au rajeunissement de son cœur, de s'imaginer qu'une verte saison va refleurir dans l'âme ! Mme du Châtelet rejeta toutes les guenilles de la philosophie, pour saisir d'une main imprudente l'écharpe de flamme de la volupté. Elle paya cet amour de sa vie. Elle donna un enfant à M. du Châtelet.... ou à Voltaire.... ou à Saint-Lambert. Le pauvre Voltaire était-il donc passé à l'état d'ami? Un ami et un amant, sans compter le mari, cela n'était pas trop pour une femme philosophe qui annotait Leibnitz. Elle poussa la philosophie jusqu'au bout. Voltaire écrit de Lunéville, le 4 décembre 1719, au comte d'Argental : « Mme du Châtelet, cette nuit, en griffonnant son Newton, s'est sentie mal à son aise ; elle a appelé une femme de chambre qui n'a eu que le temps de tendre son tablier et de recevoir une petite fille, qu'on a portée dans son berceau. La mère a arrangé ses papiers, s'est mise au lit, et tout cela dort comme un ciron à l'heure que je vous parle. » Le même jour, Voltaire écrit ainsi à l'abbé de Voisenon : « Mon cher abbé Greluchon (ce sobriquet n'est-il pas tout un portrait de Voisenon?) saura que cette nuit Mme du Châtelet, étant à son secré-

taire selon sa louable coutume, a dit : « Mais je sens « quelque chose! » ce quelque chose était une petite fille, qui est venue au monde sur-le-champ. On Ta mise sur un livre de géométrie qui s'est trouvé là, et la mère est allée se coucher. »

Il se repentit, six jours après, d'avoir pris ce ton des contes de Voltaire : Mme du Ghâtelet mourut. Il la pleura de toutes ses larmes, quoiqu'une bague à secret, où le portrait de Saint-Lambert avait remplacé le sien, qui avait remplacé celui du duc de Richelieu, qui avait remplacé.... lui eût tout appris. Ce bon M. du Chàtelet était présent à cette découverte, pleurant comme Voltaire de toutes ses larmes. « Monsieur le marquis, lui dit le poëte, voilà une chose dont nous ne devons nous vanter ni l'un ni l'autre. »

Il y avait vingt ans que Voltaire vivait avec Mme du Ghâtelet dans la philosophie de l'amour ou dans l'amour de la philosophie. Ils avaient approfondi ensemble tous les systèmes ; ils avaient chanté les atomes crochus ; ils avaient voyagé dans le même tourbillon. En un mot, ils s'étaient inquiétés de tout, hormis du lendemain !

Le lendemain, Voltaire pleurait, et la marquise du Ghâtelet, couchée sur un brancard couvert de fleurs, était exposée dans la salle de spectacle où quelques jours auparavant elle jouait la comédie.

Comédie de la vie! comédie de la mort! Voltaire ne savait que la première.

Voltaire, inconsolable, voulut consoler M. du Chàtelet; il l'accompagna à Cirey. « Mon cher Voisenon, quel jour malheureux ! J'irai bientôt verser dans votre sein des larmes qui ne tariront jamais. Je n'abandonne pas M. du Chàtelet. Je reverrai donc ce château que l'amitié avait embelli, et où j'espérais mourir dans les bras de votre amie. » A Cirey, il écrit à M. d'Argental que le château est devenu pour lui un horrible désert. Cependant les

lieux qu'elle habitait lui sont chers ; il aura une sombre joie à retrouver les traces de son séjour à Paris. Il s'écrie qu'il n'a pas perdu une maîtresse, mais une moitié de lui-même, une âme sœur de la sienne. C'était le génie de Leibnitz avec de la sensibilité, un homme de génie et une femme de cœur. Il ne se consolera pas, il veut la suivre jusque chez les morts, celle qui lui fut infidèle.

Il revient à Paris, pâle comme un trappiste. Est-ce bien là Voltaire qui riait toujours? On le plaint, on se moque de lui. Patience, il va rire encore ; il va faire un sacrifice à celui qui console. Combien pleurera-t-il de temps, cet homme si désespéré qui appelait la mort à grands cris ? Un peu moins de six semaines !

Saint-Lambert pleura quinze jours ; le mari seul pleura longtemps.

Mais c'en était fait de la jeunesse de Voltaire. Il l'avait conduite jusqu'à cinquante-cinq ans, avec des intérimaires il est vrai. Il fit une fin, il se maria à la philosophie, mais ce ne fut pas encore un mariage de raison*.

* Il faut une grande toile pour peindre cette grande figure de Voltaire. Il faut tout un volume pour dire cette vie et cette pensée. J'ai tente cette œuvre difficile sous ce titre : Le roi Voltaire — ses ancêtres — ses femmes — sa cour — ses ministres — ses guerres — son peuple — son Dieu — son apothéose — sa dynastie.

Mlle Goton. -— Mme de Warens. — Mme Basile. — Mlle Galley. (1712-1778.)

N'est-il pas curieux de traverser à vol d'oiseau la jeunesse de ceux qui deviennent des hommes? de cueillir avec Bonaparte , en attendant Marengo , le Code civil et Sainte-Hélène , les cerises dont Mlle du Colombier s'est fait des pendants d'oreilles ? de secouer avec Jean-Jacques , en attendant la Nouvelle Héloïse et la Profession de foi du Vicaire savoyard, le cerisier sous lequel Mlle Galley ouvrait ses lèvres de dix-sept ans ?

Entrons donc , et de plain-pied , dans les juvenilia de Jean-Jacques.

Le même jour qui vit naître Jean-Jacques vit mourir sa mère ; comme Voltaire , il était né mourant ; son père , horloger comme tous les Genevois , était un bon citoyen qui aimait les belles filles et qui ne se préoccupait pas beaucoup de ses enfants. Jean-Jacques avait un frère qui disparut de la maison paternelle et qui ne fut jamais retrouvé parce qu'on ne le chercha jamais. Quant à Jean- Jacques , son père lui-même lui ouvrit , par son exemple , le chemin de la jeunesse vagabonde. Jean- Jacques commença à lire dans Plutarque. Ce fut sa seule école se-

rieuse. Non, la vraie école de Jean-Jacques, ce fut la femme; et on peut dire qu'il s'est toujours souvenu de son maître d'école. La femme tient toute la place dans sa vie et dans ses livres , même quand elle n'y est pas. Depuis le poëte du Cantique des Cantiques, qui donc, à part le Tasse , un autre fou de génie, qui donc a imprégné son style d'un plus vif sentiment de volupté ? C'est le panthéisme de l'amour, qui étreint du même bras l'idéal et la vérité. Donc Jean-Jacques apprit la vie en vivant. Il étudia peu parce qu'il courut beaucoup , allant d'un métier à un autre , de Mlle Lambercier à Mlle de Vulson, de celle-ci à Mlle Go ton. Enfin Jean- Jacques passa à l'école de Mme de Warens. Il avait lu beaucoup de romans"; il voulut faire le sien.

Cependant Jean-Jacques , qui ne voulait rien faire si ce n'est des romans , n'avait pas de quoi vivre en se croisant les bras ; il raconte tout haut, sur son enfance, quelques polissonneries qui feraient rebrousser chemin à la plume la plus décidée. Mais la plume de Jean-Jacques pouvait tout écrire. L'horreur du travail lui donna des habitudes de lazzarone. Espérant trouver du pain en changeant de religion , il se présenta chez un bon curé qui n'était pas éloquent , mais qui lisait son bréviaire en buvant du vin de Bourgogne, Jean-Jacques se laissa convertir au vin de Bourgogne. « Monsieur le curé , dit-il après la première bouteille, je commence à croire à la présence réelle. » Le bon curé pensa qu'il lui faudrait trop de temps et trop de vin de Frangi pour lui faire croire à

* « Mon père et moi, dit Jean-Jacques dans les Confessions , nous ne pouvions jamais quitter qu'à la fin du volume, et nous passions les nuits, lisant tour à tour. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : a Allons nous coucher. « Je suis plus enfant que toi. » Plus enfant que Jean-Jacques! plus enfant que celui-là qui disait : « Il y a toujours eu de l'enfant en moi, « et je sens que je mourrai enfant! »

la grâce efficace. Il envoya Jean-Jacques à Mme de Warens, sa plus ardente néophyte. Voilà Jean-Jacques en route pour Annecy. En arrivant, il ne savait plus pourquoi il était venu. Il rencontra Mme de Warens qui allait aux vêpres ; il croyait voir une dévote tout encapuchonnée de noir et de gris ; que voit-il ? une femme charmante qui lui sourit avec des dents de perles , avec des lèvres de pourpre, avec des yeux d'azur. C'en est fait de Mlle Goton : Rousseau tombe éperdument amoureux de Mme de Warens.

Mme de Warens, c'est la vraie femme à Jean- Jacques ; c'est le même enthousiasme , la même folie , le même amour du bien et du mal, le même désordre de tête et de cœur.

Cependant Mme de Warens, qui trouvait Jean- Jacques trop jeune pour s'occuper de sa conversion , l'envoya , pour cette œuvre, à l'hospice des catéchumènes de Turin, où la cérémonie de son baptême se fit en grande pompe. Après l'abjuration , après des amitiés socratiques où le jeune Alcibiadene trouva pas son compte, les frères de l'hospice lui donnèrent vingt francs et le mirent à la porte. Il avait espéré que le bruit de sa conversion le rendrait célèbre et ferait sa fortune ; mais il retomba du haut de son orgueil.

Il était toujours amoureux de Mme de Warens , mais il s'enflamma pour Mme Bazile. Il se jeta à ses pieds. Elle l'attendait là , espérant bien qu'il ne s'arrêterait pas en si bon chemin; mais Jean-Jacques ne fit pas un pas de plus, parce qu'il ne savait pas le chemin. Jean-Jacques, qui n'était pas encore philosophe , s'imaginait que toutes les femmes étaient les maîtresses d'école de l'amour, et qu'elles enseignaient l'alphabet de la volupté à leurs soupirants. Mais fut-il jamais assez philosophe pour savoir qu'une femme ne se donne qu'à celui qui la prend?

M. Bazile fit envoler les amours à leur première chanson. Cependant Rousseau ne payait pas son hôtesse; cette femme eut assez de crédit pour le placer comme laquais chez la comtesse de Vercellis, une Mme de Sévigné manuscrite. Je ne dirai pas l'histoire du ruban , parce que ce n'était pas un ruban ; peut-être la pauvre fille accusée mourut-elle de douleur ou de chagrin ; mais Jean- Jacques garda sa bonne réputation et passa , toujours en qualité de laquais , de la maison Vercellis à la maison de Solar, où il devint éperdument amoureux de Mlle de Breil , laquelle eut un jour la bonté de lui demander à boire. Jean-Jacques, tout hors de lui, répandit sur sa robe la moitié du verre ; ils rougirent tous deux de cette galanterie, mais ce fut toute l'histoire. Rousseau, d'ailleurs , y gagna quelque chose, ce fut de ne plus servir à table. On le mit aux écritures; mais il fallut bientôt le mettre à la porte, cet enfant prodigue pour qui on ne tua jamais le veau gras.

Jean-Jacques , né libre et fier, ne passa ses meilleurs jours que dans la servitude, tantôt laquais d'une grande maison , tantôt serviteur de sa servante. Il avait d'ailleurs un secret penchant pour la domesticité fainéante qui fait ses quatre repas et n'a souci que de bien vivre Seulement il aurait voulu choisir ses maîtres. « Si Fénelon vivait , vous seriez catholique , lui disait Bernardin de Saint-Pierre. — Oh! si Fénelon vivait, s'écria Rousseau avec enthousiasme, je chercherais à être son laquais pour m'éviter d'être son valet de chambre. » Jean- Jacques était plutôt un mendiant espagnol qu'un républicain de Genève.

Il retourna chez Mme de Warens, dans le jardin de cette Armide revenue des combats , qui cherchait à perpétuer sa jeunesse dans la jeunesse de ses amoureux.

Un matin il sort avant le jour pour saluer l'aurore; au m g

lieu d'une aurore il en voit deux , c'est-à-dire qu'il vit deux demoiselles de seize à dix-sept ans à cheval devant un ruisseau, ne sachant comment passer outre. Rousseau pense que c'est sa destinée qui passe par là. Le voilà qui se met dans l'eau et fait passer les demoiselles. « Où allez-vous? dit Jean-Jacques, soudainement amoureux de l'une ou de l'autre, il ne sait laquelle des deux. — Où nous allons ? là-bas à la métairie , si vous voulez venir avec nous.» Et voilà Rousseau qui poursuit l'aventure, monté en croupe derrière la plus jeune, ne sachant pas comment on se conduit en croupe. « Telle femme qui lira ceci me souffletterait volontiers , » dit-il dans ses Cotifess ions. Il passa à la métairie la plus poétique, la plus fraîche, la plus souriante journée du monde. C'était dans la saison des cerises. Il se contenta d'en cueillir pour les jeunes filles , et non d'en semer sur leurs joues à pleines lèvres. « Mlle Galley, avançant son tablier et reculant la tête , se présentait si bien , et je visai si juste , que je lui fis tomber un bouquet dans le sein. » Et il se disait : « Ah! si mes lèvres étaient des cerises, comme je les leur jetterais ! » Eh! oui, tes lèvres étaient des cerises, et il fallait les leur jeter*.

Ces belles coureuses de champs, qui cherchaient, comme Jean-Jacques, le fruit défendu, lui ont apparu comme les visions de sa jeunesse. Il ne les a jamais revues*"". 0 philosophe! Ces deux belles matineuses ont été deux muses qui ont répandu pour jamais les magies

* Quel tableau pour Eizen, Greuze et Fragonard, qui l'ont tous peint avant de lire les Confessions! Gavarni et Baron n'ont pas réussi ce tableau comme Jean-Jacques lui-même. Gavarni est trop de son temps, et Baron, qui est un peu du temps de Jean-Jacques, n'a pas osé aborder de face le sein de Mlle Galley : il a tourné la difficulté en lui faisant tourner le dos.

** Orlando etRosalinde se sont assis sous ces branches chargées de pourpre odorante dans la forêt de Comme il vous plaira.

amoureuses dans son imagination. Il allait ce jour-là de Tune à l'autre , s'enivrant au sourire de celle-ci comme au regard de celle-là , trouvant la première plus belle et la seconde plus jolie, voulant vivre avec Tune et voulant mourir avec l'autre. 0 Jean-Jacques! Jean-Jacques! le plus fragile entre les plus fragiles! que n'es-tu toujours resté sur ce cerisier de la science ï C'était là le contrat social qu'il fallait signer.

De ces fraîches aubes de l'amour, Rousseau retomba à une autre demoiselle Goton , femme de chambre de Mme de Warens , près de laquelle il passa toute une nuit sans lui chanter la chanson Réveillez-vous , belle endormie.

Il voyagea beaucoup , mais comme un oiseau effarouché qui revient toujours au nid. Le nid, c'était la maison de Mme de Warens.

Cependant, jusque-là Jean- Jacques n'était qu'un amoureux platonique. Mme de Warens , qui était une femme savante, l'initia au culte de Vénus Aphrodite. Mme de Warens n'y regardait pas de si près; elle avait déjà fait cela pour Claude Anet , celui qui taillait chez elle l'if et le chèvrefeuille. Ils furent tous les trois heureux, comme si l'un était le mari et l'autre l'amant. Sera-t-il beaucoup pardonné à Mme de Warens , qui n'a pas beaucoup aimé , mais qui s'est confessée par la bouche de Jean- Jacques? Claude Anet mourut; Rousseau, qui n'était heureux qu'à demi , le devint tout à fait. Il s'établit aux Charmettes avec Mme de Warens, comme il se fût établi chez lui ; mais n'avait-il pas déjà pris l'habitude de vivre aux dépens de son prochain , comme si la terre du bon Dieu était une hôtellerie toujours ouverte , bonne table et bon lit ?

Ah ! les Charmettes! les Charmettes! Qui n'a traversé une fois dans sa jeunesse ce paradis retrouvé , ce paradis

perdu? Qui n'a soulevé, en pleurant d'amour, la chevelure d'Armide ? Qui n'a doucement cueilli la pervenche aux pieds de Mme de Warens ?

Quoique aux Charmettes , Rousseau désira aller ailleurs ; l'homme est ainsi fait : Dieu lui a mis le ciel sur la terre , et il ne sait pas s'y acclimater. Rousseau courut un peu le pays , ouvrant des parenthèses dans son amour le plus sérieux; par exemple, il trouva une autre femme savante , Mme de Larnage , un tome second au livre de la volupté , ce qui ne l'empêcha pas de s'affoler de Mlle de Larnage. Déjà malade imaginaire de cette maladie qui l'a tué après avoir tué l'amitié dans son cœur, il était parti pour aller se faire guérir à Montpellier d'un polype qu'il n'avait pas. C'était le commencement de l'abîme. Quand les médecins l'eurent renvoyé aux Charmettes , c'en était fait -de son bonheur. Au lieu de le retrouver sur le seuil, il y trouva un perruquier qui coiffait et décoiffait Mme de Warens. «Et moi?» lui dit Rousseau. Mme de Warens lui rappela Claude Anet. Nous nous aimions toits trois : que nous étions heureux! Mais Jean-Jacques monta sur son orgueil. Choisis , si tu Voses ! Et elle choisit le perruquier.

Rousseau, inconsolable, partit pour Lyon, où il fut placé chez le frère du fameux abbé de Mably, comme gouverneur des enfants et comme sommelier. Le gouverneur ne fit pas grand'chose des enfants . mais il fit beaucoup d'honneur au vin ; il en volait de temps en temps une fine bouteille qu'il buvait en secret : car il faut lui rendre cette justice, qu'il n'apprit pas à boire à ses élèves.

Après quoi il retourna une dernière fois aux Charmettes. « Je venais rechercher le passé, qui n'y était plus. » Jean- Jacques ne voulut pas vivre en étranger dans la maison dont il avait été l'enfant, près de ce cœur infidèle dont les battements avaient marqué les belles

heures de sa jeunesse. Il partit pour Paris, où il devint amoureux comme toujours. Jean- Jacques sembla suivre le conseil de Mme de Montmorin à son fils. « Je ne vous recommande qu'une chose , c'est d'être amoureux de toutes les femmes. »

Mais nous sommes au bout de la préface , préface légère d'un livre grave , porte dérobée d'un monument orgueilleux et grandiose , poésie pittoresque et familière d'un philosophe altier qui disait que l'homme est un animal raisonnable , et qui le voulait prouver par toutes les folies de sa vie ; qui était républicain , et qui fuyait son pays , gouverné par une république , pour vivre dans un royaume despotique ; qui écrivait un admirable livre sur l'éducation, et qui mettait tous ses enfants à l'hôpital; qui était né artiste, et qui voulait, comme Lycurgue et comme Platon , bannir les arts de son pays"" ; qui cherchait son chemin en contemplant le ciel aux routes infinies , et qui , comme l'astrologue , se laissait choir dans un puits; qui prêchait l'amour des hommes, et qui ne cherchait que la solitude ; qui savait que la gloire ne vaut pas un bleuet cueilli dans les blés , et qui ne travaillait que pour son orgueil ; qui cherchait la vérité , et qui ne vivait que du mensonge*""; qui écrivait contre les

* Hobbes et Jean-Jacques sont aux deux bouts du monde par leur philosophie, l'un avec sa foi en la nature primitive, l'autre avec sa croyance en la civilisation. Ni l'un ni l'autre n'ont tort, mais ni l'un ni l'autre n'ont raison.

** Voisenon a mieux dit que moi les contradictions de Jean-Jacques, a Jean-Jacques est un fou à part: c'est un encyclopédiste qui a fait une secte différente de sa secte fondamentale, comme Ali en a fait une différente de celle de Mahomet; c'est un martyr de l'amourpropre mal entendu. Il a trouvé son vrai talent, qui est celui des inconséquences, des paradoxes et des contradictions. Il est né prolestant, il s'est fait catholique; il est redevenu protestant et a dit du mal de Jésus-Christ. Il a soutenu (pie les lettres et les sciences corrompaient le cœur de l'homme, il s'y est totalement livré; il a avancé

femmes , et qui déchirait à leurs pieds les plus belles pages de son livre.

Si Jean-Jacques n'eût pas répandu sur l'histoire de sa jeunesse toutes les féeries de l'imagination colorant la vérité, toutes les grâces charmeresses et toutes les éloquences passionnées d'un style imprégné de sentences alpestres , cette histoire serait bonne pour les antichambres. Telle qu'elle est, elle séduit tous les grands esprits. Le style n'est pas l'homme ; mais le style fait le livre.

La jeunesse de Jean-Jacques, c'est là tout son roman. Les romans qu'il n'a pas vécu ne sont pas si dangereux que le croyait ce beau déclamateur. C'est du roman de sa vie qu'il aurait dû dire : « Toute fille qui ouvrira ce livre sera perdue. » Quant à la Nouvelle Héloïse, elle ne perdra que les filles des professeurs de rhétorique. Il n'y pas de nouvelle Héloïse , il y a l'ancienne Héloïse , dont un seul cri trahit plus les grandeurs éternelles de la passion que tous les bavardages de cette précieuse ridicule qui s'appelle Julie d'Ët anges.

qu'il n'y avait pas de musique en France, il a fait un opéra en musique très-française. Singe de Diogène , il a fait étalage de son aversion pour les grands seigneurs, et s'est retiré chez le maréchal de Luxembourg ; il a écrit une lettre contre l'archevêque de Paris et s'est fait décréter par le parlement. Il a frondé le gouvernement monarchique et s'est fait chasser de la la république ; enfin , il s'est réfugié en Angleterre, où il mourra de dépit, si on lui joue le tour de ne le pas tourmenter. »

D'Alemhert. — Grimm. — Galiani. — Helvétius. (1713. — 178^0

Voulez-vous que je vous présente au philosophe Denis, Denis Diderot, bibliothécaire de Sa Majesté l'impératrice de toutes les Russies, de l'Académie française.... de Stockholm , Saint-Pétersbourg et de Berlin ; un de ceux qui ont fait un trône du 41e fauteuil, cyclope de Y Encyclopédie , amant de sa femme , amant de sa maîtresse , amant de toutes les femmes , ami de Voltaire , ami de Jean-Jacques, ami de tout le monde et ennemi de Diderot , puisqu'il a déclaré la guerre à Dieu ?

Passons le pont Royal, laissons-nous guider par le clocher de Saint-Germain des Prés , montons la rue des Saints-Pères , voici la rue Taranne. Voyez-vous au coin de la rue Saint-Benoît cette maison qui est faite comme

* Dans cette étude sur Diderot, j'ai marché à l'aventure et j'ai perdu mon temps sur les marges du chemin. C'était la méthode de Diderot d'aller au hasard de la plume. Il y a deux manières d'écrire : penser et faire penser; le compas de d'Alemhert et les détours lumineux de Diderot; les Romains de David et les ébauches radieuses de Prud'hon. Je suis de l'école de Diderot et de Phidhon.

toutes les autres , une œuvre de maçon où l'architecte ni les sculpteurs n'ont point rêvé? Montons quatre étages; c'est un chemin sacré , tous les grands hommes du xvine siècle , tous les princes du Nord ont passé par là. Il est dix heures, frappons. Le philosophe est seul : car, pour discuter plus librement avec Dieu , il a envoyé sa femme et sa fille à la messe.

On vient , c'est lui , car il vient de renverser un fauteuil. La porte s'ouvre.

« Bonjour, Diderot; comme vous êtes beau et vaillant ce matin! Tous vos cheveux sont en révolte.

— Ne m'en parlez pas. Je ne me connais plus chez moi. Maman Geoffrin s'est imaginé hier, pendant que j'étais au salon.... Avez-vous vu la Baigneuse d' Allégrain? un chef-d'œuvre que je ne veux plus revoir, car j'en deviendrais amoureux.... Donc maman Geoffrin s'est imaginé hier de déménager tous les haillons de mon réduit , jusqu'à ma vieille robe de chambre qu'elle a jetée dans la hotte d'an chiffonnier aussi gaiement que si c'eût été mon dernier livre de philosophie. Voilà pourquoi vous me voyez tout nu. Que voulez-vous que je fasse de cette douillette de soie violette? je ne serais plus un homme là dedans. Ma pauvre vieille robe de chambre! Elle était faite à moi, j'étais fait à elle. Je la sentais doucement sur moi , comme ce vent de l'Adriatique qu'on appelle le manteau des pauvres. J'étais pittoresque et beau dans cette chère guenille; dans la nouvelle, je ne serais qu'un mannequin. Entrez, messieurs; je vais fermer la fenêtre et vous faire du feu. Vous savez que pour moi il n'y a qu'une saison, la belle saison. Je suis né dans un pays où la température, est si variable qu'il faut ouvrir la fenêtre dès que le feu est allumé.

— Rassurez-vous, Diderot, nous n'aurons pas froid si vous parlez ; d'ailleurs nous ne sommes pas de ceux

qui lisent l'almanach le matin pour savoir si l'hiver est venu. J'ai l'honneur de vous présenter....

— Oui, monsieur, je vous connais; je ne vous ai jamais vu; je ne veux pas savoir d'autre nom; vous vous nommez Lajeunesse ; vous vous moquez des philosophes; car vous lisez à livre ouvert dans toutes les belles passions. Je n'habite plus ce pays-là , mais je ne suis pas encore un étranger pour les jeunes gens ; car moi aussi j'ai eu vingt ans; à quarante ans j'avais encore vingt ans. Entre nous , je crois même que je les ai toujours. La preuve , c'est que Laïs vient me voir et qu'elle ne me coûte rien, elle qui coûte si cher aux autres. J'ai Laïs , mais Laïs ne m'a pas. Je ne sais où est le vent aujourd'hui. Vous savez que ma tête est sur mes épaules comme un coq d'église au haut du clocher. Elle va un peu à tous les vents. Je vis aux quatre points cardinaux. Ah! ma pauvre vieille robe de chambre! Elle m'était bonne comme une patrie; avec elle je n'avais peur ni de la maladresse de ma servante , ni de ma maladresse qui en vaut bien une autre ; je ne craignais ni les éclats du feu, ni le verre qui se brise dans les mains. La pauvreté a ses franchises , l'opulence a ses esclavages. J'étais le maître absolu de ma vieille robe de chambre. Il va falloir me soumettre à la nouvelle. »

Et Diderot entre tout ému, avec une frayeur comique, dans cette prison de soie , toute constellée de broderies , que Mme Geoffrin lui avait donnée.

« N'ai -je pas l'air d'un roi fainéant? dit-il en se ■ egardant dans un miroir rococo qui avait déplacé une vieille glace de Venise; est-ce que cela ne jure pas avec ma

tête d'orateur romain ? J'ai encore l'air plus bête ; car vous savez que je suis bête comme le génie, sans compter que maman Geoffrin a oublié les pantoufles, car vous voyez que je marche encore dans ma misère ancienne, ce qui me fait bien plaisir. Asseyez-vous, messieurs; voilà le feu qui s'allume.... Ah! mon Dieu! c'est une lettre de Catherine II qui brûle là-bas. Ce que c'est que d'avoir voulu mettre un peu d'ordre dans mon désordre! aussi, je ne m'y reconnais plus; il me faudra bien six semaines pour remettre tout à sa place, c'est-àdire pour me refaire un Capharnaùm. Rien n'était. Dieu créa le monde en six jours, et on veut que je me repose le septième ! J'aimais bien mieux mon chaos ; j'y trouvais la lumière. Maintenant que tout est en ordre, je n'ai plus qu'à me croiser les bras.

— Mon cher Diderot, vous êtes si éloquent, que je n'y comprends rien; que s'est-il donc passé?

— Voici l'histoire. Maman Geoffrin, qui donne des culottes à tous les gens de lettres , a voulu rn'habiller et me meubler. Je n'allais pas tout nu et je ne me couchais pas sur la paille ; mais enfin elle trouvait que la philosophie du xviti6 siècle ne devait pas s'habiller en calmande et se meubler avec du sapin : ce qui vous explique cette métamorphose soudaine en soie , en damas , en velours, en bois de rose, en bronzes et en dorures. J'avais des livres, j'ai maintenant une bibliothèque comme si j'étais à l'ermitage chez ma sœur Catherine II. Vous vous rappelez, mon ami, mes chaises de paille, ma table de chêne , mes estampes enfumées clouées sans cadres sur cette tapisserie de Bergham qui ne valait pas une toile d'araignée ; cette planche de sapin courbée sous le génie d'Homère, de Virgile, d'Horace-, de Cicéron; ces plâtres d'après l'antique , ces statuettes de Falconnet, ce bas-relief d'Allégrain ; quoi encore? une pendule qui

ne disait jamais l'heure. Tout cela était en harmonie ; la misère a sa couleur, douce aux yeux; aujourd'hui, mon regard est tout offusqué par ce luxe insolent qui a l'air de ne pas vouloir s'asseoir chez moi. Voyez! ne dirait-on pas qu'il fait des façons? Il faut sur toutes ces belles choses de maman Geoffrin six mois de fumée et de poussière. »

Diderot se lève et va ouvrir une belle armoire en marqueterie où sa fille a rangé les livres les plus précieux.

« N'est-ce pas que c'est beau, cette armoire? mes livres y sont si bien que j'aurai toujours peur de les déranger. Et puis cela me prendrait trop de temps. J'écrirai des à-peu-près, car ma mémoire n'est pas toujours là et on dira que j'ai perdu la tête. Ne se croiraiton pas chez une petite-maîtresse, envoyant cette pendule de bronze doré que Gochin a dessinée pour Versailles 9 en voyant toutes ces insolences du luxe , ces fauteuils en tapisserie des Gobelins qui sont presque des tableaux de Boucher , ce bureau en bois de rose , cet encrier en saxe qui a l'air d'un joujou, ces chenets biscornus où je n'ose appuyer mes pieds , cette Vénus acroupie qui va me faire passer pour un financier? Ah ! maman Geoffrin, qu'avezvousfait?0 Diogène! si tu voyais ton disciple sous le fastueux manteau d'Aristippe , comme tu rirais! OAristippe! ce manteau fastueux fut payé bien cher! Quelle comparaison de ta vie molle , rampante , efféminée , et de la vie libre , ferme , indépendante du cynique déguenillé ! J'ai quitté le tonneau où je régnais, pour servir sous un tyran.

— Mon cher Diderot, je ne croyais pas qu'une robe de

chambre, une chaise de paille et une table de sapin pussent inspirer une pareille oraison funèbre.

— Mais voyez donc comme je suis mal à mon aise dans cette étoffe rebelle! J'ai peur de m'asseoir, j'ai peur de me chauffer , j'ai peur d'écrire. Quand j'avais ma vieille robe de chambre, un livre était-il couvert de poussière , un des pans s'offrait à l'essuyer ; l'encre épaissie refusait-elle de couler de ma plume , elle présentait le flanc ; mes états de service étaient tracés sur elle comme des sillons laborieux en longues raies noires. C'est égal, je me console en pensant que je suis presque dans un musée. C'est encore maman Geoffrin qui m'a donné tous ces tableaux-là : par exemple, c'est moi-même qui me suis donné cette belle tête de Rubens , la tête de sa femme, je ne sais plus laquelle; mais Rubens a été assez heureux pour avoir deux femmes et pour n'en avoir qu'une. J'oubliais de vous montrer mon Vernet ; c'est Vernet qui me l'a donné. Je veux garder ce témoignage de mon amitié jusqu'au dernier enfant de mes petits-enfants. Comme ces montagnes sont vaporeuses! Comme cet arbre est pittoresque! Comme toute cette scène est vraie! Cela vous représente un navire échoué après la tempête. C'est notre histoire à tous. Nous nous embarquons sur la mer des passions par un beau ciel lumineux , sans voir poindre l'orage à l'horizon ; l'orage éclate , nous sommes jetés sur les récifs , nous nous sauvons à la nage et le navire coule à fond. Dans la vie de tout homme qui a rêvé les lointains voyages vers l'inconnu, le navire coule à fond et il se sauve à la nage. N'oubliez 'pas cela, mon jeune ami, et apprenez à nager, car ces mers-là sont implacables. Trop heureux encore si vous n'êtes pas noyé dans la traversée. Ah! la traversée! cela passe comme un songe ! Sénèque m'avait pourtant dit de compter mes jours. J'ai donné sans compter. Le vent d'orage a battu

la gerbe avant la moisson. C'est trop baguenaudé ! Ne croyez pas à mon luxe , car je n'y crois pas moi-même. Voyez-vous ce simple tapis de lisières qui révolte vos yeux? je jure que je conserverai ce tapis, comme le paysan, transféré de sa chaumière dans le palais de son souverain, conserve ses sabots. Le matin, lorsque j'entrerai ici couvert de la somptueuse écarlate, je verrai mon tapis de lisières qui me rappellera ma pauvreté édifiante et qui arrêtera l'orgueil à la porte de mon cœur. » Ainsi parle Diderot, l'œil enflammé, mais toujours tendre , le front lumineux , la narine soulevée , la lèvre ardente. Il est beau ainsi; si ses amis, les sculpteurs et les peintres, ni Falconnet, ni Greuze, n'ont pu réussir ni son buste ni son portrait, c'est qu'ils n'ont pas su le voir à ses heures tumultueuses, quand l'âme passait comme le soleil sur cette figure expansive ; ils l'ont représenté au repos, mais quand la passion n'agitait plus le philosophe ; Diderot n'était plus là.

Je ne raconte pas la vie de Diderot*, non plus que je n'ai raconté celle de Jean- Jacques. Tous les deux ont

* Voisenon, qui voyait souvent Diderot dans le mauvais monde, l'a crayonné dans sa galerie avec plus d'esprit que de vérité : a Son premier ouvrage est V Histoire des bijoux indiscrets; le comte de Caylus lui avait montré un manuscrit tiré de la Bibliothèque du roi : le comte de Caylus, rempli de son sujet, s'était surpassé, et en avait fait un roman assez gai. Diderot n'en fit qu'une histoire froide, longue et triste. Se sentant trop sérieux pour être un auteur libre, il essaya une petite brochure intitulée les Pensées philosophiques , réimprimée sous le titre d'Étrennes aux esprits forts. Il donna une Histoire de Grèce, qui n'a pas eu un lecteur; des Principes de philosophie, qui n'ont pas fait un philosophe; et un Dictionnaire de médecine, qui n'a guéri personne; enfin, il a donné le jour aux propositions de P Encyclopédie. Diderot fait de la philosophie un métier, et

écrit leurs confessions, Diderot sans le savoir, à chaque page, en homme qui pense tout haut, en philosophe qui habite une maison de verre ; Jean-Jacques dans un livre immortel comme le tonneau de Diogène.

Quand Buffon pensait à Diderot et à lui-même , il disait: «Le style, c'est l'homme. » Il disait la vérité tout en créant un paradoxe. Oui, le caractère de Diderot est toujours dans son style, comme son cœur est dans ses livres.

Diderot écrivait comme il parlait, avec enthousiasme. Poète moins la rime, historien plus la passion, toujours à l'avant-garde des idées , on peut dire qu'il ne prenait pas le temps de tailler sa plume ni de préparer son pupitre. Son pupitre était partout, chez Grimm, chez d'Alembert, chez d'Holbach, sur les genoux de sa maîtresse.

C'était là le plus souvent qu'il écrivait sur chaque

non pas une ressource. Il a une multitude d'aides de camp qui vont dans les maisons faire circuler sa doctrine, son intégrité, ses lumières et son désintéressement. Ce sont eux qui ont tâché de persuader que le Père de Famille et le Fils naturel , presque traduits en entier de Goldoni, étaient deux comédies dans un genre nouveau , dont Diderot était l'inventeur. Ce sont eux qui ont ordonné à leurs troupes légères de croire que le Philosophe sans le savoir est une bonne pièce, parce qu'elle est une imitation en canevas de celle de leur général. Ce sont ces sages modestes qui se disent détachés des grandeurs , et qui veulent maîtriser les grands ; ce sont ces patriotes qui ne reconnaissent de patrie que le pays où ils font la loi ; ils se donnent pour les dispensateurs de l'immortalité. Les encyclopédistes n'ont de célébrité réelle que hors de France. Ils sont , dans les cours étrangères, ce que les feuilles de Fréron sont dans la province. On doit l'idée cle V Encyclopédie au chancelier Bacon ; il y avait de quoi en faire un chef-d'œuvre par l'universalité des choses, si les gens de lettres qui l'ont entrepris eussent été bien d'accord : mais les chefs, souvent désunis entre eux, se rallient toujours pour détruire la distinction des rangs. Philosophes despotes, ils veulent être les professeurs des grands. Ce sont les Romains de la littérature; ils voudraient asservir l'univers, au lieu de chercher à en être ignorés. Ce livre si fameux a eu beaucoup d'ennemis, et encore plus de partisans : mais si on ne s'avise pas de le rajeunir, il pourrait bien être oublié dans sa vieillesse. »

chose, sur les arts et sur les femmes, sur Dieu même, lui qui n'était jamais monté au ciel. Le chevalier de Chastellux jugeait bien la plupart des pages de Diderot : « Ce sont des idées qui se sont enivrées et qui se sont mises à courir les unes après les autres. » Hardi jusqu'à l'audace, aventureux jusqu'à la folie, il allait toujours en avant, guidé par ses généreux instincts, jetant à pleines mains la vérité qui désenchante, la lumière qui dévore, le mensonge qui console.

Un des premiers, il peignit en écrivant. Sa riche palette est toute teinte de feu et de flammes. Sa couleur est franche, même dans les plus délicates nuances. Quelle touche fine, légère, ardente, passionnée! quelle belle lumière! quel fond délicieux! Il veut peindre un portrait, et voilà qu'il a peint un tableau ! Il est tout à la fois peintre d'histoire et peintre de genre. Ah! pourquoi la couleur enivre-t-elle son regard et l'aveugle-t-elle sur les fautes du dessin ?

Il a passé sa vie à aimer et à combattre. Saint-Simon, Fourier, Georges Sand, semblent avoir pris leur point de départ dans Diderot. En effet, ce philosophe hardi et aventureux, qui s'élevait par la parole et par la plume contre la vieille société , avait des mœurs toutes révolutionnaires : il allait de sa femme à sa maîtresse, de sa maîtresse à sa femme, n'en demeurant pas moins un sage aimant la vertu, mais suivant toutes les fantaisies et tous les entraînements du cœur. Vivre selon son cœur, c'est pour ainsi dire l'épigraphe de sa vie ; il laissait à d'Alembert le compas, à Helvétius la galanterie, à Voltaire la raison, à Grimm la vanité, à Buffon les airs magnifiques , à d'Holbach les sarcasmes ; pour lui, il ouvrait son cœur et vivait heureux.

Il avait épousé Mlle Champion malgré son vieux père. A peine marié, il eut un fils, un fils avant la lettre. Il en-

voya la mère et l'enfant au coutelier de Langres, qui parlait de malédiction. Pendant cette première absence, Diderot voit Mme de Puisieux, se passionne et l'épouse de la main gauche. Cet autre hyménée dura dix ans. Il finit par rompre; et, content de lui, il envoie une seconde fois sa femme à Langres pour embrasser son vieux père. Pendant cette autre absence , il épouse, pour vingt ans, Mlle Voland. Mais Mme Diderot était toujours Mme Diderot. Au demeurant, le philosophe était bien le meilleur époux et le meilleur père du monde.

Son style est vivant ; il n'écrit pas , il parle ; le sentiment anime chaque page de ses œuvres, qu'il soit sévère ou familier, qu'il écrive un discours ou qu'il écrive une lettre. Il eût inventé Sterne tout entier, car il avait mieux que Sterne l'esprit du cœur. Pourquoi n'a-t-il pas eu le loisir de tenter quelques beaux vers, car il ne lui manquait que la rime ? Pourquoi ne s'est-il pas réveillé quelquefois Benvenuto Cellini devant son or et ses diamants? Tant d'autres ont enchâssé des verroteries et ciselé de l'or faux !

Diderot a dépassé de si loin ses frères d'armes, qu'il pourrait sans surprise se réveiller aujourd'hui parmi nous. Diderot est tout à la fois le commencement de Mirabeau , le premier cri de la Révolution française et le dernier mot de tous nos beaux rêves. Il a été le vrai révolutionnaire ; à la tribune de 1789, il eût fait pâlir Mirabeau et Danton : car, quand il se passionnait pour le culte des idées, il avait toutes les magnificences de la tempête. Nul de ses livres ne peut donner une idée de son éloquence hardie et entraînante.

C'est la plus riche nature du xviii* siècle. Il y a une force olympienne dans cette belle tête où toutes les idées grondent comme l'orage. Les autres chefs de la vaillante armée encyclopédique ne sont là que pour tempérer son ardeur ou pour profiter de ses conquêtes. Tous, Jean- Jacques lui-même, sont plus préoccupés des lauriers que de la victoire. Diderot seul ne pense pas aux lauriers.

Pendant que Voltaire régnait à Ferney, Diderot régnait à Paris, reconnu par les rois, les reines et les princes étrangers, qui lui écrivaient comme on écrit à son pareil, ou qui montaient ses quatre étages comme on monte les degrés d'un trône *.

Homme digne de gloire dans tous les siècles, il est pourtant venu à temps : Dieu l'avait marqué du sceau fatal ; les armes qu'il avait saisies se fussent brisées dans

* « Dieu, dont la prévision est tous les jours démontrée en Sorbonne, a prévu, entre autres choses, que tous les princes héréditaires qui viendraient à Paris iraient visiter la retraite de Denis Diderot, dit le philosophe. On peut se rappeler la visite qu'il reçut du prince héréditaire de Brunswick-Wolfenhuttel; il vient d'en recevoir une pareille du prince héréditaire de Saxe-Gotha. J'avais été l'introducteur du premier de ces princes; il n'était pas possible de faire ce rôle une seconde fois sans trahir le secret qu'on voulait dérober au philosophe. Ainsi le prince héréditaire de Saxe-Gotha s'y présenta sous le nom de M. Ehrlich. Le philosophe le reçut avec sa bonhomie ordinaire, et eut un plaisir infini à causer avec lui. Au bout de quelques jours, il trouva M. Ehrlich dans la maison de M. le baron d'Holbach, à dîner : il alla à lui les bras ouverts, l'embrassa de toutes ses forces, et lui dit : « Eh! qui vous aurait cherché dans « la synagogue? » Pendant le dîner, il me demanda si je connaissais ce jeune homme. Je lui dis froidement : « Un peu. — C'est, me dit-il, « un enfant charmant. » Après le dîner, on lui apprit le véritable nom de M. Ehrlich, et le philosophe trouva que cela ne changeait en rien les sentiments qu'il avait pris pour lui. » Giumm.

ses mains un siècle plus tôt ou même un siècle plus tard.

Il fut le vrai philosophe du xvme siècle ; lui seul a des accents dignes de Leibnitz ou de Malebranche. Pendant que Montesquieu et Raynal étudiaient la politique, Voltaire l'humanité, sans s'étudier lui-même , Gondillac la psychologie, d'Alembert la géométrie, Buffon la pompe des idées plutôt que les idées, d'Holbach la chimie, Diderot s'élevait plus haut, il osait créer tout un monde. Jean-Jacques seul le rencontrait par ses sublimes rêveries sur les hauteurs escarpées.

Diderot a été surtout le soleil lumineux d'un jour; ses rayons ont tout réchauffé, tout illuminé, tout dévoré ; le lendemain un autre soleil a paru, mais on s'est souvenu des vifs rayons et des coups de feu du soleil -Diderot. A ce foyer fécond, tous les contemporains prenaient la vie et la lumière. Que serait-ce que d'Holbach, Helvétius, Grimm, l'abbé Raynal, Sedaine, d'Alembert lui-même, si Diderot n'avait pas soufflé le feu sur leur front ? Voltaire lui doit ses derniers enthousiasmes ; Jean-Jacques lui doit sa première idée, l'idée de toute sa vie*. Après avoir travaillé pour les autres, Diderot s'est couché comme le soleil, sans laisser autre chose que son nom. Mais ce nom brûle et éblouit encore.

* « J'étais prisonnier à Vincennes. Rousseau venait m'y voir. Il avait fait de moi son Aristarque , comme il l'a dit lui-môme. Un jour, nous promenant ensemble, il me dit que l'Académie de Dijon venait de proposer une question intéressante , et qu'il avait envie de la traiter. Cette question était : Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs? « Quel parti prendrez-vous? » lui dis-je. Il me répondit : « Le parti de l'affirmative. — C'est le pont « aux ânes , lui dis-je : tous les talents médiocres prendront ce chemin- « là, et vous n'y trouverez que des idées communes; au lieu que le <t parti contraire présente à la philosophie et à l'éloquence un champ a nouveau, riche et fécond. — Vous avez raison, » me dit-il après y avoir réfléchi un moment. « et je suivrai votre conseil. »

On a paru surpris de trouver Grimm à chaque pas sur la route de Diderot ; c'est que Diderot jugeait bien les hommes, et qu'il avait reconnu en Grimm un ami qui donnait sa part au grand banquet de l'esprit humain. Ce n'était pas un parasite comme d'Alembert. Et puis Diderot sentait bien que Grimm était son compère auprès des puissances du Nord*. Diderot, comme tous les philosophes, aimait le peuple, à condition de vivre avec les rois. Et enfin Diderot savait que pour la postérité Grimm écrivait le vrai journal de l'Eglise encyclopédique **.

* Grimm ne disait-il pas de Diderot que c'était le puits d'idées le plus achalandé de France et de Navarre?

** Et comme Grimm était bien le spirituel gazetier de toute cette famille révolutionnaire qui voulait gaiement détruire ce qui était, sans savoir ce qui serait! Ce petit tableau de famille, que je détache de la galerie toute vivante encore de Grimm , n'est-il pas peint de main de maître?

« Comme il est d'usage dans notre sainte Église philosophique de nous réunir quelquefois pour entendre la parole de Dieu, et donner aux fidèles de salutaires et utiles instructions sur l'état actuel de la foi, les progrès et bonnes œuvres de nos frères, j'ai l'honneur de vous adresser les annonces et bans qui ont eu lieu à la suite de notre dernier sermon.

« Sœur Necker fait savoir qu'elle donnera toujours à dîner les vendredis : l'Église s'y rendra, parce qu'elle fait cas de sa personne et de celle de son époux; elle voudrait pouvoir en dire autant de son cuisinier.

« Sœur de l'Espinasse fait savoir que sa fortune ne lui permet pas d'offrir ni à dîner ni à souper, et qu'elle n'en a pas moins d'envie de recevoir chez elle les frères qui voudront y venir digérer. L'Église m'ordonne de lui dire qu'elle s'y rendra, et que, quand on a autant d'esprit et de mérite, on peut se passer de beauté et de fortune.

« Mère Geofiïin fait savoir qu'elle renouvelle les défenses et lois prohibitives des années précédentes, et qu'il ne sera pas plus permis que par le passé de parler chez elle ni d'affaires intérieures, ni d'affaires extérieures; ni d'affaires de la cour, ni d'affaires de la ville;

Qui peut mieux donner une idée du génie de Diderot que sa critique du livre de Thomas sur les femmes ? Thomas passe beaucoup d'années à écrire ce livre, Diderot passe une matinée à en faire la critique. Et voilà que le vrai livre sur les femmes c'est Diderot qui l'a fait, un livre de douze pages, dont le gros volume de Thomas n'est tout au plus que le commentaire. Et encore, quel froid commentateur devant ce cœur qui bat ! Pour parler des femmes, Diderot ne monte-t-il pas sur le sacré tré-

ni d'affaires du Nord, ni d'affaires du Midi; ni d'affaires d'Orient, ni d'affaires d'Occident; ni de politique, ni de finances; ni de paix, ni de guerre; ni de religion, ni de gouvernement; ni de théologie, ni de métaphysique; ni de grammaire, ni de musique; ni, en général, d'aucune matière quelconque; et qu'elle commet dom Burigny, bénédictin de robe courte, pour faire taire tout le monde, à cause de sa dextérité connue et du grand crédit dont il jouit, et pour être grondé par elle, en particulier, de toutes les contraventions à ces défenses. L'Eglise, considérant que le silence, et notamment sur les matières dont est question, n'est pas son fort, promet d'obéir autant qu'elle y sera contrainte par forme de violence.

« Frère Marmontel fait savoir qu'il est allé loger chez Mlle Clairon, et qu'il compte donner incessamment un nouvel opéra-comique, intitulé Sylvain, dont la musique est de M. Grétry. Nous lui souhaitons le naturel qui lui manque, afin qu'il plaise aux gens de goût. L'Eglise, faisant attention au rare génie dont le sort a doué M. Grétry, lui accorde les honneurs et droits de frère. En conséquence, nous le conjurons, par les entrailles de notre mère, la sainte Eglise , de ménager sa santé, de considérer que sa poitrine est mauvaise, et de se livrer moins ardemment aux plaisirs de l'amour, afin de s'y livrer plus longtemps.

« Frère Thomas fait savoir qu'il a composé un Essai sur les femmes, qui fera un ouvrage considérable. L'Eglise estime la pureté des mœurs et les vertus du frère Thomas; elle craint qu'il ne connaisse pas encore les femmes; elle lui conseille de se lier plus intimement, s'il se peut, avec quelques-unes des héroïnes qu'il fréquente, pour le plus grand bien de son ouvrage; et, pour le plus grand bien de son style, elle le conjure de considérer combien, suivant la découverte de Voltaire, notre illustre patriarche, l'adjectif affaiblit souvent le substantif, quoiqu'il s'y rapporte en cas, en nombre et en genre.

« Vous êtes avertis que, par ordre de nos supérieurs, dont nous nous estimons les égaux, et dans la vue de signaler notre juste gratitude envers notre cher et vénérable chef Galiani, il sera fait, à la

pied? « C'est une femme qui se promène dans les rues d'Alexandrie, les pieds nus, la tète échevelée, une torche dans une main, une aiguière dans l'autre, et qui disait : Je veux brûler le ciel avec celte torche, et éteindre V enfer avec cette eau, afin que l'homme n'aime son Dieu que pour lui-même. » Diderot a raison : Les femmes ne se possèdent pas ; elles n'ont à elles ni leur esprit ni leurs sens. Elles peuvent dire : Je sens le Dieu, le voilà qui me saisit, car elles sont toujours dominées par une force invisible*.

porte de ce lieu saint , une collecte en faveur et au profit des enfants naturels que notre dit charmant abbé a eus , ou seul ou de compagnie , des différents lits des ruesSaint-Honoré, Champ-Fleuri, Tiquetonne, carrefour de Buci, et autres quartiers de la ville, faubourgs, banlieue, prévôté et vicomte de Paris, pour être, le produit de cette collecte, conjointement avec les legs pieux assignés pour le même objet par le susdit charmant abbé, employé aux mois de nourrice et autres nécessités corporelles et spirituelles des susdits innocents et aimables bâtards, sous la tutelle spéciale de notre vénérable chef et ancien Denis Diderot, de frère Angelo Gatti et de frère Frédéric- Melchior Grimm, à ce commis par codicille dudit charmant abbé 5 envoyé de Naples et homologué au synode de cette illustre Église : le tout pour la plus grande gloire du nom Galiani, pour l'encouragement de la population, pour l'édification des fidèles, et pour la propagation de la véritable doctrine philosophique et raisonnable. Amen.-» * « Une jeune femme samoïède dansait nue, avec un poignard à la main. Elle paraissait s'en frapper; mais elle esquivait aux coups qu'elle se portait avec une prestesse si singulière , qu'elle avait persuadé à ses compatriotes que c'était un dieu qui la rendait invulnérable; et voilà sa personne sacrée. Quelques voyageurs européens assistèrent à cette danse religieuse; et, quoique bien convaincus que cette femme n'était qu'une saltimbanque très-adroite, elle trompa leur yeux par la célérité de ses mouvements. Le lendemain, ils la supplièrent de danser encore une fois. « Non, leur dit-elle, je ne « danserai point; le dieu ne le veut pas, et je me blesserais. » On insista. Les habitants de la contrée joignirent leur vœu à celui des Européens : elle dansa. Elle fut démasquée. Elle s'en aperçut; et à l'instant la voilà étendue à terre, le poignard dont elle était armée plongé dans ses intestins. « Je Pavais bien prévu, » disait-elle à ceux qui la secouraient, «que le dieu ne le voulait pas, et que je me bles- « serais. »

J'ai dit que Diderot osait créer ; il serait plus juste de dire qu'il osait détruire. En effet, son œuvre est une œuvre de destruction , mais non pas une œuvre stérile ; après la triste moisson des préjugés, les bonnes semailles se sont faites.

Les idées sont des oiseaux voyageurs qui traversent le monde, emportés par la brise odorante ou chassés par les orages. Tantôt l'oiseau voyageur est un aigle qui va frapper du bout de son aile invisible le front d'un philosophe ou d'un héros ; tantôt c'est une légère hirondelle qui va secouant sur les poètes et les amants ses ailes toutes baignées de la rosée des prairies. Diderot a vu passer l'aigle et l'hirondelle ; la grande aile a frappé son front, la goutte de rosée est tombée sur son cœur.

L'aigle avait passé pour lui un jour d'orage comme pour Voltaire, comme pour Jean-Jacques, comme pour tous les précurseurs.

S'il fallait rechercher l'origine de cette pensée ardente qui, sous le nom de Voltaire, de Jean-Jacques, de Diderot, a fait de la vieille France monarchique, dévote et ruinée, un nouveau pays libre, fort et riche, on irait interroger Vanini et Campanella. L'Italie a été la mère suprême avant la France. Dans le même siècle , elle a suspendu à ses fécondes mamelles tous les grands poètes, tous les grands artistes. La pensée humaine aussi nous est venue de cette terre enchantée. Vanini, ce spirituel cynique, celui-là qui a douté le premier, qui s'est

moqué, qui a semé la vérité avec sa parole mordante, n'est-il pas le commencement de Voltaire? Et Campanella, cette âme intrépide, cet esprit violent, n'est-il pas le précurseur de Diderot?

Mais pourquoi chercher ailleurs qu'en notre pays la source qui peu à peu est devenus ruisseau, rivière, fleuve pour féconder la France libre? Abeilard et Montaigne , Descartes et Rabelais , n'ont-ils pas fait jaillir l'eau salutaire du rocher? Fénelon, ce panthéiste d'une si pieuse mélancolie, qui rêvait pour son Ëden une île de Galypso, était frère de Diderot, comme Bayle l'était de Voltaire.

La lumière dans les ténèbres est la seule que l'esprit puisse voir ici-bas. On va en avant, on cherche d'un œil hardi; un point lumineux frappe, et on s'écrie : « Voilà la vérité ! » On avance encore tout ébloui, le cœur battant, l'âme dans les yeux ; tout d'un coup les ténèbres reviennent plus noires ; on a fait un pas, mais on reste en chemin. On désespère; un autre rayon passe, on veut marcher encore, mais il semble que ce soit un jeu de celui qui sait tout. On manque bientôt de souffle dans cet âpre pays; on rebrousse chemin jusqu'à ce point de départ où il est écrit : « Le soleil de l'esprit ne se lèvera point pour toi. »

Diderot a marché sans effroi dans les ténèbres. Il est allé loin ; mais pourquoi a-t-il dit à son retour : « Au delà des traces visibles il n'y a rien? » La philosophie du xvme siècle manque de grandeur et de poésie ; sa raison nous attache à la terre et nous amoindrit l'horizon ; son enthousiasme ne nous élève jamais jusqu'aux régions sacrées où l'âme s'épanouit au souffle de Dieu. Les philo-

sophes du xvme siècle ne connaissent que Dieu-utile, ils méconnaissent Dieu-amour; mais, le jour où Ton a fait Dieu-utile, on a nié Dieu. Le monde marche par l'amour et va à l'amour. C'est le commencement, c'est la fin du monde. C'est le cycle flamboyant, c'est le serpent de la science se mordant la queue.

Le monde a été un sentiment du Créateur et non une idée, une expansion et non un dessein. Dieu n'a pas songé à être utile ; il a répandu les rayons de sa vie et de sa lumière. Nous sommes les enfants de Dieu. Les plus mauvais d'entre nous gardent en leur âme un souvenir de leur Maître radieux, comme le torrent le plus impur garde une image du ciel. C'est ce souvenir éternel qui nous élève au-dessus de nous-mêmes et qui fait resplendir l'idéal dans notre cœur.

Pour me servir des images de l'Évangile, la terre, ce champ de Dieu où sa main généreuse a semé le bon grain, l'amour, la charité, l'espérance, était infidèle à son maître ; l'ivraie poussait parmi le bon grain, l'ivraie, c'està-dire la domination, l'égoïsme, la division ; le bon grain allait étouffer dans le champ sans air et sans soleil, quand le Christ vint et lui dit : « Relève-toi, je te soutiendrai contre l'ivraie, et, au temps de la moisson, je te recueillerai, tandis que les faucheurs jetteront l'ivraie au feu. » Voilà ce que le Christ vient dire à celui qui manquait d'air et de soleil, à Lazare. Que dit-il à celle qui manquait de l'amour divin, à Madeleine? « Tout homme qui boit de cette eau de Samarie aura encore soif, mais celui qui aura bu de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif, car l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une

fontaine d'eau jaillissante dans la vie éternelle. » Et dans le cœur flétri de Madeleine le Christ versa une goutte d'eau vive du divin amour. Et elle fut délivrée des chaînes impures de la volupté. Ses bras, qui n'étreignaient que le démon, s'élevèrent jusqu'à Dieu. Le Christ avait protégé et relevé Lazare ; il pardonnait à Madeleine et lui rouvrait le ciel. Chaque pas qu'il faisait éloignaitle démon du mal, chaque parole qu'il disait proclamait la justice divine ; et, sur ses pas, l'amour, ce souvenir du ciel, ce beau lis éclos d'un sourire et d'une larme de Dieu, refleurissait sur cette terre maudite comme aux premiers jours du monde. La philosophie du xvme siècle n'a-t-elle donc pas compris qu'avant elle un Dieu était venu en pèlerinage ici-bas, pour parler d'amour à l'humanité dans un plus beau langage que l'Encyclopédie ?

Diderot était le plus passionné des combattants dans cette ardente armée de philosophes qui s'agitait si bruyamment vers 1760, qui voulait la liberté partout, la liberté de penser et d'écrire, la liberté en face du roi, la liberté en face de Dieu. D'un seul bond, Diderot allait au but, mais l'enthousiasme l'égarait souvent ; pour un philosophe il avait trop de l'artiste; la tête partait en avant, mais soudain le cœur suivait la tète et la dépassait bientôt. Tout en pensant, il se laissait aller à la rêverie. Ce qui fait sa puissance, c'est sa hardiesse qui surprend les plus aguerris , c'est sa fougue échevelée qui a toutes les majestés de l'orage.

On pourrait peindre d'Alembert un compas à la main, entre Diderot et Voltaire, apaisant la fougue de l'un, tempérant la passion de l'autre.

170 POETES, ROMAJ\TCTERS, PHILOSOPHES.

Voltaire était emporté par le caprice, la colère, la vengeance ; l'éclair fendait la nue, on croyait à l'orage, mais bientôt le ciel redevenait serein.

Comme frappant contraste, représentez-vous d'Alembert timide et discret, n'osant pas dire sa pensée, osant l'écrire à peine dans la solitude du cabinet. D'Alembert, écho agrandi de Fontenelle, ne répandait que le quart de la vérité. Diderot aimait mieux répandre une erreur que de garder une vérité dans le creux de sa main. On peut encore comparer d'Alembert à Montesquieu : c'est le même calme et la même quiétude. Le Géomètre orateur de Gilbert est plus un portrait qu'une satire. Homme toujours tempéré, même aux jours de la lutte, il est le génie de la patience ; il loge la raison sur la carapace de la tortue : « Il ne faut jamais que la raison prenne le mors aux dents ; pourvu qu'elle chemine, c'est assez. »

La belle lettre de Voltaire à Diderot !

On ne peut s'empêcher d'écrire à Socrate quand les Mélitus et les Anytus se baignent dans le sang et allument les bûchers. Un homme tel que vous ne peut voir qu'avec horreur le pays où vous avez le malheur de vivre. Vous devriez bien venir dans un pays où vous auriez la liberté entière , nonseulement d'imprimer ce que vous voudriez, mais de prêcher hautement contre des superstitions aussi infâmes que sanguinaires. Vous n'y seriez pas seul, vous auriez des compagnons et des disciples. Vous pourriez y établir une chaire , qui serait la chaire de la vérité. Votre bibliothèque se transporterait par eau , et il n'y aurait pas quatre lieues de chemin par terre. Enfin vous quitteriez l'esclavage pour la liberté. Je ne conçois pas comment un cœur sensible et un esprit juste peut habiter le pays des singes devenus tigres. Si le parti qu'on vous propose satisfait votre indignation et plaît

à votre sagesse, dites un mot, et on tâchera d'arranger tout d'une manière digne de vous , dans le plus grand secret , et sans vous compromettre. Le pays qu'on vous propose est beau et à portée de tout. L'Uranibourg de Tycho-Brahé serait moins agréable. Celui qui a l'honneur de vous écrire est pénétré d'une admiration respectueuse pour vous, autant que d'indignation et de douleur. Croyez-moi, il faut que les sages qui ont de l'humanité se rassemblent loin des barbares insensés.

C'est l'éloquence de l'esprit qui part du cœur. On dirait Platon parlant à Socrate.

Diderot était rigoureusement panthéiste, aimant Dieu et disant que la terre était un autel éclairé par le ciel. Fier comme un homme libre qui porte le souvenir de ses bonnes actions, il allait sans détour et sans peur, disant que parmi les lâches et les coupables nul n'oserait le suivre.

Titus disait quelquefois : « J'ai perdu ma journée. » Diderot disait souvent : « Je n'ai fait qu'un ingrat. »

Diderot n'avait pas toujours habité le bois de rose. Avant que les bonnes fées Catherine et Geoffrin se fussent disputé l'honneur et la joie de l'habiller de soie et d'Astrakan, il avait compté plus d'un jour de misère. Que dis-je, la misère? la faim elle-même, la pâle faim l'avait saisi un jour de mardi gras. N'ayant pas une obole pour déjeuner, logé dans un cabinet d'hôtel garni, bien plus garni de ses métaphores que des meubles de son hôtesse, il était sorti le matin, se disant que la vue des mascarades lui tiendrait lieu de déjeuner. C'était là un mauvais repas pour un estomac de vingt ans. Il se décide à aller frapper, d'une main timide, à quelque porte sympathi-

que; mais la curiosité avait chassé tout le monde dehors. 11 rencontre un ami :

« C'est la Providence qui t'a mis sur mon chemin, » s'écrie Diderot.

Mais l'autre pressent qu'il va lui demander un écu.

« La Providence, mon cher Diderot, je la cherche depuis ce matin; je n'ai pas un sou vaillant pour faire mes farces. »

Diderot se détourna et comprit.

« Qu'il aille faire ses farces, » dit-il tristement.

Et il reprit le chemin de son hôtel, résolu de se coucher pour tromper sa faim, résolu de mourir plutôt que de frapper une fois de plus à la porte des absents.

« J'ai frappé à son cœur, et il n'y avait personne. »

J'oubliais de dire que Diderot n'avait pas soupe la veille. Il arrive chez son hôtesse, il veut monter l'escalier, mais il se trouve mal et s'évanouit sur la première marche.

« Le pauvre garçon ! s'écrie l'hôtesse ; moi qui le croyais dans toutes les folies du carnaval ! »

Elle lui soulève la tête; Diderot rouvre les yeux et, voyant la charité agenouillée devant lui :

« Je meurs de faim, dit-il bravement.

— Ce n'est que cela? » dit l'hôtesse.

Et la voilà qui court dans la salle et qui revient au même instant avec un biscuit trempé de vin. Diderot, revenu à lui, se lève, embrasse l'hôtesse et la baigne de larmes :

« Je fais ici le serment, s'écria-t-il au second biscuit, de ne jamais fermer ma main si j'ai un écu et si un pauvre me tend la sienne. »

Qu'est-ce que la vertu? Le sacrifice de soi-même. On peut écrire cette pensée pour épigraphe de la vie de Diderot.

DÎDEROT. 173

Il fut une fois question de recevoir Diderot à l'Académie*; mais il y avait là je ne sais quel abbé inconnu (que dis-je inconnu? c'est bien pis, il s'appelait l'abbé Trublet) qui, pour clore la discussion , demanda à lire ce conte :

« Il y avait ici une maîtresse de danse, appelée la Nodin, bonne chrétienne, bonne catholique, mais peu scrupuleuse et se passant volontiers de messes. De bonnes gens bien intentionnés lui remontrèrent que cette longue abstinence scandalisait, et que, pour ses domestiques, ses voisins, les gens du pays, elle ferait bien d'aller quelquefois à l'église. Elle se laissa persuader contre son habitude de plusieurs années. Elle va une fois à la messe, et, à son retour, elle trouve son congé du spectacle. Cela ne lui donna pas du goût pour la messe : elle revint à son premier régime, et les bonnes gens bien intentionnés à leurs remontrances. Au bout de huit à dix mois, elle va une seconde fois à la messe, et, à son retour, elle trouve ses portes enfoncées, ses armoires brisées et ses nippes volées. Cet événement lui donna de l'humeur contre la messe, et il se passa plus d'un an et demi sans qu'on pût la résoudre à entendre une troisième messe. Cependant, une veille du jour de Noël, les bonnes gens bien intentionnés insistèrent si opiniâtrement, qu'elle les accompagna à la messe de minuit ; et, à son retour, elle ne trouva que la place de sa maison réduite en cendres. A l'instant, elle se jette à genoux au milieu de la

* C'était après la représentation du Père de famille : « Il faut tout tenter, écrivait Voltaire, pour mettre M. Diderot à l'Académie pendant son triomphe. C'est toujours une espèce de rempart contre les fanatiques et les factieux. »

rue, et levant les mains au ciel et s'adressant à Dieu, elle dit : « Mon Dieu, je te demande pardon de ces trois « messes; tu sais que je ne voulais pas y aller, parce donne-moi. Je jure devant toi de n'en entendre de ma « vie; et, s'il m'arrive de fausser mon serment, je con- « sens à être damnée à toute éternité. »

— Qu'est-ce que cela prouve? dit d'Alembert. — Cela prouve, dit l'abbé Trublet, que ce conte est signé Diderot. Je dis la messe tous les matins, et ne veux pas que les athées soient élus même à l'Académie. »

Ce beau raisonnement de l'abbé Trublet triompha. « Il a raison , pensa Diderot. Il faut bien d'ailleurs qu'il y ait un endroit où l'abbé Trublet se trouve supérieur à Diderot. »

Les philosophes prouvaient Dieu par la peine qu'ils se donnaient pour prouver qu'il n'existait pas. Diderot, dans ses rares jours d'athéisme, cherchait des athées dans tous les grands hommes de l'antiquité. 11 adorait Lucrèce et ne pardonnait pas à Virgile son silence sur le poërne de la nature des choses. Mais un jour il vient chez Griinm et lui récite avec enthousiasme ces beaux vers des Gèorgiques* :

Félix qui potuit rerum cognoscere causas ,

Atque metus omnes et inexorabiîe fatum

Subjecit pedibus, strepitumque Acherontis avari!

Fortunatus et ille deos qui novit agrestes ,

Panaque, Sylvanumque senem , Nymphasque sorores.

* « Heureux celui qui a pu pénétrer la raison des choses, en foulant aux pieds les erreurs de la superstition , en bravant un destin inexorable et le vain bruit de l'avare Achéron ! Mais fortuné encore

Étrange nature ! Dieu lui a tout donné, la grandeur, l'enthousiasme, la poésie, les idées qui jaillissent du front comme des éclairs, les sentiments qui fleurissent dans le cœur comme les lis du divin rivage : c'est l'homme fait à l'image de Dieu ; le corps est digne de l'àme ; la grâce accompagne la force ; rien ne manque à cette créature, rien, si ce n'est Dieu lui-même. L'enfant prodigue a fui la maison paternelle sans en garder un souvenir, un pieux souvenir pour les mauvais jours.

Mais pourquoi l'accuser d'athéisme ? Athée ! aimer icibas, n'est-ce pas aimer Dieu là-haut? Diderot a aimé toute sa vie l'œuvre de Dieu. Un homme doué comme lui a pu tomber, en ses heures de doute, dans l'erreur d'un naturalisme sans danger, parce qu'il animait la nature de toute sa poésie. Pour lui, la nature avait une âme ; il disait avec les enfants : « Dieu est partout. » Il n'a jamais nié la Divinité ; seulement, il s'en formait une image changeante. Son Dieu lui apparaissait en diverses métamorphoses. Il le voyait surtout sous la forme d'une belle femme, pure encore, aimant déjà, le pied sur la terre, le regard élevé au ciel. Tantôt il croyait l'entendre dans les mille voix de la forêt profonde. Il n'avait pas, comme Cabanis, le tort de vouloir tout expliquer. C'est là le tort de la science, et Diderot ne se donnait pas les torts d'un savant. Il désavouait le matérialisme impur de La Mettrie ; il avait dressé un autel à la morale publique et à la vertu privée. Il aimait sa famille; il parlait avec effusion de son vieux père; il pleurait en pensant à sa fille. S'il avait le cœur ouvert à toutes les passions, il avait aussi

celui qui connaît les divinités champêtres, Pan et le vieux Sylvain, et les nymphes des bois ! »

Selon Diderot, celui qui a « pénétré la raison des choses, » c'est Lucrèce : Virgile a donc pensé hardiment comme celui qui a foulait aux pieds les erreurs de la superstition. »

le cœur ouvert à toutes les charités. Il ne chantait pas la nature, œuvre de Dieu, comme Jean-Jacques, mais il l'aimait. Nul n'avait à un si haut degré le profond sentiment de la vie universelle. Cet homme qui savait tant, qui savait tout, moins l'origine et la fin, se surprenait étonné comme un enfant, à la vue des bois qui pensent et qui s'agitent, des eaux qui vont toujours, des moissons qui, chaque année, viennent redorer la terre. Il cueillait un épi et un bluet, il regardait le ciel, il interrogeait son cœur, a Que faites-vous là, mon ami Diderot? lui demanda Grimm un jour que le philosophe était pensif en pleine campagne. — J'écoute, répondit-il. — Qui est-ce qui vous parle ? — Dieu. — Eh bien ! — C'est de l'hébreu : mon cœur comprend, mais mon esprit n'a point d'oreilles. »

Un soir, tous les philosophes attendaient chez Helvétius l'heure du souper. Ils en revenaient, comme toujours, à l'éternelle question : « Qu'est-ce que l'âme ? » Quand chacun eut gaiement ou gravement dit un beau mensonge, Helvétius frappa du pied pour obtenir un peu de silence. Il alla fermer la fenêtre. « Voilà qu'il fait nuit, dit-il; qu'on m'apporte du feu. » On lui apporta un charbon ardent. Il prit les pincettes, s'approcha d'une console et souffla sur le charbon. Une bougie s'alluma. « Remportez ce dieu, dit-il en montrant le charbon ; j'ai l'àme, ou plutôt j'ai la vie du premier homme. Or, le feu qui m'a servi est partout, dans la pierre, dans le bois, dans l'atmosphère. L'âme c'est le feu, le feu c'est la vie. La création du monde est une hypothèse beaucoup plus merveilleuse que celle que je cherche à vous expliquer. » Disant ces mots, Helvétius alluma une seconde bougie : « Vous voyez que mon premier homme a transmis la vie sans

l'existence d'un Dieu. — Vous ne vous apercevez pas, lui dit alors Diderot, que vous avez prouvé l'existence de Dieu en la voulant nier : car je veux bien que la vie soit sur la terre; mais encore a-t-il fallu quelqu'un pour allumer le feu. J'imagine que le charbon ne se serait pas allumé tout seul *. »

Diderot n'a jamais nié Dieu, car il l'a vu partout ; il a douté ; mais on l'a dit, douter, c'est croire encore **

Diderot est une des grandes figures qui rayonnent dans le tableau d'un siècle. Il tient une belle place, comme artiste et comme philosophe, dans l'histoire des arts et des idées. Son souvenir a je ne sais quoi de grandiose et de charmant. C'est le génie du paradoxe, c'est l'héroïsme de l'audace et de la passion. Il porte à certains jours le xvme siècle sur ses épaules, comme le vieil Atlas portait le monde. On ne songe pas à lui élever une statue ; mais n'a-t-il pas un temple, un temple immortel, quoique déjà ruiné , YEncijclopédie, d'où la Révolution est sortie tout armée ?

Les ruines de Y Encyclopédie seront pieusement admirées dans l'avenir comme les sacrés débris du Parthénon. Quand l'architecte est un grand artiste, le temple survit au dieu qu'on y adorait. La philosophie de Diderot est tombée de l'autel, mais son temple est toujours debout.

* Ce point d'histoire philosophique n'est peut-être pas enregistré dans les écrits du temps. Gondorcet l'avait raconté à mon grandpère, qui était son cousin, et mon grand-père me l'a souvent raconté lui-même.

** Il ne voulait même pas que sa fille doutât. Il la confiait au curé de sa paroisse.

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