Galerie du XVIIIe siècle
Dufresny est la préface enjouée du xvme siècle. Entrons donc avec un sourire dans cette galerie de portraits tour à tour égayés et sévères, qui représentent dans tous leurs contrastes et dans toutes leurs nuances les idées, les passions, les caractères du siècle de Voltaire et de Mme de Pompadour.
Dufresny est an poëte en action comme je les aime et comme vous les aimez ; un poëte qui va droit son chemin dans le pays idéal du poëte; qui ne s'arrête pas aux vanités stériles ; qui cueille en passant dans la vie tout ce que le sage y doit cueillir : la poésie et l'amour; qui 273 a
s'assied souvent sous le pampre, mais pour y rêver plutôt que pour y égrener la grappe.
Dufresny, petit-fils d'Henri IV, le père du peuple, avait retrouvé dans ses comédies, dans ses contes, dans ses chansons, la triple vaillantise du Béarnais. L'auteur dramatique était doublé d'un philosophe armé à la légère, d'un poète né dans la vigne de Rabelais, d'un conteur qui contait comme un conte des Mille et une Nuits.
On n'écrira pas l'histoire de la bohème littéraire sans consacrer quelques belles pages à Dufresny, souvenir de La Fontaine, pressentiment de Sterne.
Ce poëte, toujours amoureux, malgré ses deux femmes et ses maîtresses sans nombre; toujours pauvre, malgré le million que lui donna Louis XIV; toujours chantant, même dans la mauvaise fortune, descendait donc, en ligne plus ou moins droite, de ce beau diable de prince de Navarre, souvent amoureux, longtemps pauvre, toujours chantant. On a vu des poètes venir de plus mauvaise maison. Il était le portrait de son bisaïeul et en même temps de sa bisaïeule, la belle jardinière d'Anet, « la plus fraîche rose de mon parterre, » disait Henri IV.
Dufresny vint au monde à Paris, en 1648, à l'heure des barricades du cardinal de Retz; il grandit pend?1 >t les guerres civiles , nationales , religieuses ; mais il demeura loin du bruit et de la fumée, passant les pâles aurores de la jeunesse à maudire les livres et les maîtres d'école. Un jour, ne voulant plus entendre parler du grec ni du latin, il s'enfuit du collège avec la clef des champs, et se met à battre la campagne de l'esprit et des pieds. Il avait seize ans. A cet âge adorable, nos pieds sont des pieds de gazelle , notre esprit est l'oiseau voyageur qui cherche toujours le printemps. En route et bon voyage! Dieu veille sur toi, enfant. Le chemin
où tu marches avec ta précieuse insouciance n'est-ii pas le beau chemin? Tous les chemins vont à Rome, dit le proverbe; ce qui veut dire : tous les chemins mènent à quelque chose.
Sur le soir, Dufresny, ayant grand' faim et soif non moindre, vit avec un doux pressentiment se profiler peu à peu en face de lui, au fond de la vallée, sur les verts bocages, les flèches aiguës d'un château, le petit château de Nangis. « Voilà mon gîte, » dit-il avec un charmant laisser aller. Il marcha un peu plus vite, dédaignant les grains rouges du sorbier, les prunelles bleues de la haie, les grappes de mûres parfumées, l'eau jaillissante des fontaines, toute l'hôtellerie de la belle étoile, comme il le disait plus tard. Vers le coucher du soleil, il arriva devant une légère grille à chardons, un chef-d'œuvre de serrurerie, s'ouvrant sur un petit parc clair-semé d'ormoie, de charmille et de chênaie. D'un côté de la grille s'élevait une poterne à demi ensevelie sous le lierre et le liseron, qui offrait, dans une niche encadrée d'ornements grossiers, des débris de sculpture gothique. A travers les arbres du parc, on voyait se dessiner sur la verdure déjà jaunissante une des façades du château. Bien loin d'être uù désert, ce château semblait le théâtre de la joie et du bruit ; il y avait de belles dames penchées aux fenêtres ; les clairs accents du violon se perdaient dans les rumeurs du soir. Notre poëte vagabond ne pouvait en croire ses yeux'ni ses oreilles. C'était un enchantement. Là-bas, à ce balcon sculpté, une femme qui souriait; ici, sur ces arbres, un rayon du soleil : le sourire du ciel et le sourire du monde ; là-bas , de beaux oisifs grands seigneurs se délassant de la chasse sur le terroir de l'amour; ici, le pâtre qui reprenait le refrain d'une chanson de paysanne. « Quel concert et quel tableau ! c'est une école en plein vent ! s'écria Dufresny. C'est ici qu'il faut étudier. » Mais
il se mit à songer tristement qu'il n'était sans doute pour rien dans cette fête du monde et de la nature ; qu'un pauvre enfant comme lui n'avait pas encore pris sa place au soleil ; qu'il pourrait bien pour cette nuit prochaine se coucher sans souper. Et encore où dormir, si ce n'est sous l'étoile de Vénus ? La gaieté de Dufresny s'évanouit avec le dernier rayon du soleil ; il leva les yeux sur une Vierge à demi renversée dans la niche de la poterne ; il tomba agenouillé et se mit à prier avec dévotion, comme si la manne allait lui tomber du ciel.
Il fut surpris dans sa prière par la voix de deux amoureux du château qui se promenaient discrètement dans la solitude un peu obscurcie du petit parc. Il tourna la tête comme par distraction. « Que fais-tu là, mon enfant? lui demanda l'amant, qui venait de l'entrevoir. — Ma foi, monseigneur, dit l'écolier sans trop bégayer, je prie Dieu qu'il me donne à souper. N'est-ce pas, madame, que Dieu a entendu ma prière? — Il est joli comme un amour avec ses cheveux bouclés, dit la dame. Il faut le recueillir au château. Voyons, monsieur de Nangis, ouvrez la grille. »
Le marquis de Nangis obéit en souriant. A peine la grille fut-elle entr'ouverte, que Dufresny passa comme un oiseau et se jeta aux pieds de la dame. On le conduisit au château, tout droit dans le salon, où les femmes folâtraient, où les hommes papillonnaient, où les vieux et les vieilles jouaient à l'hombre. « Je vous amène un enfant prodigue, ma tante, dit le marquis, un joli écolier qui veut faire son chemin tout seul. — Et qui, en attendant, ajouta la belle protectrice de Dufresny, fait l'école buissonnière. — D'où vient-il donc, cet aimable vagabond? demanda la mère du marquis à la vieille Mme de La Roche-Aymon. — Je viens de Paris, répondit Dufresny en s'avançant timidement. - — Où vas-tu? — Je
ne sais pas. — Ta famille? — Le roi de France est mon cousin. — En vérité! dit le marquis en éclatant de rire. — Oui, reprit Dufresny; bien mieux, on dit que nous nous ressemblons un peu. On pourrait se ressembler de plus loin, car je descends d'Henri IV par la grâce de Dieu et de ma grand'mère, la belle jardinière d'Anet. — Ah ça! ce jeune fou se moque. — Il a bien de l'esprit; c'est un joli aventurier. — Il faut faire sa fortune. — Je le présenterai à la cour ; le roi verra d'un bon œil ce nouveau prince du sang. — A la cour ! s'écria Dufresny : j'en connais bien le chemin, mais ce n'est pas là un pays amusant; mon grand-père y est mort d'ennui. — Son grand-père à la cour ! que diable allait-il faire là ? — Gomme tant d'autres : pas grand'chose de bon, j'imagine. A propos, je me souviens qu'une âme charitable a parlé de faire ma fortune : c'est bien trouvé ; mais si j'avais à souper.... »
Tout le monde fut charmé de cet air sans façon de Dufresny. « En vérité ! disait l'un, il a les allures d'un franc gentilhomme. — Par ma foi ! disait l'autre , il tranche à merveille du grand seigneur. » On servit le souper ; Dufresny fut admis au bout de la table , entre un pédant de province et un jeune abbé sans abbaye. Quoique si mal placé , il eut des saillies sans nombre , et fut le vrai roi du souper ; mais après souper sa fortune changea de face tout d'un coup. Il y avait au château plus de monde que de coutume ; il ne restait pas un seul grabat pour Son Altesse Royale le prince Dufresny. Une fille de chambre , qui s'intéressait à lui , le conduisit dans un grenier à foin , regrettant bien tout bas de ne pouvoir mieux faire pour un si charmant écolier. Il oublia ses titres à la couronne de France, et s'endormit du sommeil des enfants prodigues.
Le lendemain il se leva avec le soleil, descendit de
ses appartements et se promena dans le parc avec une grande nonchalance. Le marquis de Nangis , qui allait partir pour la chasse, vint à passer auprès de lui. « Monseigneur, dit le poëte , votre parc n'a pas le sens commun , ou plutôt votre parc est trop raisonnable. Ces sentiers tracés au cordeau sont ennuyeux à périr ; ces bosquets taillés et retaillés font pitié à voir ; tout cela est tiré à quatre épingles comme une vertu de province. J'en suis fâché pour votre bon goût. Croyez-moi, c'est le génie des jardins qui m'inspire. D'ailleurs , bon chien chasse de race ; mes ancêtres étaient les meilleurs jardiniers de France et de Navarre. Eh bien! si vous m'en croyez, vous jetterez un beau pêle-mêle dans votre parterre et dans votre parc ; vous creuserez un étang ici sous vos pieds , vous abattrez une charmille là-bas ; j'aime bien ces rochers que vous prenez tant de soucis à enterrer, ce pan de mur en ruine que votre imbécile de jardinier va sans doute relever et badigeonner. En un mot , monseigneur , la nature sait bien ce qu'elle fait ; elle a des caprices charmants , des fantaisies de fée : laissez un peu faire la nature. »
Voilà donc Dufresny accueilli au château comme un enfant gâté ; le voilà sans souci de l'avenir comme du passé , s'abandonnant à la liberté verdoyante de la jeunesse, jouant avec les chiens comme avec les chasseurs, avec les marmitons du château comme avec les belles dames, donnant à peine un regret à sa pauvre grand'mère qui priait pour lui.
Mais la belle compagnie que la chasse et les vendanges avaient réunie au château fut bientôt sur le point de se disperser à Saint-Germain et à Paris. Que deviendra le poëte vagabond qui n'avait pas d'hôtel ? Le marquis de Nangis le prit en pitié ; il le conduisit tout droit à la cour, il demanda une audience au jeune roi. « Sire,
vous voyez à vos pieds un illustre rejeton de la belle jardinière d'Anet. — Je comprends , dit Louis XIV ; si Notre Seigneur Jésus-Christ nous a laissé des frères sans nombre , notre aïeul Henri IV nous a laissé beaucoup de petits-cousins. Celui-ci m'a l'air gentil et enjoué ; qu'il soit le bienvenu. Sait-il quelque chose ? — Comment ! sire , c'est un enfant du génie ; il chante comme un oiseau , il écrit comme un tabellion , il a les meilleures idées sur les jardins, sans parler du grec et du latin, où il a mordu à belles dents. Mais cela ne me regarde plus. — S'il chante si bien , dit le roi , je le nomme valet de ma garde-robe ; il m'amusera mieux que ce vieil imbécile de Desnoyers, qui ne sait plus que déchanter. — Il aura toute la gentillesse d'une dame d'atour, » ajouta le marquis. Jusque-là Dufresny s'était tenu un peu à l'écart; Louis XIV lui fit signe d'avancer devant le fauteuil. « Ton nom ? lui demanda-t-il. — Charles Rivière , disent les uns ; Charles Dufresny , disent les autres ; moi , pour accommoder les uns et les autres , je me nomme, s'il plaît à Votre Majesté, Rivière ou Dufresny. — Quel est le nom de ta famille ? — L'un ou l'autre , sire ; mais qu'importe? Qui oserait en ce monde dire avec assurance : « Je sais d'où je viens, je sais où je vais? » Il y a longtemps que la vanité des hommes travaille en généalogie ; c'est une espèce de perspective dont la beauté consiste à voir une longue galerie de figures. Elles sont plus faiblement colorées et moins nettement dessinées à mesure qu'elles s'éloignent : aussi le point de vue , presque toujours vague et flottant, permet-il d'imaginer dans le lointain des figures qu'on ne découvrirait pas même avec des yeux de lynx. Ceux qui veulent faire voir leur race plus loin que le point de vue , croient découvrir dans les brouillards des ancêtres bien formés , comme si Michel- Ange lui-même les eût dessinés ; mais on ne les y voit
que comme on voit dans les nues des hommes , des chevaux, des spectres. — A merveille, dit Louis XIV; voilà une belle leçon de blason qui désolerait bien des gens qui m'obsèdent de leurs vains titres. — Ainsi , poursuivit Dufresny, il ne tiendrait qu'à moi de voir dans le lointain brouillard des figures couronnées , mais ce n'est pas la peine. Ce qu'il y a de plus sûr, c'est que je descends en droite ligne du bon Dieu : j'ai cela de commun avec beaucoup d'autres , qui chercheront mieux si cela les amuse. »
Louis XIV se mordit un peu les lèvres ; il avait mis pour un instant l'orgueil et la majesté de côté; mais ces deux perles de la couronne , comme disait Benserade , reparurent tout d'un coup malgré lui. En effet, comment ne pas s'irriter à ces libres paroles d'un aventurier de seize ans, quand on s'appelle Louis XIV? Quand on est roi de France par la grâce de Dieu, comment laisser passer sans colère cette vérité hardie? Louis XIV n'éclata point, il se contenta d'une petite remontrance, après quoi il installa le poëte dans son palais. « Voilà mon affaire, dit Dufresny : du soleil, un jardin, de beaux habits, de bons soupers et rien à faire! Vive Dieu et vive le roi ! »
Ce train de vie dura trois ans. Le charmant poëte s'épanouissait comme la rose de Sadi; ce n'étaient que brises matinales, rosées odorantes, rayons amoureux. Le roi, ce n'était pas Louis XIV, c'était Dufresny. Mais la guerre venant à éclater, il fallut aller à la guerre. Louis XIV était si bien accoutumé à voir à toute heure et à chaque pas la figure enjouée de Dufresny, qu'il lui ordonna de partir à sa suite pour la Flandre. Cette campagne ne fut qu'un beau voyage. Pour la première fois , le roi de France avait entraîné sur ses pas toutes les fêtes de son palais; de plus, la victoire était de la partie.
c Décidément, disait Dufresny après la prise de Tournay, le métier de roi n'est pas si mauvais. » Les courtisans ne voyaient pas sans dépit le laisser aller de Dufresny, mais ils n'osaient se plaindre , en songeant que c'était un enfant de bonne famille.
Au siège de Lille, Dufresny suivit le roi à la tranchée ; lui-même lui avait mis le pot en tête et la cuirasse au dos. Après la prise de Lille , il y eut un souper olympien. On fit venir Dufresny au dessert, on lui ordonna de chanter quelque hymne de victoire. En garçon d'esprit , Dufresny entendit mieux la chanson. Il s'agissait bien alors, en effet, de la prise de Lille ! Il y avait déjà, depuis cette action , trop de bouteilles vidées et trop de regards noyés. Dufresny s'inclina gracieusement vers le roi , et chanta sa chanson des vendanges sur un air composé par lui.
Dans la vigne à Claudine Les vendangeurs y vont; On voit bien à la mine Ceux qui vendangeront.
La femme est une vigne :
Prenons garde au voisin, Et sur toute la ligne Recueillons le raisin.
Aux vignes de Cythère , Parmi les raisins doux, Est mainte grappe amère, N'en cueillez pas pour vous :
Aux vendangeurs qui brillent, On y donne le pas ; Les autres y grappillent, Mais n'y vendangent pas.
Fillette qui frétille
Dit à son vendangeur :
« Grappille , ami , grappille La vigne de mon cœur. »
Ce choix, pour une fille, Est un grand embarras ; La plus sage grappille, Mais ne vendange pas.
Il y eut des applaudissements pour la chanson , pour la musique et pour le chanteur. Plus d'un jeune seigneur, plus d'un héros de la veille, envia le gai triomphe de Dufresny : car, à la tranchée, il n'y avait que le roi pour applaudir à l'héroïsme ; mais au souper il y avait, outre le roi , de jolies femmes qui accordaient au poëte leur plus doux regard. « Quel est donc ce beau garçon ? demanda une de ces dames à Vauban. — Ce beau garçon, madame , c'est le fou du roi, » répondit le grave soldat. Louis XIV, ayant entendu cette réponse, daigna se tourner vers Dufresny : « Vauban l'a dit ; souviens-t'en toujours , Chariot , tu es le fou du roi. Un fou , ce n'est pas trop pour tant de sages. » Tout le monde s'inclina, hormis Turenne, qui, dans son imagination, faisait déjà la conquête de la Flandre.
Le roi revint à Paris, où l'attendaient des fêtes en prose et en vers. La cour passa l'hiver à Saint-Germain, dans des plaisirs sans cesse renaissants. Un soir, à l'heure du spectacle, le roi, un peu fatigué de la musique, de la danse, des comédiens et des maîtresses, demanda où était Dufresny. On le chercha partout; enfin le roi lui-même le découvrit sur le théâtre, jouant le mieux du monde un coquin de valet dans une comédie de Molière.
Dufresny retourna à la guerre à la fin de mars : il assista à la conquête de la Hollande ; il passa le Rhin à la
suite du roi, sans se mouiller les pieds ; enfin , il mena la vie errante d'un soldat, n'ayant d'autres armes que sa gaieté et son esprit. Tout poète qu'il était , il regardait fort bien le danger en face. Au passage du Rhin, il reçut un coup d'épée à la main.
Quand Boileau vint présenter au roi le Passage du Rhin, Dufresny se trouvait dans la salle d'audience. Boileau parti, il lut lui-même ce beau mensonge poétique : « Je n'en reviens pas, disait-il en s'interrompant à chaque vers ; M. Despréaux s'imagine donc que nous avons passé le Styx? — Allez, allez, lui dit le roi avec un peu de dépit, il n'y a que les poètes qui sachent bien écrire l'histoire des rois. »
Cependant Dufresny n'était pas un poète né pour la cour. « Cultiver des roses , tracer des sentiers, planter des charmilles, c'est écrire des sonnets, des chansons et des poèmes, disait-il souvent; si un laboureur écrit en prose sur le livre de la nature , un jardinier écrit en vers : » Les jardins anglais nous viennent, non pas des Anglais, mais de Dufresny. En architecture et en jardinage, c'était un maître excellent. Au xvme siècle, rien n'était plus commun que d'entendre dire d'un jardin pittoresque et d'une jolie habitation : « C'est un château à la Dufresny. » Aux portes de Paris, les plus aimables solitudes avaient été construites ou embellies sur ses conseils. Il n'a tenu à rien que Versailles ne devînt un jardin capricieux : Louis XIV demanda des dessins à Dufresny ; le poète imagina des jardins magnifiques, où tous les promeneurs se fussent égarés. Les Chinois n'ont rien trouvé de si grandiose et de si poétiquement sauvage. Le roi, craignant de jeter trop d'argent dans l'œuvre de Dufresny, mit de côté les dessins, sans oublier l'auteur, qui fut nommé contrôleur des jardins.
Dufresny avait trente ans quand il se maria. Une chanson nous reste de sa lune de miel :
En tapinois, quand les nuits sont brunes, Au jardin ma femme va sans moi ; Mais sans doute elle y va pour cueillir des prunes. Elle-même le dit, et moi je le croi.
Par les deux cornes du diable , Ceux qui me blâment sont des sots, Croyons tout jusqu'à l'incroyable , Qui nous procure du repos.
Tic, toc! Choc est bon à coups de verre, A coup de mousquet, il n'est pas sain : Ce guerrier est mort brave, on le met en terre; Ce buveur est mort ivre, il boira demain. Lucifer, d'affreuse mémoire , Dans mon cœur grava de sa main Que les humains mettent leur gloire A détruire le genre humain.
Plus je bois , et plus ma femme crie , Mais plus elle crie et plus je bois ; Trop crier et trop boire abrègent la vie ; Faisons tant , qu'elle ou moi soyons aux abois. Deux époux , dit un grand oracle , Tout à coup deviendront heureux , Quand deux époux , par un miracle , Pourront devenir veufs tous deux.
Cette chanson fut le seul éclat de rire du mariage. On ne sait presque rien de sa première femme : c'était, suivant Vôisenon, une bourgeoise assez riche, qui avait séduit le poëte par un jardin au faubourg Saint-Antoine. Grâce au mariage, il allait cultiver un jardin à son gré. « Eh bien ! que dis-tu du mariage, mon pauvre Chariot ? lui demanda le roi un mois après les noces. — Hélas! sire, le pays du mariage a cela de particulier que les étrangers ont envie de l'habiter, tandis que les habitants
naturels en voudraient être exilés ; ou plutôt c'est une communauté où il n'y a plus rien en commun au bout de huit jours. — Ce qui ne sera pas commun dans ta maison, ce sera l'argent. Je t'ai donné ces années passées plus de cent mille écus : en vérité, tu jettes l'argent par Ja fenêtre. — Moi, je n'ai pas le temps d'ouvrir la fenêtre. Il en coûte cher, sire, pour vivre à la cour. — Coquin ! je voudrais bien savoir ce que tu payes ici pour ta table et ton logement? — Hélas ! sire, il m'arrive si souvent de découcher et de souper ailleurs ! — Ah! voilà donc le secret ! Ainsi, tu demeures à la cour quand tu n'as rien de plus amusant à faire dans Paris : tu n'es qu'un ingrat. — Je le sais bien, sire; aussi je supplie Votre Majesté de vouloir bien me mettre à la porte. Un poète doit borner un peu son horizon ; d'ailleurs, grâce à ma femme, je ne suis plus tous les jours en belle humeur. — Mais qui est-ce qui me fera rire de bon cœur ? interrompit le roi d'un air pensif. — Cette réflexion , sire , me rappelle un joli conte arabe que je vais vous dire, si vous le permettez.— Voyons, répondit le roi, je t'écoute; mais hâte-toi, car on m'attend. »
Le calife Àrrhoun avait deux médecins, un pour son corps, l'autre pour son esprit; c'était un esprit malade de mélancolie; aussi le second médecin était un philosophe qui dépensait son temps à faire fleurir la gaieté autour du calife. Un jour qu'ils se promenaient ensemble dans les jardins du palais , le calife s'écria : « 0 Arrhoun ! Arrhoun ! tu attristes tes amis par ta mélancolie, comme cet arbre touffu attriste, en les ombrageant, les arbres d'alentour. » Et, se tournant vers le philosophe : « Je te promets une bague pour chaque fois que tu me feras rire. » Aussitôt le philosophe se met à raconter de comiques et burlesques histoires de veuves, mais il racontait en vain. Déjà il désespérait de lui comme du calife, quand une nuée de corneilles vint se poser sur le grand arbre touffu. « Hier, reprit le philosophe, ces corneilles firent beau-
coup de peine à un poëte distrait qui , voyant cette nuée de tristes oiseaux noircir les fleurs et les fruits d'un si bel arbre, s'irrita au point qu'il oublia que cette tige est grosse comme une tour : dans son premier mouvement, il voulut secouer l'arbre centenaire comme un arbrisseau. Le récit que je vous en fais n'est pas risible ; mais , en voyant la chose en original, je ne pus jamais m'empêcher de rire. — Si je l'avais vue, je crois que j'aurais ri comme toi, dit le calife. — Eh bien! reprit le philosophe d'un air triomphant, vous devriez donc rire en me voyant tout en colère essayer, par des secousses de plaisanteries , de chasser de votre tête les noires corneilles, c'est-à-dire les soucis et les chagrins. — Tu as gagné la bague : la voilà ! » s'écria le calife.
« Et moi, sire, dit Dufresny après un silence, ai-je gagné la porte ? — Oui , répondit tristement le roi , va-' t'en; mais, quand tu n'auras plus d'argent, souviens-toi de moi; j'espère par là te voir encore assez souvent. Adieu! je t'aime malgré tes vices ! Ils ont beau dire, tu es un charmant poëte ; les autres ne sont que des pédants, hormis Molière , pourtant , qui te vaut presque. Adieu ! mon brave Chariot ; je regrette bien de n'avoir rien à te donner aujourd'hui, car tu m'as appris un bien joli conte : l'arbre touffu où se reposent les noires corneilles, c'est le roi, hélas ! Voyons, quepuis-je te donner? — Ah! sire, n'est-ce point assez pour aujourd'hui de me mettre à la porte? » Là-dessus, Dufresny s'inclina, baisa la main du roi et sortit sans détour. Cette philosophie d'un rêveur qui, pour la liberté, fuyait de si bon cœur les magnificences, les joies et les fêtes de la plus belle cour du monde, fit-elle réfléchir Louis XIV? Enviat-il un peu cet humble poëte qui n'avait pas sur le front l'éternelle couronne de soucis et d'inquiétudes ?
Une fois installé dans la maison de sa femme, Dufresny se dépêcha de se ruiner par ses prodigalités de grand seigneur. Il ne perdit pas grand temps à cette œuvre. Il
débuta avec les maçons et les jardiniers; il fit bâtir une maison , ou plutôt un palais ; il réalisa les jardins enchanteurs de ses rêves ; après quoi il donna des soupers splendides où le monde à la mode était convié , mais surtout le monde du théâtre. Visé rapporte qu'il rencontra un soir plus de cinquante comédiennes au souper de Dufresny. Sa femme , qui n'entendait rien à toutes ces prodigalités , voulut en vain retenir son argent à deux mains ; elle se vengea du moins des folies de Dufresny , comme se vengent les femmes, avec un écolier en droit. Elle n'était pas belle, le galant était beau, et, selon Voisenon, c'est de Dufresny que nous vient ce joli mot : Vous n'y étiez pas obligé, monsieur.
Elle mourut. Le chagrin du mari s'exhala dans une chanson bachique :