‹ Galerie du XVIIIe siècle (volume 3)Chapitre 17 sur 18 · DALEMBERT · texte numérisé non relu

DALEMBERT

tout palpitant dans les lettres de cette Sapho doublée d'une sainte Thérèse. C'est là qu'il faut aller pour avoir une idée (quand on n'est pas amoureux) de l'enfer du cœur et de l'esprit. Que dut dire le pauvre d'Alembert en lisant des phrases comme celles-ci :

« Je souffre par vous et pour vous : est-ce assez vous aimer? Je vous aime; ma folie est un plaisir et un déchirement qui me donne la mort. »

Dans les cent cinquante lettres de Mlle de Lespinasse, c'est à peine si d'Alembert trouvait son nom par hasard; et encore à quel propos parlait-elle de d'Alembert, cette femme, toute à sa passion? Elle en parlait à peu près comme Mme de La Sablière parlait de ses bêtes, y compris La Fontaine.

La vingt-cinquième lettre est un chef-d'œuvre de concision : elle est datée de tous les instants de nia vie. Elle ne renferme qu'une ligne :

« Je souffre, je vous aime et je vous attends. »

C'est le chef-d'œuvre de l'éloquence dans l'amour; car le vrai amour se moque des paraphrases de l'amour.

Je veux citer encore cette lettre, qui est une page charmante de la vie familière du xvme siècle :

« On m'a apporté votre lettre chez le ministre (M. Turgot), où je dînai avec vingt personnes ; on me l'a remise à table. J'avais à côté de moi l'archevêque d'Aix, et de l'autre côté le curieux abbé de Morelaix. J'ai ouvert ma lettre sous la table, et à peine pouvais-je voir qu'il y avait du noir sur du blanc, et l'abbé faisait la même remarque. Mme de Bouffi ers, qui était auprès de l'archevêque, demanda ce qui m'occupait. « Un mémoire a pour M. Turgot, madame. » Ce soir, mon ami, je meurs de fatigue du tour de force que j'ai fait aujourd'hui, J'ai vu cent personnes, et, comme votre lettre m'avait fait m i

du bien à l'àme, j'ai parlé, j'ai oublié que j'étais morte, et je me suis vraiment éteinte. A la vérité, j'ai eu de grands succès, parce que j'ai i>ien fait valoir les agréments et l'esprit des personnes avec qui j'étais, et c'est à votre lettre qu'ils ont dû ce passe-temps si doux pour leur vanité. La mienne ne s'enivre pas de vos louanges. Je vous répondrai comme Goucy : ce Aimez-moi, prince, au lieu « de me louer. »

Voilà comment Mlle de Lespinasse écrit à M. de Guibert. En vain d'Alembert se cherche parmi toutes ces lettres de flamme, pas un battement de cœur pour lui! Ça et là Mlle de Lespinasse avoue à M. de Guibert qu'elle a aimé un autre autant que lui : d'Alembert tressaille et espère ; mais cet autre, c'est M. de Mora. Pour lui, à peine s'il ramasse quelques miettes de la table à ce somptueux festin d'amour, et encore c'est pour le savant et non pour l'amant. Mlle de Lespinasse raconte, par exemple, que d'Alembert a eu un grand succès à l'Académie , mais qu'elle n'y était pas, parce que, en restant seule, elle se croyait toujours seule avec M. de Guibert.

Ce grand succès de d'Alembert à l'Académie, il l'avait obtenu pour avoir trouvé qu'il y avait en France trois grands poètes : Boileau, Racine et Voltaire. 11 avait laissé à la porte Corneille, Molière et La Fontaine.

ce Nous avons abattu- la forêt des préjugés, disait souvent d'Alembert. — Voilà pourquoi, lui dit un jour Mlle de Lespinasse, vous débitez tant de fagots. » C'était la vérité sous la forme de l'esprit.

D'Alembert survécut à son règne ; Voltaire l'avait enseveli dans sa tombe. Quand la mort vint à lui, c'en

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était fait de son intelligence. L'opinion , qu'il avait dominée, n'était plus à ses ordres. Lisez les journaux du temps :

« 20 septembre. — M. d'Alembert est retombé dans l'état vaporeux où il était il y a quelques années, lorsqu'il entreprit son voyage d'Italie. Il craint la mort et tous les maux qui affligent notre triste humanité. Ses confrères de l'Académie des sciences remarquent, lorsqu'on lit quelques mémoires sur ces matières, l'intérêt singulier qu'il y prend, et le retour secret qu'il fait sur lui-même. Ce qui augmente le fâcheux de sa situation, c'est qu'il ne peut plus se distraire par des occupations sérieuses et soutenues, surtout à l'égard des hautes sciences, de la géométrie transcendante, à laquelle il était appelé plus véritablement qu'aux belles-lettres, où il ne sera jamais qu'un auteur ordinaire. »

Et plus loin : a L'état de M. d'Alembert, s'il savait se faire une raison et se soumettre à la fatalité, est cependant heureux. Il a 12 000 livres de rentes, dont il emploie 4000 livres en bienfaits. Il jouit d'une considération assez étendue ; il remplit son goût pour la domination dans l'Académie française ; il a une cour nombreuse et assidue. Malheureusement, c'est le philosophe qui a le moins de philosophie. On le voit quelquefois seul courant dans les Tuileries, et cherchant à se fuir lui-même; quoique à portée de voir la société la plus brillante, elle lui déplaît. Le sexe n'a jamais eu un grand attrait pour lui ; et ce n'est pas maintenant qu'il y trouvera ce charme consolant qui dérobe les horreurs du tombeau. »

Les horreurs du tombeau! voilà bien un mot de cette philosophie qui ne croyait pas au lendemain. La mort pour les encyclopédistes ouvrait la porte des ténèbres, et n'ouvrait pas la fenêtre de la lumière souveraine par où l'âme s'envole dans l'infini.

D'Alembert est mort riche, puisqu'il donnait son superflu. Il faut saluer son nom devant les 4000 francs pour les pauvres. Il n'y a que les philosophes qui donnent ainsi le tiers de leur revenu.

D'Alembert mourut dans l'impénitence finale. A sa dernière heure, il dit à Condorcet qu'il le remerciait d'être là pour lui fermer les yeux. « Un ami vous les rouvrira peut-être là-haut, » dit Condorcet. Le moribond secoua la tête comme pour dire que tout était fini. « La veille de sa mort, n'entendant pas parler les personnes qui étaient dans sa chambre, il s'est plaint de ce silence, et il a dit : « Eh bien! puisque vous ne voulez parler, « lisez-moi quelque chose du Mercure. » Et il a deviné la charade et le logogriphe. Le sieur Panckoucke triomphe de voir que son journal soit le dernier ouvrage qu'ait goûté le philosophe mourant. ■»

Ce n'était pas mourir comme Socrate. Il aurait mieux fait de deviner l'énigme de la mort.

Les prêtres ne voulurent pas de son corps dans l'église ni dans la terre sainte ; il fallut qu'un ordre du roi vînt à temps pour le préserver du charnier et des corbeaux.

En vain j'étudie d'Alembert pour l'aimer et le faire aimer : chaque page de sa vie et de ses œuvres donne raison à Mlle de Lespinasse, qui vivait avec lui, mais à condition d'aimer aujourd'hui M. de Mora et demain M. de Guibert.

Reste maintenant le philosophe; mais, là où il n'y a point de création, il n'y a point de philosophie. Le philosophe qui ne crée pas son monde, comme Platon, comme

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Descartes, comme Malebranche, comme Newton, n'est pas un philosophe, car il ne continue pas l'œuvre de Dieu; ce n'est qu'un analyste patient, qui d'une main promène sa lumière et de l'autre son compas sur la création d'autrui.

Où est aujourd'hui l'œuvre de d'Alembert? Le frontispice de Y Encyclopédie. 11 y a là quelques beaux ornements pris à tous les ordres ; mais l'architecte était Bacon : d'Alembert n'a été que le praticien.

* Pradier. — Roucher. — Racine. • (1763-1794.)

André Chénier est un Grec né vers la quatre-vingt-septième olympiade. Les Muses Vont endormi d'un sommeil de deux mille ans; il s'est réveillé parmi nous sans avoir traversé l'Église mystique ; la couronne d'épines n'a pas saigné sur son front, et les larmes de Madeleine n'ont pas coulé sur ses mains. Il nous est apparu s'appuyant tour à tour sur la jeunesse et la volupté, la jeunesse de Vénus et la volupté de Diane. Théocrite lui a donné sa flûte de buis ; il a emprunté à Moschus sa cithare d'argent ; il a saisi aux mains d'Orphée l'archet d'or d'Apollon. Quoique né à Byzance, cette page éloquente du catholicisme, il fut païen toute sa vie. S'il manquait quelque chose à sa poésie, ce serait l'auréole divine : il semble qu'il n'ait levé les yeux au ciel que pour y voir resplendir l'Olympe. La terre, la vieille mère Cybèle aux mamelles fécondes, était la patrie de son âme, soit qu'il eût puisé son panthéisme rayonnant dans l'amour de l'antiquité, soit qu'il se fût laissé atteindre par le naturalisme poétique de Buffon ou le matérialisme aveugle de d'Holbach. Mais il n'en faut

pas douter, tout est grec, tout est païen, tout est antique chez André Chénier. Les charmantes images de son imagination semblent détachées d'une fresque de Pompéia, retrouvée dans toute sa fraîcheur après un ensevelissement de deux mille années. André Chénier s'est tourné vers le passé comme Coysevox, comme Coustou, comme Pradier. Il a découvert que les morts vivaient plus que les vivants : il s'est détaché de son pays, il s'est détaché de lui-même, pour aller prendre sa place à l'immortel Sunium. Ce beau vers d'André Chénier :

L'art ne fait que des vers, le cœur seul est poëte,

ne pourrait être mis en épigraphe à son livre, car la poésie d'André Chénier n'est pas un battement de cœur : c'est la Muse de l'Olympe qui descend parmi les hommes, et qui les charme par ses airs divins. Elle est belle,^ elle est pure, elle couvre sa nudité sous une légère draperie tout étoilée de fleurs d'or; mais, si souple que soit ce vêtement, il sert bien moins à voiler son beau corps qu'à en trahir les secrets : c'est la chasteté savante. Ses sandales sont tout imprégnées de rosées et de senteurs bocagères; elle a traversé la forêt de Diane. Sa chevelure d'ébène ne ruisselle pas sur l'épaule comme la chevelure des bacchantes; elle flotte harmonieusement parmi les fleurs cueillies au mont Hymette et nouées dans ses boucles parla plus jeune des Grâces. Elle vous dira les plus suaves élégies ; mais vous aurez beau l'interroger sur les déchirements de la passion : elle sourira de son divin sourire et continuera à chanter, avec le seul sentiment de l'art, les belles déesses, les belles statues, les belles courtisanes qui sont la joie des yeux, les yeux qui sont des panthéistes.

On a beaucoup écrit sur le voyage d'André Ghénier et de Roucher à la guillotine : on s'est beaucoup trompé» J'ai connu un vieil intendant militaire, M. de Soustras, qui a suivi d'un œil ardent la fatale charrette, sans perdre de vue un seul instant les deux poètes martyrs. C'est un beau vieillard retiré du monde, presque retiré dans l'autre monde, comme il le dit lui-même. Il est à cette heure bien plus en peine de savoir comment il retrouvera ses amis là-haut, que de savoir comment on les juge ici-bas. Cependant il n'est pas encore tout à fait étranger à notre philosophie, à notre politique, à notre littérature ; çà et là il daigne enfourcher ses lunettes pour jeter un coup d'œil sur les papiers publics et les livres nouveaux. Il n'y comprend pas grand'chose ; il s'irrite d'entendre tant de bruit pour rien. Paris lui paraît une autre tour de Babel; il désespère de l'esprit français : plus d'une fois je l'ai vu qui se recommandait à M. de Voltaire.

Je le surpris un jour lisant André Chénier : « Eh bien! lui demandai-je, que dites-vous de celui-là? c'est un des nôtres. »

Il se mit à sourire : « Un des vôtres? En vérité, vous allez chercher vos capitaines un peu loin. André de Chénier n'est ni des vôtres ni des nôtres ; comme tous les hommes de génie, il porte à lui seul sa bannière. Ne vous imaginez pas atteindre à sa pureté et à sa grâce en brisant vos vers sans mesure et en vous donnant des airs de Muse grecque. Prenez-y garde, les singes ne copient bien que les grimaces. Du reste, ce recueil renferme deux mille vers de trop; à quoi bon reproduire toutes ces ébauches où il n'y a encore que des semblants de dessin

et de douleur ? Quels que soient le génie et la mort d'un poète, rien n'autorise un pareil laisser-aller. On peut recueillir les débris d'un vase étrusque , qui fut un chefd'œuvre ; mais le potier a-t-il jamais songé à ramasser dans la cendre les débris d'une amphore manquée? »

Gomme je vis que M. de Soustras était en train de parler, je n'eus garde de combattre sa métaphore, car il eût fermé le livre avec dépit pour reprendre M. de Voltaire. « Vous avez connu André Chénier? lui demandai-je. — Je l'ai vu deux fois : une fois en prison et une fois sur l'échafaud. Je l'ai vu mourir avec d'autres yeux sans doute que ses historiens ; aussi n'ai-je point écrit sur sa mort. M. de Latouche est un poëte : c'est tout dire. Je lui sais gré d'ailleurs d'avoir noblement exécuté le testament de M. de Chénier : je regrette seulement qu'il ait trompé tout le monde sur la mort du poëte, trompé à ce point , monsieur , qu'hier encore ma fille ne voulait pas m'en croire sur ce chapitre. — Qu'a donc dit M. de Latouche qui ne soit pas exact ? André Chénier est mort guillotiné, je pense? — Pour le fond, il a dit la vérité; c'est là de l'histoire burinée sur l'airain : mais il s'est trompé pour la forme. Que voulez-vous? il n'était pas là, j'imagine; il n'a dû parler que par ouï-dire. Moi qui vous parle, j'ai vu et entendu. — Eh bien, dites-moi ce que vous avez vu et entendu : il n'est jamais trop tôt pour dire la vérité. — La vérité ! à quoi bon, si elle éteint les prismes du mensonge? Ne vaut-il pas mieux voir André de Chénier dans la mort poétique dont on a drapé son ombre que dans la mort telle qu'elle fut ? — Parlez ! je vous écoute : sur cette sombre page, la vérité ne peut être que poétique. — Je vais donc vous dire sans périphrase comment il est mort. »

M. de Soustras se leva et sonna son valet de chambre : « Philippe, allez me chercher ma tabatière à portrait. »

Le valet de chambre revint au même instant; le vieillard prit la tabatière et l'ouvrit : « Très-bien ! il y a assez de tabac. » La tabatière était pleine. « Quel est donc ce portrait? demandai-je. — C'est un portrait, rien de plus. Figurez-vous que c'est la tabatière de Roucher : il y avait aussi son portrait. »

M. de Soustras , debout contre la cheminée , reprit ainsi, en fermant les yeux comme pour mieux voir dans ses souvenirs; jamais grand acteur en scène, jamais femme d'esprit, ne m'avait mieux préparé à l'entendre.

« Dans ce temps-là, quoique je fusse jeune, insouciant, amoureux, j'avais souvent, plus souvent qu'aujourd'hui, mes heures de tristesse. J'aimais la tragédie, j'aimais les sombres tableaux. J'ose à peine l'avouer, j'éprouvais un charme douloureux , mais attrayant, à suivre ces charrettes odieuses qui allaient de la prison à la guillotine : il me semblait suivre le convoi d'un ami. Parmi les condamnés qui regardaient le ciel pour la dernière fois, je sympathisais au plus vite avec une figure jeune et douce; j'allais jusqu'à croire, dans mes tristes rêveries, que c'était un autre moi-même que j'assistais à son lit de mort : l'horrible lit de mort! Le 7 thermidor, je suivis la charrette fatale pour la cinquième fois ; il y avait de la curiosité dans cette action, mais il y avait aussi un respect douloureux qui doit m'absoudre pour la curiosité. La charrette était un corbillard que seul peutêtre je suivais en priant Dieu. Ce jour-là, je reconnus parmi les victimes le pauvre baron de Trenck et le triste André de Chénier. J'ignorais alors que celui-ci fût un grand poëte, mais je ne l'en plaignis pas moins, car il était alors le poëte de la mort. Gomme il regardait dans la foule par-dessus les gendarmes et les sans-culottes, dans le vague espoir sans doute de reconnaître un ami, son regard ardent et mélancolique rencontra le mien.

Nous nous reconnûmes ; il me sembla qu'un rayon sympathique nous avait touchés du même coup. Je le saluai tristement, mais nous nous étions perdus de vue. Je fendis la foule avec une douleur désespérée; je me jetai contre les chevaux , au risque d'être jeté sous la charrette ou sur la charrette! Quand je revis André de Chénier, il semblait écouter avec résignation je ne sais quelles paroles de son voisin, vous savez , Roucher, un autre poète que la mort a grandi. Ils étaient tous les deux sur le premier banc, en compagnie de trois ou quatre inconnus mornes et silencieux. Roucher était donc le pins animé de toute la compagnie ; il parlait sans cesse, sans trop savoir ce qu'il disait, j'imagine. Il avait à la main une tabatière en écaille à peu près comme celle-ci; il frappa dessus du bout des doigts, l'ouvrit par un mouvement saccadé et offrit du tabac à André de Chénier. Le jeune poëte, plus à lui-même, secoua indolemment la tête en signe de refus, soit qu'il n'aimât point le tabac, soit qu'il dédaignât de se monter ainsi l'imagination à l'heure suprême. Roucher huma une belle prise tout en clignotant des yeux. Il se remit à parler. D'après quelques mots, coupés par les cris de la foule et le bruit des roues, je compris qu'il parlait de Robespierre. Son compagnon écoutait d'un air distrait. Je vis bien qu'il s'écoutait luimême. En effet, que de belles choses il avait à se dire à pareil jour et à pareille heure !

« Je fus tout à coup repoussé dans la foule par un flux de curieux. Quand je relevai la tête pour revoir le triste spectacle de la charrette, Roucher, toujours ému, frappa du bout des doigts sur sa tabatière , l'ouvrit avec un bruit criard , et , sans tenir compte des refus d'André de Chénier, il lui offrit du tabac. Le jeune poëte refusa encore par un signe. Cette fois , je crois me souvenir que Roucher parlait de sa fille. Il leva la tête et regarda

la foule ; ne voyant pas une figure aimée parmi toutes ces figures curieuses, il huma une autre prise de tabac comme pour s'étourdir. Il ne pleurait pas, mais la douleur la plus amère était peinte dans ses traits. André de Chénier était toujours pâle, triste, silencieux; il répondait de temps en temps par un seul mot à tout ce que disait le chantre des Mois. Que vous dirai-je? je n'ai pu enregistrer leurs paroles dans ma mémoire ; d'ailleurs , j'entendais fort mal , à peine quelques mots par intervalles , entre les rumeurs de la populace et le piaffement des chevaux. Une troisième fois Roucher passa sa tabatière devant le poëte , qui refusa encore par un signe. Dix fois peut-être Roucher recommença ce manège, sans se souvenir que son ami avait refusé. A la fin, André de Chénier ne put s'empêcher de sourire de cette obstination, mais un triste sourire, comme s'il eût deviné le trouble d'esprit où se trouvait Roucher. »

M. de Soustras, pour mieux peindre Roucher, prenait une prise à tout instant , ayant soin de répandre beaucoup de tabac sur son jabot.

« Vous voyez que ma tabatière est presque vide? Eh bien ! dans celle de Roucher , il n'y avait plus qu'une ou deux prises quand la charrette arriva sur la place de la Révolution. André de Chénier était plus pâle , Roucher plus animé ; le premier emprisonnait son cœur, le second le répandait au dehors. Dans son ardeur de tout dire , Roucher ne voyait pas qu'il arrivait au supplice. Pour la dernière fois il secoua sa tabatière , l'ouvrit et la passa devant son ami, qui ne voyait plus rien. Comme de coutume , Roucher prit une prise ; ce ne fut pas sans quelque peine , la tabatière étant vide , comme je vous le disais. Il leva les doigts vers son nez, mais sa main retomba subitement : il avait vu la guillotine.

« A cet instant , André de Chénier s'anima un peu :

loin de l'abattre, ce spectacle de l'échafaud lui rendit toute sa force. Il prit la main de Roucher et lui parla avec effusion. Je ne crains pas de me tromper en répétant entre autres paroles de lui : Courage, ami..,, d'autres rivages... — Mais ma femme! mais ma fille! s'écria Roucher. — C'est un rêve qui finit , reprit le poëte.

« J'entendis encore quelques mots sans suite. Un flot, chassé par un autre flot, me porta, malgré tous mes efforts , à plus de vingt pas de la charrette. Il me fut impossible de me rapprocher ; je me contentai de voir, espérant saisir les pensées sur les physionomies. Roucher ne pouvait cacher sa douleur et son désespoir ; il lutta jusqu'au bout contre la mort violente qui l'attendait. André de Chénier s'élevait au-dessus de la mort , sur je ne sais quel pressentiment de sa future apothéose : il m'a semblé que son regard voyait plus loin que la guillotine. Je puis me tromper; mais ce qui est sûr, c'est qu'au moment où le bruit se répandait que Mme Roucher venait de tomber évanouie dans la foule, André de Chénier parut empêcher son ami , en lui parlant avec feu, d'être saisi par cette nouvelle déchirante. Cependant les horribles sans-culottes avaient fait l'appel ; les privilèges existaient jusque devant la guillotine : le privilège de mourir le premier ! Les deux poètes furent réservés pour le dernier coup de théâtre. André de Chénier monta gravement sur l'échafaud , se frappa le front , regarda le ciel et s'abandonna aux exécuteurs des basses-œuvres avec résignation ou avec torpeur. Je voulus voir si son ami Roucher le regardait à ce moment suprême. Je ne crois pas qu'il songeât à le regarder ; il avait perdu la tête , il se débattait sans but , comme un agonisant qui se débat avec la mort. Je ne vis pas tomber la noble tête de Chénier, mais j'entendis les cris des spectateurs. Vous savez que Roucher fut exécuté le dernier. On l'entraîna ,

ou plutôt on le poussa sur l'échafaud. Il ne regarda pas là-haut , lui; il regarda la foule. Chénier fuyait ce monde sans regrets; il demandait asile au ciel, comme un voyageur qui va franchir les bornes d'un nouveau pays. Roucher n'était pas un de ces poètes qui trouvent partout une patrie ; il était de ceux qui tiennent au foyer où les enfants jouent sur le sein de la mère : Roucher avait des enfants et une femme qui l'aimaient. On ne doit donc pas s'étonner que son dernier regard fût pour ce monde. »

M. de Soustras se tut; ce récit l'avait un peu fatigué t Il se remit dans son fauteuil et rajusta sa perruque. « Mais les vers de Racine? lui dis-je. — Les vers de Racine? que voulez-vous dire? On m'a dit qu'il y avait un portrait sur la tabatière de Roucher, et que ce portrait était celui de Racine. »

Voilà ce que j'ai recueilli du vieillard; je ne parlerai point de ses cheveux blancs pour consacrer sa parole. Mais peut-on ajouter foi pleine et entière à des souvenirs inscrits , depuis cinquante ans , dans une mémoire mille fois traversée? Quoi qu'il en soit, j'ai jugé que c'était un devoir de reproduire ce témoignage tardif. La vérité est une aventurière que chacun habille à son gré. Que de fois , dans la crainte de montrer la vérité toute nue , ou plutôt dans la crainte qu'elle ne paraisse assez vraisemblable , on a noué sur son épaule l'écharpe bariolée du mensonge !

Voltaire. — Le duc de Penthièvre. — Mlle Camille. — La reine Marie-Antoinette.

N'est-ce pas un spectacle étrange que ce capitaine de dragons qui vient florianiser au milieu de cette société de philosophes sans foi, de poètes sans muse, d'abbés sans Dieu, à la veille de 93? L'idylle fleurit sur les ruines : à quoi bon l'idylle ailleurs? Quand la nature chante, le poëte écoute ; quand le silence est venu, le pâtre reprend son hautbois ou sa chanson. Virgile ne chanta qu'au temps où la terre d'Italie était arrosée de sang et de larmes. Florian voulait-il combattre l'irréligion et l'impureté de son siècle en célébrant les beaux jours de l'innocence? espérait -il faire rougir ces grands seigneurs débauchés et ces marquises pécheresses par le tableau naïf des amours de l'âge d'or? Non. Florian chantait comme un poëte, sans savoir en quel pays et pour quelles gens ; il évoquait les souvenirs de sa jeunesse et les fantômes de ses livres bien-aimés ; il cherchait dans son cœur des sources de tendresse et dans son imagination des idylles toutes fleuries. Il chantait loin du monde, comme les pasteurs solitaires : le premier charme de ses romans pour les lecteurs de quinze ans, c'est de les

transporter loin du monde ; à peine au début, ils voyagent sur les ailes du vent vers des pays inconnus ; bientôt, au milieu d'immenses solitudes, où ils laissent ça et là tous leurs souvenirs, ils entendent chanter un chalumeau ou une cornemuse ; ils respirent l'arôme lointain des prés en fleur. Bientôt le vent qui les emporte chasse la brume du matin ; ils découvrent une vallée pleine de fraîche verdure, où sont éparpillés de jolis moutons blancs enrubannés de rose. Il faut bien le dire, la magie est si grande, qu'ils ne savent plus rien du passé; le passé les fuit comme une image confuse ; ils vont jusqu'à s'imaginer qu'autrefois, dans un meilleur temps, ils vivaient parmi ces bergers, ces bergères et ces moutons. Et ils sont heureux comme des enfants. Et plus tard les plus pervertis caressent avec délices cette existence enchantée qui passe si doucement dans cette vallée solitaire; les âmes les plus abîmées dans le mal retrouvent en elles, à ces tableaux innocents, les sources pures de leur jeunesse depuis longtemps taries. Il n'est pas une fille perdue qui ne se sente un peu bergère et qui ne verse une douce larme oubliée dans le fond de son cœur, une douce larme de Madeleine repentante, en voyant Estelle et Galatée si belles par leur candeur, si heureuses par leur innocence !

Grâce à sa marraine, Florian se nommait Jean-Pierre, un vrai nom de berger; grâce à son père, il se nommait Claris de Florian, un vrai nom de poëte bucolique. Il vint au monde dans un joli château des basses Cévennes, que son grand-père avait vaniteusement bâti, en dépit de la fortune patrimoniale; il vint au monde en 1755, dans le printemps, comme vous pensez bien. Le printemps, qu'il a tant chanté, fut toujours sa meilleure saison : il cueillit ses premières roses et ses premiers lauriers dans le printemps. Cependant la mort vint le prendre dans

l'automne; mais la mort s'est trompée ce jour-là, ou plutôt la mort est venue à propos dans l'automne. Mourir dans l'automne, quand les hirondelles s'ent vont chercher des pays meilleurs, quand les fleurs répandent leur dernier parfum, quand les feuilles jaunies parsèment le sentier désert, n'est-ce pas le dernier rêve des faiseurs d'églogues * ?

On négligea l'instruction de Florian : un peu de latin, encore moins de grec, quelques bribes de théologie et d'histoire ancienne, voilà tout. Sans Voltaire, qui devint son maître à onze ans, la nature eût fait le reste. Florian se préparait bien pour devenir un homme de la nature, ainsi qu'on l'a surnommé depuis, comme Jean-Jacques. Il traversa l'enfance au milieu des distractions champêtres. Le premier spectacle qui le charma, ce fut un coucher de soleil ; le théâtre était une belle vallée du Languedoc, bordée par les Cévennes. Des scènes sans nombre animaient ce théâtre : c'était le pâtre conduisant ses vaches sur la savane, le berger menant ses moutons à l'abreuvoir, la paysanne allant aux champs avec sa faucille ou glanant après la moisson. Et les danses sous les ormes ! et l'hallali des chasseurs! et les chansons des vendangeuses!

* Les Florian étaient distingués à divers titres , mais surtout par les armes. Cette famille-là comptait quelques braves capitaines, un évoque assez savant et des chanoines sans nombre. Le père de notre conteur se reposait des fatigues de ses aïeux; il avait épousé par hasard, ainsi que cela se fait toujours, une belle Castillane, Gilletta de Salgues, et pour elle et pour lui les jours se passaient dans l'indolence de la vie agreste. Le grand-père de Florian, n'ayant pas de château dans la tête comme les poètes, les guerriers et les chanoines, avait imaginé d'en bâtir un sur ses terres , et à cette œuvre il avait dépensé son dernier écu, se consolant dans l'espoir que ses frères les chanoines lui feraient la grâce de mourir en lui léguant leurs biens; mais en ce temps-là les chanoines ne mouraient pas si vite. D'ailleurs, les grands-oncles de Florian, voulant par une œuvre pie apaiser le ciel qu'ils avaient maintes fois offensé, constituèrent en mourant le bon Dieu et ses saints pour leurs légataires universels.

Il assistait, en spectateur fidèle, à toutes les métamorphoses de la nature ; il suivait les saisons dans tous leurs caprices. A dix ans, il se promenait solitairement comme un trappiste, lisant avec passion les premiers chapitres de Tclémaquc, adorant Calypso et toutes les nymphes à la fois, sans parler de la femme de chambre du château, qu'il fallut, dit Voltaire, mettre à la porte à cause de lui et malgré lui, rêvant une île lointaine pour la peupler de toutes les blondes fées de sa jeune imagination. Jamais écolier ne fit mieux l'école buissonnière. Il y avait à une demi-lieue du château une petite fontaine qui coulait au bas de la montagne, sur un lit de cailloux, à l'ombre de quelques vieux cerisiers ; il alla plus de mille fois désapprendre sa leçon de grec et latin au murmure de cette fontaine. Vous le voyez, la rêverie oisive, qui fait les bons et les mauvais poètes , prit Florian tout au matin de la vie. Dans une lettre à Ducis, il lui raconte que, dans ces beaux jours du temps passé, il n'était pas assez absorbé par les extases de la contemplation pour ne pas s'apercevoir un peu, durant un certain mois de juin, que les cerisiers donnaient des cerises; il avoue même, avec sa candeur accoutumée, qu'il cueillait sans remords toutes celles qu'il pouvait atteindre. Saint Augustin n'en faisait pas d'autres à douze ans : on se rappelle les poires dérobées par le futur évêque d'Hippone. Florian n'allait pas seulement apprendre la nature et se regarder vivre à la fontaine des cerisiers : il suivait poétiquement le cours du ruisseau, il s'égarait avec mystère dans le labyrinthe du bocage. S'il rencontrait une glaneuse, tout saisi de compassion, il glanait avec elle ; s'il rencontrait un pâtre, il chantait avec lui, il arrachait les rubans de ses souliers pour en faire un collier au plus joli et au plus blanc des agneaux. On a bien ses raisons pour devenir poëte pastoral. Ainsi Florian amassait dans son imagination ces

scènes de la nature qu'il a décrites plus tard, en feuilletant le livre des souvenirs : le joli mouton blanc, vous l'avez vu dans Estelle; la glaneuse, il Ta appelée Ruth dans une églogue *.

Voltaire avait marié une de ses nièces à un des oncles de Florian ; grâce à cet oncle , qui prévoyait la misère prochaine de son frère le châtelain, Jean-Pierre fut accueilli par Voltaire comme un écolier. Il avait onze ans lorsqu'il entra à la cour de Ferney, ou plutôt dans la thébaïde du patriarche, comme disaient les philosophes. Voltaire jouait aux échecs avec le P. Adam; il dépensait sa verve à faire de petits vers , de petites lettres et de petits contes, les jours où son amie l'humanité n'était pas en cause. Le P. Adam condamna le jeune Florian à faire des thèmes; et comme celui-ci était souvent embarrassé pour mettre en latin ce qu'il n'entendait pas trop bien en français , il s'en allait en vrai sournois prier Voltaire de lui faire sa phrase. Voltaire faisait la phrase avec tant de bonté, que l'écolier s'en retournait croyant que c'était lui-même qui V avait faite. Voltaire s'amusait de la candeur de Jean-Pierre ; il fit l'école buissonnière avec son écolier; il éveilla en lui la gaieté et l'esprit, il altéra un peu Y homme de la nature. A dater de son séjour à Ferney, Florian^rêva un peu moins, il parla un peu

* En vous racontant cette enfance bucolique de Florian , je ne m'avise pas d'imaginer un roman pastoral. Je passe même par-dessus une belle douzaine d'idylles; je ne vous donne que le sommaire des chapitres; j'oublie les clairs de lune, les aurores aux doigts de rose, les orages et les tempêtes. Et puis je ne vous ai point parlé des instincts chevaleresques de cet enfant qui tient à l'Espagne par sa more. Gilletta chante à son cher Jean-Pierre des légendes de son pays : VInès de Camoëns, Chimène la fidèle. Tout en écoutant sa mère, Jean-Pierre bégaye la langue espagnole et songe à devenir un chevalier superbe, armé pour la défense de son pays et pour l'honneur de sa dame. Sans y prendre garde, Gilletta commence cette grotesque épopée qui s'appelle Gongalve de Cordoue.

plus; il suivit même si bien les leçons du maître, qu'il imite jusqu'au sourire malin du vieux philosophe. « C'est cela , disait Voltaire , aie l'air d'avoir de l'esprit , et l'esprit viendra. » A Ferney, l'Iliade l'emporte sur Télémaque : ce ne sont plus les nymphes adorées, ce sont les héros superbes ; l'ardeur du combat triomphe des chastes tendresses : Achille et Hector remplissaient la tête de Florian , comme les nymphes lui remplissent le cœur ; il entreprend de renouveler leurs exploits dans le jardin de Voltaire. Il y avait dans ce jardin un immense champ de pavots aux têtes panachées. Chaque fois qu'il passait le long du champ , il les regardait de côté en se disant tout bas : « Voilà les perfides Troyens ; ils tomberont sous mes coups. » Il donnait à chaque pavot le nom d'un fils de Priam , et le plus beau de tous, il l'appelait Hector. Le grand jour arrive ; il entre bravement dans le champ de bataille ; armé d'un sabre de bois , il coupe à tort et à travers la tête à mille pavots. En vain le Xanthe en fureur veut s'opposer à son passage ; il brave les eaux du Xanthe. Déjà Déiphobus n'est plus , Sarpédon ferme les yeux , Astéropée tombe sous ses coups ; le champ de bataille est couvert de morts et de mourants. Ce n'était point assez : Hector restait, le meurtrier de Patrocle levait une tête superbe; il s'élance vers lui. Tendre Andromaque, tremblez! Hector va périr. Mais Voltaire arrive ; il regardait le jeune héros depuis une demi-heure, il voyait avec émoi couper la tête à ses beaux pavots ; il le vient interrompre dans ses exploits. Florian, tout surpris, lui dit qu'il repassait son Iliade. Voltaire rit beaucoup, et le laissa continuer en paix la guerre des Grecs et des Troyens.

A Ferney , Florian voit comment se font les livres : les instincts chevaleresques s'effacent en lui , l'épée qu'il a rêvée se transforme en plume , le champ de bataille en

feuille de papier. Cependant , avant d'être poëte , Florian sera capitaine de dragons. Voltaire trouve qu'il y a bien assez de rimeurs en France ; il détourne Florian de la poésie, il l'envoie au duc de Penthièvre avec la prière de f airequelque chose de son écolier. Le duc en fit un page. Voilà Jean-Pierre au milieu de toutes les fêtes et de toutes les splendeurs du monde , sinon du génie. Au lieu du château de Ferney, .qui avait bien un peu l'air d'un grimoire, c'est le magnifique château de Sceaux ou le poétique château d'Anet. Florian en évoqua plus tard les souvenirs historiques ; et, dans des vers assez mauvais , il rappela que Henri II a bâti ce château pour Diane de Poitiers.

Des pages du duc de Penthièvre, Florian alla à l'école de Bapaume , où il perdit son temps dans les amourettes. A dix-sept ans , ne sachant trop que faire , il retourna à Ferney; enfin, grâce à Voltaire, M. de Penthièvre lui donna un brevet de capitaine dans son régiment de dragons. Comme la guerre était finie , les jeunes officiers se battaient beaucoup entre eux pour dépenser leur ardeur , ce qui ne les empêchait pas d'être les meilleurs amis du monde. Florian se battait à merveille ; il portait son épée comme les bergers portaient leur houlette , avec tout autant de grâce ; malgré ses instincts bucoliques , il versait le sang de ses pareils avec assez d'insouciance, à propos du minois le plus chiffonné. Etant en garnison à Maubeuge , il devint éper dûment amoureux d'une belle chanoinesse, qui fut sensible à son martyre, comme il le dit lui-même; il la voulut épouser tambour battant, en vrai capitaine de dragons ; mais sa famille le détourna à temps de ce coup de tête qui venait du cœur. A partir de cet amour qui survécut toujours en lui, il se détacha peu à peu de ses folles et bruyantes amitiés ; il rechercha le silence et la solitude pour écouter les battements de son cœur et les premières rumeurs de la poésie. Dans son discours à

*2i4 POETES, ROMANCIERS, PHILOSOPHES.

l'Académie française , il rappelle ainsi ce beau temps : « Quand j'étais soldat, qu'il m'était doux, après un bruyant exercice, de m'en aller solitairement à l'ombre des ormes en relisant les Géorgiques ! » Jusque-là, il n'avait pas fait un seul vers. Un jour , il apprend que l'Académie a donné pour sujet du prix de poésie l'abolition de la servitude dans les domaines du roi. « Je pris , dit Florian, ma sensibilité pour de la verve , mon cœur me tint lieu de talent , et ma pièce fut couronnée. » Ce petit poëme s'appelle Voltaire et le serf du mont Jura. Le glorieux lauréat abandonna le régiment et s'en vint à Paris chercher d'autres succès. Galatée et Estelle étaient déjà en fleur dans son imagination ; mais avant de les cueillir , il se laissa aller à l'appât du théâtre. Encouragé par M. d'Argental , il fit des arlequinades pour la Comédie-Italienne. Bientôt cependant il eut des échos de son amour pour la chanoinesse et des aspirations vers les vallées de son pays : il se rappela la pastorale de Cervantes , il relut Gessner, il écrivit Galatée. A peu près vers le même temps, grâce à Tèlèmaque, grâce surtout aux Incas , il commença son roman poétique, Numa Pompilius. Mascarade historique tout enrubannée. Toutes les âmes, depuis longtemps perverties par le Sofa et les Bijoux indiscrets, se reposèrent dans ces horizons bleus et roses. Il écrivit Estelle, avec une plume de pigeon , sous le sourire de Mme Gonthier, une comédienne de la Comédie-Italienne. Il l'aimait beau-* coup et la battait un peu, sans doute avec des violettes. On a dit qu.9Estelle était le pastel de la duchesse d'Orléans, fille du duc de Penthièvre ; on a dit que c'était le portrait d'une femme du monde qu'il aimait sous le masque. La vérité, c'est que sa muse inspiratrice était Mme Gonthier, Ma Tante Aurore, qui entre deux orages donnait ses idées. Par exemple elle ne voulut pas, dans la pastorale, d'un combat qui menaçait d'ensanglanter ses roses.

Après ses romans et ses comédies , il n'avait plus rien à faire, si ce n'est l'aumône. M. de Penthièvre, qui était le plus compatissant des ducs de ce temps-là, laissait à Florian les revenus de sa plus belle ferme pour les disperser aux pauvres ; c'était à coup sûr la première fois qu'un grand seigneur prenait à son service un gentilhomme pour faire l'aumône. Florian s'y entendait à merveille ; il semait les bienfaits avec la sollicitude d'un apôtre. 11 a laissé parmi les pauvres des souvenirs de son passage ici-bas".

Un marquis, le dernier marquis! ayant encore, en dépit de la Terreur et de ses quatre-vingts ans, ce doux et fin sourire qui est mort avec le xvme siècle, m'a donné tous ses souvenirs pour ce portrait. Il a souvent vu Florian en 1788; et, s'il faut l'en croire, Florian n'était pas le florloMieur que nous voyons à travers ses romans. Il était brun, railleur, et gai ; sa parole avait beaucoup d'enjouement et de malice ; l'esprit et l'épigramme lui venaient à propos, la galanterie presque jamais. « Mauvais livre, » disait de lui la princesse de Lamballe. Sa figure avait la coupe de celle de Parny; un peu moins animée, mais tout aussi mordante. Florian n'avait un peu de candeur que dans la solitude agreste; dès qu*il abordait le monde, il prenait les airs d'un Richelieu. Deux natures se combattaient sans cesse en lui, l'enfant des montagnes et le capitaine des dragons, le poëte pastoral et le coureur d'aventures de la Comédie-Italienne *.

* Le duc de Penthièvre lui avait abandonné à Sceaux le pavillon du château; il passait là ses meilleurs jours dans l'étude et la rêverie. Il se promenait en poëte dans les sentiers d'Âulnay, avec sa troupe folâtre de bergers et de bergères, écoutant avec Pâme les cornemuses lointaines de son pays. A Paris, c'étaient des amis bruyants, les folles maîtresses, les petits soupers. Mais au château de Penthièvre, Florian redevenait un grand enfant naïf, perdu dans les joies innocentes de la nature.

** M. de Thiard disait que dans toutes les bergeries de Florian iJ

Si nous traversions ses œuvres, nous passerions vite sur Nu/ma, sur Gonzalve, sur Guillaume Tell : voilà de la littérature d'adolescent qu'il faut condamner, sans pitié pour quelques jolis tableaux et pour quelques tièdes et odorants paysages. Ces poëmes sont de graves enfantillages; c'est de l'histoire au pastel; les héros de ces épopées étranges sont tout au plus bons à garder les moutons, et encore auraient-ils peur des loups. En Suisse, à Rome, en Espagne, Florian n'a vu qu'une églogue. Une seule fois, par distraction sans doute, il s'est avisé d'emboucher la trompette héroïque au lieu de la flûte champêtre : son Précis de l'Établissement des Maures est un des meilleurs chapitres de l'histoire d'Espagne. Passons vite sur Galatée et sur Estelle, tant dédaignées, mais tant aimées, contes de fées, monde enchanteur, rafraîchissante oasis. Passons moins vite sur les douze Nouvelles : Flo-

manquait un loup. En effet, on en veut un peu à Némorin de l'innocence d'Estelle ; cette innocence en est quitte à trop bon compte ; o'i ne serait pas fâché de voir cet agneau sans tache aux prises avec le loup. Mais Florian n'était pas si berger qu'on se l'imagine : à propos de galanterie, c'était presque en effet un capitaine de dragons; les petits abbés et les poètes du temps ne l'avaient pas laissé en arrière. J'ai dit quels étaient les modèles de ses bergères. Mlle Camille, une autre actrice delà Comédie-Italienne, qu'il a chantée plus d'une fois, a posé pour Galatée. C'est cette même demoiselle Camille dont il fait ailleurs ainsi le portrait :

Vous demandez ce que c'est que Camille? C'est un lutin sous les traits de l'Amour; Vive, charmante, et maligne et gentille. Allant, venant, de la ville à la cour; Trottant, courant, tournant toutes les têtes, Gardant la sienne, et riant des conquêtes Qu'en son chemin elle fait chaque jour. Libre et sans suite, elle a pour équipage Al traits, esprit et propos enchanteurs: Elle paraît, et tout lui rend hommage.

Vn petit sac compose son bagage; En un clin d'œil elle y met tous les cœurs Ferme le sac et poursuit son voyage.

rian contait à merveille ; aussi Marmontel disait, en parlant de lui : « La nature lui a dit : Conte. » Claudine est un chef-d'œuvre de naturel et de sentiment. Avez-vous rien lu de plus simple et de plus touchant que cette chanson si connue que chante Claudine ?

Pauvre Jeannette, — Las ! je soupire

Qui chantais si bien l Loin de mon ami : Triste et seulette , Ne sais rien dire

Tu ne dis plus rien ? A d'autres qu'à lui.

Savez-vous rien de plus tendre, de plus simple et de plus éloquent que cette romance de Robin Gray, dont je me rappelle une strophe ?

Mon père alors parla de mariage :

Sans en parler ma mère l'ordonna. Mon pauvre cœur était mort du naufrage; Ma main restait : mon père la donna.

Parmi les œuvres ensevelies dans les volumes de Florian, on trouve ses poëmes en vers, ses poésies fugitives, sa traduction de Don Quichotte et de l'épisode d'Inès de Castro, Y Éloge de Louis XII, des contes en vers et un conte anacréontique. Quoique l'Académie ait couronné ses poëmes, ce sont les essais d'un écolier qui ne promet pas grand'chose : point d'imagination, point d'élan, point de grandeur; ça et là des vers agréables, mais souvent da pauvres hémistiches qui s'en vont clopin-clopant et qui cueillent en chemin d'assez mauvaises rimes. Ses poésies fugitives sont à l'avenant ; pourtant il faut y reconnaître cette grâce aimable et ce doux laisser aller des petits poètes du temps. Sa traduction de Don Quichotte est encore un joli enfantillage; Cervantes eût été bien surpris de voir son héros ainsi habillé à la française. La traduction en vers de l'épisode d'Inès de Castro est plus heuiii j

reuse ; on ne retrouve pas dans Florian la grandeur et l'éclat du poëte portugais, mais presque toujours le sentiment qui l'inspirait. V Éloge de Louis XII était digne d'une couronne d'Académie , c'est-à-dire digne des poëmes en vers. Les contes en vers sont de légères et gracieuses satires qui ne font de mal à personne. Le conte anacréontique est charmant; il s'appelle les Muses. Thalie, ennuyée, se promène au pied du Parnasse en cherchant un amant; au lieu d'un amant, elle rencontre un blond enfant demi-nu, qui cherchait des papillons et les perçait d'une épingle avec un cruel plaisir. Thalie lui demande d'où lui vient cette méchanceté. L'enfant répond qu'il ne sait que faire et qu'il fait du mal. La beauté et l'esprit de l'enfant séduisent la Muse, qui le prie d'aller avec elle. Il ramasse un petit sac, le jette sur son épaule et donne la main à Thalie. « Qu'as-tu donc dans ton sac, enfant? — Ce n'est rien; ce sont mes joujoux. » Et il se met à chanter une ravissante chanson qui n'a ni air ni paroles. Arrivée au Parnasse, Thalie, jalouse de ses sœurs, a résolu de leur cacher l'enfant. Elle l'emprisonne dans un verger enclos de haies. Là elle passe toutes les journées à lui apprendre à lire : on ne dit pas en quel livre. Mais bientôt la pauvre Muse soupire et se trouble en regardant l'écolier. L'enfant profite à merveille de ce premier succès. « Maman, lui dit-il, vous portez à la main un masque charmant qui rit toujours; donnez-moi ce masque, ou je meurs de chagrin. — Mais, dit Thalie, c'est l'attribut de ma divinité. — Tant pis! » répond l'enfant. La pauvre Muse donne le masque, et le fripon le cache dans son sac. Ce n'est pas tout : Thalie ne lui a appris que la comédie ; il veut tout savoir, la musique, la danse, la philosophie et même l'astronomie : c'est toujours bon à quelque chose. « Ouvrez-moi le verger, dit le traître, que j'aille m'instruire avec toutes vos sœurs ; une fois savant, je reviens

à vous pour jamais. Thalie lui donne la liberté, et il va troubler la tête à toutes les autres Muses : Melpomène elle-même a beau faire, elle aime aussi le joyeux enfant. Voilà la jalousie qui met tout le Parnasse en désordre ; les arts sont dédaignés, les danses et les concerts sont interrompus. Cependant Minerve vient visiter les neuf Sœurs; elle rencontre un silence profond. Les Muses, dispersées, rêveuses, solitaires, se cachent en rougissant. Enfin elles se rassemblent pour chanter leur protectrice, mais leurs voix sont en désaccord ; elles ont oublié leurs chansons ; aucune d'elles n'a son attribut : l'enfant a tout pris ; de chaque attribut il a fait un hochet. Tout à coup ce fatal enfant déploie de blanches ailes où sont suspendus tous ses larcins ; il prend son vol en riant : « Adieu, dit-il aux Muses, ne m'oubliez pas : je suis l'Amour; il en coûte toujours un peu pour faire connaissance avec moi. »

En recueillant la succession de son père, Florian n'avait recueilli que des dettes ; ce fut un peu pour cela qu'il s'aventura au théâtre, et le théâtre fit sa fortune. Tout en écrivant des comédies et des arlequinades, il demeura du moins fidèle à sa manière ; il fit fleurir l'églogue jusque sur les planches de la Comédie-Italienne. Savez-vous en quoi il a métamorphosé Arlequin ? en bonhomme sensible. A ce propos, on disait : « Vous êtes arlequin, seigneur, et vous pleurez! » Mais cet arlequin de Florian pleure d'aussi bonne grâce que riaient les autres. Dans son théâtre, Florian est de l'école de Marivaux; il prodigue à la fois toute la petite sensibilité de son âme et toutes les petites grâces de son esprit. Il faut bien dire que cet esprit ne vaut pas celui du maître ; mais, en revanche, l'écolier a un certain charme de naïveté originale. Du reste, il ne faut pas s'y méprendre, le théâtre de Florian doit être, avec justice et en dépit de La Harpe,

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condamné à l'oubli. Déjà, depuis longtemps, ce n'est plus qu'un théâtre d'enfants.

Il fut déclaré de par l'Académie l'héritier de La Fontaine. L'Académie n'avait pas grand'chose à dire ce jourlà. Nul n'a recueilli ce divin héritage. Cependant, à défaut de génie créateur, il faut reconnaître dans les fables de Florian du naturel et de l'esprit. Ce n'est plus, comme dans La Fontaine, cet attrait singulier du conte, cette mise en scène ingénieuse, ce dialogue parfait, cette fantaisie qui joue à l'imprévu, enfin cette comédie à cent actes divers, qui n'est rien moins que la comédie humaine ; mais , au-dessous de tout cela, il y a encore quelque chose. Florian a trouvé des scènes dignes de la comédie. La Fontaine nous donne toujours la science de la vie; Florian nous donne quelquefois la science du cœur. Le cadre est plus petit, mais les personnages y vivent.

Le style de Florian a du charme par sa douceur et par sa clarté; il a la fraîcheur tendre, l'éclat passager, la couleur bleu clair des pervenches; mais, comme les pervenches, il manque de force.

A peine cueilli , fané ; A peine lu, suranné.

C'est le style facile des écrivains du second ordre; il ne faut pas confondre cette facilité-là avec l'apparence de la facilité qui cache le travail des grands maîtres.

La vie de Florian fut une idylle presque jusqu'à la fin, en dépit des dragons et des comédiennes. Mais comment la bien finir en face des terroristes ; en face de Marat, ce médecin qui avait pour scalpel une guillotine ; en face de ces terribles journalistes qui écrivaient tant d'épitaphes ; en face de ce peuple en délire qui lâchait la bride à toutes les passions? Banni comme tant d'autres, à cause de son

nom, Florian se réfugia à Sceaux en 1793; des sans-culottes du pays avertirent le comité du salut public que le ci-devant chevalier de Florian se cachait avec ses trésors. Là-dessus, le pauvre poëte pastoral est conduit à la Bourbe. Dans cette hideuse prison qui ne lâchait son monde qu'à la guillotine, Florian, quoique tout palpitant d'épouvante, retrouva comme toujours des bergères et des moutons; il emboucha encore les pipeaux champêtres. Comme Roucher, comme Chénier, il chanta jusqu'à la fin. Il échappa cependant à l'échafaud, mais non à la mort ; la mort l'avait touché au seuil de la Bourbe et elle comptait sur lui. On eut beau lui dire, à la chute de Robespierre, qu'il était sauvé ; on eut beau accueillir son retour à Sceaux par une fête renouvelée de ses romans : la prison l'avait plus d'à moitié tué. 11 acheva de mourir avec un pauvre poëme, Guillaume Tell, qu'il avait écrit en prison.

On lit Florian à quinze ans. On se promet toujours d'y revenir ; mais heureusement pour lui on n'y revient pas, et on garde le souvenir de cette belle matinée de la vie où, dans ses romans, notre âme s'ouvrait si joyeuse au soleil. Comment retrouver, parmi les nues qui chaque jour vont s'amoncelant, cette claire échappée vers l'aube amoureuse et le bleu du ciel ?

La reine Marie-Antoinette oubliait dans la lecture de Florian les premières rumeurs de la Révolution. Elle disait : * En lisant Florian, je crois manger de la soupe au lait. » Cette réflexion n'est pas précisément d'un esprit candide, mais elle est juste et spirituelle.

Et pourtant, Marie-Antoinette ne florianisait-elle pas à Trianon ?

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