‹ Galerie du XVIIIe siècle (volume 3)Chapitre 18 sur 18 · DE LA CLOS · texte numérisé non relu

DE LA CLOS

Le chevalier de Saint -Georges. — Mlle Olympe. — Jean- Jacques. — Robespierre.

Imaginez en 1760, au temps où débutait à l'Opéra Sophie Arnould, sous le règne de Mme de Pompadour, un jeune homme, pâli sous les rêves de la gloire héroïque, étudiant les actions des plus illustres capitaines ; déjà renommé pour sa bravoure, parce qu'il s'était battu en duel, en désespoir de se montrer sur un autre champ de bataille ; tour à tour heureux et fier de sentir sous sa main la poignée d'une épée, en étudiant dans les livres la science de la guerre.

Maintenant, voyez cet autre portrait : c'est un chevalier de 1766 qui continue les roués de la Régence. Nous sommes à l'Opéra pour les débuts de Mlle Beaumesnil. On joue une pastorale. Notre chevalier est dans une loge, en belle et bonne compagnie. On l'appelle zevalier; il applaudit celle qui débute et s'écrie : « C'est adoable! » Il disparaît de la loge pour aller saluer la débutante d'un

peu plus près. Il arrive à elle et lui débite un madrigal impertinent. Mlle Beaumesnil, dans son ravissement, lui promet de le recevoir à son petit lever. Il retourne à la loge, où déjà Ton se désolait d'une si longue absence : là, dans cette loge, il y a une femme de quarante ans et une jeune fille débutant dans la vie. Le chevalier est enchaîné avec des roses dans des liaisons dangereuses.

Voyez-vous à Grenoble , dans cette chambre d'hôtel garni, vers 1779, un homme déjà grisonnant, quoique vert encore ? Il est assis devant une petite table , où il écrit avec passion , tantôt interrogeant ses souvenirs , tantôt feuilletant Clarisse Harloive , la Religieuse et la Nouvelle Héloïse. Il est minuit , une petite lampe l'éclairé d'une lueur fauve. Un sourire méchant passe çà et là sur ses lèvres ; Lavater dirait que cet homme qui écrit une satire de Pétrone est un homme qui se venge. C'est la satire du monde où il a vécu , du monde qui lui a ouvert son cœur. Pourquoi se venge-t-il? par caprice , parce qu'il a reconnu que le fond de la coupe était du poison , parce qu'en habitant le cœur des femmes il a découvert que l'enfer s'y cachait. Mais, croyez-le bien, il se venge parce qu'il sent fuir le rivage parfumé de sa jeunesse.

89 a sonné comme le glas funèbre du xvnr siècle. Suivons cet homme qui va être vieux , mais qui , par ses actions, veut se prouver à lui-même qu'il est toujours jeune ; suivons-le pas à pas. Le voyez-vous d'abord à ces bruyantes orgies du Palais-Royal , assis à la droite du prince dont il est le conseil ? « Liberté ! république ! » s'écrient tous ces hommes d'esprit après souper , qui se croient de fiers Romains. « Liberté ! république ! » Le cri part du Palais-Royal comme un boulet contre le palais des Tuileries. Suivez le plus passionné de tous ! Le voilà rédigeant avec Brissot la fameuse pétition qui demande le jugement de Louis XVT. Ce n'est pas tout : il se fait

tribun delà borne, comme Camille Desmoulins le jour de la prise de la Bastille ; il entraîne sur ses pas toutes les colères de la rue : tout à l'heure , il demandait le jugement du roi; c'est la tête de Louis XVI qu'il demande à présent. Les tribuns des clubs sont jaloux du tribun de la rue ; ils l'emprisonnent pour se délivrer de ses ambitions furieuses. Est-ce fini?

Non. En 1803, le 5 octobre, voyez-vous, à Tarente, cet homme qui va mourir épuisé par toutes les passions bonnes et mauvaises? La veille , il combattait encore. La France reconnaissante n'inscrira peut-être pas son nom sur un arc de triomphe ; mais oubliera-t-elle que le général d'artillerie Chauderlos de La Clos, auteur des Liaisons dangereuses, a combattu héroïquement pour elle sur le Rhin et en Italie ?

Ainsi c'est un tableau varié que cette vie de La Clos , tour à tour, comme déjà on l'a entrevu, soldat sévère, épris de son épée ; chevalier galant , courant les cercles et les coulisses; écrivain satirique et scandaleux, tribun passionné, enfin grand capitaine. Et encore on n'a indiqué dans cette première esquisse que les principaux traits. Voyons de plus près cette figure multiple. *

* Cette étude a été publiée en 1846 par le Constitutionnel. Le jour même, je reçus une lettre ainsi conçue :

«Vous avez apprécié La Clos avec justice; vos renseignements sont exacts; cependant, que n'avez -vous ouvert VAlmanach des 25 000 adresses ? »

J'ouvris VAlmanach en question; j'y trouvai : Choderlos de La Clos, éligible, rue de Provence, i5. J'allai rue de Provence, où j'appris que M. Choderlos de La Clos était mort depuis un an. On m'indiqua son beau -frère, M. B. de T..., qui était mon voisin. A mon retour, je trouvai chez moi M. B. de T....

Il m'apprit ce que je savais et ce que je ne savais pas.

Le père de La Clos était d'origine mauresque. Voici l'histoire du

Il semble que l'avenir veuille oublier ce nom de La Clos, qu'il serait injuste d'inhumer dans les Liaisons dangereuses. Ce roman peut n'être plus qu'un monument curieux d'une époque évanouie ; mais La Clos n'est-il pas sorti de ce triste monument par ses savantes études sur l'artillerie, et surtout par ses glorieuses campagnes? La Clos est inconnu des nouvelles générations ; à peine si quelques écoliers et quelques curieux littéraires recherchent son roman. Je n'ai pu découvrir son portrait gravé. Le roi possède à Eu un beau portrait de La Clos ; un autre existe , un seul , qui fut dessiné aux trois crayons par Carmontel dans une soirée du Palais-Royal. C'est un portrait en pied que j'ai été admis à voir comme une curiosité sans prix. La Clos est assis près d'une table à trictrac ; il est accoudé et pensif : ce n'est pas le jeu qui l'occupe. Sa figure porte quarante-cinq ans à peu près ; c'est une figure plus intelligente que belle; les lignes sont franches, mais un peu aiguës. Ce qui frappe au premier abord, c'est un front proéminent, un œil scrutateur , une expression satirique où ne se trahit ni cha-

mariage de Fauteur des Liaisons dangereuses : MlleDuperré était une des plus nobles et des plus belles héritières de la Rochelle. Comme sa mère était morte , elle faisait les honneurs delà maison de M. Duperré. Elle apprit un jour que M. de La Clos, l'auteur des Liaisons dangereuses, venait à la Rochelle passer au moins une saison, pour continuer ses études sur l'artillerie, a Jamais, dit-elle avec effroi, jamais M. de La Clos ne sera accueilli dans notre salon. » La Clos répondit à l'ami officieux qui lui répéta ce mot : « Je songe à me marier : je veux épouser avant six mois Mlle Duperré. » En effet, six mois après, La Clos était le beau-frère du jeune marin qui devint plus tard l'amiral Duperré, ministre de la marine.

La Clos est mort à Tarente, général d'artillerie, plus pauvre que Malfilâtre et Gilbert. La France n'était pas riche alors en argent comptant. Il est mort fier des triomphes de son pays , profondément attristé par la misère qui menaçait sa femme et ses enfants. La fortune, sans doute, y a pris garde : le dernier des La Clos avait 100 000 livres de rentes.

226 POETES, ROMANCIERS, FHILOSOPHES.

leur d'àme ni accent humain. Il a peut-être eu le tort grave de penser profondément qu'on faisait son portrait ; cela arrive à tout le monde , même aux hommes d'esprit.

Dans ce xvme siècle où Ton ne croyait à rien , le nom même , le nom de son père , la plus noble partie de l'héritage, n'était plus une chose sacrée. Dans les lettres où l'on se moquait si bien des titres , c'était à qui prendrait un air de noblesse par son nom : de tous temps, les hommes ont aimé à se contredire. Fontenelle et Grébillon donnèrent l'exemple : on sait que leur vrai nom était Le Bouvier et Jollyot. On vit poindre alors la noblesse de plume.

Quelques hommes sincères , quelques franches natures, n'ayant point perdu l'amour de la famille, comme Piron, Diderot , Gilbert , se contentèrent d'illustrer leur nom , tout simple qu'il fût ; mais combien d'autres ont illustré un nom qui n'était pas celui de leurs pères ! Vous seriez surpris si j'alignais tous les noms qu'ils ont mis de côté comme une vieille défroque qui s'ajustait mal à leur taille. Ainsi vous connaissez Poquelin et Arouet; mais connaissez-vous bien M. Le Bouvier, M. Garlet, M. Paradis, M. Pinot, M. Carton, M. Claris, M. Pierres, M. Jollyot, M. Néricault, M. Caron? Le jour du jugement, l'ange exterminateur, n'ayant inscrit ces écrivains que sous leur vrai nom , aura lui-même bien de la peine à reconnaître Fontenelle , Marivaux , Montcrif , Duclos , Dancourt , Florian , Bernis , Grébillon , Destouches , Beaumarchais.

L'homme d'esprit et le grand capitaine que j'étudie aujourd'hui s'appelait Chauderlos tout court. Comment illustrer un pareil nom , à moins de conquérir le monde et d'en découvrir un autre? VIliade et tous les poëmes épiques ne feraient point passer à la postérité un nom

si malencontreux. Si Bonaparte se fût appelé Chauderlos , Sainte-Hélène , ce poétique symbole de toute gloire moderne , ne remplirait pas les avenues du xixe siècle.

Chauderlos ne voulut pas se charger d'illustrer le nom de son père ; sa mère était une demoiselle La Clos ; il trouva plus simple et plus commode de s'appeler de La Clos , et même le chevalier de La Clos. Bien lui en prit , et nul ne s'en est plaint.

Le chevalier de La Clos naquit à Amiens en 1741. Son père , gentilhomme ou gentillâtre picard , le destina à la vie de soldat. La Clos entra aspirant au corps du génie, où il fut nommé sous-lieutenant à dix-huit ans. Il fit ses plus belles campagnes dans les hôtels de 1760, depuis l'antichambre jusqu'à l'oratoire.

Homme de belle stature , de figure expressive , très- ** galamment tourné , brisé de bonne heure aux allures de la belle compagnie et aux aventures de théâtre, tenant bien son épée et sa plume , hardi jusqu'à l'impertinence , spirituel jusqu'à la satire , il s'en alla le plus gaiement du monde de conquête en conquête.

Il rechercha les vanités littéraires. Il débuta en poésie comme Rivarol et Rulhière , par quelque impertinente épître à une fille à la mode. Son épître à Margot est digne des petits vers de Voltaire par le tour et l'esprit. Très-répandu dans le monde du théâtre, il fit en se jouant un opéra-comique. Il avait été entraîné clans ce genre facile par un Américain à la mode, M. de Saint-Georges, qui se reposait de ses duels en composant de la musique. On n'a pas oublié que cette musique était plus ingénieuse que savante, brillant plus par l'esprit que par le caractère. La Clos avait lu beaucoup de romans ; il emprunta le sujet et le titre de son opéra au roman oublié de Mme Riccoboni, Ernestine. Pendant la représentation, je ne dis

pas la première, il n'y en a pas eu deux, La Clos et Saint- Georges , en gens de bonne compagnie qui sont prêts à tout, se promenaient dans la coulisse, effeuillant les bouquets des comédiennes et leur promettant un beau souper, si la pièce tombait. Sans doute ils voulaient souper, mais ils ne s'attendaient pas à être pris au mot. Jamais opéra-comique ne fut plus gaiement honni par le parterre : vers le milieu de la pièce, tous les spectateurs essayèrent des variantes qui pronostiquèrent le destin à'Ernestine. La pièce fut saluée , à la chute du rideau , par un chœur de sifflets. « Si nous ne nous étions déjà battus, dit le poëte au musicien , je trouverais bien du plaisir à vous couper la gorge. — Et moi donc! dit l'Américain furieux , qui n'avait pas le courage de plaisanter sur sa défaite ; car , vous l'avouerez , c'est votre thème qui a tout perdu. — Par exemple! Est-ce que vous vous imaginez qu'on a écouté les paroles ? On a eu bien assez de la musique. »

Les deux collaborateurs avaient pris une certaine attitude menaçante et comique, quand la jolie Mlle Olympe , qui remplissait le rôle d'Ernestine, vint se jeter entre eux tout effarée : « Je suis perdue, dit-elle avec désespoir ; c'est la seconde fois cette semaine que me voilà sifflée. — Ne vous désolez pas, dit La Clos; avec des yeux comme les vôtres on se retrouve toujours. Venez souper avec moi. — Avec moi, dit Saint-Georges en saisissant la comédienne. — Ni l'un ni l'autre, dit-elle en repoussant le musicien ; je ne veux plus entendre parler de vous : un homme qui m'a fait chanter ta ti ta ta ta ti, c'est bien la peine de chanter ! — Vous avez raison , dit La Clos; c'est de la musique surannée, indigne d'une bouche si fraîche. Vous auriez mieux fait de dire mes paroles sans les chanter. — Oui , je vous conseille de parler ainsi! Vous avez donc oublié comment j'ai été

accueillie quand j'ai charité ce vers beaucoup trop connu :

Le vin nous fait aimer et l'amour nous fait boire. »

Et disant ces mots , Olympe s'enfuit et disparut dans les détours du parc de papier peint. Pendant que La Clos la poursuivait, Saint-Georges cherchait les autres comédiens de la pièce. Nul d'entre eux ne voulut consentir à souper en compagnie , tant la chute était désespérée. On eût dit un champ de bataille , où les vaincus ne songeaient qu'à la retraite. En vain les deux auteurs poursuivirent les comédiens jusque dans leurs loges, ils n'en trouvèrent pas un décidé à souper avec eux. Gomme ils se retrouvèrent ensemble à la porte du théâtre , ils se regardèrent en éclatant de rire. « Est-ce que nous ne souperons pas? » dit La Clos.

Saint-Georges lui prit le bras et l'entraîna au café de la Régence. Ils entrèrent tête levée, en vainqueurs. Gomme ils passaient fièrement près d'un groupe de joueur^ d'échecs, ils poussèrent un spectateur qui, pour se retenir, poussa son voisin sur les échecs. C'était Jean- Jacques Rousseau , qui se retourna furieux : « C'est donc un guet-apens! » dit-il pâle et sombre, croyant voir ses ennemis imaginaires. Car alors , comme Pascal , il voyait partout un abîme. « Corbleu! monsieur, dit La Clos , qui ne connaissait pas la figure du célèbre philosophe de Genève, savez-vous qui je suis? »

Tout le monde se tourna vers La Clos, avec un mouvement de vive et respectueuse curiosité. Les joueurs eux-mêmes levèrent la tête. « Apprenez donc qu'il ne faut pas me parler sans respect, car je suis un auteur sifflé. »

Grimm , citant cet opéra, dit que le talent de Pergolèse n'aurait pu soutenir de pareilles paroles. Bachau-

mont n'est pas plus bienveillant : « L'auteur a prudemment gardé l'incognito : une excellente musique aurait perdu toute sa valeur, adaptée ace détestable opéra. »

La Clos ne voulut pas tenter une seconde fois les hasards du théâtre ; il se rejeta plus avant dans les folies du siècle.

Cependant, en ce beau temps , on ne se contentait déjà plus de séduire : le règne de Richelieu pâlissait ; Jean- Jacques était venu. Autour de lui mille désœuvrés se faisaient l'écho de sa parole. C'était à qui prêcherait à son tour. On prêchait partout , hormis à l'église ; partout , dans les cercles , dans les boudoirs , jusque dans les ruelles ; plus d'un philosophe de coulisses écrivait ses pamphlets contre les mœurs sur les genoux d'une comédienne. La Clos voulut se faire entendre ; il avait soulevé le voile des passions du monde à l'heure la plus triste , comme Diderot avait soulevé le voile des passions du couvent ; il tailla sa plume , et , sans pitié pour cette société qui l'avait mollement bercé sur son sein coupable, il l'éclaira d'une horrible lumière , en écrivant les Liai~ sons dangereuses. Crébillon , le gai , qui voyait tout en riant , avait écrit sur le même monde ; mais ses livres étaient des miroirs trompeurs , où Watteau avait peint des roses et où, dans le demi-jour , l'on n'entrevoyait que d'aimables scandales. Au lieu de ces jolies enluminures, voilà tout à coup un peintre sans fard qui efface les roses pour reproduire la vérité toute nue. Au premier abord, n'est-ce pas encore les héros et les héroïnes de Crébillon? C'est le même sourire et la même grâce, le même corsage ouvert et la même jupe à queue de paon ; mais regardez de plus près. Ne voyez-vous pas le cœur qui s'agite et se débat dans le mal? La société faisait tous les soirs, après

souper, un pas vers sa ruine : elle avait été folâtre dans ses vices ; elle avait commis , en riant , comme par boutades, de jolis crimes fardés et musqués; elle finissait, à force d'être une galante pécheresse , par être criminelle sérieusement, pour le seul plaisir de commettre le crime. Ce fut alors que La Clos la surprit pour la peindre. Se voyant dans ce sombre tableau , la société se fit peur à elle-même ; cependant, le croira-t-on ? loin de se couvrir le front de cendres , elle s'amusa à se regarder telle que le peintre la reproduisait dans toute l'horrible vérité qui sort d'un puits impur.

Le roman de La Clos fut donc lu avec passion et avec effroi. Tout le monde voulut voir celui qui écrivait ainsi. Loin de lui fermer sa porte , on l'appela. La Clos avait dit à chacun : « Je te connais sous ton masque. » Et chacun, voyant un homme qui savait si bien tous les secrets , le flattait de peur qu'il ne parlât trop haut sans déguiser les noms.

Le succès du livre fut prodigieux , surtout dans les salons ; ce fut même un événement littéraire : car les critiques les plus difficiles , témoin Grimm , reconnurent de prime abord qu'il avait fallu un talent vaste et varié pour écrire un pareil livre. Le roman parut sous ce titre : les Liaisons'dangereuses , ou Lettres recueillies dans une société et publiées pour l'instruction de quelques autres , par M. C. de L..., avec cette épigraphe à la Jean-Jacques : « J'ai vu les mœurs de mon temps, et j'ai publié ces lettres. » Voici comment Grimm annonça ce livre aux souverains du Nord : « H n'y a pas d'ouvrage, sans en excepter ceux de Crébillon , où le désordre des principes et des mœurs de ce qu'on appelle la bonne compagnie, et de ce qu'on ne peut guère se dispenser , malgré tout , d'appeler ainsi, soit peint avec plus de naturel, de hardiesse et d'esprit. On ne s'étonnera donc point de

tout le mal que les femmes se croient obligées d'en dire : quelque plaisir que leur ait pu faire cette lecture , il n'a pas été exempt de chagrin. Comment un homme qui connaît si bien et qui garde si mal leur secret ne passerait-il pas pour un monstre ? Mais en le détestant on le craint, on l'admire , on le fête ; l'homme du jour et son historien , le modèle et le peintre, sont traités à peu près de la même manière. Quelque mauvaise opinion qu'on puisse avoir de la société parisienne, on y rencontrerait, je pense , bien peu de liaisons aussi dangereuses pour une jeune personne que la lecture des Liaisons dangereuses. »

Nous nous garderons donc de rappeler les tableaux de ce roman , bien plutôt destiné à séduire les lecteurs qu'à les corriger; nous y reconnaîtrons un peintre énergique, plus préoccupé du contour , de l'idée et du caractère, que de la couleur. On ne saurait trop admirer la naïveté et même la bêtise de Cécile Volanges. Un homme d'un talent médiocre n'a jamais osé peindre une femme bête. Il y en a. Cécile Volanges fait le plus heureux contraste à Mme de Merteuil, qui est le démon de l'esprit. Un autre contraste non moins heureux , c'est la vertu romanesque de Mme deTourvel, opposée aux vices raffinés du vicomte de Valmont.

La Clos n'est pas tout à fait l'auteur de son livre. Sans Clarisse Harlowe, la Nouvelle Héloïse et la Religieuse, qui sait s'il eût créé ce roman , dont bien des pages ne sont que des décalques? On sent donc Richardson, Jean- Jacques et Diderot, dans les Liaisons dangereuses. La Clos n'était pas doué de ce génie créateur, qui inspire un livre original sans le secours d'autrui. La Clos était un homme d'esprit, qui savait voir le monde à l'heure où la vérité promène son rayon. Après avoir vu, il voulut peindre; mais sachant à peine ébaucher, il prit le crayon du

romancier anglais , la palette de Diderot et le pinceau de Jean-Jacques. Dominé par la vérité, l'indignation ou l'amour du bruit et du scandale, guidé par ces maîtres illustres, il arriva à créer une œuvre vivante. Pour le fond, on découvre au premier abord que La Clos s'est contenté de transporter à Paris les personnages de Clarisse Harloive ; il les a rembrunis , voilà tout son secret. Son vrai mérite est de les avoir encadrés dans les mœurs du temps. Pour la forme , on reconnaît bien vite le style passionné, limpide, énergique, de la Nouvelle Hèloïse. Pour la couleur et la vérité, c'est la Religieuse *. Ce mot de Grimm peint assez vivement La Clos : « Si "Rétif de la Bretonne est le Rousseau du ruisseau , Chauderlos de La Clos est le Rétif de la Bretonne de la bonne compagnie. »

En 1786, nous retrouvons Chauderlos de La Clos homme de guerre , écrivain sérieux , cherchant à faire oublier les Liaisons dangereuses par un Mémoire à l'Académie française , qui avait proposé l'éloge de Vauban pour sujet du prix d'éloquence de l'année. A cette date, La Clos ne lisait plus Richardson , mais Polybe ; son Mémoire porte cette épigraphe : « Cherche moins à briller par tes discours qu'à les rendre utiles. » La Clos est bien loin de faire l'éloge de Vauban ; il convient que l'illustre maréchal a créé l'art de bien attaquer une place , mais il le condamne pour avoir passé toute sa vie à forti-

* Au moment où j'écris ceci, un contemporain de La Clos, celui-là qui déjà m'a permis de voir l'auteur des Liaisons dangereuses dans le dessin de Carmontel, vient m'assurer que tous les personnages de ce roman sont des portraits pris à la nature. L'histoire s'est passée à Grenoble, telle que l'a racontée La Clos, à part quelques épisodes qui seraient des souvenirs de la jeunesse du romancier.

fier , sans découvrir l'art de la fortification ; il l'accuse (l'accusation a été réfutée dans le Journal des Savants) d'avoir enterré quatorze cent quarante millions avec une effrayante prodigalité, ce pour élever d'une main les mêmes places qu'il renversait de l'autre si facilement. Qui pourra le louer , coûtant à la France plus de la moitié de la dette actuelle de l'Etat pour laissera découvert une partie de ses frontières? Le système de M. de Vauban n'est autre que le système bastionné, connu dès la fin du xve siècle, déjà régulièrement exécuté en 1567 à la citadelle d'Anvers. » Quand il écrivait ce Mémoire, digne encore d'être consulté *, La Clos était à la Rochelle, où il y avait sans doute une Académie , car le Mémoire est signé : Chauderlos de La Clos, de l'Académie de la Rochelle.

En 1687 , La Clos redevint poète , ainsi que le témoigne une vive boutade sur Orosmane , à propos de la tragédie de Voltaire.

N'est-ce pas une vérité,

Que voir mourir ce que l'on aime

Vaut mieux que d'en être quitté?

Si vous doutez de mon système ,

Interrogez tous vos sultans :

De ces messieurs Paris abonde;

On ne voit qu'eux dans le grand monde,

Bien scélérats, bien séduisants,

Et bien Turcs par les sentiments.

Maris , prenez tous un poignard :

Un peu plus tôt , un peu plus tard ,

Vous pourrez bien en faire usage.

Oui , malgré les beaux sentiments

Si bien exprimés par Voltaire,

Malgré les vœux et les serments

Et tout ce langage ordinaire,

* Carnot , le conventionnel , publia des observations sur ce Mémoire.

Vain protocole des amants ,

L'hymen n'a point de feux constants.

Zaïre aurait été légère ,.

Et le sultan , dans sa colère ,

Ne s'est trompé que sur le temps.

Jusqu'à 1789 , La Clos vécut dans le beau monde qu'il avait peint , toujours galant et satirique , toujours aimé et recherché. Aux premiers orages de la Révolution, il leva la tête ; et, une fois encore, il se tourna contre cette pauvre société , à qui il devait l'éclat de sa jeunesse. Il passa au cabinet du duc d'Orléans , ce prince égaré qui appelait la tempête , mais qui mourut sans peur. 11 fit de la politique dans quelques feuilles furibondes, entre autres dans le Journal des Amis de la Constitution* . Il marcha toujours droit devant lui sans effroi et sans regret. Il rédigea avec Brissot la pétition du Champ-de-Mars. Ce jour-là , le tribun monta sur la borne et entraîna sur ses pas toutes les colères de la rue. Le croira-t-on? Ce succès de haillons lui tourna la tête , à lui qui avait brillé tout à son aise dans les salons dorés, en regard des robes des Indes et des habits brodés. Il mit son éloquence au service des clubs ; partout où il vit le peuple assemblé , il fit une tribune d'où tombèrent de sanglants sarcasmes contre la noblesse.

Après avoir marqué en juillet 1789 au club de Montrouge , qui était le club des grands seigneurs orléanistes ou encyclopédistes , La Clos se montra très-puissant par son éloquence et son audace au club des Feuillants , au Palais-Royal , à la butte des Moulins.

La carrière politique de La Clos commença donc aux premières rumeurs de la Révolution. Il avait vécu depuis

* Journal des Jacobins, plus tard Journal des Amis ou plutôt des Ennemis de la Constitution.

quelques années dans la familiarité intime du duc d'Orléans , qui appréciait les ressources du génie militaire du capitaine d'artillerie comme l'esprit philosophique et railleur du romancier. On ne pourrait dire si La Clos, qui fut hardiment révolutionnaire, travailla pour la liberté ou pour le duc d'Orléans ; peut-être travailla- t-il pour tous les deux , ou contre tous les deux. Ce qui est hors de doute , c'est qu'il montra jusqu'à la mort du roi , dans les clubs, dans les journaux et sur le champ de bataille, l'audace prêchée par Danton.

Il avait fini par se retirer de l'orage , voulant respirer en liberté , « loin des saturnales de la liberté. » Mais dès que la patrie fut déclarée en danger , il reprit du service. Il fut nommé colonel d'artillerie près du vieux général Luckner. On peut accorder à La Clos toute la gloire de la campagne , car le général se laissait conduire par le colonel.

Cependant, comme on voulait se débarrasser d'un homme aussi dangereux par son génie que par son audace , il fut , au retour de la campagne , nommé gouverneur des établissements français dans l'Inde. Mais comment perdre de vue ce grand drame où il jouait un rôle? Il voulut rester sur le théâtre.

Après les 5 et 6 octobre, il passa en Angleterre avec le duc d'Orléans. Il ne revint en France que pour être emprisonné. Son génie militaire le consola dans la prison. Il envoya à Robespierre des idées de réforme politique , que le trop célèbre tribun fit passer dans ses discours. La Clos obtint la liberté pour aller à la Fère essayer une nouvelle espèce de projectiles, qui était, selon lui, plus terrible que la foudre. L'essai réussit à son gré, et surprit tous les officiers présents. Mais à Paris on jugea encore que c'était un homme dangereux ; on le reconduisit en prison. Son projet fut abandonné ; et , comme dit un historien ,

ce il est au nombre des inventions oubliées qui nous viendront un jour de l'étranger. »

On s'est fort étonné que La Clos ait échappé au destin du duc d'Orléans , puisqu'il a été arrêté comme orléaniste.. Des biographes, des contemporains, affirment qu'il n'a dû son salut qu'à son talent et à sa souplesse. S'il faut en croire Rabbe et quelques écrits du temps, La Clos serait l'auteur des discours de Robespierre. C'est là un point d'histoire qui ne peut être discuté ici ; nous nous y sommes à peine arrêté; nous nous garderons donc de prendre un parti pour ou contre cette opinion. Cependant, nous avons eu la curiosité d'étudier le style de La Clos dans le journal les Amis de la Constitution, dans la Galerie des états généraux , où on le reconnaît entre Mirabeau et Rivarol , ses collaborateurs ; nous avons relu les discours de Robespierre; et, pourquoi ne le dirions-nous pas? Robespierre nous paraît tout entier dans La Clos. Il ne faut pas oublier que, dans ses trois on quatre discours importants, Robespierre a surpris tout le monde , surtout ses amis , qui ne croyaient pas à son éloquence. « Mais, dira-t-on, La Clos, après la mort de Robespierre , se fût avoué l'auteur des discours. » Pourquoi l'eût— il fait? La Clos était au-dessus de cette gloire encore dangereuse ; et puis , c'eût été avouer une lâcheté. Il faut bien croire d'ailleurs, puisqu'il s'est trouvé quelqu'un pour écrire cela , que La Clos l'ait dit , ne fût-ce qu'une fois.

Cet homme était toujours prêt à tout ; après le 9 thermidor, Tallien, le craignant à son tour et voulant le mettre hors la politique , lui donna la direction des hypothèques. La Clos , selon sa coutume , y marqua son passage par des réformes. Directeur des hypothèques! position curieuse en ces années de trouble, où la terre n'était sacrée pour personne.

Bonaparte , devenu premier consul , nomma La Clos général de brigade à l'armée du Rhin , où il se distingua parmi les plus vaillants. 11 passa de là en Italie avecMarmont ; il y prit part aux plus glorieux faits d'armes. Bonaparte, reconnaissant que La Clos avait profondément étudié les hommes , lui donna , à son retour en France ,'des missions très-délicates. Enfin, pour lui prouver son estime avec éclat , il le nomma commandant de l'artillerie destinée aux côtes d'Italie. Mais à peine La Clos fut-il arrivé à Tarente, qu'il succomba, épuisé par dix années de lutte sans trêve. Il mourut sans penser à la mort, tout préoccupé des splendeurs futures de la France. Un de ses officiers proposa pour son épitaphe ces six mots glorieux : « Bon citoyen , brave soldat , loyal ami. »

Etrange destinée que celle de tous ceux qui ont commencé leur carrière sous le règne de Mme Dubarry et qui l'ont terminée sous le règne de Bonaparte ! tableau esquissé par Boucher et fini par David.

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