‹ Galerie du XVIIIe siècle (volume 3)Chapitre 15 sur 18 · D'ALEMBERT · texte numérisé non relu

D'ALEMBERT

Mme de Tencin. — Le roi de Prusse. — - Mlle de Lespinasse. (1717-1783.)

Il est impossible de peindre avec précision la figure de Claudine de Tencin, chanoinesse et courtisane, mère de d'Alembert, un jour de distraction; maîtresse du Régent, maîtresse du cardinal Dubois, maîtresse d'un colonel irlandais, maîtresse de d'Argenson, maîtresse de Bolingbroke, maîtresse du maréchal d'Huxel, maîtresse du chevalier Destouches, maîtresse de La Fresnais, j'en passe, et des meilleurs, des maréchaux de France, des conseillers au parlement, des ministres, des cardinaux, des gens de lettres. Quand elle n'était pas à la cour, la cour était chez elle. Ce beau train de vie dura longtemps, car elle perpétua sa jeunesse comme Ninon de Lenclos. Elle serait morte sans doute dans l'impénitence amoureuse, si son dernier amant ne se fût tué chez elle d'un coup de pistolet, un jour de désespoir, ce qui la fit accuser de l'avoir tué elle-même. Cela n'était pas au-dessus de ses forces. On la traîna au Châtelet et à la Bastille. L'acte d'accusation portait que celle-là qui avait fait mettre les biens de son amant sous son nom avait bien

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pu armer le pistolet. Mais, quoique ses ennemis se levassent tous pour la perdre, elle fut acquittée, sans doute parce qu'elle n'était pas coupable, mais peut-être aussi parce qu'elle avait pour amis Montesquieu, Fontenelle et Clément XIV, sans compter tous ses anciens amants ; je ne parle pas de ses enfants, car ceux-là n'étaient pas ses amis. Jean-Jacques, un peu plus tard, mettait les siens aux Enfants-Trouvés; Mme de Tencin, qui ne croyait pas à Dieu, les mettait sur le seuil d'une église. Le fils qu'elle eut du chevalier Destouches ne croyait pas plus à Dieu que sa mère : il se nommait d'Alembert. Il fut recueilli dans la rue, comme un chien, par une vitrière qui lui donna son sein, parce que Dieu, qui existe même pour ceux qui ne croient pas à lui, ne veut pas qu'un enfant manque de mère.

Quand d'Alembert fut devenu célèbre, Mme de Tencin se souvint qu'elle était sa mère, et alla vers lui les bras ouverts ; mais le philosophe passa son chemin, en lui disant : « Vous n'êtes pas ma mère. »

Claudine Tencin se retira des passions, et ouvrit un bureau d'esprit. Elle donna deux fois par semaine à dîner aux gens de cour et aux gens de lettres. Elle fit plus : aux gens de cour, elle donna des leçons de diplomatie, car M. de Talleyrand n'était pas digne de dénouer les rosettes de ses souliers ; aux gens de lettres, elle donna des culottes, car sur ce chapitre Mme Geoffrin ne fit que l'imiter. Il faut dire à sa louange qu'elle n'avait rien à elle ; son argent, son esprit, son temps, tout cela était à ses amis. Quand elle mourut, tous les aimables païens de 1750 furent désespérés. « Où irons-nous dîner? » se demandaient-ils avec inquiétude. La Scarron remplaçait le rôti par un conte ; Mme de Tencin contait aussi bien que la Scarron, mais n'oubliait jamais le rôti. Heureusement que Mme Geoffrin recueillit la succession de

Mme de Tencin, laquelle avait recueilli la succession de la marquise de Lambert ; à la mort de celle-ci, Fontenelle avait dit : « Puisqu'elle est morte, j'irai dîner chez Claudine. » Quand la mort de Mme de Tencin fut annoncée à l'Académie , Fontenelle dit avec la même tranquillité : « Eh bien ! j'irai dîner chez la Geoffrin. »

Je ne connais pas d'autre oraison funèbre de Mme de Tencin. Elle avait eu bien raison de dire de Fontenelle, en lui mettant la main sur le cœur : « Ce n'est pas un cœur que vous avez là, c'est de la cervelle comme dans la tête. »

L'histoire de d'Alembert, c'est l'histoire d'un grand orgueil qui s'abrite sous le manteau troué du philosophe. Les uns l'ont trouvé sublime dans son entre-sol au-dessus de la vitrière qui l'avait recueilli à la porte d'une église ; les autres l'ont trouvé cynique comme un Diogène des temps modernes, qui dit à sa vraie mère, quand elle vient à passer : « Retire-toi de mon soleil. »

Ah! cinquante ans plus tard, quand il fut trahi deux fois par Mlle de Lespinasse, quand il comprit enfin que la femme n'est qu'un navire abandonné, toujours battu par la tempête du cœur, qui va échouer sans cesse là où le pousse le vent, si Mme de Tencin était revenue à lui, il fût tombé dans ses bras en pleurant, il ne lui eût pas jeté au visage ce mot odieux : « Vous n'êtes pas ma mère ! »

Oui, l'autre était sa mère, la mère de tous les jours, celle qui donne son sein et son temps, les battements de son cœur et les larmes de ses yeux ; mais l'autre aussi était sa mère : c'était la mère que Dieu avait donnée, et il fallait être aussi géomètre que d'Alembert pour renier celle-là.

Si d'Alembert eût été un grand cœur, au lieu d'être un

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grand esprit, il aurait eu dans son cœur de la place pour deux mères.

Mais d'Alembert mesurait ses sentiments comme ses idées, comme son style, avec un compas. L'infini n'existait pas pour lui. Comment pouvait-il comprendre la mère invisible qui pleurait ses péchés et qui protégeait l'enfant de son amour à peu près comme les fées veillent sur un berceau pendant le sommeil ?

Vanité des vanités ! chez d'Alembert tout ne fut que vanité. J'ai beau l'étudier à tous les points de vue, à tous les âges, ami ou amant, je trouve en lui un composé de philosophe et de savant; je ne trouve pas l'homme, pas même dans sa jeunesse. Mais fut-il jeune un seul jour de sa vie ?

La jeunesse ne lui vint que quand il était déjà aux prises avec la mort, quand les trahisons de Mlle de Lespinasse arrachèrent tout à coup la cuirasse de son cœur. Il était un peu tard pour naître enfin à la vie.

Et pourtant, voyez comme cette vanité de d'Alembert s'humilie devant les têtes couronnées! Ce philosophe, qui brave de si haut Dieu et les hommes, qui ne s'attarde jamais par un beau soir d'avril ou par une belle matinée d'octobre devant l'œuvre de la création, ce géomètre qui ne sait pas pour qui fleurissent les roses, voilà comment il écrit au roi de Prusse : « J'ai été touché juequ'aux larmes, sire, par ces mots de votre dernière lettre, si pleins de bonté et d'intérêt : « Je vous avais écrit avant-hier, et « je ne sais comment je m'étais permis quelque badi- « nage; je me le suis reproché en lisant votre lettre. » Ne vous reprochez rien, sire, et croyez que vous avez ce que Tacite dit de Germanicus , per séria, per jocos, eumdem animum, une âme qui intéresse également mon cœur, quand elle est sérieuse et quand elle est gaie. Vous mettez le comble à vos bontés en employant même la

poésie à ma consolation ; vous me dites, en vers élégants et harmonieux, ce que vous avez bien voulu me dire en prose élégante et philosophique : votre prose, sire, devrait être signée Sénèque, Montaigne, et vos vers Lucrèce, Marc-Aurèle. »

Et ailleurs, c'est « une vénération tendre et profonde pour son auguste majesté, » le roi de Prusse, qu'il compare à tous les héros et à tous les sages. C'est tout au plus s'il ne lui crie pas bravo! à la bataille de Rosbach, car d'Alembert n'aime pas la France de tout le monde, « la mère patrie ; » il aime la France qui est à Ferney, et qui s'appelle Voltaire ; il aime la France qui est à Berlin, et qui s'appelle Frédéric; il aime la France qui est à Saint-Pétersbourg, et qui s'appelle Catherine. Son pays, c'est celui des disputes philosophiques. D'Alembert est de la caste des mécontents ; en effet, il passa sa vie à se plaindre de la destinée, qui plus d'une fois est venue à lui conduisant par la main la Fortune et l'Amour. Il dit sans cesse qu'il est pauvre ; c'est à qui lui fera des pensions, et, dès qu'il en tient une, il refuse orgueilleusement les autres. Il se plaint de la France : « Ingrate patrie, tu n'auras pas mes os! » Aussitôt l'impératrice de Russie lui offre cent mille francs de rente pour former le grand-duc à la philosophie". Il se drape dans sou

* Le grand-duc était prédestiné : il est mort fou. D'Alembert n'eût pas été un instituteur digne de faire un prince et un homme. Il aimait trop le paradoxe à la Diderot. Par exemple il voulait qu'on enseignât l'histoire à rebours, c'est-à-dire qu'on commençât par les temps les plus proches , et qu'on finît par les plus reculés, a Par ce moyen, le détail des faits décroîtrait à mesure qu'ils seraient moins certains et moins intéressants, et la mémoire des enfants ne se trouverait point surchargée par des faits et des noms barbares, et rebutée d'avance sur ceux qu'il leur importe le plus de connaître ; ils n'apprendraient pas le nom de Dagobert avant celui de Henri IV. »

D'Alembert ne savait-il donc pas que c'est à travers l'histoire ancienne qu'il faut étudier l'histoire moderne?

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manteau, se dit fier de sa pauvreté, et ne veut pas mourir sur la terre étrangère. Mais il crie tout haut combien elle est ingrate, cette patrie qui lui a donné une place à l'Académie des sciences, une place à l'Académie française, qui lui permet d'imprimer Y Encyclopédie. « La situation où je suis serait un motif suffisant pour bien d'autres de renoncer à son pays. Ma fortune est au-dessous du médiocre; dix sept cents livres de rente font tout mon revenu. Entièrement indépendant et maître de mes volontés, je n'ai point de famille qui s'y oppose. Oublié du gouvernement comme tant de gens le sont de la Providence, persécuté même autant qu'on peut l'être quand on évite de donner trop d'avantage sur soi à la méchanceté des hommes, je n'ai aucune part aux récompenses qui pleuvent ici sur les gens de lettres avec plus de profusion que de lumières. Une pension trèsmodique , qui vraisemblablement me viendra fort tard, et qui à peine un jour me suffira si j'ai le bonheur ou le malheur de parvenir à la vieillesse, est la seule chose que je puisse raisonnablement espérer. Encore cette ressource n'est-elle pas trop certaine, si la cour de France, comme on me l'assure, est aussi mal disposée pour moi que celle de Prusse l'est favorablement. Malgré tout cela, la tranquillité dont je jouis est si parfaite et si douce, que je ne puis me résoudre à lui faire courir le moindre risque. Supérieur à la mauvaise fortune, les épreuves de toute espèce que j'ai essuyées dans ce genre m'ont endurci à l'indigence et au malheur, et ne m'ont laissé de sensibilité que pour ceux qui me ressemblent. A force de privations, je me suis accoutumé sans effort à me contenter du plus étroit nécessaire, et je serais même en état de partager mon peu de fortune avec d'honnêtes gens plus pauvres que moi. J'ai commencé, comme les autres hommes, par désirer les places et les richesses ; j'ai fini

par y renoncer absolument, et de jour en jour je m'en trouve mieux. La vie retirée et obscure que je mène est parfaitement conforme à mon caractère, mon amour extrême pour l'indépendance, et peut-être même à un peu d'éloignement que les événements de ma vie m'ont inspiré pour les hommes. »

Et plus loin : « Ce n'est pas que je sois fort content du ministère, et surtout de l'ami de votre président; il s'en faut beaucoup : je sais, à n'en pouvoir douter, qu'il est très-mal disposé contre moi , et j'ignore absolument pour quelle raison ; mais que m'importe ? je resterai à Paris, j'y mangerai du pain et des noix, j'y mourrai pauvre, mais aussi j'y vivrai libre. Je vis de jour en jour plus retiré; je dîne et soupe chez moi; je vais voir mon abbé à l'Opéra; je me couche à neuf heures, et je travaille avec plaisir, quoique sans espérance. »

L'amour, comme on voit, quoique d'Alembert fût alors aux meilleures saisons de sa vie , ne tenait pas grand'place dans sa journée. Mlle de Lespinasse elle-même , quand elle parfuma sous les tresses de sa chevelure le bonnet de nuit du philosophe, ne changea rien à ses habitudes.

D'Alembert avait par-dessus l'esprit tout l'esprit de conduite ; aussi fut-il de toutes les académies, tout en gardant ses droits au titre de philosophe, le premier qu'il ambitionnât. Il allait dans le monde, on le rencontrait même à Versailles; il savait choisir ses amis parmi les rois par la naissance et les rois par l'esprit, du roi de Prusse à Voltaire, de Catherine II à Mlle de Lespinasse. Beaucoup insulté, comme tous ceux qui prennent le soleil des va-nu-pieds de la littérature, il savait mépriser les injures. « Les poètes comme les rois, dit-il quelque part, ne peuvent dissimuler

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la moindre insulte, et le désir d'en tirer vengeance leur est souvent beaucoup plus nuisible que l'insulte même. C'est bien peu connaître l'envie que de croire lui imposer silence en s'y montrant trop sensible ; c'est au contraire lui donner la célébrité qu'elle cherche. La postérité eût ignoré jusqu'aux noms de Bavius et de Maevius, si Virgile n'avait eu la faiblesse d'en faire mention dans un de ses vers. Les gens de lettres d'un certain ordre s'avilissent en répondant aux satires. Ils en sont toujours blâmés par ce public même, qui, dans son oisiveté maligne, prend quelquefois plaisir aux traits qu'on lance contre eux. Un homme qui se sent digne par ses talents et son génie de devenir célèbre, n'a qu'à laisser faire la voix publique, ne point s'empresser à lui dicter ce qu'elle doit dire, et attendre, si l'on peut parler ainsi , que la renommée vienne prendre ses ordres ; bientôt elle imposera silence à toutes les voix subalternes, comme la force du son fondamental dans un bel accord anéantit toutes les dissonances qui tendent à altérer son harmonie. Mais l'homme de lettres est-il assez peu philosophe pour se chagriner de ce qu'on ne lui rend pas justice, et assez imprudent pour laisser éclater son chagrin ; l'envie alors redoublera ses attaques, l'entraînera comme malgré lui dans quelques écarts, et cherchera à lui faire plus de tort par un ridicule qu'il ne pourrait se faire d'honneur par d'excellents ouvrages. En fait de réputation comme en fait de maladies, c'est toujours l'impatience qui nous perd. Combien d'hommes supérieurs par leurs talents , à qui on pourrait faire avec raison le même reproche qui fut fait autrefois bien ou mal à propos au général des Carthaginois : « Les dieux n'ont pas donné à un seul tous les talents ; vous avez celui de vaincre, mais non celui d'user de la victoire. »

HT

Les femmes décident de tout en France. Voilà ce que Mlle de Lespinasse avait écrit vaillamment sur sa bannière. Au point de départ, elle ne semblait pas destinée à décider de grand'chose ici-bas : elle n'avait ni naissance, ni fortune, ni beauté. Quand une femme a la beauté, elle a bien vite la fortune, partant la naissance. Mlle de Lespinasse n'avait que l'esprit ; mais l'esprit est encore un point d'appui qui peut soulever le monde. Mlle de Lespinasse ne fut pas précisément un Atlas, mais elle fut un des ornements qui supportèrent ce temple de la philosophie moderne qui s'appelait hier YEncyclopé* die, et qui s'appelle aujourd'hui la liberté de penser,

Mlle de Lespinasse est née à Lyon en 1732, Ce nom n'était pas le sien. Une femme du beau monde, célèbre par ses galanteries, Mme d'Albon, la mit au monde comme un livre anonyme. Elle ne voulut jamais la reconnaître ; plus tard elle tenta de la doter ; mais la fille refusa l'argent de celle qui lui avait refusé un nom.

On comprend tout de suite sa liaison avec d'Alembert, qui lui-même n'avait pas de nom. Les deux célèbres enfants trouvés du xvme siècle s'étaient réunis pour se consoler et pour protester.

Mlle de Lespinasse pensa d'abord à donner sa jeunesse à Dieu ; mais un grain de philosophie avait germé dans son cœur : elle manquait de l'enthousiasme qui précipite les filles de Dieu au pied de l'autel ; la curiosité l'entraînait dans tous les périls de la vie. Plus tard, elle eut l'enthousiasme de la passion. Ce fut une autre Sapho et une autre Héloïse.

Le hasard, qui fait souvent bien ce qu'il fait, la plaça

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d'abord comme demoiselle de compagnie chez Mme du Deffant. Ce fut là qu'elle rencontra toute la société littéraire et philosophique du xvme siècle.

Dès son entrée dans cet autre hôtel Rambouillet , où l'esprit remplaçait la manière, où l'épigramme remplaçait le madrigal, elle fut admise à dire son opinion sur les hommes et les choses. Mais peu à peu Mme du Deffant s'aperçut que la demoiselle de compagnie devenait la dame de la maison. La rivalité ne dura pas longtemps : Mlle de Lespinasse s'en alla ouvrir ailleurs un bureau d'esprit. On se demanda aux frais de qui.

Au bout de quelque temps, d'Alembert, qui avait quitté Mme du Deffant pour Mlle de Lespinasse, alla s'installer, avec ses livres et ses oiseaux, dans la maison de celle-ci, porte à porte, à ce point que les étrangers se trompaient souvent de porte.

Mlle de Lespinasse n'était pas belle, et d'Alembert n'était pas né pour l'amour : aussi les hommes n'enviaient pas d'Alembert, et les femmes n'enviaient pas Mlle de Lespinasse. Savez-vous quel fut le premier ouvrage qu'elle inspira à d'Alembert ? Un volume in-quarto sur la vaccine : Mlle de Lespinasse était outragée par la petite vérole. C'était s'y prendre un peu tard.

Ce mariage de raison dura quelque vingt ans. D'Alembert était heureux sans savoir pourquoi ; il ne comprenait rien aux inquiétudes, aux irritations, aux colères, aux bourrasques, aux larmes, aux orages, aux déchirements de cette femme, qui semblait dominée par son esprit, mais qui n'écoutait que les faiblesses de son cœur. D'Alembert n'était là pour elle que le pain quotidien de l'amour; or, comme elle ne mangeait pas de pain, elle ne se contentait pas de ce repas platonique. Elle subit trois ou quatre passions violentes qui la tuèrent peu à peu. En effet, après avoir longtemps pleuré le comte de Mora.

elle ne survécut pas à l'abandon de M. de Guibert, qui s'était laissé prendre un jour de distraction, mais qui n'avait pu s'élever à cette passion toute pleine de tempêtes.

Ce brave d'Alembert continuait de réciter ses éloges à l'Académie et d'écrire pour la gloire de l'Eglise encyclopédique, sans s'imaginer qu'une femme qui demeurait dans sa maison pût penser à un autre homme que lui. Celui-là n'était pas fils de sa mère. Il y en a qui s'imaginent que toutes les femmes sont perverses, hormis leur mère. D'Alembert s'imaginait que , hormis sa mère , toutes les femmes étaient des chefs-d'œuvre de vertu.

Mlle de Lespinasse nomma d'Alembert son exécuteur testamentaire ; elle lui légua ses meubles ; elle donna ses cheveux, tout ce qu'elle avait, aux fidèles de son cercle ; elle légua ses dettes à l'archevêque de Toulouse , et s'endormit dans l'éternité.

A ses derniers jours elle tendit la main à d'Alembert, qui ne la quittait pas. « Mon ami, lui dit-elle tristement, il y a vingt ans que vous m'aimez, il y a vingt ans que vous m'avez sacrifié toutes les libertés de votre cœur, il y a vingt ans que je vous trompe. » Cette confession fut un coup de foudre pour d'Alembert; ce coup de foudre fut un trait de lumière. Il vit passer les figures des amants de Mlle de Lespinasse. « J'y avais songé, dit-il; mais pouvais-je le croire? Je ne le crois pas encore! — Oui, mon. ami, vous avez vécu avec le mensonge. J'ai toujours remis au lendemain cette confession des faiblesses de mon cœur : au point où j'en suis, le lendemain c'est le tombeau; je ne veux pas y emporter ce secret de ma trahison : le tombeau lui-même a ses remords. Pardonnez-moi, mon ami, je vous aimais; mais je me suis laissé prendre à ces passions violentes qui nous emportent hors de nous-

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mêmes. Cette maison, où j'aurais dû être si heureuse avec vous, où je vous voyais heureux en dévorant mes larmes, n'a été pour moi qu'une mer agitée ; en vain je croyais jeter l'ancre en me jetant dans vos bras, mais la vague m'emportait toujours. Je reviens à vous, mais toute brisée par les secousses de la tempête. — Vous revenez à moi! dit d'Alembert tristement, mais avec un éclair d'espérance. — Oui, >» dit Mlle de Lespinasse en lui pressant la main. Puis, se reprenant tout à coup, car l'image de M. de Guibert avait passé devant elle : « Je vous dirai tout, mon ami. Plaignez-moi d'être si coupable, plaignez-moi d'être si faible dans le repentir. A cette heure suprême, je n'ai plus qu'un seul ami : c'est vous. Mais, j'ai beau faire, je ne puis me défendre d'aimer encore M. de Guibert. 0 d'Alembert! mon pauvre philosophe, retenez bien ceci de la bouche d'une mourante : La raison humaine n'est qu'un fantôme qui s'évanouit chaque fois que Dieu nous jette un rayon de sa lumière. Voyez ce que ma raison a pu contre l'amour. — Oh ! oui, dit d'Alembert en éclatant dans sa douleur et en pleurant comme un enfant, c'est une leçon suprême que Dieu m'a donnée, à moi qui, dans mon orgueil, voulais m'élever aussi haut que son intelligence. » Quand l'infidèle fut couchée dans le tombeau, ce dernier lit qui console les amants trahis, d'Alembert paraphrasa ainsi sa douleur :

0 vous, qui ne pouvez plus m'entendre , vous que j'ai si tendrement aimée, vous dont j'ai cru être aimé quelques moments , hélas ! s'il peut vous rester encore quelque sentiment dans ce séjour de la mort après lequel vous avez tant soupiré, et qui bientôt sera le mien, voyez mon malheur et mes larmes , la solitude de mon âme et l'abandon cruel où vous m'avez ôté le plaisir si doux de vous dire comme Orosmane :

Ta grâce est dans mon cœur; prononce , elle t'attend.

Vous êtes descendue dans le tombeau, persuadée que mes regards ne vous y suivraient pas ! Ah î si vous m'aviez seulement témoigné quelque douleur de vous séparer de moi , avec quelles délices je vous aurais suivie dans l'asile éternel que vous habitez ! Mais je n'oserais pas même demander à être mis auprès de vous quand la mort aura fermé mes yeux et tari mes larmes ; je craindrais que votre ombre ne repoussât la mienne et ne prolongeât ma douleur au delà de ma vie. Hélas ! vous m'avez tout ôté, et la douceur de vivre et la douceur même de mourir.

Pourquoi a-t-il fallu que l'amour , fait pour adoucir aux autres les maux de la vie , fût le tourment et le désespoir de la vôtre? pourquoi ne m'avoir pas tout dit, lorsque je vous donnai mon portrait, il y a un an, avec ces vers si pleins de tendresse :

Et dites quelquefois, en voyant cette image :

« De tous ceux que j'aimai , qui m'aima comme lui?))

Vous n'êtes plus, me voilà seul dans l'univers ! Il ne me reste que la funeste consolation de ceux qui n'en ont point , cette mélancolie qui aime à s'abreuver de larmes et à les répandre sans chercher personne qui les partage.

Ce n'est pas tout. D'Alembert n'a pas assez versé de larmes savantes pour être consolé. Il va tailler encore sa plume et citer de sa plus belle écriture tous les classiques amoureux,

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