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LES POTS CASSES

Les pots cassés font bruit , oyez comment. Entiers et sains sur l'humide élément, Deux pots flottoient différents de structure : L'un de métal relevé d'encolure, Sans soin , sans peur , voguoit arrogamment,

L'autre, de terre, alloit plus humblement. De son voisin craignant l'attouchement , Et d'augmenter, par une atteinte dure , Les pots cassez.

Du pot craintif voici l'enseignement :

Quand un petit s'allie imprudemment Avec un grand pour trop haute aventure , Le grand en sort en fort bonne posture , Et le petit paye ordinairement Les pots cassez.

Mlle Sylvia. — Mme de Marivaux. — Mile Marivaux, (1688-1763.)

Le xvne et le xviii6 siècles se rattachent par la guerre des anciens et des modernes. On peut remarquer, de 1675 à 1725, non pas une révolution littéraire, mais une révolte sérieuse qui inquiéta un peu les esprits façonnés au beau langage et aux saines doctrines. On sait toute l'histoire de la guerre des anciens et des modernes ; mais a-t-on sérieusement étudié les physionomies distinctes de ceux qui s'étaient révoltés contre les anciens? D'ailleurs, en dehors du champ de bataille où s'escrimaient Perrault, Fontenelle, La Motte et Marivaux, quelques autres esprits cherchaient de nouvelles sources : ainsi Crébillon le tragique, l'abbé Prévost, Piron luimême, presque tous ceux qui tenaient bien la plume. On se croyait déjà à une renaissance littéraire. On pourrait faire un curieux parallèle entre ce temps-là et le nôtre. Déjà, en 1700, tous les écrivains faisaient une poétique à la taille de leur talent, comme aujourd'hui.

Quand Marivaux débuta, la guerre maintes fois allumée avait enfin lassé les combattants. Boileau d'ailleurs était mort, La Motte ne protestait plus contre la poésie que par

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ses tragédies en prose ou par ses odes en vers. Cependant les esprits du temps suivaient un peu les hérésies de Fontenelle et de La Motte. Ainsi Duclos, Montesquieu, Lesage, d'autres moins célèbres, manquant du sens poétique, déclaraient que la poésie n'était qu'un jeu d'écoliers. Cette hérésie traversa tout le xvme siècle. « C'est beau comme de la belle prose, » disait plus tard Buffon en écoutant des vers. Buffon avait raison : au xvme siècle, la prose de Jean-Jacques Rousseau avait détrôné la poésie de Jean-Baptiste Rousseau.

Marivaux puisa sa haine contre la poésie dans la compagnie de Fontenelle et de La Motte, qui voyaient avec quelque espoir encore un jeune esprit se risquer avec témérité en pareille lutte. Fontenelle souriait en prenant les armes ; La Motte, toujours raisonnable, même en ses erreurs, combattait avec mesure; Marivaux, plus jeune et plus déterminé, se jeta étourdiment du premier coup contre Homère, qu'il appela le divin par dérision. Il faut dire pourtant que , n'osant le combattre face à face, il commença par le travestir. Il ne se borna pas à cette action sacrilège : il osa tout haut condamner Molière. C'était d'ailleurs la tactique des chefs de révolte ; on a vu comment Fontenelle estimait peu Racine; La Motte n'aimait guère La Fontaine : on faisait la guerre en faveur des modernes qui s'appelaient Fontenelle, La Motte et Marivaux, mais non pas en faveur de Molière, La Fontaine et Racine. Comme toujours, on faisait la guerre pour soi et non pour les autres.

Fontenelle, La Motte et Marivaux, qui, grâce à leurs paradoxes plutôt qu'à leur talent, ont tenu beaucoup de place dans la première moitié du xvme siècle, ne seront pas oubliés dans l'histoire littéraire. Marivaux, le moins savant des trois, peut surtout défier l'oubli : d'abord par son esprit, ensuite par son style, ou plutôt

par sa manière d'écrire. Fontenelle, il est vrai , pourrait revendiquer un peu de ce beau jargon qui brille , qui charme, qui séduit et qui fatigue. Comme Marivaux, il allait par quatre chemins pour traduire sa pensée. Mais, dans le mauvais langage de Fontenelle, le cœur ne dit jamais un mot ; dans le gazouillement de Marivaux, le cœur a des accents qui viennent prouver que la nature est encore là. Ainsi, n'est-ce pas le cœur qui parle, quand Marianne abandonnée voit passer une foule d'inconnus dont elle envie le plus malheureux ? « Hélas ! s'écrie-t-elle , quelqu'un les attend. »

Le bel esprit a borné l'horizon de Fontenelle et de Marivaux ; il les a emprisonnés dans un autre hôtel de Rambouillet où Ton proscrivait tout ce qui était naïf et simple, où l'on attifait la grâce de parures toutes mondaines. En un mot, ils ont eu le défaut d'avoir trop d'esprit et d'aimer trop l'esprit. Ils voulaient que la gaieté eût de l'esprit, que la science eût de l'esprit, que l'amour eût de l'esprit. Mais pourtant avec Marivaux l'amour, la gaieté et même la science ont souvent réussi malgré l'esprit.

A l'inverse de Fontenelle, Marivaux, qui avait été ruiné par Law, vécut pauvre et fit du bien. Un mendiant, jeune encore, lui tendit la main au coin d'une rue : «Pourquoi ne travailles-tu pas? — Hélas! monsieur, si vous saviez combien je suis paresseux ! » Touché de cet aveu naïf, il donna au mendiant de quoi continuer sa manière de vivre, disant que pour être assez bon il fallait l'être trop. Ceci me rappelle le beau mot d'Helvétius, mot qui honore l'écrivain comme le philosophe. Dans une dispute, Marivaux s'emporta vivement contre Helvétius, dont il recevait une pension. Helvétius ne se défendit pas; il se contenta de murmurer entre ses dents quand Marivaux fut parti : « Gomme je lui aurais répondu , si je ne lui avais pas l'obligation d'avoir accepté mes bienfaits ! »

Marivaux passa sa vie au théâtre, au café, dans le monde, toujours distrait par les romans, les comédies de son inspiration. Il allait d'un sujet à un autre avec une inconstance toute féminine. Ainsi il n'a jamais voulu finir Marianne et le Paysan parvenu , disant que c'était de l'histoire ancienne. Nous sommes tous ainsi : le beau roman, la bonne comédie, c'est le roman, c'est la comédie à faire. Que de grands poètes dans la rêverie , qui ne sont plus que des barbouilleurs de papier la plume à la main ! Pour Marivaux , l'amour était comme le roman ou la comédie; il ébauchait chaque jour un nouveau sentiment ; il n'allait jamais assez loin pour signer l'œuvre : ainsi, à peine épris de Mlle Lecouvreur, il devenait amoureux de Mlle Sylvia , qu'il oubliait le lendemain pour Mlle Salle.

Marivaux arriva tard à l'Académie. Il s'est trompé , dit la critique du temps : c'est à l'Académie des sciences qu'il devait aller, comme inventeur d'un idiome nouveau , et non à l'Académie française , dont il ignorait la langue. Marivaux n'a jamais répondu aux satires ni aux épigrammes; beaucoup critiqué en tout temps, il se contentait de dire comme le taureau au ciron : « Eh ! l'ami , qui te savait là ? »

Après plus de vingt succès à la Comédie-Française et à la Comédie-Italienne , il se trouva aussi pauvre qu'au point de départ. Cependant la vieillesse venait. Avec cette habitude de donner des deux mains, sa position inquiétait ses amis. 11 tomba malade. Fontenelle, qui aurait pu être , s'il avait eu le cœur de Marivaux , la providence de la littérature , apporta un matin cent louis au malade. Marivaux prit cette somme les larmes aux yeux, mais il la remit aussitôt à Fontenelle. « Je sais, lui dit-il, tout le prix de votre amitié; j'y répondrai comme je dois et comme vous le méritez ; je re-

garde ces cent louis comme reçus ; je m'en suis servi , et je vous les rends avec reconnaissance. <> Fontenelle savait bien à qui il s'adressait.

Marivaux a brillé comme une jolie femme ; il n'a eu de bon que son printemps : l'automne a été triste, l'hiver a été sombre et désolé. On l'avait oublié en France ; Grimm n'avait pas attendu sa mort pour dire : « Le souffle vigoureux de la philosophie a renversé depuis longtemps toutes ces gloires légères étayées sur des roseaux. » L'Angleterre a trop vengé Marivaux de cette inconstance oublieuse des Français. Marivaux a été longtemps admiré et pris pour modèle chez les Anglais ; son Spectateur y a fait fortune; ses romans y ont inspiré Richardson et Fielding.

Voltaire a dit de Marivaux : « C'est un homme qui sait tous les sentiers du cœur humain , mais qui n'en connaît pas la grande route. » Ce joli mot est un éloge de beaucoup de prix. Ne passe pas qui veut par les sentiers dans ce pays perdu où la souveraine raison elle-même ne peut aller en droite ligne. Dans la poétique qu'il a faite à son usage , Marivaux démontre avec quelle subtilité il a suivi une route si tortueuse. « Chez les comiques, jusqu'ici, l'amour est en querelle avec ce qui l'environne, et finit par être heureux malgré les opposants ; chez moi il n'est en querelle qu'avec lui seul , et finit par être heureux malgré lui. Il apprendra dans mes pièces à se défier encore plus des tours qu'il se joue que des pièges qui lui sont tendus par des mains étrangères. » Là-dessus on l'a accusé de ne toucher qu'une corde du cœur. « Vous ne savez faire que des surprises de l'amour. » Il réplique aussitôt et soutient qu'on ne saurait être plus varié que lui : « Dans mes pièces, c'est tantôt un amour ignoré des deux amants , tantôt un amour qu'ils sentent et qu'ils veulent se cacher l'un à l'autre; tantôt un amour timide

qui n'ose se déclarer ; tantôt, enfin , un amour incertain et comme indécis , un amour à demi né , pour ainsi dire, dont ils se doutent sans être bien sûrs , et qu'ils épient au dedans d'eux-mêmes avant de lui laisser prendre l'essor. Où est en tout cela cette ressemblance qu'on ne cesse de m' objecter? » Quoi qu'il en dise, c'est toujours l'amour qui se cache , c'est toujours une surprise de l'amour. Ces traits délicats, ces tours exquis, ces nuances insensibles se perdaient un peu dans le théâtre, au point de vue des spectateurs. Aux premières représentations , le public avait grand'peine à se laisser prendre; mais peu à peu , sachant par ouï-dire qu'il y avait beaucoup d'esprit dans ces jolis tableaux , il finissait par comprendre et par applaudir.

Marivaux , original dans sa vie comme dans ses œuvres, fit représenter ses premières comédies sans vouloir être connu , même des acteurs. Un ami discret arrangeait tout. Pour lui, il allait aux représentations pour son argent, comme le premier venu, se permettant de s'ennuyer sans façon, et de le dire tout haut. Un jour Mlle Sylvia , de la Comédie-Italienne , désespérée de ne pouvoir exprimer toutes les délicates nuances de son rôle dans la Surprise de V Amour, disait tout haut qu'elle donnerait tout au monde pour connaître l'auteur de cette pièce. Le procureur de Marivaux, tout discret qu'il fût, l'emmena de vive force chez Mlle Sylvia. Il le présenta comme un ami qui passait. La comédienne était à sa toilette ; Marivaux demanda la permission de l'admirer chez elle comme il l'admirait sur la scène. Tout en festonnant le madrigal, Marivaux prend une brochure ouverte sur une console. « C'est la Surprise de l'Amour, dit Mlle Sylvia, c'est une comédie charmante ; mais j'en veux à l'auteur, un homme vain, qui ne veut pas se faire connaître. Nous jouerions cent fois mieux sa pièce s'il avait daigné nous la lire lui-

même. » Marivaux se mit alors à lire le rôle de Sylvia. Elle l'écouta en actrice passionnée pour son art. « C'est un trait de lumière, dit-elle; depuis deux ans que je joue cette comédie, je ne savais pas encore mon rôle. Vous êtes le diable ou Fauteur de la pièce. » Marivaux ne se cacha pas plus longtemps. « Je veux bien, dit-il, avouer mes fautes, mais je vais vous dire les vôtres : vous avez le tort de montrer de l'esprit dans votre rôle. Vous flattez votre vanité; mais c'est un contre-sens. Il faut que les comédiens ne paraissent jamais sentir la valeur de ce qu'ils disent; la nature ne s'étudie pas avant de parler. Il faut bien laisser quelque chose à faire à l'esprit du spectateur. — Eh! mon Dieu! dit Mlle Sylvia, gardezvous de supposer au spectateur une intelligence qu'il n'a pas ; nous lui ferions un honneur dangereux pour nous et peu flatteur pour lui, qui n'en saurait rien. — Eh bien ! vous avez sans doute raison ; continuez de mal jouer pour être applaudie, et, sans nous en vanter, pensons tous deux comme cet orateur qui, se voyant applaudi par la multitude, demanda s'il avait dit quelque sottise. »

Dans ses romans, Marivaux s'abandonnait bien davantage à tous les gracieux travers de sa plume de colibri , disant qu'il savait distinguer l'esprit qui n'est bon qu'à être dit d'avec celui qui n'est bon qu'à être lu. La métaphysique du cœur est plus supportable dans un roman que dans une comédie. Marivaux voulait qu'un roman fît sentir et penser; il a eu tort de croire que le lecteur ne pouvait se dispenser des réflexions de l'auteur. Les amants qui parlent le plus ne sont-ils pas ceux qui s'entendent le moins ?

Marivaux n'aimait que trois hommes dans la littérature française, la seule qu'il reconnût : Montaigne, Corneille et Dufresny. « Ceux-là , disait-il, ne doivent rien à personne. » On voit qu'avant tout l'originalité était sa

pierre de touche. « J'aime mieux être humblement assis sur le dernier banc de la petite troupe des auteurs originaux, qu'orgueilleusement placé à la première ligne dans le nombreux bétail des singes littéraires. » On l'a comparé à Dufresny. L'originalité de Dufresny est dans les idées ; celle de Marivaux , qui a beaucoup d'idées , est surtout dans la manière de dire ce qu'il pense ; Dufresny est naïf dans son esprit , Marivaux n'est souvent que précieux. Un horticulteur du temps fit un jour la critique de Fontenelle en donnant le nom de ce poète à la renoncule panachée. En effet, les phrases de Fontenelle sont saupoudrées d'épigrammes , de concetti , de madrigaux. Pour Marivaux , s'il me fallait faire la critique de ses œuvres, n'y parviendrais-je pas en racontant cette petite histoire?

A vingt ans , Marivaux tomba ardemment épris d'une jeune fille de la bourgeoisie. Elle était jolie par la grâce, par le sourire , par la jeunesse. Elle avait la beauté du diable dans tout son éclat. Quoiqu'elle n'eût pas vingt ans, elle savait d^jà toutes les malices de la coquetterie ; cependant, comme la jeunesse a des privilèges sans nombre, cette jeune fille était quelquefois naïve et simple jusque dans sa grâce recherchée. De plus en plus amoureux, Marivaux demanda sa main. Comme elle avait vingt ans et que Marivaux était galamment équipé, elle donna sa parole, croyant donner son cœur. A la veille du mariage, Marivaux vient chez sa fiancée pour admirer encore sa jolie figure. Elle était seule dans sa chambre; il entre à pas de loup pour la surprendre par un baiser ; mais à peine est-il entré qu'il oublie cette surprise de F amour. La belle était gravement occupée à étudier les jeux de sa physionomie : elle inclinait la tête , elle levait les yeux, elle souriait ou soupirait , « elle prenait toutes les attitudes des trois Grâces. » Jamais coquette ne demanda

une meilleure leçon à son miroir. Offensé de toutes ces mines, Marivaux prit son chapeau et sortit sans mot dire, résolu de ne plus épouser la coquette. Cependant n'avait-il pas vu l'image vivante et fidèle de sa Muse ?

Marivaux, malgré sa bonté, n'eut guère d'amis : il était d'un commerce épineux comme une femme coquette. Il voyait de la malice dans les phrases les plus naturelles. Voilà où l'avait conduit sa funeste habitude d'avoir de l'esprit à chaque pas et à chaque mot. Ce qui peut sembler étrange, c'est qu'il se croyait l'homme du monde le plus simple, sinon le plus naïf; il parlait comme il écrivait, et, à la longue, il s'imaginait écrire comme on parle, quand on sait parler. Il se croyait si loin de tout artifice, qu'il ne pouvait pardonner aux autres de ne pas être naturels. Un homme lui avait écrit dans son style. « Voilà, dit-il, un homme charmant et sans recherche. » Il va pour le voir. On le prie d'attendre. Il aperçoit par hasard sur le pupitre de cet homme le brouillon de la lettre qui l'avait séduit et qu'il croyait écrite au courant de la plume. « Voilà, dit-il, des brouillons qui lui font grand tort; il fera désormais des minutes de ses lettres pour qui il voudra, mais il ne recevra plus des miennes. « Il s'en alla et ne revint pas.

A l'âge où l'amour fauche son regain, il se consola des tristesses de la vie avec une femme dévouée, qui se résigna de bonne grâce au rôle de garde-malade. Il mourut en philosophe chrétien, se moquant des esprits forts : « Ils ont beau faire pour s'étourdir sur l'autre monde, ils finiront par être sauvés malgré eux. »

D'Alembert remarque tristement, car cette remarque date de sa vieillesse, que Marivaux ne prenait pas la vieillesse, comme les faux sages, pour l'âge de la raison. Il sentait que la vieillesse n'est guère que la préface de la mort. « C'est, disait-il, un combat où l'on est vaincu sur

chaque champ de bataille. » D'Alembert, en pleine Académie, termina ainsi l'éloge de Marivaux : « H fut assez heureux pour trouver un objet d 'attachement , qui, sans avoir les vivacités de l'amour, remplit ses dernières années de douceur et de paix. C'est surtout lorsque le temps des passions est fini pour nous que nous avons besoin de la société d'une femme complaisante et douce, qui partage nos chagrins, qui calme ou tempère nos douleurs, qui supporte nos défauts. Heureux qui peut trouver une telle amie ! plus heureux qui peut la conserver et n'a pas le malheur de lui survivre ! » D'Alembert venait de perdre Mlle de Lespinasse.

Marivaux mourut en même temps que Louis Racine. Bachaumont fait ainsi l'oraison funèbre de celui-ci. « Nous avons perdu M. Louis Racine, qui était depuis longtemps abruti par le vin et par la dévotion. » Pour oraison funèbre de Marivaux, un ami publia un volume sous ce titre: Esprit de M. de Marivaux. Ce volume est curieux à feuilleter depuis r avant-propos jusqu'à l'approbation du censeur, qui est du style de Marivaux. « J'ai lu par ordre un manuscrit ayant pour titre : Esprit de M. de Marivaux : j'ai cru y retrouver la finesse des pensées et la délicatesse des tournures qui étaient propres à cet auteur : j'estime donc qu'on en peut permettre l'impression. »

Marivaux mourut en philosophe. A ses derniers jours on lui demanda : « Qu'est-ce que l'âme? — Il faudra le demander àFontenelle, » répondit-il; mais, se reprenant aussitôt : « Il a trop d'esprit pour en savoir là-dessus plus que moi. » Malebranche avait fini par dire à peu près la même chose, las d'avoir marché toute sa vie aux bords des abîmes de la philosophie.

Ce mot de Marivaux , n'est-ce pas là pourtant de l'esprit au delà de l'esprit? C'est un tort où Marivaux tombait toujours. Il a dit qu'une belle femme devait ca-

cher la moitié de sa beauté. Pourquoi n'a-t-il pas caché la moitié de son esprit?

J'oubliais , — il l'avait oublié lui-même le lendemain de ses noces , — Marivaux se maria à trente ans.

Mme de Bez, veuve de bonne heure, jolie et coquette, avait la passion du bel esprit. Elle voulait , sur la fin de la Régence, continuer la tradition de l'hôtel Rambouillet. Marivaux surtout était l'oracle de son cercle ; il fallait qu'il la suivît partout, même à sa terre de Bez en Bourgogne.

Bien que Mme de Bez fût encore attrayante comme le sont certaines femmes à leur soleil d'automne, Marivaux n'avait jamais vu en elle qu'un philosophe. Mme de Bez, de son côté, pourvu qu'elle discutât trois ou quatre heures par jour sur quelques points indécis de la métaphysique du cœur, croyait n'avoir pas perdu sa journée. On comprend bien que des gens si savants sur la philosophie de l'amour ne songeaient pas à s'aimer.

En 1721, pendant l'été, Marivaux était au château de Bez ; la maîtresse du lieu avait réuni autour d'elle quelques Parisiens et quelques provinciaux; le château était très-animé; Marivaux et Mme de Bez n'avaient pas perdu l'habitude de disputer sur la théologie profane. Un jour qu'ils s'étaient arrêtés comme deux philosophes solitaires sous une charmille du parc, une jeune fille de Sens, Mlle Julie Duriez, confiée par sa mère à Mme de Bez, curieuse comme on l'est à dix-huit ans, ne put s'empêcher, en les voyant sous la charmille, de passer aux alentours pour les écouter. « Vous persistez à dire du mal de nous? disait Mme de Bez. — Oui, madame, répondait Marivaux. Quand quelqu'un me vante une femme et l'amour qu'il 273 e

a pour elle, je crois voir un frénétique qui me fait l'éloge d'une vipère qui l'a mordu. La vipère n'ôte que la vie; les femmes nous ravissent notre liberté, notre raison, notre repos; elles nous ravissent à nous-mêmes et nous laissent vivre : ne voilà-t-il pas des hommes en bel état! Les hommes amoureux sont des esclaves ivres. Et à qui appartiennent ces esclaves ? A des femmes dont la vocation est de mettre en démence l'homme le plus raisonnable! En revanche, une femme est toujours une enfant; on l'amuse avec des contes de fées. — Il faut avouer, monsieur de Marivaux, que voilà bien des saisons que nous passons à ne pas nous entendre. Il y aurait un moyen beaucoup plus simple de vous convaincre du mérite des femmes : ce serait de parler à votre cœur, qui ne pense pas un mot de tout ce que dit votre esprit. Je suis bien sûre que, si Mlle Julie se trouvait à ma place, vous ne chercheriez pas à avoir raison contre les femmes. Tenez, pour vous punir, il faut que je vous force d'être heureux en vous mariant. »

La jeune fille qui écoutait aux portes s'enfuit toute rouge et toute confuse, sans trop savoir pourquoi.

Peu de jours après, dans une allée du parc, Marivaux rencontra cette jeune fille. Il l'aborda par une de ces phrases entortillées que Mme de Bez seule avait l'art de comprendre ; Julie, qui n'avait pas la clef de ce langage artifiel, ne répondit pas; elle baissa ses beaux yeux et rougit. Marivaux, qui jusque-là ne l'avait pas remarquée, décida qu'elle était charmante. Il continua à lui parler; elle continua à ne pas lui répondre. Il finit par sentir que ce silence était éloquent. Il ne trouva bientôt plus rien à dire lui-même, tant ses paroles lui semblaient au-dessous de sa pensée. Pour la première fois de sa vie, son cœur était sérieusement troublé. Durant toute la semaine, il vécut pour Julie sans oser lui rien dire.

Cet homme, qui avait passé les dix belles années de sa jeunesse à étudier la métaphysique du .cœur, se sentit tout d'un coup le plus ignorant amoureux du monde. L'amour n'est point une science, c'est une révélation. L'apparition d'une figure qui charme fait jaillir plus de lumière dans le cœur que toutes les réflexions des philosophes et des poètes. « Qu'avez-vous donc? dit un jour Mme de Bez à Marivaux; vous êtes devenu triste et silencieux. — Triste! dit Marivaux en se récriant; quoi! madame, je ne laisse rien voir de toute ma joie? Mon silence ne vous dit pas que je suis amoureux? — Amoureux ! je n'en crois rien ; cependant l'Amour est le dieu des miracles. — Amoureux à ce point, madame, que, si j'osais, je demanderais à l'instant même la main de Mlle Julie. — Allons, dit Mme de Bez, il ne faut jamais désespérer. »

Le même jour, Mme de Bez, sachant que Marivaux et Mlle Julie se trouvaient seuls dans le salon, voulut, par amour pour la philosophie, connaître le langage de Marivaux amoureux . Elle fut bien surprise d'entendre Marivaux parler avec une simplicité digne des premiers âges du monde. «Vous êtes belle, et je vous aime! » voilà tout ce qu'il trouvait. En rapportant cette histoire, il disait : « J'étais devenu trop bête pour en trouver davantage. » Il a sans doute voulu dire, dans sa fureur d'entortiller sa pensée : « J'étais devenu trop spirituel. >»

Mlle Julie avait aimé Marivaux dès la première vue ; mais elle ne s'était avoué son amour que cette aprèsmidi, où, sous la charmille du parc, elle avait surpris la conversation étrange rapportée plus haut. C'était la fille d'un procureur de Sens, mort depuis peu presque sans fortune. Sa mère avait beaucoup connu Mme de Bez; elle lui avait confiée Julie pour la saison.

Mme de Bez n'eut pas de peine à décider la mère et la fille pour le mariage que proposait Marivaux. La céré-

monie eut lieu au château. Une fois marié, Marivaux retourna à Paris, craignant de perdre son bonheur dans la brillante et folle compagnie du château de Bez. En cela il montra de la sagesse, car il faut de la liberté au bonheur. Il se fit un intérieur très-calme, très-silencieux, traversé par l'étude laborieuse et l'amour inquiet.

Mais Marivaux n'a jamais trouvé le secret d'être heureux, dans sa mauvaise habitude d'étudier à la loupe les atomes de la passion. Sa femme avait tout le charme *du cœur, de la simplicité et de la grâce. Elle l'aimait avec une tendresse touchante; elle était la vie, le sourire, la joie de la maison; il n'était pas riche, et elle était contente de peu. Elle lui donna bientôt une fille qui devait égayer encore ce doux intérieur. Il avait le bonheur sous la main ; mais l'aveugle philosophe ne s'en aperçut qu'à la mort de sa femme, dix-huit mois après son mariage. Pendant ces dix-huit mois il avait perdu son temps à chercher la philosophie du bonheur.

A dix-huit ans de là, au château de Bez, une jeune fille d'une beauté aérienne se promenait toute pensive dans le parc. C'était Mlle de Marivaux.

Elle allait et venait dans une allée de tilleuls centenaires. Au bout de cette allée elle s'arrêtait un instant, et levait les yeux vers une montagne où l'on entendait par intervalles le son du cor et l'aboiement des chiens. Il y avait grande chasse dans les bois du château. Mlle de Marivaux était comme les femmes rêvées par son père, plus belle par l'expression que par la ligne, par la couleur que par le contour. Ses yeux bleus et ses cheveux noirs étaient d'un effet doux et charmant. Le marquis

d'Argens parle d'un portrait d'elle, peint par Largillière, dont il admirait beaucoup le vif éclat et la fraîcheur délicate. C'était un roseau qui devait plier au premier vent contraire.

Pendant que Mlle de Marivaux se promenait ainsi, son père, assis sur le perron près de Mme de Bez, poursuivait ses disputes philosophiques. Comme il n'était plus en âge de dire du mal des femmes, il disait du mal de la vie. « Cependant, murmura tout à coup Mme de Bez, si nous revenions à vingt ans? si nous ressaisissions tous nos plaisirs envolés? Ah! la jeunesse! la jeunesse! tout est là; car c'est Dieu qui vous la donne. Voyez mon fils; comme il est heureux là-bas dans les bois, libre, fort, prêt à tout! Allez demander à votre fille, qui rêve je ne sais où, si à son âge la vie n'est pas douce à supporter.

Si Mlle de Marivaux avait pu répondre, elle aurait dit : « Ah! oui, la vie est douce, je le sens à mon cœur, qui bat quand le cor résonne dans la montagne ; oui, la vie est belle : je la vois qui me sourit dans les arbres et dans les fleurs ; je l'entends qui me parle dans la voix des oiseaux chanteurs, dans la source qui jaillit si pure et si fraîche. » Peut-être, imitant le style de son père, Mlle de Marivaux aurait ajouté : « Oui, la vie est belle; je la vois qui me sourit le matin dans mon miroir, à l'heure ou je peigne mes longs cheveux. »

Mme de Bez avait un fils qui devait recueillir une immense fortune à la mort de sa grand'mère. Mme de Bez, tout en passant sa vie à médire des choses humaines, avait tous les préjugés de la vanité. Quand elle causait avec Marivaux ou quelque autre philosophe, elle soutenait que la joie du cœur était toute la fortune qu'il fallût chercher ici-bas ; mais, quand elle devisait avec elle-même, c'était un tout autre point de vue. Aussi voyez comment Mme de Bez et Marivaux, qui passaient pour des sages,

firent le bonheur de leurs enfants après avoir oublié de faire le leur.

Le soir, au retour de la chasse, M. Guillaume de Bez, jeune homme de vingt ans, qui n'avait pas encore gâté par les belles manières ses franches allures un peu rustiques, rentra au château par le parc. Mlle de Marivaux se trouva sur son chemin, sans doute par hasard. Le hasard est de si bonne volonté pour les jeunes garçons et pour les jeunes filles! ce Ah! c'est vous, dit Mlle de Marivaux en pâlissant; dans quel équipage vous voilà! — Vous savez : des roches à pic, des épines, des mares, tout à l'heure encore, pour rentrer par ce côté du parc, il m'a fallu presque nager; mais, Dieu merci, la chasse a été bonne. » Disant ces mots, Guillaume de Bez présenta un bouquet de fraises à Mlle de Marivaux. « Je me suis rappelé, poursuivit-il, en entrant dans les bois, que l'an dernier nous avions passé toute une matinée à cueillir des fraises avec une joie toute pastorale. Nous étions heureux de rien, comme des enfants. »

A cet instant, un des amis de Guillaume de Bez l'appela à quelque distance ; Mlle de Marivaux lui fit un signe d'adieu et s'éloigna. Elle rentra au château, monta à sa chambre et se mit à pleurer. « Il ne m'aime pas, dit-elle toute pensive; il fallait qu'il retournât dans les bois et qu'il revît des fraises pour se rappeler cette fraîche matinée qui a été toute ma vie depuis un an.... Ma vie n'at-elle pas commencé là ?.. . » Elle prit le bouquet de fraises et le respira avec une tristesse pleine de charme. « Cependant, reprit-elle en essuyant ses larmes, il ne pouvait pas me cueillir un bouquet qui me fût plus doux que celui-là. •»

La cloche ayant sonné le souper, elle déposa le bouquet dans un verre, et descendit au salon. Le souper fut un peu morne : la chasse avait fatigué les jeunes

gens ; Marivaux et Mme de Bez ne savaient plus en quoi se contredire ; Mlle de Marivaux pensait qu'elle n'était pas aimée.

Après souper, comme Mme de Bez et Guillaume se trouvaient seuls, le jeune homme lui demanda si Mlle de Marivaux devait rester longtemps encore au château. « Son père est attendu à l'Académie pour une réception. — Et il veut emmener sa fille ? — Sans doute ; d'ailleurs la saison s'avance. — Elle ne partira pas; car, puisqu'il faut vous le dire, je l'aime et je veux l'épouser. — Vous êtes fou ! — Est-ce donc une folie d'aimer une belle fille ? » Mme de Bez vit bien qu'il n'y avait pas à raisonner. Elle alla droit à la chambre de Mlle de Marivaux. « Ma chère enfant, Guillaume vous aime, c'est une folie ; vous allez retourner à Paris ; mais , avant votre départ , faites bien voir à Guillaume que vous ne l'aimeriez pas, même si vous ne deviez pas entrer au couvent. — Au couvent! s'écria Mlle de Marivaux, qui fut tout à la fois bouleversée par la joie d'apprendre qu'elle était aimée, et par la douleur d'entendre parler de cette tombe plus noire que l'autre, où l'on voulait ensevelir sa jeunesse. — Votre père ne vous a donc pas encore avertie qu'il voulait vous abriter, dans ce refuge béni, contre tous les dangers de ce monde ? Le duc d'Orléans doit payer votre dot. — Ma dot! murmura la jeune fille d'une voix éteinte. Oui, madame, mon père m'a parlé du couvent; mais.... mais je l'avais oublié.... »

Mlle de Marivaux ne dormit pas de toute la nuit; le lendemain, au soleil levant, comme elle ouvrait sa fenêtre, elle vit Guillaume qui partait à cheval. « Où va-t-il ? » se demanda-t-elle en portant la main sur son cœur. A l'angle d'un chemin, il tourna la tête et aperçut la jeune fille. Il lui fit un gracieux signe de main. « Hélas ! ditelle, c'est peut-être un signe d'adieu ! » Elle le suivit du

regard; quand il disparut dans les arbres, elle tomba agenouillée, et pria Dieu avec ferveur. « Et pourtant il m'aime ! » dit-elle après avoir prié.

Elle ne revit plus Guillaume, Mme de Bez, craignant quelque coup de tète, avait envoyé son fils chez un ami du voisinage. Il devait revenir le lendemain ; mais le lendemain Mme de Bez alla le rejoindre et lui apprit que M. de Marivaux et Mlle de Marivaux étaient depuis la veille sur la route de Paris. Guillaume voulut monter à cheval et suivre les traces de la jeune fille ; il jura qu'il la retrouverait ou se laisserait mourir de chagrin. Mme de Bez, qui connaissait les hommes de près, laissa dire son fils. Elle lui promit d'ailleurs de plaider sa cause devant Mlle de Marivaux à leur retour à Paris.

Or, quand il revint à Paris, six semaines après, Mlle de Marivaux était au couvent du Thrèsor. Il voulut la voir; il tenta de l'enlever. Il n'eut même pas la consolation de savoir si ses lettres, toutes passionnées, arrivaient jusqu'à elle.

Marivaux, qui avait la prétention de lire dans tous les cœurs , ne s'aperçut pas de l'amour de sa fille. « C'est étonnant, écrivait-il après sa première visite au couvent, comme la solitude et la prière pâlissent une femme ! La pauvre petite était si fraîche avant d'entrer au Thrésor ! 0 mon Dieu! par quelles joies d'en haut payez-vous ces sacrifices humains ? Ce n'est pas seulement son cœur et sa liberté qu'on dépose à vos pieds; les vierges vous immolent leur beauté dans l'éclat si doux de leur jeunesse. »

A une seconde visite, voyant sa fille plus pâle et plus défaite, Marivaux lui demanda si le sacrifice était au-dessus de ses forces. Elle lui répondit non en joignant les mains. Mais pensait-elle à Dieu ou à Guillaume de Bez ?

Elle ne succomba pas du premier coup ; Marivaux la

vit revenir à elle ; sa résignation eut même un certain caractère de joie mélancolique. « Je vais prendre le voile, lui dit-elle un jour; je me sens digne de cette action; j'aurai la force de m'éloigner sans regret du rivage de la vie, comme disent nos cantiques. »

Elle cherchait sans doute à s'aveugler elle-même. Le jour solennel arriva. Le matin, comme son père la voyait pleurer, elle lui dit que c'étaient des larmes de joie. Mme de Bez survint ; c'était l'heure de l'habillement ; on apporta le voile : Mme de Bez voulut l'attacher ellemême sur cette tête charmante, qu'elle aurait dû couronner de roses moins pâles. La cloche sonna. Mlle de Marivaux se jeta dans les bras de son père. « Je vais mourir, dit-elle avec calme; adieu, ma mère m'attend. »

La supérieure vint au-devant de la jeune vierge, qui était plus blanche que la mort. Arrivée à l'autel, il la fallut soutenir. Elle subit les félicitations du prêtre venu pour la bénir. A toutes les demandes elle répondait oui d'une voix sépulcrale.

Quand on saisit sa fille pour la placer sous le drap mortuaire, Marivaux n'eut pas la force de rester plus longtemps dans la chapelle. Il sortit en essuyant ses larmes. Par un hasard singulier, il rencontra une comédienne à la porte du Thrésor, Mlle Sylvia, de la Comédie- Italienne. « Vous pleurez, Marivaux? — Oui; cependant je viens d'accomplir une bonne œuvre : j'ai sauvé ma fille des périls de ce monde; à l'heure qu'il est, elle est vouée à Dieu. — Quelle idée '. — Vous savez que je n'avais pas de dot à lui donner. — N'était-elle pas jolie ? La liberté , n'est-ce donc rien ? Ah ! Marivaux ! Ah ! philosophe que vous êtes !— Oui, philosophe, et de la bonne école. Mlle Lecouvreur me dirait que j'ai raison"". Encore

* « Mile Lecouvreur. dit d'Alembert, passait un jour avec Mark

quelques années de comédie, et vous soupirerez en passant devant la maison des Filles de Dieu. J'ai tout étudié, tout comparé; les joies d'ici-bas sont noyées dans les larmes. — Et vous ne comptez donc pas le plaisir de pleurer? Allez, vous n'êtes pas un homme, vous n'êtes qu'un philosophe. »

Peu de jours après, Marivaux retourna pour la dernière fois au château de Bez. A la vue des branches soulevées par l'air vif, des oiseaux voyageurs, des sources jaillissantes, des pampres riant au soleil , ne songea-t-il pas avec un serrement de cœur à la cellule étroite et sombre où priait, où pleurait, où •mourait sa fille?

Guillaume de Bez, cédant aux prières de sa mère, se résigna à épouser Mlle de Riancourt, qui ne l'aima jamais.

Mlle de Marivaux ne survécut guère à son cœur. Ci-gît qui mourut à vingt ans !

vaux devant la porte d'une communauté religieuse, où elle avait reçu la première éducation, et, se tournant vers cette porte, elle se mit à pleurer. « Qu'avez-vous donc? lui dit Marivaux. — Hélas! « répondit-elle, je pleure d'avoir si mal suivi les principes que j'ai « reçus dans cette maison. — Mademoiselle, lui dit-il , je ne puis ce que respecter vos pleurs; mais choisissez donc ou d'être la plus ce grande princesse du monde, ou la personne du monde la plus ce raisonnable. »

Le duc d'Agénois. — La comtesse de Beaupré. — Mme Vadé. — Mlle Vadé.

Qu'il nous soit permis d'esquisser en quelques traits le Corneille des halles , cette physionomie rubiconde qui nous apparaît dans la galerie des poètes de quatrième ordre, tout épanouie d'un rire de carnaval. Saluons la gaieté , quel que soit son masque : les méchants ne rient pas. Il y a toujours eu en France un refuge pour la gaieté ; avant déjouer la comédie, elle chantait : Vadé la cultiva tout à la fois au théâtre et au cabaret, dans l'opéracomique et dans la chanson à boire. Au xvir siècle, la chanson bravait tout en riant ; elle allait , abeille imprudente, bourdonner partout jusqu'à l'oreille de Mazarin. Molière venu , la gaieté prit avec lui de gré à gré toutes les métamorphoses de la scène. Molière mort, la gaieté s'en alla, sans porter le deuil, épouser de la main gauche Regnard, Lesage et Dancourt. Plus tard elle s'acoquina à Vadé, qui l'installa à la Halle et à la Râpée.

En 1747, dans les fêtes du carnaval, Mme la comtesse de Château-Renaud voulut célébrer le retour du comte de Caylus son ami, son cousin, d'autres disaient son amant, par un bal masqué des plus magnifiqui

Gomme le comte de Caylus recherchait la société des artistes et des gens de lettres, Mme de Château-Renaud avait convié à ce bal Duclos , Boucher, Gentil-Bernard , Vanloo, Piron, Moncrif, La Tour, enfin tous les charmants esprits qui daignaient courir le monde. Dès le début la fête fut brillante ; on pouvait se croire à la cour, au bruit de ces équipages dorés, à la vue de ces fastueux déguisements, presque tous venus des contrées orientales. La maîtresse de la maison étant jolie, toutes les femmes étaient jolies.

Vers minuit, à l'heure où la danse devient plus animée, il se fit une révolution subite à la porte du grand salon; la danse fut suspendue; les femmes, un peu plus curieuses que les hommes, même quand elles dansent, se précipitèrent du côté du bruit. Or, voici ce qui se passait. Une poissarde de belle taille et de belle venue, trèsvive, très-alerte, très-gaillarde, vêtue avec une certaine recherche, c'est-à-dire avec tout l'éclat des femmes dé la halle (il y a cent ans) , avait traversé les antichambres, malgré la défense de tous les valets qui s'étaient mis à sa poursuite. Mais il fallait voir comme elle les rudoyait avec une verve bruyante. Un coup de .pied par-ci, un coup de poing par-là. Mais il fallait surtout l'entendre ! Les quolibets les plus hasardés étonnaient jusqu'aux graves portraits de famille relégués dans une galerie servant d'antichambre les jours de fête; ces dignes ancêtres semblaient s'indigner qu'un pareil ton pénétrât dans un pareil lieu.

Cependant le comte de Caylus , envoyé par Mme de Château-Renaud, se trouva à la rencontre de notre poissarde. « Ah! vous voilà, dit-elle d'une voix enrouée et tramante, tout en imitant par ses gestes Mlle de Camargo dans quelque gargouillade, j'en suis ben aise, et, pour afin que vous ne trouviez pas ça mauvais, je veux

danser avec vous trois menuets sans compter le passepied, en payant ben entendu, dont je ne regrette pas la dépense, parce que ce n'est pas suivant ce que vous valez.— Le compliment n'est pas mal tourné, » dit le comte de Caylus, tout en se demandant s'il devait répondre sur le même ton ; mais il craignit de s'embourber sous les piliers des halles : il aima mieux y suivre d'un œil curieux son interlocutrice dans toutes ses pittoresques évolutions. « Madame, avec qui vais-je avoir l'honneur de danser un menuet? » demanda-t-il en s'inclinant avec une exquise politesse.

Tous les spectateurs applaudirent au contraste. « Mon beau muguet, qui n'êtes pas de la nouvelle saison, je suis la demoiselle Rabavin, à la veille d'épouser mon ami La Tulipe; mais, sapergué, le chien me le payera: il est allé à la Courtille sans moi pour chanter ses cantiques à boire. Demain, dès l'aurore aux doigts de rose, je lui détacherai galamment un coup de poing sur la moustache : c'est de cette main-là que j'écris mes phrases. Y en a plus d'un , à la Courtille comme au Gros-Caillou , qui porte sur sa chienne de face un patarafe de ma façon, le tout pour leur apprendre que Margot Rabavin vous a une vertu des plus revêches. Dame! C'est qu'on n'a jamais mis sa cornette de travers. Nous ferons notre salut tout comme vous autres, mes belles princesses, qu'avez des confesseurs jour et nuit. Sachez que nous allons entendre les vêpres aux Porcherons , où y a des commis qui viennent nous reluquer en cadenettes et en habits verts. Mais j'ons donné notre cœur à la Tulipe. — Alors, madame, pourquoi venez-vous ici? car on peut dire que c'est le palais de la séduction. — Le bon Dieu, qu'est malin , a permis aux femmes de faire damner un peu les hommes: je me suis endimanchée et me v'ià, faisant la huppée : on a de quoi, on s'en moque. Puisque le corn-

père La Tulipe est sans moi le verre à la main , soyons sans lui le cœur sur la main. A moi les hommes d'épée et les hommes de robe! après le menuet nous boirons chopine ensemble pour faire passer le gueuleton , tout comme à la guinguette , morgue ! »

Le comte de Caylus offrit très-galamment son poing à Mlle Margot Rabavin. Il se fit une haie sur leur passage; tout le monde admirait avec surprise les grâces robustes de la nouvelle venue. Les violons, soudainement interrompus quelques minutes auparavant, reprirent toute leur gaieté vibrante. Le comte de Caylus et Margot Rabavin , après avoir balancé leurs bras dans l'harmonie de la musique, avec une grâce touchante , commencèrent le menuet avec beaucoup d'entrain, mais avec beaucoup de gravité.

Les bons physionomistes n'avaient pas été si longtemps sans s'apercevoir que, sous le déguisement de Margot Rabavin, un homme s'était caché. Mais quel était-il, celui qui possédait si bien la désinvolture des halles et l'éloquence des correfours? On s'épuisait en conjectures : ce ne pouvait être qu'un des habitués de l'hôtel ; car un étranger eût-il osé se risquer ainsi dans une pareille tenue?

« Ce qu'il y a de singulier, dit Mme de Château- Renaud, c'est que je ne reconnais pas cette figure-là. Puisque Moncrif est là-bas, ce n'est pas lui. » Se tournant vers Carie Vanloo, qui, un des premiers en France, avait transporté dans quelques salons choisis la gaieté un peu sans façon de l'atelier : « Monsieur Vanloo, êtesvous bien sûr que ce n'est pas vous? — Ma foi, madame , dit le peintre en souriant, je n'en réponds pas. »

Moncrif s'était approché de la comtesse : « Quoi ! madame , lui dit-il d'un air de doute , vous ne reconnaissez pas cet animal de Vadé ? — Vadé ! — Vadé ! — Vadé ! »»

Ce nom courut comme un trait par tous les salons. Jean Vadé avait alors vingt-sept ans. Il commençait à devenir célèbre pour ses bouquets à Margot , comme l'abbé de Bernis Tétait pour ses bouquets âChloris. Né à Ham (1720), mais venu de bonne heure à Paris, il avait étudié la poésie pittoresque des halles étant encore écolier. C'était un assez mauvais garnement, doué d'un certain esprit naturel. Ennemi des livres et des maîtres , il ne voulut jamais rien apprendre. Il habitait avec sa famille au voisinage des halles. Comme Callot dans son enfance , qui suivait avec entraînement les troupes de bohémiens ; comme Téniers , qui , en revenant de l'école , se complaisait au spectacle des ivrognes ; comme "Watteau, qui demeurait des heures entières penché à une lucarne pour voir dans la rue s'ébattre les baladins et discourir les charlatans , Vadé , créateur d'une poésie très-inférieure à celle de ces trois maîtres par excellence, passait toutes ses heures de récréation, quelquefois même ses heures d'étude , à contempler leurs mœurs et à apprendre la langue accentuée des poissardes.

Il eut dans sa jeunesse le caractère des enfants prodigues; nous ne dirons pas des poètes ni des artistes, car son genre fut toujours bien au-dessous de l'art et de la poésie. Cependant , malgré ses mauvaises études et sa profonde insouciance , il obtint à vingt ans, par la protection de quelques amis de sa famille, un emploi de contrôleur à Soissons et à Laon , « dont il fit les délices pendant quatre ans , » s'il faut en croire le grave esprit qui écrivit gravement un essai sur la vie et les œuvres de Vadé". En 1743, c'est-à-dire quatre ans après, au retour d'un voyage en Normandie, il revint à Paris, déclarant ne

* OEuvres de Vadé, édition de Londres, 1780, 4 vol. in-8°, ornées du portrait de l'auteur, et précédées d'un Essai historique sur sa vie.

plus vouloir vivre ailleurs. Comme déjà sa verve hardie et sa gaieté licencieuse s'étaient répandues de proche en proche , du café au boudoir (on n'avait point encore oublié les gais propos de la Régence), il fut à la mode d'avoir Vadé dans quelques salons célèbres. Le duc d'Agénois, qui aimait à rire, proposa à Vadé de le prendre pour secrétaire. Vadé, qui aimait à vivre, ne se fit point prier, car il était sans argent. Il fut décidé entre le duc et le poète des halles que, moyennant cent louis par an, Vadé accompagnerait le duc partout; c'était, du reste, tout ce qu'il aurait à faire. Le duc n'était pas fâché de prouver dans le monde où il vivait qu'il était très-occupé, puisqu'il avait un secrétaire; aussi jamais grand seigneur et secrétaire ne furent plus contents l'un de l'autre.

Telle était la position qu'avait conquise Vadé le jour du bal masqué de Mme de Château-Renaud.

C'était le duc d'Agénois lui-même qui s'était fait ce jour-là le valet de chambre de son secrétaire. Ils avaient été ensemble emprunter l'ajustement de la plus coquette des dames de la halle. J'ai peut-être oublié de dire que Vadé était un joli garçon , quoique assez robuste. On voyait bien qu'il appartenait au peuple par la naissance , par certaines habitudes , et quelquefois par goût. Il avait beau courir le monde accompagné du duc d'Agénois , il ne se laissait pas aller aux belles manières , il conservait les franches allures de quelques-uns de ses héros. Il arrivait que sa belle humeur amusait les oisifs d'un salon ou d'un cercle; mais, pour lui, il ne s'amusait jamais qu'au cabaret en folle et bruyante orgie, ou au café Procope, ou au carrefour Buci, à l'ancien Caveau, avec Piron, Panard et compagnie.

Quand il fut bien démontré chez Mme de Château- Renaud que Mlle Margot Rabavin n'était autre que M. Jean Vadé, toutes les grandes dames, ardentes au

plaisir , allèrent prier le poëte des halles de vouloir bien danser avec elles. Il fut le héros de la fête. Le comte de Caylus tomba au second rang ; Vadé recueillit toutes les œillades, tous les jolis mots , tous les doux sourires qui étaient destinés à l'illustre voyageur. Le comte de Caylus pouvait parler des pyramides , des obélisques , des ruines de Thèbes , des sources du Nil ; mais , cette nuit-là , on ne voulait pas déchiffrer les hiéroglyphes du désert ; on aima mieux étudier la langue des poissardes. Voilà bien la curiosité féminine , ou plutôt l'esprit de contradiction qui gouverne le monde. On va parler de la splendeur de l'antiquité avec toute la poésie de l'histoire ! on aime mieux entendre un quolibet.

Il y avait au bal de Mme de Château-Renaud une jeune folle , plus folle que les autres , la baronne de Beaupré , qui fut émerveillée par les allures et par l'éloquence de Vadé. Elle avait épousé peu de temps auparavant un mari ridicule , un gentilhomme poitevin , qui voulait la cloîtrer dans sa terre. Cette perspective, loin d'arrêter son ardeur , ne lui donnait que plus d'entrain ; elle voulait du moins , avant d'aller faire pénitence , avoir commis quelques péchés. Nul philosophe , quoi qu'on en dise , n'est plus rigoureusement logique que la femme.

Il y avait six semaines que Mme de Beaupré attendait, ou plutôt cherchait l'heure fatale à M. de Beaupré, l'heure du diable , comme disait Voltaire. Le diable eut son heure , grâce à Vadé. Mme de Beaupré était poursuivie par une foule d'adorateurs qui juraient de vivre et de mourir pour elle. Vadé ne lui en jura pas autant; tout entier à son triomphe, il ne songeait pas le moins du monde que son cœur pût être en jeu. Parmi ses adorateurs , Mme de Beaupré avait pourtant daigné prendre quelque intérêt au marquis de Montaignac, qui était d'une

exquise distinction ; on le citait comme modèle de la galanterie perdue. On parlait beaucoup des aventures qu'il avait eues à la Cour, à la Comédie et à l'Opéra. La folâtre baronne, puisqu'il daignait implorer ses bonnes grâces, aurait donc dû en raffoler ; mais elle avait beaucoup d'imagination, un goût étrange pour les choses bizarres et romanesques. Dès qu'elle vit Vadé danser un passe-pied , dès qu'elle l'entendit débiter ses grotesques madrigaux, elle s'avoua vaguement qu'il serait beaucoup plus piquant d'entamer une aventure avec Vadé qu'avec M. de Montaignac. Le cœur des femmes est un abîme, et je ne veux pas m'y perdre pour expliquer cette fantaisie extravagante. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'avant la fin du bal la baronne avait prié Mlle Margot Rabavin d'aller la voir en l'hôtel de sa tante, une vieille folle qui avait vécu en pleine Régence. S'il fallait en croire la baronne, ce qu'elle en faisait, c'était pour amuser sa tante ; mais Vadé ne s'y méprit pas.

Le surlendemain , dans l'après-midi , il se présenta à l'hôtel de la vieille Mme de Marrens. Il n'avait plus l'air conquérant de l'avant-veille ; c'était la première fois qu'il allait se trouver en tête-à-tête galant avec une grande dame, car jusque-là il avait vécu sans façon au jour le jour avec les Colombines du théâtre de la foire , ou les grisettes de son quartier.

A peine eut-il dit son nom au valet de chambre qui allait l'annoncer, que Mme de Beaupré survint, toute fringante, mantelet, dentelles, robe ouverte à volants et bonnet à grand papillon ; elle lui dit : « Ah ! bonjour, monsieur Vadé ; mon carrosse est en bas qui nous attend ; voulez-vous me permettre de faire un voyage avec vous? — Comment donc , madame , au bout du monde si vous voulez! — Je désire depuis longtemps explorer un pays que vous connaissez beaucoup. — C'est donc un

enlèvement, pensa Vadé. — Je veux parler des halles; le comte de Caylus me disait hier que, depuis la Régence, la gaieté française s'était réfugiée là. »

Tout en parlant ainsi, la baronne et Vadé avaient descendu l'escalier de l'hôtel. Un laquais se précipita audevant d'eux pour ouvrir la portière. « Suivez -moi, monsieur. » La baronne s'élança dans le carrosse, Vadé alla s'asseoir à côté d'elle. Je ne raconterai pas mot à mot leur singulière promenade, lorsque, descendus de la voiture , ils parcoururent la halle , ce dédale pavé de bonnes intentions, mais peuplé de mauvaises paroles. La baronne avait prié Vadé d'entamer çà et là quelque vif dialogue avec les habitants du lieu. « Prenez-y garde, madame, car je ne réponds pas des éclaboussures. — A la guerre comme à la guerre ; aujourd'hui je n'ai peur de rien. — Eh bien ! madame , nous essayerons de vous donner la comédie. »

Vadé avait fait une brillante entrée avec une harengère. La baronne s'était amusée tout en tremblant. Les injures grotesques, qui volaient de bouche en bouche avec la rapidité et l'éclat d'une fusée, ne passaient pas devant ses oreilles sans l'effaroucher un peu, d'autant plus qu'elle subissait la conséquence de la compagnie de Vadé. Comme ils arrivaient au terme de leur voyage : « N'allons pas oublier, dit Vadé, une petite marchande d'huîtres qui est digne, par sa beauté, de vous arrêter un peu ; d'ailleurs, elle est bien capable de me rendre mon compliment, car, si elle a le cœur sur la main , on peut dire qu'elle a la gaieté sur les lèvres. »

En effet, Mme de Beaupré commençait à distinguer une jeune fille toute rubiconde qui étendait symétriquement des huîtres sur de la paille. Elle était d'une fraîcheur éblouissante ; comme elle souriait sans cesse, on voyait toujours ses dents blanches comme celles d'un jeune

chien. Ses cheveux, noirs et brillants, s'échappaient en un chignon touffu de sa cornette blanche ; ses longs cils ne voilaient qu'à demi le feu trop vif de ses grands yeux. Son cou, vigoureusement et artistement attaché, était un peu mordu par le soleil. Une grande croix d'or suspendue à un velours descendait, sur sa gorge et se dérobait dans les plis du léger fichu blanc qui cachait , sans la dissimuler tout à fait, une gorge trop orgueilleuse. Quoique sa figure ne fût pas d'une régularité parfaite , elle était jolie par la jeunesse, par la santé, et même par l'expression.

Mme de Beaupré saisit un regard d'intelligence échangé entre la marchande d'huîtres et son cicérone. Pour la première fois de sa vie elle fut jalouse, car elle comprit tout de suite, surtout en se rappelant ce qu'on lui avait dit de la vie de Vadé, que cette belle fille si agaçante et si fraîche était, sinon sa maîtresse de la veille, du moins celle du lendemain. « Eh bien ! murmura la baronne en s'appuyant sur le bras de son compagnon, voilà tout ce que vous lui dites ? — Morgue ! Nicolle, dit Vadé en voulant saisir la croix d'or, tu as là un superbe casaquin de siamoise; est-ce un mousquetaire de Picpus qui te l'a donné ? — Mon casaquin , répondit Nicolle en se rengorgeant et en jetant ses poings sur ses hanches, vaut bien ce chiffon de dentelle quêta princesse a sur les yeux ; sapergué! on on dirait une fraise de viau ! »

Vadé , irrité de voir que Nicolle s'en prenait à la baronne, voulut lui faire entendre qu'elle faisait mal les honneurs de son royaume. « Allez, allez! je n'entendons pas le latin. Avec son visage à la crème ! Quoi donc qu'elle a sous le nez, ta princesse? Mon Dieu! c'est une mouche ! C'est ben la mouche dans du laid ! — Gueule de chien ! s'écria Vadé, veux-tu que j'accroche ta langue d'enfer au bout de mon épée? — Ton épée? où donc que tu l'as

trempée ? Est-ce pour défendre ce papillon de. nuit? Prends garde, le vent va l'enlever avec sa figure sans viande. — C'est assez , dit Mme de Beaupré en entraînant Vadé qui s'échauffait à la riposte. — Allez , allez ! cria Nicolle à la baronne , prenez garde qui ne vous morde, car il est enragé ! »

Voyant que Vadé , contre son attente , s'éloignait sans dire un mot de plus, Nicolle courut à lui : « Tu n'oublieras pas que je t'attends ce soir à la foire Saint-Laurent ! »

A peine eut-elle dit ces mots , qu'elle s'enfuit en fredonnant cette chanson de Vadé :

Un gueux de carrosse qui passit , Tous les deux nous éclaboussit , Et nous équipit nos bas blancs.

J'étîons faits comme des ch'napans.

« Vous n'irez pas à la foire Saint-Laurent ? demanda Mme de Beaupré à Vadé , quand Nicolle se fut éloignée. — Peut-être, » répondit-il.

Le soir, Vadé n'alla point à la foire Saint-Laurent ; il avait pris de plus en plus au sérieux sa passion pour Mme de Beaupré. La jolie baronne, d'ailleurs, qui avait toute sa journée à elle, était parvenue à le retenir à dîner chez sa tante , qui l'avait accueilli avec cette curiosité coupable des vieilles femmes, qui se consolent des aventures qu'elles n'ont plus par les aventures qui se déroulent sous leurs yeux.

Mme de Beaupré quitta le soir Vadé avec la promesse qu'il la reverrait le lendemain. « Mais à propos, demandât-elle d'un air distrait , tout en lui disant adieu , où demeure donc cette jolie insolente qui m'a fait de si gracieux compliments ce matin? — Je ne sais pas , répondit Vadé en saluant. — Vous le savez , reprit la baronne d'un air moqueur, vous le savez et vous me le direz. — Est-ce

que vous auriez la fantaisie d'aller encore vous exposer aux quolibets de Nicolle? — Qui sait? je suis curieuse de savoir où gîtent ces dames qui régnent à la halle avec tant de despotisme. — Je crois que Nicolle demeure rue Barre-du-Bec, dans la maison du marchand de vin. »

Le lendemain , de très-bonne heure , le carrosse de Mme de Beaupré s'arrêtait devant l'hôtel de ville. En vain elle avait ordonné à son cocher de toucher rue Barredu-Bec ; le brave homme n'avait jamais pu pénétrer dans ce dédale de rues étroites et tortueuses.

La jolie baronne, soutenant la queue de sa robe, arriva, légère comme une chatte, sans trop se mouiller les pieds, à la maison indiquée par Vadé.

C'était un de ces vieux cabarets où la lumière du soleil arrivait à peine en plein midi ; quoiqu'il eût pour enseigne le Signe de la Croix, il était gardé par une affreuse mégère habituée à tous les orages du vice. « Mlle Nicolle? demanda Mme de Beaupré sans oser franchir le seuil de la porte. — Nicolle ! dit la cabaretière en regardant de travers la nouvelle venue ; vous ne savez donc pas, la belle, que les oiseaux s'envolent de leur nid dès l'aurore ? — Mlle Nicolle est déjà sortie? — Attendez , il me semble que je viens de la voir passer dans l'escalier ; d'ailleurs , montez-y si cela vous amuse ; c'est tout en haut, la dernière porte du corridor. Prenez garde de vous casser le cou dans l'escalier ! »

Disant ces mots, la cabaretière alla dans l'arrière-boutique, et revint vers la baronne avec une lampe à la main.

Quoique Mme de Beaupré eût avec elle son valet de chambre , elle eut peur et pensa battre en retraite ; mais elle s'aguerrit par curiosité, comme toutes les femmes. Son domestique prit la lampe et passa devant elle. Après une ascension des plus dangereuses , Mme de Beaupré

arriva devant la porte entr'ouverte de Mlle Nicolle. La marchande d'huîtres, entendant quelqu'un sur son palier, avança la tête avec surprise.

« Mademoiselle, dit la baronne, j'ai deux mots à vous dire. » Nicolle fit timidement la révérence. « Passez, madame, » dit-elle en se rangeant contre la porte. La baronne entra en ordonnant à son domestique de l'attendre dans l'escalier. Nicolle la pria de s'asseoir sur une espèce d'escabeau placé sous une petite fenêtre à vitres de plomb quelle s'empressa d'ouvrir pour donner un peu plus de jour à sa chambre. Quoique dans une horrible maison , cette chambre avait un certain air de jeunesse et de gaieté, sans doute parce qu'elle était habitée par Nicolle. Mme de Beaupré, en y promenant ses regards, croyait en effet y voir la trace des fraîches et vibrantes chansons de la jolie fille.

Après un silence , elle leva les yeux sur la figure de Nicolle, qui se tenait debout devant elle dans une attitude inquiète et respectueuse, oc Mademoiselle Nicolle, aimezvous M. Vadé ? » Nicolle devint rouge comme une cerise, ce qui surprit beaucoup Mme de Beaupré , qui avait toujours présente à son souvenir la marchande d'huîtres de la veille. « Voyons , reprit la baronne en tendant la main à Nicolle, parlez-moi à cœur ouvert. Aimez-vous M. Vadé? — Oui, madame. — Beaucoup ? — Un peu. — Depuis longtemps? — Depuis trop longtemps , car à ces sornettes-là on perd sa jeunesse et son temps ! — Enfant ! aimer, est-ce du temps perdu ? Est-ce que vous avez à vous plaindre de M. Vadé? c'est un galant homme, un peu fou, comme tous ceux qui sont jeunes et qui se laissent éblouir par des yeux vifs comme les vôtres. — Mon Dieu! madame, je n'ai rien à dire contre lui , si ce n'est qu'il n'est pas venu hier à la foire Saint-Laurent. Mais , ajouta Nicolle en baissant les yeux, quand on va avec de si belles dames !

— Ce n'était qu'un jeu, vous auriez dû le comprendre. — Non, je ne comprends pas, car je ne suis pas savante là-dessus; mais enfin, que Dieu le conduise! — Allons, allons , ne vous chagrinez pas ; M. Vadé vous reviendra plus amoureux que jamais. — Oh ! je ne regrette pas qu'il aille avec vous; au contraire, je voudrais bien qu'il revînt avec les manières de tous ces beaux messieurs, car je lui ai toujours reproché de n'être qu'un pataud démon pays, avec ses façons communes et ses paroles en veux-tu en voilà. J'aimerais bien mieux qu'il eût un peu moins d'esprit (puisque vous dites qu'il en a tant) et qu'il eût plus l'air d'un seigneur. — C'est bien surprenant, pensa Mme de Beaupré; voilà une marchande d'huîtres qui voudrait être aimée par un prince du sang , tandis que moi , qui suis recherchée par les plus beaux gentilshommes de la cour, je suis flattée de l'hommage de Vadé. Contradiction des contradictions ! tout n'est que contradiction dans le cœur de la femme ! Puisqu'il en est ainsi, j'enverrai à Mlle Nicolle un amant digne d'elle. »

Mme de Beaupré avait détaché une petite chaîne d'or de sa châtelaine. « Tenez, dit-elle à la marchande d'huîtres, gardez ceci en souvenir de moi. — Mon Dieu ! madame , que vous êtes bonne! Moi qui n'osais pas vous demander pardon de vous avoir injuriée hier si grossièrement ! »

Islicolle voulut baiser la main de Mme de Beaupré, mais celle-ci embrassa avec amitié les joues fraîches de la jeune poissarde.'

Le soir, Mme de Beaupré rencontra à l'Opéra le marquis de Montaignac. « Vous ne savez pas, marquis, lui dit-elle, pour se délivrer un peu de ses importunités, j'ai vu aujourd'hui une jeune fille ravissante, qui serait enchantée de vous donner son cœur; elle ne cherche qu'un prince du sang. Voulez-vous que je vous indique le che-

min pour arriver jusqu'à elle? — Est-ce qu'elle était au bal de Mme de Château-Renaud? — Non. Allez-vous-en demain matin déjeuner rue Montorgueil; vous demanderez des huîtres de Mlle Nicolle ; bientôt vous verrez venir à vous, en blanche cornette et en casaquin de siamoise, une beauté digne de Rubens, ou plutôt de Murillo. — - Vous piquez ma curiosité, baronne ; mais comment voulez-vous que j'aille m'intéresser à une figure, quelque charmante qu'elle soit, quand j'ai devant les yeux, même en votre absence, votre beauté, que Rubens ni Murillo n'auraient pu reproduire, tant elle est touchante et divine ? »

Ce qui n'empêcha pas le lendemain M. de Montaignac d'aller déjeuner avec un ami dans un cabaret de la rue Montorgueil. Nicolle vint et le charma. Elle eut beau se défendre, il lui fallut bien manger ses huîtres avec le marquis et boire du vin du Rhin bon gré mal gré. Vers la fin du déjeuner, Nicolle s'aperçut avec admiration que M. de Montaignac était toujours marquis, quoiqu'il se conduisît cependant avec plus de sans-façon que Vadé lui-même. Elle se laissa peu à peu séduire au point que, quand il parla de l'enlever, elle se jeta sur son cœur, toute rougissante et toute heureuse.

Le marquis laissa son compagnon sous la table, et s'en alla avec Nicolle dans son carrosse, en chantant comme un mousquetaire. La marchande d'huîtres était dans le ravissement; elle ne se lassait pas d'entendre et de regarder le marquis. « Mais, lui dit-elle avec un peu d'embarras, qu'est-ce que vous ferez de moi tout à l'heure ? — Je vous aimerai. — Après ? — J'ai une petite maison au Montparnasse, une retraite charmante au milieu d'un jardin, un vrai paradis terrestre. Là, vous serez belle, vous passerez votre temps à m'aimer et à m'attendre. Si cela vous ennuie1, vous vous ferez comédienne. » 270 f

Nicolle exprima toute sa joie dans un sourire de béatitude, a Mais, reprit-elle, est-ce que j'oserai jamais? — Allons donc ! quand on a une jolie figure, on est déjà comédienne à demi. — Au théâtre de la Foire, à la bonne heure ; mais à la comédie où ma marraine m'a menée aux fêtes de Pâques, c'est impossible ! — Ne vous troublez pas d'avance, vous ne débuterez pas demain. — A moins, poursuivit Nicolle toute à sa pensée, que je ne joue Marinette avec son Gros-Réné. — Vous avez raison, vous ferez une adorable servante de Molière. »

Mme Nicolle Delarue débuta à la Comédie-Française en 1748, ainsi que le témoigne un petit article de Jean Fréron. Le bruit s'était répandu qu'elle avait été marchande d'huîtres ; on s'était d'abord imaginé que ce contraste serait une cause de succès : il en fut autrement. Il faut aux comédiennes, pour conserver l'illusion du théâtre, je ne sais quel nuage poétique et mystérieux répandu autour d'elles. Si Iphigénie, qui va être immolée comme une blanche et pure hécatombe, a été surprise la veille écumant son pot-au-feu, toutTeffet delà scène est perdu, à moins que le talent de la comédienne ne vous détache de vous-même et ne vous élève à elle comme par magie.

Or, Nicolle Delarue, qui était si bien à son aise aux abords de la halle, ne parut sur le théâtre ni franche ni gracieuse, jolie encore, mais sans talent. Elle fut pourtant applaudie à outrance durant les premières représentations, mais ce triomphe ne dura pas; au bout de quelque temps elle disparut du théâtre, après avoir eu beaucoup à souffrir des comédiennes, qui lui pardonnaient bien de ne pas avoir de talent, mais qui ne lui pardonnaient pas d'avoir une jolie figure.

Vadé, qui avait assisté à son triomphe dans la loge de Mme de Beaupré, lui fut du moins fidèle dans sa chute. Après une mésalliance qui dura plus d'un an, chacun fut

enchanté , le marquis comme la baronne , le poëte des halles comme l' ex-marchande d'huîtres , de se retrouver comme devant. Seulement Nicolle , en se retirant de la Comédie-Française, ne retourna pas dans la rue Barredu-Bec reprendre sa cornette blanche et son casaquin de siamoise ; elle épousa Jean Vadé en grande solennité à l'église Saint-Germain-des-Prés.

Nous ne voulons pas entrer plus loin dans le roman de Mme de Beaupré; nous croyons qu'elle ne garda pas rancune au marquis de Montaignac. Nous nous sommes complu à reproduire cette histoire un peu galante, nonseulement pour mettre Vadé en scène, mais pour montrer une fois encore que le cœur humain cherche sans cesse l'inconnu et qu'il aspire toujours aux contrastes.

Vadé n'oublia jamais la baronne ; il garda toujours avec un doux souvenir un étui garni de plumes d'or qu'elle lui envoya avec sa lettre d'adieu. Voilà, à ce propos, comment Vadé tournait ses vers galants. On peut voir qu'il tombait dans le madrigal comme les petits abbés du temps :

Oui, chaque plume m'est si chère,

Que le petit dieu de Cythère

Me proposerait vainement

De changer contre de plus belles ;

J'y perdrais trop assurément,

Même en choisissant dans ses ailes.

Le duc d'Agénois continua à protéger Vadé ; il ne se sépara qu'avec chagrin de son joyeux secrétaire ; il sollicita et obtint pour lui un nouvel emploi de contrôleur ; mais , cette fois , Vadé put demeurer à Paris. Sa femme lui donna , dans les premières années du mariage , une demi-douzaine de beaux enfants roses et joufflus qui égayèrent beaucoup l'humble intérieur du poëte. Jusque-

124 LES HOMMES DESPRIT.

là , Vadé n'avait écrit qu'après boire, pour amuser ses amis. Piron et Panard lui avaient souvent conseillé d'écrire des opéras pour la foire Saint-Laurent; au temps où il courait les aventures, il avait été un des spectateurs assidus de ce théâtre ; il finit par suivre le conseil de ses deux devanciers. De 1752 à 1757, il ne donna pas moins de dix-huit opéras-comiques, tantôt au théâtre delà foire Saint-Laurent, tantôt à celui de la foire Saint-Germain. Vadé mourut en 1757, aux fêtes de la Pentecôte, laissant la pauvre Nicolle Delarue et trois ou quatre enfants presque encore au berceau : il n'avait que trente-sept ans. On l'accusa d'être mort pour ses péchés. Grimm prononça dans sa correspondance, avec beaucoup de dédain, cette oraison funèbre : « Sa mort a été la suite d'une vie déréglée. Je n'ai jamais pu trouver le talent de M. Vadé; il connaissait bien le langage des halles, et l'employait toujours sans esprit*. » Il m'a été impossible de suivre les traces de sa famille dans les journaux de l'époque. J'ignore si Nicolle lui survécut longtemps. Elle n'avait pu réussir au théâtre; on peut juger que ce fut le rêve

* Collé n'est pas meilleur compagnon dans son journal : a Le 3, je fus à la Comédie-Française ; on y jouait la première représentation d'une comédie en un acte, intitulée les Visites du jour de Van. Cette petite pièce n'a élé donnée que cette seule fois; elle fut sifflée unanimement. Elle est d'un nommé Vadé, qui a fait de petites poésies dans le goût poissard ; j'en ai vu quelques-unes. Sa manière est de peindre des bouquetières et des harengères qui se querellent; et il emploie à ce coloris tous les mots bas qu'elles se disent, à la vérité, d'une façon assez naturelle; mais doit-on rendre la nature par ses côtés vilains et dégoûtants? Son style est encore au-dessous de celui de la parade, qui a été à la mode pendant quelque temps; c'est un genre opposé au bon goût et à la belle nature. Je ne connais rien de plus méprisable, après toutefois le genre poissard, et j'en parle en personne désintéressée, puisque j'ai fait plusieurs parades, et que je méprise tout autant que celles qui ne sont pas de moi. 11 faut toujours en revenir'au vrai, et tôt ou tard on e*t ramené au bon goût, ce qui fait encore que je regarde mes amphigouris sicut deliçta juvenlut-is. >

de toute sa vie, quand on voit, en 1776, Mlle Vadé débuter à la Comédie-Française. Voici comment Grimm parle de son début : « Mlle Vadé, fille du poëte de ce nom, est moins jolie que Mlle Contât , mais elle a un caractère de physionomie aimable; et, malgré les vices de sa prononciation, un son de voix qui intéresse , une taille très-fine et très-élégante : elle a reçu des leçons de Mlle Dumesnil. On est tenté de lui soupçonner une sensibilité assez vive, mais elle manque de noblesse et de goût. Le caractère de ses traits et celui de son jeu rappellent trop souvent le genre de poésie où monsieur son père eut la gloire d'exceller*. »

Vadé débuta au théâtre par une parodie à* Oynphale qui fut très -courue. Parmi ses pièces, on a cité quelquefois Y Impromptu du cœur, la Veuve indécise , le Poirier, Nicaise , les Racoleurs , le Trompeur trompé , les Troyennes de Champagne. Sans doute, puisque nos pères s'entendaient à la gaieté, tous ces petits opéras avaient sur la scène beaucoup d'entrain , de naturel et de franc rire. J'avoue pourtant qu'à la lecture de toutes ces œuvres surannées l'esprit ni la gaieté n'ont presque rien à débattre. De l'art, il n'y en a pas traces. Vadé ne fut qu'un faiseur de chansons, un écho affaibli de Panard.

L'abbé de Voisenon a revendiqué très-gaiement sa part dans les éloges accordés à Vadé : « C'est à tort qu'il passe pour le créateur du genre poissard. 11 fut piqué d'une noble émulation par la lecture des Êtrennes de la

* « Mlle Vadé a débuté le ? mars 1776; le spectacle se composait d'Iphigenie en Aulide et de l'Étourdi. Elle a joué, dans la tragédie, le rôle d'Iphigénie ; la recette a été de deux mille huit cent quarantetrois livres dix sous. Le lundi 4 mars, elle'a rejoué le même rôle, la recette a descendu à mille neuf cent quatre-vingt-six livres. Il n'est ensuite plus question d'elle. » (Archives do la Comédie-Française.)

Selon Grimm, «elle conduisit le comédien Bellecour au tombeau par un chemin semé de roses. »

Saint-Jean, des Œufs de Pâques, des Écosseuses, des Bals de Bois, et des Fêtes roulantes. Les auteurs principaux de ces ouvrages étaient le chevalier d'Orléans, grand prieur , le comte de Caylus , Moncrif , Grébillon le fils :

Parmi tant de héros , je n'ose me nommer. »

Cette aimable société,* que Mme de Défiant appelait la . queue de la Régence, était composée de douze gentilshommes ou gens lettrés décidés à bien souper et à avoir de l'esprit, — entre deux vins, et entre deux femmes. — Ils soupaient tantôt chez Mlle Quinault , tantôt chez le comte de Caylus. Chacun payait sérieusement son écot en composant une histoire bouffonne , qui dès le lendemain était envoyée à l'imprimeur et bientôt au libraire. Le recueil se vendait assez pour permettre à Mlle Quinault et au comte de Caylus , les éditeurs responsables, d'avoir les meilleurs cuisiniers de Paris. Le beau temps que celui où l'esprit ne servait qu'à bien souper! C'est de là que sont sorties tant d'œuvres monumentales, comme la Bataille des Chiens, le Ballet des Dindons , le Président Guillery, les Étrennes de la Saint- Jean. Vadé, dit vaniteusement l'abbé de Voisenon, n'a jamais pu égaler ces œuvres distinguées. Le grand prieur, auteur de la Bataille des Chiens , était surnommé, à meilleur droit que Vadé, le Corneille des halles; mais, « si Vadé n'a pas eu l'honneur d'inventer le genre, il est certain qu'il Ta enterré avec lui, et c'est fort bien fait. »

Il y a dans les œuvres de Vadé tout un volume de chansons, de contes et de fables; les contes sont licencieux, sans esprit , sinon sans gaieté ; les fables n'ont ni couleur, ni naïveté, ni charme. Dans les chansons , les amphigouris ne manquent ni de traits ni de singularité. On y peut voir que , dès les premiers soupers du caveau,

Piron , qui donnait l'exemple à la joyeuse compagnie, a voulu ramener la rime sonore des poëtes du xvie siècle. Déjà, comme il y a quelques années, on s'amusait beaucoup des enfantillages poétiques. Ainsi voyez plutôt cet amphigouri de Vadé :

Josaphat Est un fat Très-aride , Qui croit être fort savant Parce qu'il va souvent Sous la zone torride , Critiquant Et piquant Agrippine , Pour avoir fait lire à Prault Les ouvrages de Pro Serpine. Si le public lui pardonne Tous les travaux qu'il se donne, Il faut donc Que Didon Ait pour elle Le droit d'aller dans le parc Qu'on destinait à Marc Aurèle.

Ce qui manque surtout dans les chansons de Vadé , c'est le tour ; car au fond c'est toujours la perpétuelle chanson française , les délices de Bacchus et de V Amour. Les Grecs chantaient aussi sur la même gamme ; mais au lieu de chanter, pour ainsi dire, dans un cabaret, comme nos chansonniers français, ils chantaient dans un palais, à quelque banquet où les dieux de l'Olympe auraient pu s'asseoir Sans honte ; aussi, au lieu d'Anacréon et de Panyasis, nous avions, il y a cent ans, Panard et Vadé.

Jean Steen, Van Ostade, Téniers et Brauwer, ont re-

produit avec leur naïf esprit toute la poésie familière de la vie des Flandres. Comment se fait-il que leurs tableaux aient un charme si vif, quand ceux de Vadé sont presque repoussants? C'est qu'à force de couleur et d'accent la peinture s'élève toujours jusqu'à l'art, quel que soit le sujet qu'elle aborde, tandis que la poésie perd son caractère et sa magie quand elle abdique le respect d'elle-même. La peinture peut .ne séduire que les yeux; la poésie commence par frapper l'âme : or, quel est celui d'entre nous dont l'âme serait frappée par l'œuvre fameuse de Jean Vadé, la Pipe cassée, poème épi-tragi-poissardi-héroï-cornique , dont il est impossible de citer quatre vers sans offenser la langue de tout le monde et la pudeur de toutes les femmes, même de celles qui ne sont pas pudiques ?

Il y a pourtant un jour dans l'année où Vadé est un poëte national, un triste jour pour l'esprit français, — le Mardi gras. Oui, Vadé a saisi d'un franc pinceau l'image de cette Muse harengère, qui, les poings sur la hanche, les yeux allumés, la gorge demi-nue, jette à la foule ébahie, du haut d'un char de mascarades, ses bachiques et insolents quolibets.

Mme Geoffrin. — Mlle Clairon. — La société de ces Messieurs.

Crébillon fils est-il mort? Il serait permis d'en douter, s'il n'était né il y a cent cinquante ans. En effet, on n'a jamais pu découvrir son extrait mortuaire, ni en Bourgogne, le pays de sa famille; ni à Paris, son pays ; ni en Angleterre, le pays de sa femme. En 1770, les journaux du temps annoncèrent sa mort, mais on le voit reparaître à une soirée de Mme Geoffrin en 1776. Un an après, un M. Ducoudray, fossoyeur littéraire, qui n'écrivit jamais que sur les hommes trépassés de la veille, adressa une lettre au public sur la mort de M. de Crébillon, censeur royal *. Ainsi, en 1777, il est bien entendu que Crébillon

* « J'ai déjà, dit le sieur Ducoudray, jeté quelques fleurs sur la tombe de MM. Sainte-Foy, Gresset, de Belloy, Gollardeau; ce dernier surtout a su tirer de ma verve une élégie en prose ou une oraison funèbre en forme d'entretien dans les Champs-Elysées. Aujourd'hui j'ose entreprendre de crayonner l'éloge historique de M. de Crébillon. J'entre en matière. M. de Crébillon est mort à soixante-dix ans, après avoir rempli , avec une édification touchante, ses devoirs de chrétien. Il est auteur de plusieurs ouvrages, entre autres le Sofa, s'il est permis de le citer.» Telles sont les fleurs que le sieur Ducoudray jette sur la tombe de Crébillon le Gai.

Grimm s'égaye très-plaisamment sur ces fleurs, et encore ce ne sont pas des fleurs du jardin de M. Ducoudray; car le sieur Ducou-

est mort en bon chrétien ; cependant , s'il faut en croire un critique d'aujourd'hui, « lorsque vint 1793 , il eut le bonheur de sauver sa femme , sa fortune et de se sauver lui-même. J'imagine cependant qu'il a dû trembler quelque peu s'il a vu pâlir Mme Dubarry dans le tombereau fatal. Mme Dubarry! la dernière expression régnante des romans de Crébillon *. » En admettant que Crébillon ait vécu jusqu'en 1793, il n'a pu sauver sa femme des fureurs de la Révolution, puisque Mme de Crébillon était devenue étrangère à tous les dangers de ce monde dès le mois de janvier 1761 **. Nous croyons bien qu'en 1793 Crébillon lui-même était mort depuis longtemps ; mais ce qui est hors de doute, c'est que dès 1770 ses contemporains annoncèrent sa mort, et que, sept ans après, il se promenait encore à la barrière Blanche, où il demeurait. Si vous avez encore une heure à perdre comme moi , daignez me suivre à travers ce passé déjà très-obscurci par les paradoxes de l'historien , par l'ombre que le temps projette derrière lui, par les hautes herbes qui ensevelissent si rapidement tout ce qui n'est plus. Pour voir, écouter et comprendre Crébillon fils, ce mauvais et séduisant romancier, qui parlait en toute science du cœur et de l'esprit, quand le cœur et l'esprit français ne s'élevaient du sofa doré qu'au ciel du lit, assistons discrètement à une des dernières soirées de la

dray convient les avoir cueillies dans une feuille périodique , a et cela, dit-il, parce que j'appuie toujours mon sentiment. »

* M. Janin dit sans doute comme Voltaire que l'exactitude dans les ouvrages d'esprit est le commencement de la sottise.

** « Mon fils est né en 1708, le 7 février. Il épousa, en 1740, Mlle de Stafibrd , tante de milord Stafford, d'une maison que l'on peut regarder comme la première d'Angleterre; son nom est Houvard. Mon fils n'a eu de sa femme qu'un garçon, qui est mort ainsi que sa mère. Voilà tout ce que je sais d'une famille qui va bientôt s'éteindre. » (Extrait d'une lettre de Crébillon père , datée du 29 janvier 1761.)

bonne Mme Geoffrin, la Sablière ou la Ninon d'un autre âge.

Nous sommes en 1776. Mme Geoffrin, qui souffre depuis quelques jours, n'a réuni dans son petit salon que trois ou quatre philosophes, trois ou quatre petits chiens, et trois ou quatre livres nouveaux qui doivent fournir matière à la discussion des philosophes.

Les philosophes sont Grimm, Diderot, d'Alembert et Mlle Clairon. Parmi les livres épars sur la cheminée, on remarque un roman de Rétif de la Bretonne , l'École des Pères; une mauvaise tragédie, Coriolan, représentée dans la semaine ; quelques contes en vers, comme la Tentation, du marquis de Saint-Marc, les Heures de Cythère, de Mme de Turpin. Quoiqu'on soit dans la belle saison, la vieille Mme Geoffrin accueille ses hôtes habituels devant un bon feu, qui ne l'empêche pas de garder sur elle cette ample pelisse de taffetas rose dont la fourrure lui vient de l'impératrice de Russie. « Grimm, dit tout à coup Mme Geoffrin en jetant un petit chien sur le tapis, avezvous lu cette niaiserie qui a pour titre : les Heures de Cythère? » Grimm prend le livre et le feuillette. « C'est un bien mauvais livre, dit-il en souriant; il est vrai qu'il est imprimé à Paphos, avec le privilège des Grâces. Ce sont là des Grâces bien chiffonnées. — A qui attribuezvous donc cette rapsodie ? demande Mme Geoffrin. — Quelques-uns l'attribuent à Mme la comtesse de Turpin, qui fut, vous le savez, la meilleure amie de feu l'abbé de Voisenon , après Mme Favart ; mais Mme de Turpin attribue cette œuvre à un jeune comte qu'elle daigne protéger. Peut-être y aurait-il moyen de réunir ces deux opinions ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'on trouve dans ces poésies une infinité de choses qu'il serait infiniment plus naturel d'avoir trouvées en tête-à-tête que tout seul ou toute seule. — Il paraît, dit d'Alembert, que cette

Mme de Turpin prépare une édition en vingt volumes des œuvres de son ami feu l'abbé de Voisenon. — Ce sera, dit Diderot, un joli papillon écrasé dans un in-folio. En vérité, bien nous a pris d'élever entre nous quelque chose de durable comme Y Encyclopédie, car, en voyant tous ces châteaux de cartes bâtis par les Voisenon, les Dorât, les Crébillon.... »

A cet instant, la porte s'ouvre : on voit apparaître, comme par une évocation, une pâle figure presque ensevelie sous une perruque à frimas. On n'a jamais rien vu de plus sec, déplus long, de plus effilé. On dirait l'ombre d'un homme au soleil couchant. Ce revenant s'avance avec gravité vers la maîtresse du logis : « Madame, permettez à un homme retiré du monde de vous rappeler qu'il vous a aimée et bénie entre toutes les femmes. — Si je ne me trompe, dit Mme Geoffrin avec un peu d'effroi, c'est Crébillon !— Vous l'avez dit, madame. Il paraît, poursuit-il en se tournant vers Grimm, que les gazetiers ont écrit mon oraison funèbre : témoin M. de Grimm. Je suis sorti de mon tombeau tout exprès pour rectifier la date de ma mort. Bonjour, Diderot; bonjour, d'Alembert. Belle Clairon, permettez-moi de vous baiser les pieds. Maintenant asseyez-vous près de moi, monsieur de Grimm, pour entendre mes griefs. »

Grimm s'approche de la cheminée, de plus en plus surpris. Crébillon s'enfonce dans un fauteuil, toute la compagnie vient en cercle autour de lui. « Monsieur de Grimm, vous écrivez la Gazette littéraire et philosophique de notre temps à l'usage des souverains du Nord, et des gentilshommes de notre pays qui peuvent vous payer un abonnement annuel de cent écus; c'est fort bien, vous êtes dans votre droit; mais ne suis-je pas dans le mien en venant rectifier une erreur qui me concerne? — On ne saurait, remarque Diderot, venir de trop loin pour cela. — Je suis

devenu tout à fait étranger aux choses de ce monde. Tous ceux que j'aimais sont morts depuis longtemps, mon père, mon fils, ma femme, mes amis. J'avais autrefois une autre amie, ma renommée, qui me consolait un peu des chagrins de ce monde ; ma renommée elle-même n'a pu me survivre. Autre temps, autres mœurs, autres romans : c'est la loi éternelle, je ne peux pas me plaindre. Tout mort que je sois , enseveli, comme l'a dit M. de Grimm, dans les feuillets délaissés du Sofa et de Tanzai, j'ai la faiblesse de revenir de temps en temps voir ce qui se passe en ce monde. J'ai dans mon voisinage un vieux chevalier de Vieilsac, abonné ou sous-abonné à la Correspondance de M. de Grimm. Je ne le connais que depuis un an. Nous nous sommes rencontrés à un pharaon où je vais tous les vendredis sous le nom de sir Stafford, car je ne tiens plus à prouver que je suis encore parmi les vivants: Ce chevalier de Vieilsac m'a souvent parlé des deux Crébillon comme les ayant connus dans leur temps. Grâce à la Correspondance de M. de Grimm , il sait que je suis mort; c'est par lui que j'ai appris moimême cette nouvelle. »

Disant ces mots , Crébillon tire de sa poche un cahier manuscrit du journal de Grimm (mars 1771). « Voilà mon oraison funèbre :

Il y a environ deux mois que nous avons perdu M. Claude- Jolyot de Crébillon, censeur royal, célèbre par la mémoire d'un père dont les tragédies ont illustré longtemps la scène française. Le fils a eu son moment de vogue; mais il y a longtemps, très-longtemps même, qu'il avait eu le chagrin de se voir survivre à lui-même.

« Jusque-là, poursuit Crébillon, il n'y a rien à dire; M. de Grimm se montre même bienveillant dans l'appréciation de mes livres; mais est-il très-généreux quand il termine par ces mots ? »

Les auditeurs se penchent tous au-dessus du revenant avec une curiosité de plus en plus vive :

M. de Crébillon ne ressemblait guère à ses écrits : sa conversation n'était ni très-facile, ni très-piquante; il faisait de longues phrases et les faisait avec prétention ; il portait ce caractère jusque dans l'intimité des coteries où il vivait le plus habituellement. Les Collé , les Monticourt, ses plus anciens amis , lui ont fait souvent la guerre sur l'extrême réserve et sur le grand air de décence et de dignité qui ne le quittait pas , même dans leurs plus folles orgies.

« Clairon ! Clairon ! s'écria le revenant , vous qui m'avez connu quand j'écrivais les Égarements du cœur\ au temps où vous représentiez Vénus à l'Opéra, dites tout haut la vérité, n'étais-je pas un convive aimable après souper ? — Adorable, dit la tragédienne en regardant des pieds à la tête cet étrange revenant. Vous faisiez moins de bruit que les autres ; vous les laissiez chanter et discuter : mais quand un joli mot, bien vif ou bien délicat, partait comme un coup de feu ou se répandait de bouche en bouche , on se disait tout de suite : Crébillon est donc ici? — Allons, allons, dit Mme Geoffrin en prenant la main de Crébillon, vous* êtes une vieille coquette; tout le monde vous a rendu justice, on vous a lu et aimé dans votre temps. — Si M. Crébillon , dit Grimm en s'inclinant , trouve le loisir, dans l'autre monde où il vit, de feuilleter mon journal, il reconnaîtra qu'en vingt endroits j'ai été de l'avis de Sterne, de Garrick, de Fielding, qui vous ont salué au premier rang des romanciers français. — N'en parlons plus. Seulement, puisque vous êtes, en votre qualité de journaliste, si bien au courant de tout ce qui se passe, dites-moi si l'abbé de Voisenon est toujours de ce monde. — Oh ! pour celui-là, je réponds de son épitaphe ; il est

mort l'an passé. — Pour la vingtième fois, dit Diderot*. — J'en suis fâché, car j'avais un compte à régler avec lui. Il a fait aussi une oraison funèbre très-irrévérencieuse, comme s'il eût parlé de quelque saint de sa connaissance et de son Eglise. »

Crébillon prend dans la basque de son habit la nouvelle édition des Anecdotes littéraires et critiques sur les auleurs les plus connus. Il lit à haute voix :

Crébillon le père avait du génie et point d'esprit ; Crébillon le fils avait de l'esprit et point de génie.

Jusqu'ici, c'est à merveille, mais voyez un peu :

Il passait pour être insolent avec les femmes , sans avoir de quoi justifier cette insolence. Mme de Pompadour lui fit accorder, à la mort de son père, la pension de deux mille livres qu'il avait sur la cassette , et qui lui suffit pour passer sa vie à dire du mal des femmes et des grands sur le pavé de Paris **.

« Sur le pavé de Paris, entendez -vous? — Ecoutez, Crébillon, dit Mme Geoffrin , on n'a jamais rien compris à votre manière de vivre. On vous voyait tous les jours pendant six semaines ; quelquefois six années se passaient sans qu'on eût de vos nouvelles, excepté, poursuivit-elle avec emphase, par vos approbations de censeur royal ! — Puisque vous n'êtes plus de ce monde , dit Mlle Clairon, vous pouvez nous dire ce que vous y

* On sait que l'abbé de Voisenon fut pendant soixante ans à l'article de la mort, comme on disait alors.

** La Beauvoisin ne s'est pas montrée plus aimable pour Crébillon dans ses Dotes à la Bachaumont. « Pédant, vilain pédant, tu es si pédant, si sérieux, si sec, si composé, que je ne veux pas souper avec toi cbez Monticourt. Tu nés qu'un manche à balai galonné. » Mais ces lignes s'appliquent à Crébillon déjà âgé. Les Mémoires du temps, ceux de Marmontel entre autres, le représentent trèsaimable , très-spirituel et très-gai convive.

faisiez autrefois. — C'est i>ien simple, ou plutôt c'est bien extravagant. Mon père vivait comme Socrate, j'ai vécu comme Alcibiade ; mon père faisait de sombres tragédies, j'ai fait des romans couleur de rose. — Nous savons tout cela ; ce sont les détails qui nous manquent. — Allons, ne vous faites pas prier, pour une divagation de plus ou de moins. — Vous l'avez dit : la vie humaine est une divagation de la nature. — Point de phrases, dit Mlle Clairon, ou bien je prends la parole pour raconter moi-même tout ce que je sais de curieux sur votre compte. »

Crébillon regarde la tragédienne, lui prend la main, et dit, avec un sourire de pastel effacé : « Je veux bien parler devant vous comme devant la bonne mère Geoffrin : mais je suis effrayé par toutes ces grandes oreilles de Y Encyclopédie qui sont là ouvertes à mes côtés ; Diderot et d'Alembert comprendraient-ils un mot à ce qu'ils appellent mon jargon? — Est-ce que je n'ai pas écrit les Bijoux indiscrets? s'écrie Diderot. — Est-ce que je ne suis pas le fils de Mme de Tencin ? dit d'Alembert avec une expression mélancolique. — Eh bien donc, écoutez-moi si cela vous amuse. »

Quand tout le monde se fut placé en cercle devant la cheminée, Crébillon commença ainsi :

Je suis né : voilà peut-être, comme dit mon ami Sterne, la seule chose dont je n'ai pas à douter; je vins au monde sur la place Maubert, en 1707. Je me souviens que mes premiers amis furent des chiens, des chats et des corbeaux. Mon père fut mon maître; aussi je savais fumer avant de comprendre le grec. Crébillon le tragique

avait aussi ses heures de folie. Il vivait tantôt comme un vrai gentilhomme, tantôt comme un vrai sage, j'ai vécu un peu comme lui.

J'ai toujours cultivé cette idée que l'originalité était la pierre de touche de tout esprit bien trempé. Il faut se persuader qu'en suivant les principes connus, on n'est jamais qu'un homme ordinaire, que les hommes n'admirent que ce qui les frappe, et que la singularité seule produit cet effet sur eux. On ne peut donc être trop singulier, c'est-à-dire qu'on ne peut trop affecter de ne ressembler à personne, soit par les idées, soit par les façons. Un travers que l'on possède seul fait plus d'honneur qu'un mérite que l'on partage avec quelqu'un. Ceci vous explique pourquoi j'ai écrit des contes frivoles sous le toit même où mon père écrivait Catilina.

— Monsieur Crébillon le Gai , interrompit Diderot , vous êtes un grand philosophe.

— Injure pour injure : vous en êtes un autre, Diderot ! Je continue : Vous savez trop l'histoire de mon père pour que je m'y arrête longtemps. Il eut le malheur de perdre ma mère après quelques années d'un mariage fort doux ; il ne se consola jamais. Mme de Villeneuve, trop célèbre par ses aventures galantes, alla s'installer chez lui pour le distraire de sa douleur ; elle y resta plus de trente années sans y parvenir. Mon père aimait les chiens, les chats et les corbeaux; Mme de Villeneuve n'était pour lui qu'une bête de plus. Dès qu'elle mit le pied à la maison, je m'en éloignai en toute hâte.

J'avais vingt ans, je ne savais presque rien de la vie, je voulus tout apprendre à la fois.

J'avais connu Pont-de-Veyle au foyer de la Comédie-Française, où je n'étais pas allé souvent. Il existait alors une petite académie formée de gentilshommes trèsamoureux des belles-lettres et des filles d'Opéra. On y

remarquait Maurepas, Caylus, Surgères, Voisenon, Monticourt et Pont- de Veyle. Collé y avait été admis à cause de sa gaieté, Duclos à cause de son esprit; on voulait bien m'admettre moi-même , parce que j'étais le fils de mon père.

J'entrai donc dans le monde par une porte ouverte à deux battants. Je craignis d'abord les reproches de mon père; mais, à la première rencontre, il me félicita vivement sur ma réception à Y Académie de ces Messieurs ; et, comme C£ jour-là il avait de l'argent, il me donna vingt louis avec beaucoup de bonne grâce.

Vous avez oublié , ô grave d'Alembert ! vous qui nous avez jugés sans nous entendre, quels étaient les travaux de cette académie qui ne m'a pas laissé le désir d'être de l'autre. Nous faisions des parades qui se jouaient dans les salons, surtout dans les salons des danseuses. 11 nous est même arrivé de nous jouer nousmêmes en plein vent sur les tréteaux delà foire. C'était, si je m'en souviens, dans le beau carnaval de 1730. Nous faisions en outre des couplets sur tous les événements grotesques, étranges, sérieux et bouffons, qui agitaient la France : c'était une gazette rimée telle que l'entendait Scarron. De tout cet esprit, de toute cette gaieté , de toute cette licence, il n'est guère resté que ces fameux volumes qui ont pour titre : le Recueil de ces Messieurs"". Je vous demande s'il n'eût pas été sage de recueillir,

* Boucher, qui a été de la société de ces Messieurs, a quelquefois illustré leurs fantaisies. Voici le sujet inexplicable de dix estampes d'après lesquelles Duclos, Caylus, Surgères et Grébillon écrivirent chacun un conte. N'est-il pas curieux d'y étudier l'imagination des conteurs d'il y a cent ans?

I. Le frontispice représente l'auteur en robe de chambre, écrivant dans son cabinet, entouré de génies badins, de rats, de magots, de papillons et de famée.

II. Le prince Percebourse, héros du conte, est représenté se pro-

pour les transmettre à la postérité , tous les travaux de notre académie , comme on fait pour l'Académie des Sciences. Et encore , à quoi bon transmettre les lourds mémoires des savants , quand la science du lendemain fait oublier la science de la veille, tandis que nos écrits étaient la dernière expression de la débauche de l'esprit français ?

Ah ! c'était le beau temps ! il ne fallait alors pour triompher que dire trois fois à une femme qu'elle était jolie : dès la première , assurément elle vous croyait ; elle vous remerciait à la seconde ; assez communément à la troisième elle vous récompensait.

Dans ce temps-là, je portais fièrement ma figure de vingt ans. Il y a un portrait de Boucher* qui me repré-

menant dans l'allée des idées. 11 est habillé à la française , suivant la mode et la coutume du temps.

III. Le prince Percebourse raisonne avec la fée aux écharpes, sortie d'une groseille qu'il vient de cueillir.

IV. Deux petites naines , trouvées dans une autre groseille , veulent donner des croquignoles au prince, qui est fort embarrassé.

V. Le prince , assis dans la même allée des idées , voulant manger un abricot, en fait sortir la tête d'une jeune princesse , un peu triste et penchée.

VI. Percebourse, ayant cherché le corps de cette princesse, le trouve non sans peine, et rajuste la jolie tête et les petites mains qui lui appartenaient.

VII. La fée Vicieuse marie le prince Percebourse avec la princesse Pensive.

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