‹ Galerie du XVIIIe siècleChapitre 7 sur 18 · VIII. La princesse Pensive est arrêtée par le géant Borgne · texte numérisé non relu

VIII. La princesse Pensive est arrêtée par le géant Borgne

IX. La fée Lutine prend soin d'un jeune enfant appelé le prince des Coudes, et qui paraît destiné à être l'amant de Jaunillane, ou l'Infante jaune, fille de Pensive et de Percebourse.

X. Pensive renverse un verre magique, ce qui lui attire-les malédictions de l'enchanteur Grossourcils et de la fée Robinet.

* Il y a aussi un portrait de Créb'illon fils au Musée de Versailles. D'après ce portrait, qui doit être d'unVanloo, Crébillon n'est guère plus l'homme de ses romans que son père n'était l'homme de la tragédie. Cette tète frivole et sérieuse, qui a combiné les grands événements du So/a, est sans doute égayée par certains airs

sente dans toute la folie de la jeunesse. Certes , je n'étais pas beau comme l'Apollon de Phidias; mais plus d'une femme me trouva plus aimable qu'une statue de Phidias. Je voulais suivre la carrière des lettres, j'avais même débuté par quelques contes frivoles. Je compris bientôt qu'avant d'écrire des romans il faut à toute force en faire ; on ne raconte bien les passions d'un autre qu'au souvenir des passions qui vous agitent encore le cœur.

Pour faire des romans avant d'en écrire, je me mis donc en campagne ; tous les salons et tous les spectacles m'étaient ouverts. Je dois avouer, non pas à ma honte , que la première fois que je me trouvai en tête-à-tête avec une comédienne, qui avait été en tête-à-tête avec tout le monde , je tremblai comme un écolier qui ne sait pas sa leçon. v

Peu de jours après, je devins amoureux de Mme de Margy*. Surgère m'avait présenté à elle comme un homme destiné à toutes les conquêtes de l'esprit et du cœur. Elle était majestueusement belle; mise sans coquetterie, elle ne négligeait pas l'ornement; elle réparait avec soin ce que près de quarante années lui avaient enlevé d'attraits. Patiente dans ses vengeances comme dans ses plaisirs, elle savait les attendre du temps.

Un soir, dans son salon, pendant que tous les convives jouaient à l'hombre, nous nous rencontrâmes, non point par hasard, seuls devant la cheminée; j'allais tout lui dire ; mais, à son premier regard, je retombai tout à coup dans ma timidité. Les femmes aimées ont la puis-

de censeur royal. En effet, Crébillon fils, homme d'esprit avant tout, devait-il prendre au sérieux cette magistrature bouffonne qui l'obligeait à écrire sur une nouvelle édition des œuvres de Corneille, ou sur une nouvelle traduction des œuvres d'Homère : « J'ai lu par ordre de Monseigneur le chancelier, etc. »

* Première héroïne des Égarements du cœur et de l'esprit , sous le nom de la marquise de Lussay.

sance des dieux. - Voyant mon trouble et mon embarras , Mme de Margy eut l'esprit de m'indiquer le chemin en me parlant d'une comédie que l'on jouait alors. « J'ai trouvé , dit-elle , dans cette pièce , des endroits touchés avec art. Il y a surtout une déclaration d'amour qui est extrêmement délicate. — Cette déclaration m'a frappé comme vous, répondis-je; j'en sais d'autant plus gré à l'auteur que je crois cette situation difficile à bien manier. » Quelques phrases de plus, et ma déclaration fut faite. « Si j'étais plus jeune, me dit-elle, je vous croirais peut-être; mais j'ai trente-sept ans. — Ce n'est pas ce qui me charme le moins en vous , madame : une femme , quand elle est jeune, n'est sensible qu'au plaisir d'inspirer des passions. Le mérite de s'attacher un cœur pour toujours ne vaut pas, à ses yeux, le mérite d'en enchaîner plusieurs; plutôt suspendue que fixée, toujours livrée aux caprices, elle songe moins à celui qui l'aime aujourd'hui qu'à celui qui l'aimera demain ; elle attend toujours le plaisir sans le saisir jamais. Souvent elle ne connaît pas mieux celui qu'elle quitte que celui qui lui succède. Peut-être, si elle avait pu le garder plus longtemps , l'aurait-elle aimé. Une jeune femme dépend bien plus d'elle-même que des circonstances. Il s'en trouve tant et de si peu prévues, qu'il n'y a point à s'étonner si , après plusieurs aventures, elle n'a connu ni l'amour ni son cœur. Mais, quand elle pressent que la jeunesse s'en va et que la solitude vient , elle s'attache de toutes ses forces à la dernière branche verte qu'elle a saisie. Tout ce que lui coûte sa conquête la lui rend précieuse. Constante , parce qu'elle perdrait à ne pas l'être, son cœur , peu à peu , s'accoutume au même sentiment. Quand tout le monde la recherchait, elle abandonnait son cœur à tout le monde; maintenant qu'un seul amant lui reste, elle s'y attache avec fureur. Allez, ce qu'on

croit le dernier caprice d'une femme, n'est, le plus souvent, que sa première passion. »

Je n'avais que trop dit la vériré en parlant ainsi à la comtesse. Je fus la dernière ressource de ce cœur jusquelà indompté. Pour un homme qui voulait écrire des romans , on ne pouvait guère mieux tomber , car Mme de Margy, ayant beaucoup vu, m'a beaucoup dit. Elle avait étudié le monde en le traversant ; il lui arriva très-souvent de parler et à moi d'écrire.

A quoi bon vous raconter toutes ses dramatiques fureurs, quand je la voulus quitter? On quitte une maîtresse de vingt-deux ans sans qu'elle y songe ; à trente ans, elle pleure; à quarante ans, elle se désespère. Un jeune cœur est comme le printemps , il oublie ses fleurs de la veille pour ses fleurs du lendemain ; mais , lorsque l'automne arrive , et qu'une fleur résiste aux premières bises de novembre , ce n'est plus une fleur qui s'en va , c'est toute la vie. Je fus délivré de Mme de Margy par un ordre du lieutenant criminel , qui m'envoya à Vincennes pour avoir écrit, sous le titre de VÉcumoire, un roman satirique contre le cardinal de Rohan , la bulle U7iigeniliis et la duchesse du Maine ; je ne demeurai pas longtemps dans cette prison, qui était un palais pour les prisonniers, comme vous le savez tous.

Je revins habiter la rue Saint- André-des- Arcs , je continuai à voir belle et bonne compagnie : des gentilshommes ruinés vivant sur le prochain , et des comédiennes enrichies vivant avec les gentilshommes ruinés. Mes amis commençaient à arriver à de hauts emplois : ainsi Surgères et Maurepas. Pour l'abbé de Voisenon, il doublait Favard à la Comédie-Italienne , et avait de quoi payer les frais du culte.

On était en 1740 ; un jour, dans l'après-midi, j'écrivais ce fameux conte moral intitulé le Sofa, lorsque mon

valet de chambre me vint avertir qu'une dame voilée demandait à me voir. J'allai au-devant d'elle par pressentiment. « Mon Dieu! monsieur, me dit-elle quand elle se fut assise sur le canapé de mon petit salon , rien n'est plus simple, je viens en toute hâte de Londres pour vous offrir ma main"". »

Quoique habitué à d'assez étranges aventures, j'avoue que je dus me montrer alors fort surpris. Heureusement la dame avait soulevé son voile; j'avais pu juger qu'elle était belle, comme déjà j'avais remarqué sa grâce et sa distinction. ♦< Madame, vous me voyez tout confondu par un pareil bonheur ; quoique le mariage ne soit pas dans mes habitudes , permettez-moi de tomber à vos pieds et de baiser la main que vous daignez m'offrir. » En effet, je venais de me précipiter, tout éperdu, à genoux devant miss Stafford. «Mais, madame, m'expliquerez-vous?... -—Rien n'est plus simple : j'étais libre de ma fortune, j'avais résolu de ne la donner qu'avec mon cœur. Mais à qui donner mon cœur? J'ai attendu, j'ai cherché; j'attendrais et je chercherais encore, si un de vos livres ne m'était tombé sous les yeux. Vous vous rappelez sans

* Selon les Souvenirs de la marquise de Créquy , un jour il voit arriver une belle personne qui lui dit , entre autres choses , « qu'elle avait lu le Sofa; qu'elle éprouvait pour lui, M. de Grébillon, l'auteur d'un si bel ouvrage et censeur royal , un sentiment d'admiration, d'estime et d'amour insurmontable; qu'elle arrivait d'Angleterre exprès pour le demander en mariage, et qu'elle était la fille aînée de milord Stafford : ce qui était l'exacte vérité sur tous les points. Comme elle était fille majeure, elle devint milady Crébillon dans la quinzaine. »

« Ce n'est, dit Grimm, qu'après la mort de cette tendre héroïne qu'on a su les circonstances d'un mariage si romanesque : voilà comme tout dans le monde n'est qu'heur et malheur. L'auteur d'un conte libertin inspire une belle passion à une grande dame, qui veut bien franchir les mers pour venir le chercher, et l'amant de la nouvelle Héloïse, de tous les amants le plus passionné, le plus fidèle, est réduit à épouser sa servante. »

doute, car vous y avez mis tant de vous-même, les Égarements du cœur et de l'esprit , livre délicieux , qui n'a qu'un seul défaut, c'est que le cœur a trop d'esprit. J'ai commandé mes chevaux, après l'avoir relu vingt fois. Je me suis embarquée à Douvres, j'ai pris la poste à Calais, je suis arrivée hier à Paris ; j'ai perdu tout un jour, car j'aurais dû vous voir hier, à me reconnaître un peu et à vous trouver. Dieu merci , vous voilà tel que je vous rêvais : jeune, spirituel, distingué. »

Ainsi parla miss Stafford ; j'étais si peu préparé à une pareille aventure , que je ne savais que dire; je regardais ses beaux yeux baignés de joie et d'amour. Tout autre à ma place se fût imaginé être la dupe de quelque aventurière sans cœur et sans argent ; pour moi, j'ai vu tout de suite que miss Stafford était bien miss Stafford , c'est-à-dire une des plus belles, une des plus riches, une des plus adorables filles de la Grande-Bretagne.

Le mariage ne se fit qu'après six semaines d'attente ; miss Stafford avait écrit à son père, qui ne s'attendrit qu'à la cinquième ou la sixième lettre. Il finit par se laisser vaincre, non pas parce que j'avais écris les Égarements du cœur et de l'esprit , mais parce que j'étais fils de M. de Crébillon, gentilhomme de Bourgogne, membre de l'Académie française , auteur à' Electre et de Rkadamiste.

Du reste, les six semaines d'attente ne furent pas du temps perdu; je passais toutes mes journées à l'hôtel de Londres, aux genoux de miss Stafford. Dès que son père eut répondu favorablement, elle me pria de la conduire chez le mien. Je m'empressai de la lui amener. Croiriezvous que ce brave homme, que j'ai toujours si profondément aimé , trouva , comme miss Stafford , que notre mariage était tout simple? Il est vrai qu'alors, plus que jamais, mon père lisait les romans de La Calprenède, ou

en imaginait dans le même goût. Il y avait quelqu'un de plus romanesque que miss Stafford , c'était Crébillon le tragique. Moi, je croyais rêver ; j'avais beau voir, entendre, toucher miss Stafford, je ne voulais pas croire à mon bonheur. Aujourd'hui encore, c*est à peine si j'y crois; parfois il me semble que c'est un roman que je n'ai pas eu le temps d'écrire.

Vous vous doutez bien qu'alors je n'avais pas d'argent. Mes romans et mes contes se débitaient assez bien : on les réimprimait tous les ans, on les traduisait à l'étranger ; mais , grâce aux contrefaçons et à la mauvaise foi des libraires , j'avais à peine deux à trois mille livres de revenu, c'est-à-dire de quoi vivre, à la condition de dîner en ville. L'abbé de Bernis, aujourd'hui cardinal, était alors dans le monde sur le même pied.

J'avertis miss Stafford de ma pauvreté; mais je n'eus garde de l'interroger sur sa fortune ; ce ne fut qu'à la lecture du contrat de mariage que j'en appris le chiffre : cent mille livres sterling ! ce qui me sembla résumer les mines du Pérou et de Golconde. Mais miss Stafford, bientôt Mme Crébillon , était bien plus belle encore qu'elle n'était riche.

Vous devez vous souvenir qu'à la nouvelle de ce mariage, tout Paris s'émut et leva la tête. J'aurais pu chercher le bonheur dans ces bruits des vanités mondaines ; mais je compris qu'ici-bas il faut cacher son bonheur pour ne pas le perdre. L'amour aime l'ombre et le silence. Nous avons fui l'éclat du grand jour ; sans doute il se trouva alors des gens jaloux de moi parmi ces hauts dignitaires de l'État , qui voient avec terreur un homme d'esprit devenir millionnaire. Je reçus un matin une lettre ainsi conçue :

Nous, lieutenant de police, avertissons M. Claude Jolyot de Crébillon que, par arrêt du garde des sceaux, il nous a été 273 y

ordonné "de lui signifier un ordre d'exil, comme auteur d'un livre portant atteinte aux mœurs publiques, ayant pour titre : les Egarements du cœur et de F esprit. Défense est donc faite par ces présentes, au sieur Crébillon, de demeurer plus longtemps à Paris : la clémence du roi lui permettant d'ailleurs d'habiter te' le province de France qu'il lui plaira choisir.

En vain , tout indigné de cette lettre , je courus chez mes amis et je demandai justice. Les plus dévoués craignirent un éclat fatal pour moi ; ils me conseillèrent de partir en silence , m'assurant qu'au bout de quelques mois je verrais la fin de cet exil si ridicule. Nous partîmes avec ma femme et lord Staff ord pour l'Angleterre. J'étais d'ailleurs curieux d'étudier les hommes et les choses de ce pays. C'est à Londres que je connus Sterne, Fielding, Garrick, trois hommes célèbres, qui m'ont toujours, depuis, gardé leur amitié. Après un séjour de près de deux ans, nous revînmes en France : je croyais avoir reconquis la liberté de vivre à Paris ; mais je fus averti que des ordres très-sévères seraient exécutés contre moi. Mme de Pompadour, que Dieu ne l'exile pas là-haut! trouvait mes romans trop licencieux. Il fallut donc nous détourner de Paris ; nous allâmes droit à Bourbonneles-Bains, où mon beau-père désirait d'ailleurs passer la belle saison.

Vers le commencement de novembre, nous voyageâmes dans la Bourgogne, nous arrêtant de ville en ville, visitant les églises et les curiosités, bien accueillis dans les châteaux du voisinage. Mon père était venu nous rejoindre à Dijon. En vain notre ami, le président de Brosse , mit en œuvre , pour nous rouvrir Paris , toutes ses hautes et puissantes amitiés. Il me fallut considérer comme une grâce le droit de vivre en Bourgogne.

Ma femme, en passant à Sens, six semaines auparavant, frappée vivement par la beauté imposante de la

cathédrale, séduite par l'air de fête de certaines maisons perdues dans les arbres, s'était écriée avec un sourire de béatitude : « Ah ! qu'on serait heureux de vivre ici ! » Quand je vis qu'il fallait à toute force se résigner à l'exil, j'emmenai à Sens Mme de Crébillon. Durant cinq années, qui passèrent comme un songe, et qui pourtant ont effacé toutes les autres années de ma vie, nous fûmes heureux dans cette ville. Ma femme m'avait donné un fils , qui , comme elle, m'empêchait de m'apercevoir que j'étais exilé. Nous habitions une grande maison non loin de la cathédrale; nous n'en sortions guère, le jardin nous permettant de longues et silencieuses promenades. Ça et là pourtant il m'arrivait de brûlants souvenirs de Paris. Je tendais mes bras vers ma vie passée, vers nos folles joies, nos brûlantes orgies : tant il est vrai que le bonheur, fûtce le bonheur le plus grand, ne peut remplir le cœur de l'homme ! La vie, c'est l'agitation , c'est le combat , c'est^ la lutte , c'est la défaite ou la victoire de chaque jour. Il n'y a que les fleurs et les arbres qui puissent vivre d'air et de soleil. Pour vous dire toute la vérité , je m'étais laissé prendre par l'ennui , et ce ne fut qu'après avoir quitté Sens que je m'aperçus que j'aurais dû y rester toujours. J'y veux retourner un jour : voilà trente ans que je me fais cette promesse ; mais qu'y retrouverai-je maintenant ?

Vous avez vu que, jusqu'à présent, les Égarements du cœur et de l'esprit, après m'avoir donné une belle femme et une grande fortune , avaient provoqué contre moi une lettre d'exil. Croiriez-vous que l'auteur des Égarements du cœur et de ï 'esprit fut nommé censeur royal? Contradiction des contradictions ! Faut-il s'en étonner? nous vivons sous le règne des femmes.

Mme de Pompadour, que mes romans avaient d'abord effarouchée, m'appela à elle et me témoigna une confiance

sans bornes. « Vous avez vu la marquise? me dit un soir Mme de Crébillon. — Elle est charmante, lui dis-je : cette femme-là aura toujours vingt ans. Quelle grâce , quel esprit, quelle séduction! » La fille de lord Stafford pâlit et repoussa ma main. « Quelle fantaisie vous prend donc ? Vous imaginez- vous que je vais devenir amoureux de Mme de Pompadour? — Vous l'aimez déjà, me dit-elle d'une voix affaiblie. — Vous êtes toujours romanesque, chère milady. Sachez-le bien : Mme de Pompadour n'a fait que deux passions , son mari d'abord, le roi ensuite. — Qu'importe? dit-elle tristement; vous allez à la cour, touf est perdu pour moi : n'en parlons plus. »

Je ne pris pas cela au sérieux; je m'amusai même un peu des chagrins de Mme Crébillon. Peu de temps après, mon domestique vint , tout bouleversé, me trouver à l'imprimerie royale. « Monsieur, monsieur, je ne sais comment.... Mme de Crébillon.... — Voyons, parle! — Elle est partie en chaise de poste avec son fils. — Partie ! » Je courus à l'hôtel, où Ton me remit une lettre dont je n'ai pas oublié une ligne.

Adieu! mais vous m'avez déjà oubliée. Le bonheur n'a qu'une saison. L'hiver est venu pour moi. Je pars avec mon fils. Peut-être reviendra-t-il à vous ; mais il reviendra seul. Je vous pardonne pour les joies si vives et si pures que vous m'avez données. Grâce à vous, j'ai réalisé le songe de ma jeunesse. J'ai été trop belle et trop aimée pour oser vieillir devant vous ; j'aime mieux vous laisser un souvenir digne du beau temps. La vie est un roman pour les poëtes et pour les amoureux : vous avez été poëte et amoureux; maintenant vous êtes censeur royal , conseiller privé d'une reine de hasard, c'est fini. Adieu; je ne vous dis pas où je vais, vous ne me suivriez pas; d'ailleurs, le sais-je moi-même?

Anna Stafford.

Voilà mot à mot cette lettre étrange. Je l'ai pieu-

sèment conservée , je l'ai relue mille fois , quoique je l'eusse apprise par cœur; mais, en la relisant, je croyais voir passer la pâle et triste femme que j'ai tant aimée.

Où était-elle allée? Je courus en Angleterre; je trouvai lord Stafford , qui n'avait pas vu sa fille et qui ne l'attendait pas. Pendant mon séjour en Angleterre, lord Stafford reçut une lettre de ma femme , datée de Paris ; elle se plaignait, sans s'expliquer, d'une souffrance aiguë ; elle se plaignait surtout de la maladie de son enfant. Je repris la poste; mais, de retour à Paris, ce fut en vain que j'essayai de découvrir la retraite de Mme de Crébillon. Six mois après , un ami de lord Stafford vint m' avertir que j'avais perdu à la fois ma femme et mon fils. Je ne parvins jamais à savoir où ni comment était morte Mme de Crébillon, car l'ami de lord Stafford ne savait rien de précis, et, lord Stafford n'ayant presque pas survécu à sa fille , je ne pus interroger personne. Peut-être est-elle morte à Paris, tout près de moi. C'a été peut-être en traversant la mer, car elle a toujours pressenti qu'elle mourrait sur mer.

Que vous dirai-je de plus? Crébillon le Gai n'a plus été que Crébillon le Triste ; j'ai pleuré ma femme, la plus adorée de toutes mes maîtresses ; vous savez le reste : on m'avait oublié; j'ai tenté par .quelques mauvais romans de revenir à la surface; mais, hélas ! la Renommée est comme la Fortune, elle vous dépasse et ne vous attend plus. Mes amis sont tous morts peu à peu. Sans songer à me retirer du monde, je me suis aperçu, il y a quelques années, que j'étais seul à Paris comme un étranger. Il y avait bien encore quelques maisons comme la vôtre, bonne et vieille Geoffrin, où j'avais mes coudées franches ; mais que voulez-vous ? je ne pouvais plus m'habituer aux nouveaux dieux qui s'élevaient chaque

jour; on n'a qu'un temps : mon temps est passé. Après tout , M. de Grimm , l'abbé de Voisenon etl es autres , n'avaient-ils pas le droit d'écrire mon oraison funèbre ? Je suis déjà mort ; un peu plus, un peu moins, qu'importe ? Adieu. Je retourne à mes chats *.

Je vous ai quelque peu ennuyés par ce récit, qui, du moins, vaut bien un de mes romans. Le roman qu'on a dans le cœur est toujours le meilleur; on le raconte quelquefois, mais on ne l'écrit jamais. Adieu.

Crébillon se leva, tout en baisant la main de sa vieille amie. «Allons, Clairon, embrassons-nous encore une

*. Crébillon le Tragique aimait beaucoup les chiens; Crébillon le Gai aimait beaucoup les chats; il a même aimé un rat, son compagnon de captivité à Vincennes.

« Dès la première nuit de son arrivée dans le donjon, il était à peine endormi, que, réveillé tout à coup par un corps velu, qu'il imagine être un chat, il le chasse et se rendort. Le lendemain, à son lever, son premier soin est de chercher ce chat : il les aimait, et s'en promettait, pendant sa prison, une espèce d'amusement. Mais sa recherche se trouvant vaine, il espère du moins que la nuit suivante cet animal, probablement sauvé par quelque issue qu'il ignore, pourra le revenir trouver au lit, où il se promet de le mieux accueillir. Au moment du dîner, le prisonnier s'y livrait avec d'autant plus de plaisir, qu'il n'avait pu souper la veille, lorsqu'au bout de la table il voil un animal assis sur son cul comme un singe, qui le regardait manger. Sa chambre, assez mal éclairée, lui fait d'abord imaginer que c'est son compagnon de lit, si regretté, qu'il avait enfin le plaisir de revoir.

« Il le caresse de la voix, lui fait part de son dîner, et le trouve docile au point que, s' aventurant jusqu'à avancer la main pour achever de l'amadouer, l'animal fait un mouvement qui met en évidence une queue, à laquelle Crébillon juge que ce qu'il avait pris pour un chat n'était autre chose qu'un rat des mieux nourris.

« A cette vue , l'extrême antipathie qu'il avait toujours eue pour cet animal lui fit pousser un cri si perçant, en renversant brusquement la table, qu'un guichetier, qui par hasard, n'était pas loin

CREBILLON LE GAI. 151

fois. Il y a trente ans, je vous aurais embrassée sans vous en demander la permission; car, en ce beau temps, vous n'accordiez que ce qu'on vous prenait.... Messieurs les philosophes, profonds penseurs, esprits forts, prenez garde à vos œuvres. Il y a ici-bas un dernier ami qui vous console toujours , qui ne vous abandonne pas à l'heure suprême , qui vous fait aimer la sombre solitude du tombeau; cet ami, c'est Dieu. — Ainsi soit-il, » dit Diderot en s'inclinant.

L'ancien censeur royal s'éloigna sans dire un mot de plus ; un vieux domestique l'attendait dans l'antichambre , un vieux carrosse très-avarié l'attendait dans la rue.

Cette apparition si inattendue et si singulière fit quelque bruit dans le monde littéraire. Mlle Clairon , dix ans

de là, arrivant tout à coup et voyant avec surprise le prisonnier pâle et tremblant, informé par lui de ce qui causait cet esclandre, ne le surprit et ne l'indigna que d'autant plus, lorsque, pour toute réplique au récit qu'il venait d'entendre, Crébillon le vit partir d'un long éclat de rire. « Calmez-vous, mon « cher monsieur, lui dit pourtant enfin cet homme, et pardonnez «à mon étourderie, qui m'a fait oublier de vous prévenir au sujet « de l'animal dont il s'agit. Votre prédécesseur dans cette chambre , « qu'il a très-longtemps habitée, lavait insensiblement apprivoisé, « dès sa jeunesse , au point non-seulement de le faire manger avec celui, mais même de le souffrir dans son lit. J'ajouterai que cela <e me semblait si plaisant, que je voulus essayer à mon tour si cet ce honnête homme de rat pourrait aussi se faire à moi; et vous allez ce juger si j'y suis parvenu.... Voilà son trou.... Approchez. Raton! « Raton! viens donc, Raton, viens donc, mon ami. »

ce A cette voix, Raton montre d'abord la tête; et bientôt, reconnaissant son homme, lui saute légèrement sur la main, et y gruge le morceau qui lui est offert.

«A partir de ce moment, » ajoutait Crébillon en racontant cette aventure , ce l'extrême aversion que j'avais toujours e ie pour les rats ce a tellement pris fin, que Mous Raton devint bientôt mon cornée mensal, à l'article du lit près.» (Curiosités littéraires.)

Les rats de l'Opéra auraient pu figurer dans le dictionnaire de l'Académie de ces Messieurs , car Crébillon comparait les danseuses à son rat de Vincennes , qui venait à toute heure grignoter dans sa main.

après , en parlait encore avec une impression très-vive. Sans doute Crébillon ne vécut pas longtemps après cette visite ; cependant, comme je l'ai déjà dit, on n'a rien de certain sur l'époque de sa mort. Peut-être est-il retourné en Angleterre , peut-être est-il allé passer ses derniers jours dans les environs de Paris, peut-être a-t-il voulu revoir la cathédrale de Sens. Qu'importe? Ce n'est point l'histoire de sa mort que nous voulions étudier ici.

Que dire de ses romans , que vous ne lirez plus ? ils sont, dans leur spirituel mensonge, l'expression bien vive et bien vraie d'une époque perdue par l'esprit et le mensonge. Crébillon avait étudié à l'école de Marivaux ; cependant on assure qu'il n'a écrit son premier conte que dans l'idée de parodier le marivaudage à la mode. S'il en est ainsi , il n'a bientôt réussi qu'à se parodier luimême. Son vrai titre est d'avoir créé un genre; c'est déjà beaucoup que de créer un mauvais genre en littérature. Les mœurs et les passions peintes dans le Sofa n'ont sans doute existé que dans la société de ces Messieurs. Il y a là, comme dans tous les romans de Crébillon, plus de portraits et de sujets de fantaisie que de tableaux d'après nature; mais on ne saurait, sans injustice, nier toute la grâce, tout l'éclat, toute la finesse de touche de Crébillon. Peu de romanciers ont écrit plus de vérités sur l'esprit du monde et sur le caractère des femmes. Sterne dit , dans ses lettres à Ëlisa : « Avant d'écrire, j'avais lu Rabelais et Crébillon. » N'est-ce pas un éloge qu'envierait plus d'un haut et puissant romancier moderne, dont on ne parlera plus dans cent ans?

D'ailleurs , au temps où Crébillon écrivait le Sofa, tous les grands esprits écrivaient aux heures de médianoches sur ce canapé-là. Voltaire signait ses contes libertins comme ses contes philosophiques; Diderot signait les

Bijoux indiscrets; le grave président de Montesquieu , qui n'avait pas voulu signer les Lettres persanes, signait le Temple de Grade ! Crébillon était né sous la Régence , au temps où l'esprit français manquait du sentiment de l'idéal, cette poésie de l'âme et de la nature qui élève les rêveurs au-dessus de tous ceux qui n'ont eu que de l'esprit.

Ce joli libertinage de Crébillon le Gai, cette trame folle si ingénieusement agrémentée de broderies philosophiques, ces propos de boudoir où les sages du Portique et de l'Académie du xvmc siècle ont plus d'une fois trouvé de quoi glaner, sans déroger à leur sagesse, n'est-ce pas comme un dernier relief de ces festins de la courtisane grecque où Alcibiade ouvrait, sans y prétendre, de nouveaux horizons à Socrate? En parcourant Ah! quel conte, ou les Lettres athéniennes, Platon eût eu grand'peine à cacher son sourire ; Aristippe, plus sincère, n'aurait pas ménagé la louange, et Pyrrhon, le plus prudent de tous, s'en serait rapporté, pour conclure, aux avis du sceptique Shaabaham.

Mlle Chéré.— Mlle Lecouvreur.— Mlle Quinault.— Jean-Jacques.

Piron fut un Gaulois qui eut pour nourrice la vigne bourguignonne. Il teta dès son enfance la grappe empourprée des coteaux aimés du soleil. Aussi son premier cri fut une chanson, et sa première chanson fut une chanson à boire. Il n'avait pas douze ans, que déjà, selon son expression, il ne songeait plus « qu'à scander des- syllabes françaises pour les ourler de rimes. »

La figure que je réveille n'est pas une précieuse mollement couchée sur un sofa, dans un boudoir parfumé, dont la fenêtre n'est jamais ouverte au soleil, aux brises matinales, aux rumeurs de la nature. Non, celle-ci n'est pas une petite marquise qui babille dans un jargon pailleté avec un abbé ou un mousquetaire, une muse rocaille qui perd sa grâce à force de grâce, son cœur à force d'esprit, son âme Dieu sait comment. C'est une vraie muse bourguignonne, fille de belle venue, simple et sans art, qui rit aux éclats, mais qui ne sait pas sourire, qui a le cœur sur la main et la saillie sur les lèvres, quand le verre n'y est plus , car elle aime un peu le cabaret. Celle-là n'a pas été élevée au couvent : c'est une muse vagabonde qui a

jeté trop vite sa candeur aux orties; elle a passé sa jeunesse comme une fille de mauvais lieu, aiguisant l'épigramme dans les fumées du vin, répandant la gaieté sur les théâtres en plein vent, poussant un soir l'ivresse et la folie jusqu'à profaner l'amour, ce sourire du ciel, cette larme de Dieu, dans un chant indigne d'un poète, indigne d'un homme, indigne d'un Bourguignon ivre. Mais, au déclin de cette jeunesse verte et touffue comme la forêt des mauvaises passions, toutes les secousses du démon vont s'apaiser ; la folle gaieté devient humaine , les cheveux flottants sont renoués, la jupe descend un peu plus bas. C'est toujours une bonne fille en belle humeur, ayant plus que jamais le mot pour rire, mais elle a changé de théâtre. Adieu Tabarin! Ce n'est plus Arlequin, c'est la Métromanie. La poésie lui a pardonné; mais le ciel a été outragé : il faut une expiation, il faut des larmes pour effacer cette encre maudite et fatale qui a servi pour ce chef-d'œuvre de profanation; il faut des prières pour étouffer l'écho de cette horrible chanson. Patience, voilà le diable qui devient vieux ; cette muse qui a si mal chanté dans sa jeunesse va s'éteindre bientôt en psalmodiant des psaumes. Saint Augustin, qui avait la science du cœur, a dit, dans sa sagesse : Le cœur nous vient de Dieu, le cœur retourne à Dieu, Mais , si Dieu a pardonné à Piron repentant, l'Académie française ne lui a pas encore pardonné, non pas tout à fait pour la môme chanson.

Ainsi, à côté d'un vif pastel de La Tour, je vais étudier un franc portrait de Rigault. Piron a vécu en dehors du tourbillon couleur de rose. Si les abbés et les marquis rencontraient le poëte bourguignon , ce n'était guère qu'au théâtre ou au café Procope, peu ou point dans les salons. Piron était pauvre ; de plus, il avait contre lui son esprit. On fuyait ses bons mots à toutes jambes, presque toujours clopin-clopant.

Au xvne siècle, il y avait à Dijon, parmi les échevins, un apothicaire qui avait dans sa boutique de l'esprit, de la verve et de la gaieté. Lui demandait-on une tisane, il donnait une chanson à boire; voulait-on une médecine, il offrait une harangue en patois bourguignon. Aussi cet apothicaire de nouvelle façon guérissait tous ses malades , si bien qu'il mourut pauvre , ne laissant à ses descendants qu'un recueil édifiant de poèmes , de chansons et de noëls : cet héritage fut celui d'Alexis Piron.

Alexis Piron, fils d'Aimé Piron, vint au monde, au milieu de l'été, en 1689, dans la même saison que Montesquieu, un peu avant Voltaire. Son père, qui célébrait tous les événements mémorables , n'eut garde de passer celui-là sous silence : Piron fut chanté à son berceau. C'était de bon augure. A douze ans, Piron répondait déjà à la chanson ; il passait toutes ses heures de loisir à agencer, à scander, à ourler de rimes, comme il l'a dit, des syllabes françaises. Un de ses camarades, un peu plus âgé, s'étant enrôlé dans les dragons, lui dit, le jour de l'adieu : « Je reviendrai Achille. — Tu me retrouveras Homère, » lui répondit Piron. Plus tard, en rappelant ce mot, le poëte, devenu aveugle, s'écrie : » Le pauvre Achille m'aurait retrouvé aveugle comme Homère, s'il n'était mort aux Invalides. » Ses études furent sévères; peu à peu, l'ardeur de rimer s'éteignit dans sa jeune imagination ; à seize ans, il riait d'Apollon et des Muses en garçon qui a déjà perdu cette précieuse candeur qu'il faut pour l'amour et la poésie. Au sortir du collège, il se mit à l'étude du droit; mais, à peine dans le grimoire, la muse de la folle gaieté vint distraire son esprit. Dieu vous préserve de savoir jamais quelles furent les premières inspirations de cette muse ! Il n'y a point assez d'indignation pour poursuivre cette mauvaise œuvre qui a poursuivi Piron jusqu'au tombeau comme une mégère impi-

toyable. Piron venait d'être reçu avocat ; mais comment défendre les autres après cela ? Craignant l'éclat de sa fatale chanson, qui faisait un peu froncer le sourcil aux magistrats de Dijon, il s'exila à la suite d'un financier en voyage. Cet homme lui avait offert deux cents livres par an pour copier des vers. « Je veux bien, si les vers sont beaux ! — Si les vers sont beaux ! s'était écrié le financier ; je le crois bien, ils sont de moi. » Piron se résigna. Dès le premier jour, les choses se passèrent mal. « Vous ne m'aviez pas dit, monsieur, de quelle taille étaient vos vers; je n'en ai jamais vu d'aussi longs. — Vous êtes un pédant ! » Piron se contenta de remettre çà et là un vers sur ses pieds avec un peu de rime et de raison, mais sans mot dire. Le financier poëte ne se plaignit pas trop ; mais, par malheur, ce vieux fou avait dans sa suite une arrière-cousine assez coquette et assez jolie, qui ne demandait qu'à verdoyer et à fleurir. Piron débuta avec elle par un petit conte anacréontique. L'arrière-cousine se souciait bien de vers ! Au lieu de cacher le conte galant sous son corsage, elle le jeta dans la cheminée d'une hôtellerie, et, grâce à un valet officieux qui ne savait pas lire, les vers de l'amoureux furent remis au financier. Piron ne jugea pas à propos d'aller plus loin : il abandonna gaiement la fortune et l'amour ; il reprit le chemin du toit paternel , en compagnie de son ami Sarrazin , devenu célèbre depuis au Théâtre-Français. Sarrazin venait de jouer la comédie dans une troupe vagabonde. Le voyage fut charmant. S'il faut en croire le docteur Procope, le poëte et le comédien , se trouvant sans ressources dans un cabaret d'une petite ville bourguignonne , imaginèrent de jouer à deux une tragédie en cinq actes. 0 profanation ! ils tombèrent d'accord sur Andromaque. Cette tragédie fut donc annoncée avec toutes les fanfares de l'endroit. Le grand jour arriva. Le théâtre , qui était- préparé dans

une salle de danse , s'emplit en moins d'une heure. « Nous jouons gros jeu , dit Piron ; n'allons pas perdre la carte. » La toile se lève. Le comédien s'incline devant les spectateurs : « Messieurs , les comédiens s'habillent ; en attendant, nous allons vous jouer un tour de notre métier : c'est une petite comédie de notre imaginative. » Aussitôt, voilà une fille de cabaret qui vient servir un souper des plus copieux ; nos deux aventuriers se mettent à table , tout en lutinant la fille du cabaret , qui s'assied à côté d'eux. Ils commencent une dissertation à perte de vue sur l'amour et sur les femmes, sur les folies et sur les vanités humaines , le tout arrosé d'un vin généreux. D'abord les Bourguignons ne savent comment prendre cela ; mais bientôt , voyant les gaillards en si bon appétit et en si belle soif, ils se dérident, la gaieté s'empare de tout le monde , un rire homérique éclate dans la salle. Le comédien et le poëte redoublent.de verve et de saillies , sans parler des rasades ; il n'est pas jusqu'à la fille du cabaret qui les inspire par ses naïvetés. Enfin , le triomphe fut magnifique : jamais Bourguignons n'avaient pris une si bonne leçon de philosophie. Tout le monde s'en alla content; les deux professeurs passèrent la nuit sous la table pour parachever la leçon.

De retour à Dijon, notre gai aventurier s'abandonna au plaisir avec une fatale indolence, disant , comme Tibulle : « C'est là que je suis bon chef et bon soldat. » A la vérité, il n'avait rien à faire. Il attendait la fortune sans trop de souci ; mais la fortune s'éloignait plus que jamais du seuil de l'apothicaire. Par désœuvrement, Piron entra en l'étude d'un procureur , où il aiguisa des épigrammes contre tous les Dijonnais un peu célèbres. Son père lui-môme n'était pas épargné ; le pauvre apothicaire était représenté besicles sur le nez , armé de

pied en cap, à l'heure du combat, en face d'Apollon, qui lui tournait le dos, Ce fut vers ce temps-là que Piron s'associa à la compagnie d'arquebusiers de Beaune. Au xvme siècle , MM. de Beaune n'étaient pas tout à fait des gens d'esprit. Piron trouva là un terroir fertile à l'épigramme ; mais il fallait , pour s'y faire entendre , une épi gramme de belle taille. Piron fait habiller un âne en arquebusier et le conduit , bras dessus , bras dessous , sur le lieu de l'exercice. « Voilà, dit-il, quelqu'un de la bande que j'ai rencontré sur mon chemin. » L'âne se met à braire ; les arquebusiers se regardent avec dépit , en gens qui ont laissé surprendre leur secret. Le soir, tous les arquebusiers , moins l'âne , vont à la comédie. Comme les comédiens parlaient un peu bas , les spectateurs se mettent à crier : « Plus haut ! plus haut ! on n'entend pas. — Ce n'est pourtant pas faute d'oreilles, » s'écrie Piron. L'auditoire indigné se jette sur le poëte , qui s'esquive avec toutes les peines du monde en disant : a Je serais seul , que je les bâterais tous. » Très-sérieusement, vingt épées rouillées furent tirées contre lui. Le lendemain , en retournant à Dijon , il fauchait avec ardeur, du bout de son bâton, tous les chardons éparpillés sur les bords du chemin. Des habitants de Beaune le rencontrèrent s'escrimant ainsi. « Que faites-vous donc là? — Parbleu, je suis en guerre avec les Beaunois , je leur coupe les vivres. » La guerre dura longtemps ; elle fut célèbre comme la bataille deFontenoy. A l'heure qu'il est , MM. de Beaune n'entendent pas encore plaisanterie là-dessus.

Cependant la gaieté de Piron s'en allait peu à peu avec sa jeunesse. Son étoile n'était pas brillante jusque-

là. A trente ans passés , il se trouvait sans ressources , sans espérances, ne sachant que devenir : l'avenir se fait avec le passé. L'oisiveté , si douce et si légère au printemps de la vie, quand on se promène sur les roses effeuillées , quand on trouve à cueillir un bouquet d'aubépines dans tous les sentiers , quand Margot ou Jeanne passe à propos sur le chemin, l'oisiveté devient une chaîne pénible à l'heure de la moisson. Le pauvre Piron voyait avec un peu de dépit mûrir ces épis d'or qu'il ne pouvait faucher. Il se mit à regretter tout le beau temps perdu, et, dans cette noble ardeur pour le travail qu'il alluma dans son cœur avec bonne foi , il partit pour Paris , l'oasis de ses rêves de poëte. Hélas ! à Paris il trouva le désert. « Voilà donc ma nacelle au milieu d'une mer inconnue, le jouet des vents, des flots et des écueils. Elle faisait eau de tous côtés ; je me noyais, quand la poésie, bien ou mal à propos, me vint en aide. Ce fut ma dernière planche, mais je ne sais quelle planche ce fut là. » Il savait bien que c'était une planche de salut : seulement, avant de toucher la terre ferme, la planche fit beaucoup de chemin sur les vagues agitées.

Le voilà donc à Paris , n'ayant pour tout bagage que son esprit. J'oubliais : il s'était chargé de lettres de recommandation ; mais, comme il disait, ce n'étaient pas là des billets payables à vue. Rebuté dès la première, il fit des autres un beau feu de colère. Comme une de ces lettres ne voulait pas brûler, il en augura quelque chose de bon. Il la porta donc à son adresse, c'est-à-dire au chevalier de Belle-Isle. Le chevalier cherchait des copistes pour transcrire des mémoires sans fin ; il ne daigna pas se faire présenter Piron. « Qu'il me présente son écriture, et non sa personne. » Il fut admis, dit un critique , grâce à sa belle écriture , à copier cet ennuyeux fatras pour quarante sous par jour, dans un galetas à

peine lambrissé , vis-à-vis d'un soldat aux gardes françaises. Au bout de six mois d'un travail opiniâtre , il n'avait encore rien touché de son modique honoraire. Il imagina d'attacher au collier d'un chien favori du chevalier une supplique en vers. A la seconde tentative, on le paya dédaigneusement sans avoir l'air de penser que les vers fussent de lui. Il n'était pas jusqu'au secrétaire du chevalier qui ne le traitât du haut de sa grandeur ; mais bientôt le pauvre poëte fut vengé : ce secrétaire vint un soir lire , dans le galetas où Piron copiait , une tragédie de sa façon, à trois ou quatre amis de sa force. Piron écouta dans son coin. A la fin de la pièce, après les grands coups d'encensoir des trois ou quatre amis , Piron prit la parole sans la demander , et , en homme d'esprit et de raison, il fit la critique de toutes les scènes. L'auteur emmena ses amis sans rien dire ; mais , revenant bientôt seul dans le galetas , il tendit la main à Piron, et lui dit d'une voix émue : « Monsieur, je vous remercie de m' avoir ouvert les yeux ; après ce que vous m'avez dit , je n'avais qu'une chose à faire , c'était de brûler ma tragédie. Je viens à vous les mains pures. » Il est encore aujourd'hui des critiques de bon sens et de bonne foi; mais est-il encore des auteurs qui jettent leurs tragédies au feu ?

Ce galant homme se mit en campagne pour ouvrir carrière à l'esprit de Piron. Lesage et Fuselier n'étaient plus très-gais à l'Opéra-Comique ; leur verve vieillissait un peu , on commençait à se plaindre d'entendre toujours la même chanson. Piron survint là à propos ; il prit d'une main hardie le sceptre de la gaieté plébéienne. Ses premières farces ne furent cependant pas très-heureuses. « Alors, disait-il à quatre-vingts ans , après un aimable retour dans le passé , alors je faisais toutes les nuits des opéras-comiques qui tombaient tous les jours. »

Mais survint un arrêt rendu à la requête des comédiens français , qui réduisait l'Opéra-Comique à un seul acteur parlant» Comment se tirer de là gaiement ? Piron s'en tira par un chef-d'œuvre d'esprit , de satire et de philosophie , d'opéra-comique. Ce chef-d'œuvre , Arlequin Deucalion , lui fut payé six cents livres. Deucalion, échappé seul au déluge , allait à merveille à une pièce où un seul homme devait parler. Piron introduisit parmi ses acteurs Polichinelle et le perroquet ; ceux-là pouvaient parler en dépit de l'arrêt, qui n'avait pas pensé à eux. Ensuite le poëte mit en scène Pyrrha , Apollon , l'Amour, les Muses, Pégase, qui jouent bien leur rôle et expriment leurs pensées par des airs , des chansons , des attributs. Ainsi Pégase, comment ne pas le reconnaître à ses oreilles d'âne et à ses ailes de dindon ? Ce monologue eut un succès inouï ; il s'y trouve des scènes de vraie comédie, je ne sais quel franc ressouvenir du Médecin malgré lui et du Bourgeois Gentilhomme. Les rieurs furent du côté de Piron contre les comédiens français , qui ne trouvèrent pas de meilleure vengeance que de demander une pièce au poëte. Crébillon le tragique fut leur ambassadeur. Mais le succès enivre et trouble l'esprit ; Piron , se croyant appelé aux hautes destinées du théâtre , se mit à faire péniblement une comédie larmoyante , les Fils ingrats. Le croiriez-vous ? cette gaieté de mauvais aloi qui s'en va côtoyant la tragédie, c'est Piron qui nous l'a léguée, car Nivelle est venu après Piron. La comédie n'eut qu'un demi-succès. Piron retomba du haut de ses illusions et se retrouva dans son grenier, pauvre comme de coutume. La poésie ne va visiter le poëte dans un grenier qu'aux beaux jours de sa jeunesse: or , Piron avait trente-cinq ans , et pas d'argent dans la bourse, et pas d'amour au cœur. Quelque menue monnaie par-ci, quelque amourette en plein vent par-là. Le

pauvre poëte a toujours eu à se plaindre de la fortune et de l'amour : la fortune lui venait sous la forme de l'aumône , l'amour sous l'habit de quelque comédienne sans feu ni lieu , qui avait mis son âme de côté sous les oripeaux du théâtre. Une seule fois Piron a eu le cœur en jeu : ce fut pour Mlle Chéré, qui était encore une femme, quoique comédienne. Piron soupira six semaines durant; il fit presque une élégie , il écrivit une jolie épître : la cruelle finit par s'attendrir ; au bout de six semaines donc , l'heure du berger sonna pour Piron. Le voilà qui s'achemine avec des battements de cœur vers le logis de la belle. Lui qui soupait si bien , il ne songeait pas à souper ce soir-là. Il sonne ; on ouvre et on le conduit dans un boudoir qui l'éblouit. A peine entré il voit apparaître la belle Chéré dans un charmant déshabillé : « C'est vous, Bimbin t je ne vous attendais pas sitôt. — Je sais bien qu'il n'est pas onze heures ; mais , que voulez-vous ? mes jambes ont voulu aller aussi vite que mon cœur. Ah ! méchante fille , laissez-moi donc baiser ces petites mains friponnes. Mais vous êtes inquiète? — ' Oui, le chevalier devait venir à dix heures. Il m'a envoyé ce matin vingt-cinq louis ; il est en bon chemin de se ruiner pour moi , je le prends en pitié. Or, il ne vous aime pas, car il sait que j'ai un faible pour les faiseurs de vers. S'il vient, parlez-moi devant lui de quelque maîtresse anonyme ; ayez l'air de ne pas vous soucier de moi ; il s'en ira content , sans nous avoir trop longtemps ennuyés. On sonne, n'est-ce pas? c'est lui. Finissez donc, Bimbin; amusez-vous plutôt à tisonner le feu. » Le chevalier, qui était un gentilhomme poitevin , arriva bientôt en pirouettant et en. fredonnant un. air d'opéra. A la vue de Piron, nonchalamment renversé sur une bergère , il fronça le sourcil et fit résonner son épée : « Monsieur, dit-il en s'animant, vous n'êtes pas ici , j'i-

magine , pour l'amour de Dieu. J'ai donné aujourd'hui vingt-cinq louis à mademoisalle ; vous allez m'en donner autant ou vous en aller, — Vous perdez la tête , lui dit aussitôt la comédienne ; vingt-cinq louis ! vous ne savez donc pas que c'est un poète ? » Piron , la seule fois en sa vie, ne trouva rien à repartir. « Ce garçon est très-raisonnable , se dit-il en lui-même. Ici il paraît qu'on en a pour son argent ; moi qui n'ai ni sou ni maille , je m'en vais. » 11 prit son chapeau et sortit.

Une autre fois Piron aima presque Mlle Lecouvreur , mais ce fut encore de l'amour perdu. Au moins, grâce à cette fantaisie, il nous reste une jolie épître où il la compare à la Vénus antique :

Un émule de Praxitèle , Et de son siècle le Coustou, Fit une Vénus, mais si belle , Si belle qu'il en devint fou.

ce Vénus, s'écriait-il sans cesse , Ta gloire animait mon ciseau !

Sers donc maintenant mon ivresse, Anime ce marbre si beau! »

Vénus entendit sa prière :

Le marbre en effet respira.

Dès ce moment le statuaire N'aima plus, il idolâtra.

Bientôt il fut aimé lui-même; Et ce que mille extravagants Envieraient comme un bien suprême , A coup sûr il en eut les gants.

Bergers , gravez bien sur les arbres Ce que je viens de vous narrer; L'amour peut attendrir les marbres :

C'est le sens qu'il en faut tirer.

Belle Lecouvreur, à ma fable

Souffrez une autre allusion :

Mon Angélique est ma statue ,

Et vous venez de l'animer.

Ma fable est la vérité nue,

Pour peu que vous veuillez m'aimer.

Mais la belle Lecouvreur ne voulut pas.

Piron se consolait de l'amour et de la fortune avec tous les joyeux apôtres du conte galant et de la chanson gaillarde , qui ont fondé cette célèbre académie du rire , le Caveau. Piron n'était pas le plus mauvais convive ; c'était l'esprit en personne. Grimm a dit de lui : « C'était une machine à saillies, à traits, à épigrammes. En l'examinant de près, on voyait que ses traits s'entre-choquaient dans sa tête , partaient comme une fusée , et se poussaient pêle-mêle sur ses lèvres par douzaine. Dans le combat à coups de langue, c'était l'athlète le plus fort qui eût jamais existé. Il avait la repartie plus terrrible toujours que l'attaque. Voilà pourquoi M. de Voltaire craignait comme le feu la rencontre de Piron. »

Je passerai sous silence les épigrammes de Piron contre Voltaire ; Piron a été mieux inspiré : seulement , je ne veux pas oublier cette petite scène au château du marquis de Mineure. Le marquis aimait Piron, la marquise aimait Voltaire ; voilà pourquoi nos deux poètes se rencontraient quelquefois sur le même seuil. Un matin, Piron trouve Voltaire seul à la cheminée du salon, nonchalamment étendu dans un grand fauteuil, les jambes de çà, de là, les pieds posés sur les chenets. Piron s'incline cinq ou six fois pour annoncer qu'il lui faut sa place au feu; Voltaire répond par un léger salut. Piron saisit bravement un fauteuil et le roule devant l'âtre. Voltaire tire sa montre , Piron sa tabatière ; l'un prend les pincettes, l'autre prend du tabac ; celui-là se mouche,

celui-ci éternue. Voltaire , . ennuyé , se met à bâiller de toutes ses forces ; Piron , égayé , se met à rire ; Voltaire saisit dans la basque de son habit une croûte de pain et la broie sous, ses dents avec un bruit incroyable ; Piron , sans perdre de temps , se remet à l'œuvre : il trouve dans les basques de son habit un flacon de vin , il le boit lentement avec un glouglou des plus bachiques. Cette fois , M. de Voltaire s'offense : « Monsieur, dit-il à Piron d'un ton sec et avec un air de grand seigneur, j'entends la raillerie comme un autre ; mais votre plaisanterie , si c'en est une , passe les bornes. — Monsieur, c'est si peu une plaisanterie, que mon flacon est vide. — Monsieur , reprend Voltaire , je sors d'une maladie qui m'a laissé un besoin continuel de manger, et je mange. — Mangez, monsieur, mangez, répliqua Piron , c'est à merveille. Pour moi , je sors de la Bourgogne avec un besoin continuel de boire , et je bois. »

Je ne puis oublier non plus ce mot que Voltaire a eu trop longtemps à cœur : ceci est de l'histoire littéraire. Voltaire lisait Sèmiramis dans un cercle. Piron était parmi les auditeurs ; il y avait dans la tragédie quelques vers de Corneille et de Racine ; chaque fois qu'il en passait un par la bouche de Voltaire , Piron faisait une trèshumble révérence avec le plus grand sérieux. A la fin Voltaire , impatienté et voyant un sourire moqueur sur toutes les lèvres , demanda à Piron la raison de ses révérences. Aussitôt le poëte bourguignon répondit, sans avoir l'air de s'en préoccuper : « Allez toujours , monsieur, ne faites pas attention, c'est que j'ai coutume de saluer les gens de ma connaissance. » Sèmiramis fut jouée quelque temps après avec fort peu de succès. Voltaire , rencontrant Piron au foyer , lui demanda ce qu'il pensait de sa tragédie. « Je pense que vous voudriez bien que je l'eusse faite. » Ce qu'il y avait de char-

mant dans toutes les reparties de Piron , c'est qu'il était méchant et malin sans en avoir l'air *.

11 allait alors un peu dans le monde ; il dînait çà et là dans un grand hôtel. Il savait bien que c'était son esprit qu'on invitait ; aussi disait-il : « On me prête sur gage. » Il allait partout sans fléchir le genou. Un jour , je ne sais plus chez quel marquis , un grand seigneur l'engage à passer devant lui pour entrer dans la salle à manger. Le marquis, voyant ce cérémonial, s'adresse au grand seigneur : « Eh ! monsieur le comte , ne faites pas tant de façon ; c'est un poète. 9 Piron repoussa l'offense en homme de cœur ; il leva la tête avec fierté et s'avança le premier en disant : « Puisque les qualités sont connues, je prends mon rang. » La littérature montrait enfin ses parchemins après un siècle de servage.

Piron, égaré tout à la fois par un succès et une chute, se mit dans la tête que la tragédie était de son domaine. Il acheva Caltisthène , mais Callisthène tomba tout d'un coup. Chaque poëte a révélé au théâtre un caractère : Corneille la grandeur et l'héroïsme , Racine la passion , Crébillon la terreur, Voltaire la philosophie. Piron voulait avoir sa place au soleil du génie ; il mit au théâtre le gigantesque et le bizarre, avec cette pensée que « le genre admiratif est la partie la plus seigneuriale du domaine de la tragédie. » Ainsi, dans Callisthène, Alexandre n'est qu'un tyran cruel , parce qu'un philosophe ne veut pas l'adorer comme un dieu ; Lysimaque se bat contre

* Si 011 voulait citer les mots de Piron. on ne saurait où commencer ni où finir.

Il disait à ceux qui lui conseillaient de se présenter à l'Académie : « Je ne pourrais faire penser trente-neuf personnes comme moi , et je pourrais encore moins penser comme trente-neuf. »

Un académicien lui parlait de faire un ouvrage où persoiaie n'eût travaillé et ne travaillât jamais : «Vous n'avez, lui dit Piron, qu'à faire votre éloge. »

un lion ; Léonide se dévoue à la mort afin qu'Alexandre ait sur le cœur un forfait de plus. « Pour faire réussir cette pièce , disait Voltaire avant les épigrammes de Piron, il fallait que tous les spectateurs fussent des Catons ou des Socrates. » Ici Voltaire fut plus galant. Callisthène, qui est une profanation de l'histoire, tomba devant la raison des spectateurs. Suivant Piron, voici la vraie cause de la chute de cette tragédie : le poignard dont Callisthène devait se percer le sein se trouva en si mauvais état , que le manche , la poignée , la garde et la lame, tout se déjoignit et se sépara, de façon que l'acteur reçut l'arme pièce à pièce des mains de Lysimaque. Il s'éleva une risée générale au fatal instant où le comédien se poignarda en tenant tous les morceaux à pleine main. « Il n'y eut que le faux moribond et moi qui ne rîmes point , dit Piron ; ce fut là le vrai coup de poignard qui tua mon pauvre Callisthène. » Mais voilà bien une raison de poëte*.

Piron voulut se venger de ces deux chutes par une autre tragédie : c'était un poëte opiniâtre, qui ne voulait pas perdre la partie pour jamais. Il fit Gustave Wasa, qui restera , sinon au théâtre , du moins dans ses œuvres. Gustave est toute l'histoire des révolutions de Suède ; jamais, avant les mélodrames modernes, tant de situations tragiques n'avaient été réunies dans un même foyer. « De tant d'événements , dit Piron dans sa préface , il ne pouvait manquer de jaillir une gerbe de ces traits lumineux appelés par les néologues coups de théâtre , toujours très-bien venus sur le moderne horizon de nos parterres. » En effet , à ne consulter que le dernier acte

* Piron, qui eut souvent à se plaindre des comédiens, s'écriait un jour :*«* En vérité, ces coquins-là feraient tomber l'Évangile s'ils le représentaient ; et cependant c'est une pièce qui se soutient depuis dix-sept cents ans. »

de Gustave , on y trouve de quoi faire cinquante tragédies unitaires. Dans ce pêle-mêle de toutes les passions et de tous les événements, dans ce chaos que la lumière sillonne ça et là , il y a certes des scènes pathétiques , des élans de grandeur, de nobles idées, de beaux vers. L'inspiration du grand Corneille est descendue quelquefois jusqu'à Piron.

Après Gustave Wasa, c'a été Fernand Cortès ; cette tragédie héroïque fut mal accueillie : Piron a mal compris l'intérêt en le jetant, bon gré, mal gré, sur les Espagnols. Pourquoi faire de Montézume un imbécile qui baise les mains qui l'enchaînent , un sot esclave de son peuple et de ses ennemis , s'armant pour les uns et pour les autres , un amoureux transi d'une Elvire qui le méprise , et dont les yeux

En superbes vainqueurs dédaignent leur conquête?

Pour Piron , le Mexique était tout simplement la terre promise des Espagnols ; en attendant ces glorieux missionnaires , ce beau pays n'était qu'un pauvre coin du globe allant au hasard, sans Dieu, sans lois, sans arts. Mais voilà un contre-sens terrible ! Savez-vous pourquoi vient le messie Fernand Cortès ? Il vient pour les beaux yeux d'Elvire ! Au lieu d'un messie , ce n'est plus qu'un chevalier errant , un paladin aventureux qui s'en va pour l'honneur de sa dame découvrir un monde , qui combat en héros par simple courtoisie. Je veux bien que Famour jette ses fleurs dans une tragédie , mais il ne faut pas que ces fleurs-là ensevelissent le héros.

Le café Procope, vous le savez , était au dernier siècle la meilleure gazette littéraire de Paris. Les gazetiers

s'appelaient Crébillon, La Tour, Duclos , Carie Vanloo, Marivaux , Boucher , Rameau , Desfontaines , Fréron- , Piron ; durant assez longtemps celui-là fut le rédacteur en chef ; c'était à qui aurait un coin de sa table , un trait de son esprit. Figurez-vous un Hercule moderne , une tête fort chevelue , un œil voilé , une figure bénigne , mais une bouche aux coins retroussés par la malice, un habit assez riche (Piron se piquait un peu d'élégance et voulait parfois trancher du petit maître), un jabot qui avait déjà dîné en ville, et par-dessus tout cela je ne sais quel air chagrin et délaissé, vous verrez Piron au café Procope. « C'est surprenant, disait le docteur Procope, qu'un esprit si gai loge dans un si triste gîte. » Un plus grand physionomiste que le docteur eût découvert le mal de Piron. Le pauvre homme était confus et fatigué des arlequinades de son esprit. Il n'était pour rien dans toutes ces joyeusetés un peu grotesques qu'il lâchait pour le divertissement des badauds parisiens et des badauds littéraires. Sa nature de poète s'offensait à toute heure de sa nature de bouffon. Voilà pourquoi il faisait des tragédies; mais il avait beau faire, il avait beau supplier la muse des larmes, le poëte ne détrônait pas le bouffon. Et puis Piron était pauvre, toujours pauvre, et, quoique poëte, on finit par porter péniblement ce sombre manteau de la pauvreté. Et puis Piron était seul, et rien n'est amer comme la solitude d'une mansarde, d'une cheminée sans feu , d'une fenêtre sans soleil ; rien n'est amer comme la vue de ce seuil désert où la misère seule a passé. Une main à jamais bénie , qui s'est toujours cachée, la main du marquis de Lassay, versait tous les ans cinq cents livres en l'étude du notaire de Piron; mais c'était la plus belle partie des revenus du poëte : les libraires et les comédiens ne lui en donnaient pas autant. Ainsi Piron rêvant sa Métromanie n'avait pas un petit

écu à dépenser dans sa journée; Gilbert n'a jamais été réduit à si peu : encore Gilbert n'était pas abandonné de l'amour, comme Piron. Hélas ! en effet, pas une amoureuse dans cette détresse, pas une main blanche qui vienne soutenir ce front penché, jamais une robe sur ce pauvre lit, pas un cœur dont les battements consolent ce pauvre cœur qui gémit en silence, jamais un bouquet pour parfumer cette triste chambre, pas un tendre regard qui réveille l'espérance assoupie, pas un seul baiser pour toutes ces larmes cachées ! Ne me parlez plus de la douleur de Gilbert : cette douleur n'a pas duré plus qu'un rêve d'orgueil et de colère. Mais la douleur de Piron! Dieu sait comme elle fut lente et impitoyable, comme elle prit toutes les formes pour le torturer 1 Le soir, elle le suivait pas à pas jusqu'à sa chambre, ou bien il la trouvait accroupie dans l'âtre. « Bonsoir, mon hôte, lui disait-elle en lui tendant une main glaciale, vous avez dépensé votre petit écu et votre épigramme ? Ah ! vieil enfant prodigue que vous êtes, que n'avez-vous gardé cinq sous pour acheter un fagot, ou plutôt que n'avez-vous ramené une belle fille compatissante qui eût chassé l'hiver de votre galetas ! Vous passez pour avoir de l'esprit, mais vous n'êtes qu'un sot, monsieur Piron. Voyez Voltaire et tous les autres, comme ils vous ont dépassé ! Au théâtre, on siffle vos tragédies : on leur jette des couronnes ; dans le monde , ils sont les grands seigneurs , vous n'en êtes que l'histrion; ils ont des maîtresses, où sont les vôtres,? ils jettent l'argent par les fenêtres, faites un peu sonner votre bourse ; ils sont de l'Académie : vous y seriez fort mal reçu. Tout ce que vous avez gagné à Paris, ce sont vos cheveux blancs. Qu'avez-vous à répondre à cela, mon pauvre poëte bourguignon? » Piron, pour toute réponse, se couchait en pleurant dans un mauvais lit. Le lendemain, il demandait quelques rimes

à sa muse, un conte, une épître, une scène de comédie; mais le plus souvent la muse se morfondait dans cette pauvre chambre de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, en face de quelques meubles d'hôtel garni, en voisinage d'une vieille femme et d'un perroquet. Quand Piron ouvrait la fenêtre par désennui, la rime déjà rebelle s'envolait aussitôt; il descendait pour la poursuivre; mais ce n'était pas sans peine qu'il la rattrapait, tantôt au coin d'une rue, tantôt au coin du feu d'un ami.

Dans cette triste demeure , où M. de Bufïon et M. de Voltaire n'auraient pu respirer une heure ni écrire une ligne, Piron fut pourtant visité par quelques personnages célèbres ; mais plaignez , plaignez le pauvre Piron ! Le grand seigneur, qui s'était honoré en honorant le poëte , gâtait son œuvre par une aumône indigne d'un grand seigneur et d'un poëte : il déposait en partant quelques louis sur la cheminée ! Un seul grand seigneur , mais celui-là était un grand écrivain, Montesquieu, visita Piron sans lui faire l'aumône.

Enfin, après cinq années d'un travail opiniâtre, la Mbtromanie, d'abord refusée par les comédiens , obtint les honneurs de la scène et les applaudissements des spectateurs. Piron n'est pas le seul auteur de cette comédie ; Mlle Quinaut , qui avait pris de l'ascendant sur son esprit, lui donna de sages conseils après la première lecture ; elle s'y prit si galamment, que Piron refit toute sa pièce. « Patience, patience, lui dit-elle à la seconde lecture : ce sera un chef-d'œuvre ; mais il faut encore refaire vingt scènes, donner plus d'amour aux amoureux, plus de vérité au capitoul, plus de gaieté au premier acte; car, dans une comédie, il ne faut pas attendre au dernier acte pour rire. Effacez-moi ces rimes baroques et ces sentences vulgaires; abandonnez cet esprit qui vieillit un peu , relisez les Femmes savantes, et tout ira bien, je vous

le prédis , moi qui serais désolée d'être une femme savante. La patience, c'est le génie. » On écoute toujours la raison qui tombe d'une jolie bouche souriante. La Mètromanie est l'œuvre de la patience, du bon conseil et de l'esprit. Ce n'est pourtant pas l'œuvre du génie".

La Mètromanie ne fut d'abord dans la pensée de Piron 'qu'une épigramme sur Voltaire. On sait à quel propos : un méchant poète de Bretagne , nommé tDesforges-Maillard , donnait ses vers dans le Mercure , sous le nom de Mlle Malcrais de La Vigne. Voltaire, pris à ce piège, le premier entre les beaux esprits , avait répondu aux coquetteries du Breton par des bouquets à Chloris. On sut bientôt à qui le poëte avait affaire. Piron fit donc une épigramme, l'épigramme enfanta une comédie en un acte; enfin , de cet acte , sortit la Mètromanie. Il y a un livre curieux à faire sur l'origine des idées littéraires.

Le succès consola Piron dans son chagrin ; mais le suc-' ces à cinquante ans, c'est un peu tard. Et encore, avec le succès, il y eut des critiques amères. Et bientôt, grâce aux critiques, aux comédiens, aux auteurs jaloux, la Mètromanie fut abandonnée à l'oubli. Trois mois après la représentation, Piron écrivait : « Je vois bien qu'il n'y a rien à faire pour moi en ce monde qu'après que je ne serai plus. Bergerac, du temps des pointes, aurait dit ici : « Il faut que je meure pour qu'on ne m'enterre pas, » ou bien : « Je suis un homme mort si je vis toujours. »

* Je serais malvenu peut-être si je parlais avec bonne foi , si je m'avisais d'en appeler contre tous les jugements du xvme siècle, qui ont proclamé la Mètromanie le dernier chef-d'œuvre de la comédie , Non , la Mètromanie n'est point un chef-d'œuvre ; c'est une charmante comédie du meilleur style, où il y a de la gaieté de bon aloi, des tableaux vivement colorés, de jolies scènes, de la satire véhémente , des vers dignes de Molière , des traits dignes de Regnard ; mais pourtant il y a un vide dans cette pièce : le sentiment humain n'y est pas assez enjeu.

Il n'en était pas plus riche ; mais , si la fortune ne suivait point la gloire, la gloire entraîna l'amour sur ses pas, L'amour à cinquante ans ! Il vaut mieux tard que jumais dit la sagesse ; il vaut mieux jamais que tard, dit la folie. La sagesse a eu raison ici contre son habitude. Donc, un soir avant souper, Piron rêvait à je ne sais quoi dans la boutique de Galle t (Gallet le gai chansonnier, le franc buveur, était avant tout épicier) ; survient une demoiselle qui demande du café et des allumettes. Gallet étant sorti, Piron se met à servir la demoiselle. « C'est là tout ce qu'il 'vous faut,? * Gallet, rentrant alors, dit en riant : « Il faudrait à mademoiselle un mari pardessus le marché. — A merveille, dit Piron ; si la commère veut faire flèche de tout bois, j'en suis. » La demoiselle rougit et s'en alla sans mot dire.

Le lendemain,. Piron se levait à peine quand elle entra dans sa chambre, « Monsieur, lui dit-elle toute tremblante, nous sommes deux enfants delà Bourgogne; il y a longtemps que je voulais voir un homme de tant d'esprit; ayant appris hier que j'avais eu affaire à vous dans la boutique de M. Gallet, je suis venue aujourd'hui sans façon vous rendre visite. Ah ! monsieur, comme vous devez vous ennuyer ici ! J'avais bien peur d'y rencontrer quelque belle dame de théâtre ; mais, Dieu soit loué ! vous êtes là comme un trappiste. Vous n'avez jamais songé à faire une fin , monsieur Piron ? » Piron, tout abasourdi par ce babil, répondit ainsi : « Hélas , mademoiselle, je laisse ce soin-là à la Camarde; mais, s'il vous plaît, qu'entendez-vous par là? — Je veux dire que vous n'avez jamais songé à vous marier? — Pas trop, mademoiselle ; asseyez-vous donc, je vais allumer le feu. — Vous ne savez pas , monsieur Piron ? cela va vous faire rire; tant pis, j'irai droit mon chemin : si le cœur vous en dit comme le mien.... »

Piron, de plus en plus surpris, regardait la demoiselle en silence. « En un mot, monsieur Piron, je viens vous offrir mon cœur et ma main, sans oublier deux mille livres de rentes viagères. »

Piron, contre sa coutume, prit tout cela au sérieux; il fut touché de trouver enfin une âme compatissante ; la demoiselle avait les larmes aux yeux, il l'embrassa avec effusion. « Je vous laisse, lui dit-il, tout le soin de la noce; Gallet fera notre épithalame. — Vous me voyez, monsieur Piron, la plus heureuse fille du monde. Je n'espérais pas avoir une .si belle fin, car je ne veux vous rien cacher,

j'ai j'ai cinquante-trois ans. — Eh bien ! dit Piron en

sourcillant un peu, nous avons cent ans passés à nous deux. Nous aurions bien dû nous rencontrer plus tôt. »

Vous voyez que l'amour a. joué à Piron toutes sortes de mauvais tours; il l'a délaissé dans les beaux jours de la vie, quand il pouvait lui apparaître dans le riant cortège des grâces, sur le chemin jonché de roses printanières ; et, pour achever son œuvre de moquerie, l'amour vient visiter le poète sous la forme refrognée d'une vieille fille, quand le poète n'attend plus que la mort.

Le mariage se fit assez gaiement. Cette vieille fille était une bonne fille; elle fut la sœur, l'amie et la servante dévouée de Piron. Il s'accoutuma si bien à la voir faire le café le matin, à l'entendre babiller allègrement au coin du feu le soir ; il fut si charmé de l'enthousiasme qu'elle avait pour ses œuvres , qu'il s'avouait le plus heureux des maris. Il n'était plus seul, il n'était plus réduit à un petit écu par jour et pouvait refuser un dîner en ville quand le temps était mauvais ; il pouvait acheter çà et là une comédie de Molière et une tragédie de Corneille ; il pouvait, à son tour, faire son aumône, non pas sur une cheminée , mais au coin d'une rue ; il pouvait recevoir ses amis à son foyer comme un grand seigneur. Il

faut avoir manqué d'un petit écu pour comprendre ce bonheur prosaïque du poëte.

Mais il n'est si petit bonheur qui n'ait son revers : la bonne vieille de Piron tomba en paralysie après cinq ans de mariage; cinq ans encore elle languit dans cet état; elle mourut, emportant les regrets amers de Piron et les deux mille livres de rentes viagères. Le croira-t-on? jamais mari ne pleura de plus belles larmes sur la mort de sa femme. Le pauvre poëte ne demeura pas seul, grâce à une nièce qui vint à lui par compassion, ne sachant d'ailleurs où aller. Cette nièce fut le dernier appui de Piron. Il était presque aveugle , elle le conduisait partout sans jamais se plaindre de ses fantaisies ; elle écrivait ses vers, lui lisait ceux des autres ; en un mot, c'était sa seconde vue.

Chaque année, Collé, Panard, Gallet et toute la joyeuse bande, célébraient la fête de Piron. Deux ans avant sa mort, cette fête fut la plus belle de sa vie. Dès le point du jour, les vers et les bouquets pleuvaient chez lui; les vieux amis et les chansons réveillaient sa gaieté assoupie. On l'avait, malgré lui, couronné de roses, de myrtes et de lauriers. « Je crois toujours le voir et l'entendre, dit Dussault; c'était Anacréon, c'était encore Pindare. » Tout à coup un nouveau venu à la fête arrive près de Piron ; adieu les vers et les bouquets, les chansons et les couronnes ! Ce nouveau venu était un triste proscrit, une âme en peine, un génie malheureux, un homme à jamais célèbre : c'était J.-J. Rousseau! Piron saisit la main de Jean-Jacques, la met sur son cœur avec un cri de joie , et, d'une voix de stentor, il entonne le Nunc dimittis servum tuum, Domine. « Enfin, c'est vous, mon cher Rousseau. Oh ! la bonne tête ! oh ! le bon cœur ! Et des barbares ont brûlé son Emile ! Tant mieux ! le parfum, d'un pareil holocauste a dû réjouir les anges. Mais com-

ment vous a-t-il pris fantaisie de venir chez moi ? car il s'en faut bien que vous alliez partout. Serait-ce pour y faire contraster la sagesse avec la folie ? A propos, m'avez-vous pardonné certaines épigrammes ? Que voulezvous ? j'ai le vin pointilleux. — Je fais plus , interrompit Rousseau, j'en attends d'autres. Allez, joyeux nourrisson de Bacchus, enfant gâté des Muses, soyez toujours le même, soyez toujours Piron; vous êtes né malin, vous n'avez jamais été méchant. »

Piron reprit la parole, et, durant une heure, ce fut un feu d'artifice éblouissant; jamais son esprit n'avait jeté de plus belles pluies de bons mots ; Jean- Jacques n'en revenait pas. « Vous y retournerez? lui dit Dussault en descendant l'escalier. — Non, répondit-il ; ce feu roulant me fatigue et m'éblouit, j'en suis tout haletant. Quel homme ! c'est la pythie sur son trépied. — Ah ! mes amis, s'écria Piron dès que Jean-Jacques fut sorti, pardonnez-moi ces larmes, voilà que je pleure comme un enfant. » L'homme sensible, c'était Piron.

En 1735, l'Académie voulut consacrer dignement la gloire de Piron. Il fut nommé tout d'une voix*, sans qu'il eût fait les visites d'usage. M. de Bougainville, qui se présentait, n'avait pas oublié les visites. « Je crois, lui dit Montesquieu, que vous faites les visites de Piron. — Quels sont vos titres? lui demanda Duclos. — Un Parallèle d'Alexandre et de de Thamas Kouli-Khan. — Nous n'avons pas lu cela. — Mais , monsieur, j'ai un autre titre : je suis mourant. » Duclos sourit et repartit : « Est-

* Avant de voter, on s'entretint des titres de Piron. Fontenelle, à peu près sourd et presque centenaire, demanda à La Chaussée de quoi il s'agissait. Celui-ci prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit : « On parle de M. Piron. Nous convenons tous qu'il a bien mérité le fauteuil; mais il a fait Y Ode que vous connaissez. — Ah! oui , répondit Fontenelle. S'il l'a faite , il faut bien le gronder ; mais , s'il ne l'a pas faite , il ne faut pas le recevoir.»

ce que vous prenez l'Académie pour l'extrême-onction? » Ce M. de Bougainville se mit en guerre contre Piron avec i'ancien évêque de Mirepoix ; il prépara les armes ; l'ancien évêque alla rappeler au roi Louis XV que Piron était coupable d'un chef-d'œuvre de libertinage, a Je vous supplie donc, sire, de refuser votre sanction à cet acte de l'Académie. » Mme de Pompadour prit la défense de Piron ; mais les dévots y mirent tant d'ardeur, que le roi n'eut pas la force de résister : le nom de Piron fut à jamais rayé de la fameuse liste. Dès ce jour, il fit son épitaphe, la plus célèbre de toutes les épitaphes.

Dès que Montesquieu apprit le refus du roi, il s'en fut à la cour, et se fit l'avocat de Piron avec tant d'éloquence, que le roi signa tout de suite le brevet d'une pension de mille livres pour le vieux poëte. Mme de Pompadour y joignit encore cinq cents livres sur ses menus plaisirs. Le comte de Saint-Florentin et le marquis de Livri- imitèrent ce bon exemple; si bien que Piron retrouva tout d'un coup les deux mille livres de rentes viagères enlevées avec la défunte. De plus, il touchait toujours la pension anonyme de M. de Lassay ; de plus, .ses œuvres et son théâtre lui rapportaient mille livres bon an mal an : il se trouva presque riche*. Alors, savez-vous ce qu'il fit? il se fit dévot. Pour premier sacrifice, je ne dirai pas à Dieu, mais à son confesseur, il brûla une Bible dont il avait enjolivé les marges de complaintes et d'épigrammes de sa façon; ensuite il se mita traduire des psaumes, à rimer des odes sur le jugement dernier. Il disait à ce propos : « Encore vaut-il mieux prêcher sur l'échelle que jamais. » Cette vieillesse édifiante lui ouvrit les portes du

* De plus, Mme Geoiïïin lui envoyait aux étrennes son sucre et son café pour l'année entière sans compter une culotte qu'elle appelait «la feuille de vigne à l'ode à Priape. »

monde religieux ; ii fut reçu jusque chez l'archevêque de Paris ; mais l'archevêque n'en était pas pour cela à l'abri des épigrammes du poëte. Un jour, en présence de beaucoup de monde, l'archevêque lui dit avec un certain laisser-aller un peu vain : « Eh bien, Piron, avez-vous lu mon mandement? — Non, monseigneur; et vous? »

N'est pas austère qui veut. Piron fut, malgré lui, plaisant jusqu'à la mort. Il vécut jusqu'à quatre-vingt-trois ans et demi, comme Voltaire. Son père avait chanté sa naissance; il se trouva des poètes pour chanter sa mort. Imbert fit sur ce sujet une élégie larmoyante qui eût bien égayé le défunt. Sa nièce fut pour lui pleine d'amour et de sollicitude. Devenu tout à fait aveugle, il voyait toujours clair par les yeux de sa nièce; cependant, Nanette s'étant mariée au musicien Capron, elle lui cacha ce mariage par respect pour sa faiblesse : il pouvait craindre qu'une fois mariée elle ne vînt à le négliger ou même à l'abandonner. Pendant trois ans, elle reçut tous les jours son mari à la table du vieillard, s' imaginant que Piron ne s'apercevait de rien ; mais Piron savait tout et disait à ses amis : « Nanette a le paquet ; je rirai bien après ma mort. » Ce paquet était son testament, qui commençait par cette ligne : Je nomme pour mon héritière universelle Mme Capron, ma nièce. Ce trait vaut mieux que tous les bons mots de Piron.

Pauvre poëte bourguignon ! l'amour ne le vient trouver qu'à l'âge où l'on n'aime plus, et la fortune ne passe auprès de lui que pour lui permettre de faire un testament.

Piron est une des figures originales du xvmc siècle ; il ne s'est pas grimé pour ressembler à celui-ci ou à

celui-là ; il est né Alexis Piron, il est mort Alexis Piron. Il prenait en grande pitié les rimeurs de mauvais aloi, comme Lemière ou La Harpe, qui dérobaient quelquefois le succès, grâce à un certain air de famille avec Voltaire et Racine, qu'ils se donnaient en imitant un vers par-ci, une scène par-là. « Aussi, disait-il, j'ai le droit d'être plus fier d'une chute que ces messieurs d'un succès. » Une étude sympathique du poète bourguignon révèle des tentatives hardies dans le domaine de l'art. Piron a voulu, par un combat un peu hasardé des diverses passions humaines, amener presque en même temps le rire sur les lèvres et les larmes dans les yeux. Mais les esprits, alors mal préparés, n'ont pas voulu donner raison au novateur ; on l'a trouvé fort malavisé de vouloir renverser le mur mitoyen bâti entre Molière et Corneille. Depuis, la tentative a été renouvelée avec plus de bonheur, mais il est bon de rappeler l'essai de Piron. Dans Arlequin Deucalion, le poëte a osé être poëte tout à son aise, sans peur et sans entraves. Rameau, l'auteur de la musique à9 Arlequin Deucalion, prenait, disait-il, un magnifique plaisir aux représentations de ce petit chef-d'œuvre. Il y a, en effet, de la magnificence dans cette création. Si on pouvait en effacer quelques traits vulgaires, ce serait une des plus charmantes, j'allais dire une des plus modernes fantaisies de la littérature française *. Ensuite Piron a un peu renouvelé la rime; il s'est permis, au grand scandale de l'abbé Desfontaines, de mettre en regard des rimes qui ne s'étaient jamais saluées. En outre, Piron n'a pas toujours respecté la césure, et s'est sans trop de façon permis d'heureux enjambements. Il faut surtout savoir gré à Piron d'avoir tenté , dans un

* Piron pourrait bien un peu revendiquer son droit d'aînesse dans la famille des fantaisistes.

temps où le jargon précieux dominait , de remettre en honneur le vieux conte gaulois légué par Marot. Par malheur, Piron a été plus vulgaire que naïf. Cependant on ne peut lui refuser un tour de franchise et de laisseraller, une vraie philosophie, des traits dignes du devancier. Comme il peint bien, par exemple, les diverses natures qui se combattent en nous !

Deux Moi sans cesse en moi se font sentir , Entre lesquels , se voulant divertir A mes dépens , quelque malin génie A fait si bien germer la zizanie , Que chiens et chats vivent moins désunis. Ce sont griefs et débats infinis.

L'un tire au ciel, l'autre tient à la terre : Voilà de quoi longtemps nourrir la guerre. Mais tout le mal encor ne vient pas d'eux. Voici bien pis : perplexe entre les deux , Un Moi troisième , établi pour entendre Et pour juger , ne sait quel parti prendre ; Et, ballotté par les Mais et les Si, Lui-même en deux se subdivise aussi.

Conclusion : si la Sagesse habile N'y met la main , bientôt je serai mille. C'est trop souffrir un abus importun, Messieurs les Moi , je prétends n'être qu'un : Que là-dessus , s'il vous plaît , on s'arrange , Et qu'il en reste un bon Moi sans mélange.

En voilà assez pour caractériser la manière de Piron ; elle a quelque analogie avec celle de Gresset. Un peu plus de travail apparent ou mal déguisé chez le premier, un peu plus de sans-façon, non dans les idées, mais dans les vers, chez le second; d'ailleurs le même coup d'œil, le même ciel couvert, le même horizon restreint. On pourrait pousser plus loin le parallèle entre ces deux poètes, qui ont vécu dans le même temps, à peu près de la même fa-

çon : irréligieux dans leur jeunesse, dévots sur la fin de leurs jours. En outre, ils nous ont légué la Métromanie et le Média nt, deux des quatre comédies du xvnr siècle*.

Piron, qui écrivait en prose d'une façon trop originale, a rendu ce jugement assez bizarre et assez vrai sur sa poésie : « Ce n'auront été que des rimes cousues presque en pleine table à de la prose qui s'égayait à la ronde sur la fin du repas. » Comme Voltaire, Piron a voulu être universel en poésie : tragédies, comédies, poëmes, odes, épîtres , contes-, églogues , idylles , pastorales , il a tout tenté dans son domaine. Si la moisson n'a pas été abondante , il a du moins recueilli quelques épis d'or qui le feront vivre longtemps.

Dans la poésie de Piron , il manque le rayon de soleil et l'espace ; il fallait à la muse de Piron les blanches ailes de l'amour pour le transporter aux divines régions ; mais, sans amour, Piron est demeuré le pied cloué sur la terre, cultivant son esprit entre quatre murs. Sa jeunesse, d'ailleurs, avait été fatale à la poésie, et telle jeunesse , tel poëte. La poésie est le miroir de la jeunesse du poëte, car la poésie est une belle fille qui se souvient. Si le poëte dépense son printemps au fond de la taverne, dans le cortège des plaisirs grossiers , il ne poursuivra que la muse de la folle gaieté; il fera rire, mais la source des larmes est une source divine. S'il passe ses beaux jours dans l'ardente passion qui bat dans le cœur et étoile le front de la couronne idéale , un rayon du ciel illuminera ses œuvres. Après l'amour, ce qu'il faut à la jeunesse du poëte, c'est la solitude, la solitude agreste qui initie

* Je veux aussi, en passant, mettre en regard de Piron la figure curieuse de Scarron : au premier aspect, ces deux têtes sont illuminées de je ne sais quel rayon de gaieté; mais peu à peu cette gaieté mensongère s'évanouit; le rayon s'efface sous cette morne i tristesse qui dévore ses larmes sous un rire forcé.

aux œuvres de Dieu , le rocher désert où viennent se briser les bruyantes vanités de la terre , la forêt profonde où Ton écoute chanter son âme dans le concert inspirateur des brises et des orages, des feuilles et des oiseaux, le versant de la colline , où le soleil, à son coucher, jette un dernier regard. Cette solitude, Piron ne Ta pas cherchée un seul instant ; cet amour , Piron ne Ta pas trouvé une seule fois. Aussi, dans sa poésie, la nature ne montre pas un pan de sa robe, et le cœur n'est jamais en scène. Avec l'amour et la solitude, ce qu'il faut au poète, c'est un souvenir du ciel ; mais Dieu lui-même n'inspirait que des saillies à la jeunesse profane de Piron. Quand il est revenu à Dieu au déclin de ses jours , il était trop tard pour sa poésie , sinon pour son âme. En vain il a traduit des psaumes avec recueillement et dans des stances sévères : le souffle divin n'a pu se traduire. Dieu aime et bénit les poètes qui l'appellent dans leurs beaux jours, dans l'épanouissement de la jeunesse, dans la floraison de l'âme ; peut-être Dieu est-il rebelle à ceux qui l'oublient dans les vaines joies de la terre, qui ne.se souviennent de son nom qu'au seuil de la tombe, qui n'inclinent leur front devant sa grandeur que sous les neiges de la mort.

Piron allait chercher tous les matins la rime et la raison au bois de Boulogne. Un jour que tout Paris était aux champs pour respirer le renouveau, Piron s'assied sur un banc de pierre et regarde passer ceux qui vont et qui viennent , amoureux et rêveurs , inquiets ou désœuvrés. Tout à coup il s'aperçoit que la plupart de ceux qui passent devant lui le saluent tantôt d'un air respectueux, tantôt d'un air souriant. Et voilà Piron qui ôte son chapeau avec un léger accent d'orgueil qu'il s'efforce en vain de dissimuler. « Eh bien! se dit-il tout bas , si M. Voltaire était là , il faudrait bien qu'il en

prît son parti; et moi aussi je suis un homme célèbre qu'on montre du doigt et qu'on salue comme une vieille connaissance ! » Cependant les saluts continuaient à ce point que Piron ne savait pas s'il devait se dérober à une pareille ovation ; il aima mieux ôter tout à fait son chapeau , pour n'avoir plus qu'à saluer par un léger signe de tête Mais voilà une femme qui pousse l'enthousiasme jusqu'à tomber à genoux devant le poëte. « Oh! pour cette fois, dit-il, c'est un culte invraisemblable. Relevez-vous, madame, je ne suis pas Homère. » Mais celle qui était à genoux n'entend pas et joint les mains avec onction. Piron tourne la tête et s'aperçoit enfin qu'il a derrière lui une sainte Vierge à demi voilée par des lierres et des chèvrefeuilles.

Cette mésaventure aurait dû lui enseigner que le poëte hors de chez lui , hors de son œuvre , n'est qu'un homme qui passe et se perd dans la foule , surtout en face des tableaux grandioses de la nature et des images grandioses de la Divinité. Ce n'est pas le poëte qu'on salue dans son œuvre, c'est l'œuvre; ce n'est même pas l'œuvre du poëte , c'est le Dieu inspirateur qui se cache et qui se révèle.

AU TEMPS D'ALCIBIADE ET d'aSPASIE,

Rebâtissez à votre gré le Palais -Royal de 1775; je suis mauvais architecte : je décris à la façon de Boileau les festons et les astragales. J'aime assez, à ce propos, la vieille méthode de nos pères ; ils disaient : un palais, un château, une chaumière, et tout était dit. L'imagination du lecteur ne manque jamais de ressources sur ce chapitre. Rappelez-vous, dans les contes de fées, le château de la Belle et la Bête : il n'y a pas une ligne de description; c'est tout simplement un vieux château dans les bois ; mais pourtant , comme ce château est à jamais bâti dans notre mémoire ! Comme il efface tous les châteaux laborieusement décrits dans les romans du jour! Je ne dirai donc pas un mot des pierres du Palais-Royal en 1775; je ne dirai pas grand' chose du jardin, mais j'étudierai les promeneurs. Quoi qu'en disent quelques fanatiques, un homme est aussi curieux à étudier qu'une pierre sculptée ou un arbre vert.

Vers la fin du règne de Louis XV, l'amour, un peu fatigué de la petite-maison , du boudoir et du paravent , dit à tout son monde qu'il serait temps d'aller un peu se promener. On créa çà et là, dans Paris, des promenades

galantes pour les oisifs et les belles de toutes les façons. Comme les vauxhalls de Londres étaient fort bien et fort mal hantés , on appela ces promenades des vauxhalls : Vauxhall d'été, Vauxhall d'hiver, il y en eut bientôt pour toutes les saisons. Torré, le créateur de ce nouvel Elysée, n'eut pas, comme les Anglais ses maîtres, la sombre idée de décorer ses murailles par le tableau des victoires nationales. (Il faut dire qu'alors la France avait peu de victoires à enregistrer.) Cependant les vauxhalls parisiens n'en étaient guère plus gais : pas de musique, pas de parade, pas de chanson ; il fallait que l'amour et l'esprit fissent tous les frais. Aussi les Anglais, qui n'entendaient pas grand'chose de bon à ces choses-là (je parle au passé), voyant cette multitude d'hommes et de femmes se promenant toujours dans le même chemin, se demandaient les uns aux autres : « Quand cela commencera-t-il ? — Les vauxhalls, disait Beaumarchais, sont une espèce de Bourse où se négocient et se trafiquent des effets galants. »

Les Italiens Ruggieri, passés maîtres en l'art d'amuser, élevèrent à leur tour un vauxhall qui n'était qu'or, azur et glaces : un vrai palais de fées. En outre, il y eut des danses où la marquise un peu hasardée rencontrait la comédienne.

Vers le même temps , il s'éleva un autre vauxhall encore. Celui-là a bravé toutes les révolutions ; on y a dansé sur toutes les gammes et sur toutes les notes, avec des souliers à boucles , des escarpins et des bottes vernies ; on y a dansé depuis le menuet le plus rococo jusqu'à la cachucha la plus romantique. N'ai-je pas nommé la Grande-Chaumière? Le croiriez-vous , la Grande-Chaumière, dont il n'y a plus rien à dire, la Grande-Chaumière, cette émeute, ou plutôt ce champ de bataille de la danse; la Grande-Chaumière, ce bal de l'Opéra moins le masque, a été inaugurée par toute la cour de Louis XVI. L'ambas-

PROMENADE AU PALAIS-ROYAL. î 87

sadeùr de Sardaigne donnait là sa fête en l'honneur du mariage du prince du Piémont et de la princesse Clotilde. La reine Marie-Antoinette y a dansé (que son ombre me pardonne ! ) avec l'ambassadeur de Sardaigne et le prince de Piémont.

L'année d'après, un maçon parvenu , qui avait un peu d'histoire ancienne, dépensa sa science et sa fortune pour bâtir un colisée sur la place Louis XV. Le dauphin daigna en poser la première pierre , et bientôt , pour son mariage , on y donna des fêtes splendides. Sans abuser de l'antithèse , on peut dire que cette fois les grands seigneurs et les grandes dames de la cour ont dansé sur l'échafaud. Ce colisée , qui , dès la première pierre , se posait aussi fièrement que l'Opéra, la Comédie-Française ou la Comédie-Italienne, annonçait des fêtes magnifiques, sans avoir recours, à ces trois spectacles. Outre les danses et les fêtes de tous les pays, il devait donner, pour rap-. peler son origine , des fêtes hydrauliques et pyriques. Mais , hélas ! les fêtes hydrauliques se réduisaient à des joutes innocentes sur l'eau, dans une espèce de crapaudière malsaine qu'un Auvergnat remplissait tous les matins pour cinquante sous ; les fêtes pyriques n'étaient rien moins qu'une douzaine de chandelles romaines. « Quel artifice ! » disait le marquis de Bièvres. On n'y a guère donné, comme fête étrangère, qu'un couronnement ridicule de l'empereur de Chine. Le colisée, par ses statues, ses peintures à fresques, ses illuminations, sa grandeur et son style, était digne de l'histoire ancienne; mais il ne fut jamais qu'un splendide désert où l'histoire moderne n'a rien à recueillir.

Selon un journal du temps, « tous ces monuments de la volupté française sont bien loin d'un spectacle délicieux qui s'est fait tout naturellement : c'est la promenade nocturne du Palais-Royal. » Ce spectacle, en effet,

s'était créé par hasard, sans argent, sans architecte, sans décoration , sans feux d'artifice , sans joutes sur l'eau. J'oubliais : le décorateur, c'est Dieu, car ce spectacle de nouveau genre se passait à la belle étoile, sous les arbres. Le jardin était alors le jardin du duc d'Orléans, un jardin Pompadour, avec des tonnelles, des charmilles, des berceaux, un préau, des statues, des bancs de pierre. Le duc d'Orléans faisait bon marché de ce jardin; tout le monde, hormis lui, s'y pouvait promener et y faire un bouquet*. Un soir, à l'une des fenêtres embaumées du palais , un joueur de flûte commença par enchanter les promeneurs; bientôt un joueur de violon, d'une fenêtre voisine, répondit à la flûte avec beaucoup d'harmonie ; ensuite un hautbois voulut être de la partie; bientôt ce fut le clavecin. Enfin , en moins d'un mois , ce fut un concert assez

* «Des doubles et triples rangs de chaises placées le long d'allées spacieuses suffisent à peine pour recevoir cette foule de femmes, presque toutes jolies, au déclin du jour, et dont le spectacle offre un coup d'œil aussi varié que séduisant. Les plus belles, ou celles qui sont mises avec le plus d'élégance, se promènent au milieu de celles qui bordent ces allées, avec cette grâce facile qui appartient en général aux femmes de Paris , et que fait valoir encore la forme aussi simple que gracieuse des vêtements que le bon goût semble aujourd'hui leur avoir fait adopter; des jupes de taffetas, dont la couleur , perçant à travers le tissu de leurs longues robes de gaze ou de lin, semble presque indiquer le nu; ces ceintures légères qui terminent la taille en marquant encore mieux le svelte de ses contours par le tranchant de leur couleur avec celle de l'habit qu'elles semblent attacher; enfin, ces chapeaux couronnés de fleurs, placés sur leurs têtes avec une négligence aimable , et dont l'ampleur semble ne dérober une partie du visage que pour prêter à celle qu'elle laisse voir plus de rondeur et plus d'attraits : tout cet ensemble d'un costume si séduisant et si simple, en laissant deviner les formes mêmes qu'il affecte de voiler, donne aux femmes de nos jours une élégance et une grâce plus attrayantes que la beauté même. On croit être transporté dans Athènes , à ces jours de fête où la beauté , belle simplement de ses appas, couverte plutôt que parée par les plis ondulants de ses vêtements légers, n'empruntait de l'éclat que des fleurs dont elle couronnait sa tête. » — Grimm.^

bizarre dont tout Paris parla. Le succès fut prodigieux; les grands seigneurs et les grandes dames , les gens de lettres et les comédiennes, voulurent ouïr la flûte enchantée. On finit par danser sur l'herbe, sans se plaindre des illuminations, avec tout le sans-façon du bal masqué, la nuit faisant les frais du masque. Le duc de Chartres ouvrit le jardin à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté. C'était en 1775, au mois de juillet; M. de Malesherbes allait être ministre , le duc de La Vrillière allait enfin s'en aller avec sa maîtresse. Cependant , en dépit des réformes du roi, on suivait encore avec religion toutes les folâtreries de l'ancienne cour : on ne réforme pas les cœurs comme les abus.

Le 17 juillet, parmi les premiers arrivés au jardin, on remarquait deux promeneurs élégants, dont le plus jeune venait assister en spectateur curieux à cette' fête à bon marché, où il se dépensait tant d'esprit et tant d'amour. Ce jeune Télémaque, qui allait ainsi voyager dans un pays inconnu, c'était M. de Fontanes, célèbre plus tard; son mentor, c'était Dorât, bientôt oublié.

fontanes. — Pourquoi ne songez-vous pas à faire des sonnets? C'est un cadre d'or digne de vos pensées. Vous connaissez ce joli sonnet de M. l'abbé Métastase sur la mort du roi? j'en ai retenu le dernier tercet :

Eppur morii di morte empia e spictata ! E Roma applaudi al doroso eventol 0 mercede inumana ! 0 Roma ingrata !

dorât. — Jen'y'entends rien. Mais il s'agit bien de sonnets , à cette heure ! Tenez , voyez-vous passer la Duthé, Sophie Arnould, Mlle Guimard? C'est l'amour qui bat le

rappel; nous allons voir beau jeu. 11 me semble que vous êtes ébloui par les yeux de Sophie Arnould?

fontanes. — Ce n'est rien. Voilà donc d'où vient toutle succès de cette femme, une figure longue et maigre, une pâleur de morte , une vilaine bouche....

dorât. — Ah voilà! cette vilaine bouche est une bouche savante qui a des dents , qui mord et qui chante. Tout l'esprit de l'amour a passé par là. Et puis on ne lui voit que les yeux. Deux beaux yeux n'ont qu'à parler. Delicta juventutis meœ ne memineris, Domine!

sophie arnould , glissant tout à coup la main au bras de Dorât. — Quelle mauvaise langue vous faites, mon cher mousquetaire! est-ce de l'allemand ou de l'espagnol?

dorât. — C'est du latin ; mais ne savez-vous pas toutes les langues ? Vous venez là bien à propos ; j e fais un cours d'histoire galante pour ce beau garçon , qui y va de tout cœur. Vous en savez plus long que moi là-dessus. On ne . va pas tant à la guerre sans bien connaître le feu.

sophie arnould. — Est-ce une épigramme contre moi ou contre Mlle La Guerre ? Savez-vous qu'elle vient d'avoir un succès inouï dans Cythère assiégée. Elle est jolie, et on écoutait des yeux. Le lendemain, ce fut pour elle une autre chanson.

A Durfort il faut Du Thé,

C'est sa fantaisie; Soubise , moins dégoûté,

Aime La Prairie, Mais Bouillon, qui pour son roi Mettrait tout en désarroi , Aime mieux La Guerre , 0 gué , Aime mieux La Guerre.

La Guerre est jolie. Elle est bête à faire peur ; mais la beauté, n'est-ce pas avoir à chaque instant à son service

le mot le plus spirituel? Enfin, je lui pardonne sa gloire, mais je ne puis comprendre la renommée de cette grande niaise de Du Thé, avec sa beauté moutonnière qui n'appelle que les moutons de Panurge. Je sais bien que, tout simple espalier d'Opéra quelle était, elle eut l'honneur de débuter avec le duc de Chartres. Bien débuter dans l'amour, c'est un titre de noblesse.

dorât. — Toute sa renommée vient d'un quolibet trop connu : le comte d'Artois , venant d'épouser quelque Savoyarde, daigna lui accorder ses bonnes grâces. M. de Bièvres , qui passait par là, ne manqua pas de dire que Son Altesse Royale, ayant eu une indigestion de biscuit de Savoie, venait prendre Du Thé à Paris. C'est la même histoire que l'épitaphe de Rameau : la, mi, ré, la , mi , la. Un quolibet autour d'une femme , voilà de quoi la rendre célèbre pour la saison. Vous, adorable Sophie ,. vous serez célèbre en toutes saisons.

sophie arnould. — Si j'avais la jolie figure de Mlle La Guerre , j'irais vous remercier demain à votre lever.

dorât. — Ceci est imprimé par Mlle Gaussin au profit d'Helvétius.

sophie arnould. — Voici les courtisanes qui viennent faire la queue de paon. Je m'en vais*.

* « Les feux de cent quatre-vingts réverbères suspendus aux cent quatre-vingts arcades qui entourent ce jardin, ceux des lampes qui éclairent les cafés, les restaurateurs et les boutiques, répandent sur cette promenade une lumière douce , une espèce de demi-jour qui rend la beauté plus intéressante et prête à la laideur même des illusions favorables. Ce demi-jour sert la décence et La commande, en même temps que la magie de ses effets semble répandre la volupté jusque dans l'air que l'on respire. C'est le moment où la foule de nos belles courtisanes se rend dans ce jardin. L'élégance toujours recherchée de leur parure, l'aisance presque hardie de leur démarche, attirent sur leurs pas la foule tumultueuse de nos jeunes gens; on les voit s'agiter sans cesse autour d'elles, courir des unes aux autres, les suivre tour à tour, les devancer avec un empressement fatigant même pour elles. C'est un flux et un reflux dont ces beautés

dorât. — N'est-ce pas LaChanterie qui passe là -bas? Vous savez , j'imagine , le mot d'un Anglais. Cet hiver, lord O'They vint à Paris par distraction; sa première visite fut pour l'Opéra, sa dernière pour l'église Saint- Eustache. A l'Opéra, il s'était amouraché d'une fille des chœurs , qui s'appelait La Chanterie ; c'est une beauté si ingénue , que les peintres la prennent pour modèle dans leurs peintures sacrées. Elle lui coûta cher. Le dernier acte de son amour se passa chez le médecin. Avant de partir pour Londres , l'Anglais , qui avait quelque dévotion, alla s'agenouiller devant une Vierge adorable de Saint-Eustache, peinte par Deshayes. C'était l'image fidèle de La Chanterie qui. avait montré à Deshayes un sein digne d'allaiter le divin bambino. « Ah ! mon Dieu ! » s'écria-t-il tout à coup en levant les yeux. Et il s'enfuit à toutes jambes.

fontanes. — N'est-ce pas M. le marquis de Bièvres qui vient vers nous, comme s'il voyageait dans le pays ducal de Hambourg ?

m. de bièvres. — Savez-vous, mon cher Dorât, que vous pincez joliment de la harpe? Il est au lit depuis deux jours; quelle fatalité! Je sors de chez le garde des sceaux, qui m'a retenu bien longtemps.

dorât. — Et Mlle Raucourt?

m. de bièvres. — Je ne dis plus l'ingrate Amarante, mais ingrate à ma rente. Après avoir éclaboussé Paris, elle a fait un pas de deux, et, à l'heure qu'il est, vous pourriez la reconnaître à Spa. La belle fille et la belle femme ! Elle est partie sans mot dire , mais non sans maux faire, avec les honneurs de La Guerre , dans l'équipage à six

dirigent les ondulations, et qu'elles portent le plus souvent le long des grandes allées , parce qu'elles connaissent tout l'avantage que reçoivent leur charmes du jour artificiel qui éclaire encore plus ces allées que les autres parties du jardin. >♦ — Grimm.—

rosses du banquier Achille, qui a toujours l'air d'Achille à Scyros. Tout le monde s'écriait: la belle équipée! Avez-vous vu son portrait par Fragonard? on peut dire qu'il a fait une croûte de ma mie. Elle avait un système de ruine qui valait bien le système de Law ; elle éparpillait le mieux du monde cent mille écus bon an mal an ; mais tant va la cruche à l'amour qu'à la fin elle se grise.

dorât. — Si tous les bienheureux qu'elle a faits s'écriaient comme vous : V ingrate à ma rente, elle pourrait mieux finir que Law; cela soit dit sans vous faire tort.

m. de bièvres. — Ni de travers : au revoir, Dorât, je file à la toile d'araignée, je vais rejoindre la Guimard. Vous savez qu'elle vient d'échapper à une mort providentielle : le ciel de son lit s'est détaché l'autre nuit avec fracas. « Juste ciel ! ^.s'écrient les dévots. Ce soir irez-vous voir le Persifleur de Savigny? je crois qu'il aura tous ses enfants au parterre.

Beaumarchais, saluant de loin M. de Bièvres. — L'abbé Galiani prétend qu'il y a trois sortes de raisonnements, ou plutôt de résonnements : raisonnements de cruches, ce sont les plus ordinaires; raisonnements de cloches, comme ceux de Jacques-Bénigne Bossuet, évêque de Meaux, ou de Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève; enfin, raisonnements d'hommes, comme ceux de Voltaire, de Buffon, de Diderot. L'abbé Galiani aurait bien dû indiquer un quatrième raisonnement pour Je marquis de Bièvres. (Tendant la main à Dorât.) Eh bien! mon cher mousquetaire, que dites-vous de spirituel?

dorât. — Rien ; mais vous? On parle beaucoup d'une

certaine lettre qu'on vous attribue. Vous avez aimé outre

mesure la jolie baronne du Marsault; vous n'avez pas

aimé pour rien; Mme la baronne a jeté son bonnet par- 273 i

194 LES HOMMES DESPRIT.

dessus les moulins; M. le baron, à la sortie de l'Opéra, a parlé de vous faire subir le châtiment de M. de Cazes ; mais vous, en attendant, vous lui avez donné, à valoir, deux coups de canne qui ont du retentissement ; et, en fin de compte, vous lui avez écrit cette lettre, qui est un chef-d'œuvre d'esprit impertinent : Monsieur le baron, il paraît qu'il ne vous manque plus que d'être contenu

Beaumarchais. — N'en parlons plus. A-t-on des nouvelles de Voltaire? Fréron se meurt, n'est-ce pas? On vient de m'apprendre que Rousseau n'avait plus grand temps à vivre. Il est bien fâcheux que ce grand homme ne soit pas mort sans confession, comme dirait le marquis de Bièvres. J'attends ici le duc de Chartres. Savezvous sa dernière aventure? Ah ! bonjour, Dalayrac, qu'y a-t-il de nouveau?

dalayrac. «— Le savez-vous ? On a joué hier à Trianon le Barbier de Sêville. Et par quels comédiens! La reine a joué Rosine, M. le comte d'Artois Figaro, M. de Vaudreuil Almaviva, M. le duc de Guiche Bartholo, M. de Crussol Bazile. Tout le monde a tenu son rôle avec un esprit et un entrain qui eussent émerveillé les comédiens ordinaires du roi. La reine surtout y a été charmante. On n'est pas plus malicieusement naïve ni plus étourdiment amoureuse. On n'est surtout pas plus belle. M. le comte d'Artois m'avait chargé de la musique; voilà pourquoi j'ai assisté à la représentation, car il y avait fort peu de monde. Par exemple, la reine ne chante pas bien. Ce qui n'a pas empêché les spectateurs de crier bis, à la chanson de Rosine.

Beaumarchais, voulant cacher son émotion. — Je leur en ferai jouer bien d'autres ! Mais voilà le philosophe Denis.

diderot. — Ah messieurs ! maman Geoffrin est morte. Elle ouvre une maison dans l'autre monde, où nous nous ^trouverons tous avant qu'il soit peu. C'est une vraie

perte, messieurs. Maman Geoffrin pouvait inscrire sur la porte de son salon ces vers de Virgile sur les abeilles : Hi motus animorum , atque hœc certamina tanta Pulveris exigui jactu compressa quiescent.

C'était la sagesse humaine en personne. Elle avait appris le grand art de dominer ses convives. Un mot jeté à temps apaisait les plus irrités à la dispute quelle que fût la question à l'ordre du jour. « Vous avez peut-être raison, disait-elle froidement, mais la raison ne fait pas tant de bruit. » Elle était de celles-là qui savent tout sans avoir rien appris.

Beaumarchais. — Eve avait-elle passé par les encyclopédistes pour apprendre ce qu'elle savait ? L'arbre de la science ombrage le berceau des femmes.

diderot. — C'est bien dit. Mais où irons-nous quand nous voudrons être chez nous? Pour moi, je ne sais plus mon chemin. Maman Geoffrin était une autre La Sablière, qui aimait ses bêtes, car on était bête tout à son aise chez elle.

grimm. — Ce n'était plus là ce bureau d'esprit où on se prenait corps à corps en présence d'un cercle dont les applaudissements étaient pour le plus fort. Oh ! le beau temps pour Duclos que celui où l'hôtel de Brancas devint ce que l'hôtel de Rambouillet était dans le siècle passé ! Mais cette société perdit avec le comte de Forcalquier sa colonne d'Hercule; après sa mort il n'en fut plus question. Mme la comtesse de Sandwick, que nous avons vue mourir à Paris, appelait les esprits de l'hôtel de Brancas des esprits notés. En effet, pour peu que vous les eussiez entendus siffler, vous les saviez par cœur. Mlle Quinault, qui a longtemps joué les rôles de soubrette à la Comédie-Française, et qui est aujourd'hui retirée ou morte à Saint-Germain, était un des arcs-bouta ts de l'hôtel de Brancas. Ces bureaux d'esprit n'étaient pas des temples consacrés à l'amitié : on y vivait des an-

nées entières à côté les uns des autres sans se connaître; on était même amis intimes sans s'aimer.

Beaumarchais. — J'aime mieux le Palais-Royal.

mercier. — Vous ! Il n'y a que ceux qui entrent dans la vie ou ceux qui vont en sortir qui aiment cette boîte de Pandore. On n'y entend jamais que le bruit du marteau ou de la grosse lime; jamais on n'y respire que la fumée des cuisines ou l'odeur du café : il y a là de quoi tuer le génie de dix Cromwell, de vingt Guise, de trente Mazaniello.

Beaumarchais. — Voilà Marmontel qui vient. Adieu. (Il s en va en bâillant.)

fontanes. — Voilà un homme d'esprit! Quel dommage qu'il ne fasse pas de vers !

dorât. — Mais il fait d'assez bonnes chansons. Qu'en dites-vous, Bélisaire ?

marmontel, s'inclinant. C'est un esprit de mauvais aloi, c'est une gaieté qui fait grincer les dents. Avec un peu de bonne volonté, on n'aurait pas de peine.... Tenez, j'ai fait des couplets....

dorât, avec effroi. — Je ne reconnais qu'à Collé le droit de faire des chansons; Collé, à la bonne heure ! c'est la muse ivre folle.

marmontel. — Je vois bien que vous n'étiez pas à mon dernier opéra-comique. Et encore ce diable de Grétry n'a pas eu la note heureuse. Collé ne sait pas chanter, j'aime mieux Panard; je me souviens qu'au temps où, n'ayant pas grand' chose à faire, je rédigeais le Mercure, j'avais souvent recours à sa muse enjouée. J'entrais dans sa mansarde, je le trouvais au lit, admirant La Fontaine ou Rabelais ; lui-même était le Rabelais du conte çt le La Fontaine de la chanson. « Avez-vous quelques couplets pour le Mercure? — Fouillez dans la boîte à perruque. » Cette boîte était le refuge des chiffons où le poëte griffon-

nait ses vers. « Quoi ! lui disais-je, encore du vin sur vos manuscrits ? — Prenez ceux-là, ils ont le cachet du génie. » Le pauvre poëte avait pour le vin une affection si tendre et si profonde, qu'il en parlait comme d'un ami; et le verre à la main, en contemplant le dieu de son culte et de ses délices, il se laissait émouvoir au point que les larmes lui en venaient aux yeux. Quand mourut Gallet, je rencontrai Panard tout éploré, qui me dit pour oraison funèbre : « Je suis allé pleurer et gémir sur sa tombe. Quelle tombe ! ah ! monsieur, ils Font mis sous une gouttière, lui qui depuis l'âge de raison n'avait pas bu une seule goutte d'eau! » Et il pleurait de plus belle.

grimm. — Panard, Gallet et consorts ont passé leur vie au cabaret à dire des bouffonneries, à chanter la vigne et Jeanneton, à médire de Dieu et du diable, le tout avec l'insouciance des enfants plutôt que celle des philosophes. Un soir je m'arrête en voyant passer un homme ivre sur un brancard, suivi de quatre ivrognes qui chanter le Miserere. « Quoi! c'est vous, monsieur Panard? — Oui , dit-il tristement ; il faut bien qu'un honnête homme sache une bonne fois quel vin il a.

marmontel. — Je viens de faire, en chemin, l'épitaphe de d'Alembert.

Ce sage à l'amitié....

dorât, impatiente. — Dieu merci, il faut avoir l'esprit bien malheureux pour faire des épitaphes ici ! Allez faire votre épitaphe à l'Académie.

marmontel. —Ah! Dorat,que je vous plains ! Toujours dans vos frivolités mondaines : cela ne mène à rien !

dorât. — C'est mon affaire; je ne veux arriver à rien. Voilà pourquoi ma muse a enfourché un jeune cheval fougueux qui lui cassera le cou. Les esprits plus sérieux qui veulent arriver à tout, prenez-y garde, ô Bélisaire !

ceux-là enfourchent un âne raisonnable qui va toujours sans broncher.

rulhières, survenant. — Eh bien! Dorât doré, où en est-on avec les cinq maîtresses ?

marmontel, avec dépit. — Je vous laisse sur votre cheval fringant. Je vais sur mon âne voir M. de Malesherbes , qui m'a demandé mon avis sur son discours académique. Bonsoir.

rulhières. — Vous savez son histoire à propos de la tragédie de Rotrou ? Le pauvre historiographe avait remis à neuf, il y a quinze ans, le Venceslas de Rotrou. Lekain , mécontent avec raison des changements , pria Colardeau d'arranger la pièce à son gré. Cela se passa dans le plus profond secret : ainsi, aux répétitions, Lekain lut la pièce arrangée par Marmontel ; mais à la représentation , ce fut le tour de Colardeau. Lekain joua au milieu des applaudissements. Je vous laisse à juger de la surprise et de l'indignation de Marmontel , surtout lorsque , allant au foyer pour se plaindre de cette perfidie, il fut accablé d'éloges par Lekain et Colardeau.

fontanes. — Qu'est-ce donc que ce grand chérubin qui penche si bien son front rêveur ? n'est-ce pas Bernardin de Saint-Pierre ?

mercier. — Le philosophe de l'autre monde? un philosophe vagabond à la façon de Jean-Jacques Rousseau ; aujourd'hui Bernardin se promène au Palais-Royal ; l'an prochain vous pourrez le rencontrer au Congo : c'est la jeunesse la plus romanesque et la plus inconstante. Il côtoie sans cesse la misère et la fortune ; il vit tantôt avec les grands seigneurs, tantôt avec les pauvres diables. A l'heure où il est, il songe peut-être que son habit est râpé.

rulhières. — Vous ne savez pas l'histoire des souliers à boucles d'argent. C'est une histoire d'hier qui vaut bien la peine d'être racontée. Bernardin arrivait de je ne sais

où, suivant sa coutume. A son retour, il apprend qu'un vieux cousin qui l'aimait comme son fils venait de tomber malade. « J'irai le voir demain , » dit-il en s'attendrissant. Mais le lendemain , comme le soleil s'était levé radieux, Bernardin alla se promener vers Passy et Auteuil , pour herboriser. « Je ne puis pas perdre une si belle journée, » disait-il. Le soir, on vint l'avertir que son vieux cousin allait de pis en pis. « J'irai demain, » dit-il en s'attendrissant un peu plus encore que la veille ; mais le lendemain il pleuvait à verse. « Ma foi, mon cousin attendra un peu ; je n'ai ni carrosse ni parapluie; mes souliers prennent l'eau, je ne puis aller si loin. » Et il se mit paisiblement à étudier les herbes cueillies la veille. Perdu dans cette étude, il oublia de regarder par la fenêtre : le ciel s'était éclairci et le soleil rayonnait; il ne vit que ses herbes et ses livres jusqu'à la nuit. Le soir, comme il se couchait , le triste messager revint l'avertir que son cousin était à son lit de mort. « Demain , j'irai passer auprès de lui toute la matinée. — Prenez garde d'arriver tfop tard. — La mort attendra bien un peu. >» Le lendemain, Bernardin se lève en pensant à son cousin; il ouvre sa fenêtre; avant de voir le ciel, il regarde un fraisier qui avait fleuri depuis la veille. Il admire le feuillage et la fleur de son cher fraisier, il respire avec délice le léger parfum que le vent lui secoue sous le nez ; tout en contemplant ce petit chef-d'œuvre de la nature , il découvre des moucherons sans nombre qui dévorent le suc de la fleur et s'enivrent dans la verdure où tombe un rayon de soleil ; c'est tout un monde qui habite ce grain de sable ; il va chercher sa loupe, il étudie ce nouveau monde avec tant d'ardeur, qu'il oublie encore son cousin. A midi sonnant, le funèbre messager arrive plus pâle et plus morne : « Eh ! mon Dieu ! mon pauvre cousin ! s'écrie le philosophe. — Il est mort ! »

Bernardin se frappe le front avec désespoir, il pleure comme un enfant, il maudit son insouciance, enfin il est en proie à une grande douleur. Il achève de s'habiller, il descend en silence, il court au logis du défunt. Il trouve une vieille tante qui sanglote et qui lui reproche son oubli. « Je suis bien coupable, dit Bernardin; par pitié, laissez-moi l'embrasser encore. » Il passe tout effaré dans la chambre du mort. La garde venait de sortir pour chercher un suaire. Bernardin jette les yeux sur le lit, mais son regard tombe à terre sur une paire de souliers à boucles d'argent. Ces souliers , qui sont neufs , l'étonnent et captivent toute sa pensée : « Pour qui diable sont ces beaux souliers-là? dit-il. Est-ce que mon cousin voulait s'en aller si bien chaussé ? Voilà bien l'idée d'un mort. J'ai encore bien plus de chemin à faire que lui. Mon pauvre cousin ! » Il s'incline au-dessus du lit, mais sans perdre de vue les souliers. « C'est bien étrange ! que la nature humaine est bizarre ! Nous avions le même pied ; voyons un peu. » Il se déchausse d'un soulier et glisse furtivemejit son pied dans un soulier à boucle d'argent : « Cela me chausse à merveille. » A cet instant, il lui vient une hallucination : les rideaux s'agitent, le mort soupire. Bernardin fait un pas en arrière , du pied nouvellement chaussé : « S'il allait me demander ses souliers ! » Cette idée l'effraye ; un philosophe a bientôt perdu la tête ; celui-ci ne sait plus que faire ; voilà ce diable de mort et ces diables de souliers qui lui mettent l'âme à l'envers. Il songe à s'en aller, il va reprendre le vieux soulier, mais le soulier neuf tient bon. Ses pieds sont dans le feu. S'il était surpris chaussé de çà , chaussé de là ! Il n'y a pas de temps à perdre : « Hélas ! dit-il , mon pauvre cousin fera bien le reste de la route avec de vieux souliers ; le chemin du ciel n'est pas rocailleux. » Et, tout en devisant ainsi avec lui-même, il chausse l'autre soulier : « Comme

ces souliers me vont bien ! cependant les boucles d'argent me donnent du remords .... Mon pauvre cousin ! . . . . Hélas ! il n'est que trop bien mort ; il se répand déjà dans cette chambre une odeur de cimetière. » Et là-dessus le philosophe, entendant venir quelqu'un, se hâta de sortir. « Bon voyage ! dit- il. Il est bien singulier que j'aie rencontré ces souliers-là! »

mercier. — C'est triste à dire ; mais voilà bien l'image de notre mauvaise nature, qui nous fait trébucher à chaque pas en dépit de nous-mêmes !

rulhières. — Surtout avec les souliers d'un mort ! Cela me rappelle l'exclamation de Jean-Jacques Rousseau en apprenant la mort de Claude Anet : ce Ah ! il est mort; je vais mettre son habit. » Voilà pourtant les deux philosophes les plus mélancoliques du siècle !

dorât, s arrêtant. — Entendez-vous la flûte enchantée ? N'est-ce pas, comme cela transporte dans les vallées solitaires.... où je ne suis jamais allé ?

grimm. — Ce joueur de flûte, qui vient de je ne sais quel pays, comprend la pastorale comme Boucher. Ce tableau du Baiser surpris que tout le monde a vu , il le copie à merveille ; d'abord , c'est le silence du paysage ; c'est le sommeil un peu agité de la bergère qui pressent l'orage dans ses rêves. La flûte compte les battements de son cœur. Entendez-vous les pas sournois du berger. N'estce pas , comme la note est amoureuse ! La brise passe dans la haie avec des accents plaintifs, la colombe roucoule, la fontaine murmure, la linotte gazouille, le merle siffle, le berger soupire ; n'entendez-vous pas le bruit d'un baiser qui se perd dans les aboiements du chien ?

(Sophie Arnould et Mlle Guimard s'arrêtent devant les promeneurs.)

sophie arnould. — Quelle mauvaise comédie jouezvovis donc là ?

dalayrac. — Nous vous attendions,

mademoiselle guimard. — S'embrassera-t-on au dénoûment ? Y aura-t-il un mariage ? Qui est-ce qui veut de nia main ?

rulhières. — Tout le monde, mais personne. Est-ce que tu n'es plus dans les ordres , Guimard? Et la feuille des bénéfices de ton évêque ? C'est ta feuille de vigne.

mademoiselle guimard. — Elle est déchirée.

rulhières. — Ce brave évêque de Bayonne ! Il t'envoie toujours les jambons de son diocèse.

mademoiselle guimard. — Il faut bien faire son salut.

sophie arnould. — Ton salut en donnant des coups à l'église avec la crosse de monseigneur?... Adieu, je cours rejoindre la pauvre Germancé, qui veut faire pénitence. Voilà déjà six semaines qu'elle pleure. Nous finirons toutes comme Madeleine.

rulhières. — Les bateliers tournent le dos au rivage où ils veulent aborder. Qu'est-ce que j'entends?

Le comte d'Artois et le duc de Chartres venaient d'arriver; les promeneurs se dispersèrent bon gré, mal gré; c'était l'heure où les danses s'animaient ; la nuit était profonde : je vous laisse à penser avec quel laisser-aller on se jetait dans toutes les folies. Les grands seigneurs et les comédiennes étaient à la fin de ce long carnaval de la royauté et de la noblesse qui avait commencé avec le régent; la vieille folie française agitait toujours ses grelots sonores; l'ivresse licencieuse, qui n'avait encore lassé que la royauté , s'était répandue çà et là jusque dans le peuple. L'insouciance pour ce monde-ci et pour l'autre couronnait tous les fronts ; on vivait au jour le jour, sans craindre le lendemain ; on jetait aux mauvais vents toute

son âme et toute sa vie. Que d'esprit perdu, mais surtout que de temps perdu ! Que de cœurs qui s'allumaient làhaut dans quelque divin amour, et qui s'éteignaient bientôt ici-bas au souffle de Sophie Arnould ou de Mlle Guimard ! Que de nobles poètes qui venaient saintement de leur province pour le culte de la poésie, et qui tombaient sans force sous le persiflage de Grimm ou le pédantisme de La Harpe ! Que de jeunes abbés naïfs, le cœur ouvert à Dieu, l'âme errante dans le ciel, qui oubliaient bientôt de prier Dieu en compagnie de l'abbé Grécourt ou de l'abbé de Voisenon !

Le 17 juillet 1775, pendant que les beaux esprits, les grands seigneurs , les comédiennes , représentaient la France dans le jardin du Palais-Royal, un étranger, naturalisé Français par son génie , se promenait tristement parmi tous les gais et folâtres promeneurs. Nul ne le remarquait au passage sous sa couronne de cheveux blancs et dans son habit d'Arménien. Il s'arrêta devant les danses du préau, tout en murmurant : « Oui, dansez, dansez, cigales que vous êtes ! » Et il éclata de rire comme un fou. Il se retourna bientôt en entendant un sanglot profond! « Ah ! monsieur de Grimm ! je mourrai de faim. Ah ! monsieur de La Harpe ! je n'ai pas de génie ! » Il vit un jeune homme qui assistait en pleurant à ce spectacle des folies de la France. Il alla à lui et lui demanda pourquoi il pleurait. « Je n'ai que ma douleur, je la garde pour moi seul. »

L'étranger, c'était Jean-Jacques Rousseau ; le jeune homme, c'était Gilbert.

Crébillon. — L'abbé Sacredieu. — L'abbé Terrasson. — Duclos. — Fontenelie. — Gallet.

Je me nomme Collé, et je suis un homme d'esprit comme il y en a peu. J'aime la comédie, les chansons et les'soupers; je vois la bonne compagnie, tantôt à la cour, tantôt au cabaret. J'ai des amis illustres; quelques-uns seront pendus, si Dieu est juste. Anacréon n'était pas digne de soulever mon dictionnaire de rimes bouffonnes et gaillardes, quand j'avais vingt-quatre ans et que les jours avaient vingt-quatre heures. Je suis né (je n'en doute pas, mais je doute du reste), je suis né dans la bonne ville de Paris, d'un procureur et d'une bourgeoise qui ne croyaient pas chanter si haut. Au collège, j'ai commencé par aimer Racine : de Racine à La Fontaine il n'y a qu'un trait d'union. J'ai quitté tous les deux pour adorer Corneille, ce fier Romain oublié dans les Gaules ; mon dernier culte c'a été Molière, Molière qui nous a délivrés des anciens et qui sera toujours le génie moderne.

Je suis né gai ; j'ai toujours été l'enfant prodigue de la gaieté, sans épuiser ce pieux et divin trésor de la vie. Je donnais ma gaieté à tout le monde : aux femmes de la cour comme aux comédiennes, aux belles de jour comme

aux belles de nuit. Et, quand je rentrais en moi-même, c'était pour tuer le veau gras et chanter encore.

Il faut dire que je suis né dans un siècle aimé du ciel, où Sisyphe et Tantale ne se rencontrent plus. Le rocher de la Fable n'étouffe plus les passions de l'homme; les fruits dorés de la vie pendent à toutes les branches.

Le beau siècle ! Qu'on vienne me parler maintenant d'Alcibiade et d'Aspasie, quand je vois Louis XV appuyé sur l'épaule de neige de Mme de Pompadour pour rêver aux destinées de la France. Nous avons, il est vrai, quelques coquins à la cour, à l'Église et à l'Académie ; mais la plus belle moisson n'a pas de gerbes sans ivraie. Je souhaite à l'avenir de faucher plusieurs générations comme la nôtre. Les fâcheux disent que la canaille a faim : c'est un vrai préjugé; je vais trop souvent au cabaret avec Piron, pour ne pas savoir ce qu'il en est. La vérité n'habite pas au fond d'un puits, mais au fond d'un cabaret. Quiconque a vu boire a vu l'humanité habillée à l'antique. Aussi ai-je fait une bonne comédie qui s'appelle la Vérité dans le vin.

Ma vie ne pourrait se raconter : c'est la vie de tous ceux qui ont vécu , car il y en a quelques-uns qui n'ont jamais vécu. Fontenelle compte aujourd'hui quatrevingt-dix-sept ans, mais combien compte-t-il de passions ? Il a voulu compter beaucoup d'années selon l'almanach. Eh bien ! moi, s'il n'y avait pas d'almanach, je dirais que j'ai mille ans et je ne tromperais personne , ni moi , ni la galerie. J'ai beaucoup aimé icibas. Fontenelle n'a jamais eu de parfait amour que pour lui même; aussi, quand il mourra, il s'embrassera bien tendrement, se serrera entre ses bras, et se dira avec effusion : « Adieu, mon ami ; je n'ai jamais aimé que toi, je ne regrette que toi, je suis au désespoir de te quitter. »

Moi, j'ai répandu mon cœur comme une coupe tou-

jours pleine; tout mon secret, c'est d'avoir été de Tune à l'autre ; comme le navire aux écailles d'or du Pirée , j'ai battu toutes les mers et j'ai abordé à toutes les rives tant que Dieu a soufflé dans mes voiles. Je n'ai été d'aucune académie. Les poètes ne sont pas de la nature des petits oiseaux qui chantent dans une cage ; ce sont des aigles ou des oies, si vous voulez, mais ils vivent d'air et d'espace.

J'oubliais : je suis de l'académie du Caveau, qui commence à devenir ridicule depuis que la vanité y est entrée. Entre parenthèses , je raconterai que ces jours-ci , comme nous soupions assez gaiement, Crébillon et quelques autres, trois ou quatre seigneurs de la cour se présentèrent à la porte et demandèrent un laisser-passer. Nous les priâmes de s'asseoir à table ; mais ils s'y refusèrent, disant qu'ils venaient par curiosité. Nous les laissâmes debout, et nous soupâmes comme Sardanaple sans nous dire un mot. Ils attendaient toujours que le spectacle commençât. A la fin, ils prirent le parti de s'en aller, un peu plus sots qu'ils n'étaient venus. « Messieurs, leur ai-je dit avec gravité (quoique entre deux vins, et deux bons vins), nous avons l'habitude de rire des sots, mais nous n'avons pas l'habitude de les faire rire. »

Passons. J'ai eu quelques petits triomphes au théâtre pour la Partie de chasse de Henri JF, et certaines parodies. Comme Homère et Molière, comme tous les génies de premier ordre, j'ai créé un genre. A chacun selon ses œuvres; j'ai inventé les amphigouris.

Je transcris celui-ci, parce qu'un mot de Fontenelle l'a presque rendu immortel :

Ah ! qu'il est beau de se défendre Quand le cœur ne s'est pas rendu !

Mais qu'il est fâcheux de se rendre Quand le bonheur est suspendu!

Par un discours sans suite et tendre Égarez un cœur éperdu ; L'amant adroit se fait entendre Souvent par un malentendu.

Ces couplets ont tant l'apparence du sens commun , que Fontenelle, les entendant chanter chez Mme de Tencin, crut les comprendre un peu, et voulut les faire recommencer pour les comprendre mieux. Mme de Tencin interrompit le chanteur, et dit à Fontenelle : « Eh ! grosse bête, ne vois-tu pas que ces couplets ne sont que du galimatias ? — Ils ressemblent si fort à tous les vers que j'entends lire et chanter ici, reprit malignement le bel esprit, qu'il n'est pas surprenant que je m'y sois mépris. »

Mais j'ai surtout inventé le théâtre de société. J'étais le fournisseur breveté de Mgr le duc d'Orléans. Que d'esprit perdu dans toutes ces parades et parodies destinées à ne vivre qu'une heure !

Aujourd'hui je me suis marié, et n'ai plus rien à faire. Je n'ai plus à m'occuper de moi ni de mes plaisirs. Ma femme m'a jeté la bride sur le cou ; mais j'ai une bride et je n'ai plus la force de prendre le mors aux dents.

Comme je vais à Paris et à Versailles, à l'église et au cabaret, partout où se noue et dénoue la comédie humaine, je vais écrire un journal de tout ce qui frappera mes yeux.

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