LE PAYS ET LES GENS
Le département de la Haute-Loire a été formé en 1790 de plusieurs petits pays, situés dans la région la plus accidentée du Massif Central. Le Velay, dépendance du Languedoc, en constitue la partie principale, autour de laquelle sont venues se grouper des fractions plus ou moins étendues du Gévaudan, du Vivarais, du Forez, de la basse Auvergne. Le département manque un peu d'unité et do cohésion.
Le chef-lieu est le Puy-en- Velay, ville de 20,000 habitants, autrefois grande capitale religieuse. Elle conserve des monuments qui rappellent sa splendeur ancienne et' sont comme ses titres de noblesse. Le paysage environnant est d'une beauté si étrange, qu'il a frappé tous les voyageurs. George Sand, qui a visité la Haute-Loire, lui a consacré des descriptions charmantes : « Rien, dit-elle, ne peut donner une idée de la beauté pittoresque du bassin du Puy. Je ne connais point de site dont le caractère soit plus difficile à décrire. Ce n'est pas la Suisse, c'est moins terrible ; ce n'est pas l'Italie, c'est plus beau. C'est la France centrale, avec tous ses Vésuves éteints et revêtus d'une splendide végétation. Tout est cime et ravin, et la culture ne peut s'emparer que des profondeurs resserrées et des versants rapides. Elle s'en empare, elle se glisse partout, jetant ses frais tapis de verdure, de céréales et de légumineuses, avides de la cendre fertilisée des volcans jusque dans les
HAUTE-LOIRE
interstices des coulées de laves qui la rayent dans tous les sens. »
Le pays, surtout dans la partie montagneuse, est d'une originalité piquante. De prime abord il semble trop rude et très sauvage, mais on s'aperçoit bien vile que dans cette région bizarre et chaotique, il y a un charme qui attire et retient. Les chaînes du Velay ne se distinguent ni par l'harmonie des lignes, ni par la grâce et l'élégance des formes, ni par leur hauteur vertigineuse, mais quelle couleur saisissante! Les larges coulées de lave rouge qui recouvrent leurs lianes semblent flamboyer encore lors que le chaud soleil les enveloppe de ses rayons. Le soir surtout, au moment où le jour va disparaître, elles ont des teintes admirables, d'une richesse 'et d'une violence qui impressionnent le spectateur le plus sceptique.
Les vallées de ses rivières et de sestfleuves sont d'une variété et d'une finesse de contour merveilleuses. Elles sont quelquefois d'accès difficile et, pour les parcourir, il faut se munir de solides chaussures, de bâtons ferrés et s'exercer à marcher sur des cailloux tremblants. J.-J. Rousseau conseille les voyages à pied à celui qui veut bien voir ; dans les vallées de ce pays, on est bien obligé de suivre son précepte; mais, vraiment, si parfois on doit vaincre certaines difficultés, on est largement récompensé par les jouissances esthétiques que l'on éprouve.
La haute vallée de la Loire mérite de devenir classique parmi les merveilles de la nature. Ses gorges sont étroites, le fleuve y gronde sourdement d'être enchaîné; des montagnes lui font cortège, montagnes âpres et dures rongées et déchiquetées par l'eau et
LE l'AYS ET LES GENS 1
le froid. Certains détours de la Loire, avec leurs pics aigus et leurs ruines féodales, sont dignes d'illustrer les poèmes du Dante. A côté de ces recoins sombres, vous verrez de gracieuses campagnes où chante une eau claire et cristalline, au milieu des pierres noires. Tout ici est rempli de contrastes.
Les ruines viennent à chaque instant donner au paysage un aspect nouveau et imprévu. Le Velay a beaucoup de ruines : jusqu'à ce jour, elles n'ont été visitées avec amour que par les archéologues. La plus célèbre est celle du château de Polignac. Nous ne connaissons rien de plus imposant que ce vieux château féodal, aux tours é ventrées, aux murs éboulés, avec ses inscriptions et ses tombes mystérieuses, dont on aperçoit de tous côtés la menaçante silhouette.
Les curieux qui préfèrent aux ruines les monuments intacts trouveront à satisfaire leur curiosité. Les églises du département [sont surtout remarquables. L'art roman y compte trois chefs-d'œuvre classiques : au Puy, la cathédrale, avec son immense vaisseau, son svelte clocher et sa grandiose entrée; l'adorable chapelle qui couronne l'aiguille rocheuse de Saint-Michel; àBrioude, l'église de Saint-Julien. Sur un plateau boisé et mélancolique, à la Chaise-Dieu s'élève une grande église abbatiale, une merveille de l'art ogival, garnie de tapisseries de haute liée, ornée de sculptures sur bois d'une rareté inestimable.
Nous ne pouvons songer à donner une idée complète d'un pays aussi varié, aussi curieux que la Haute-Loire, il faudrait un gros volume pour le décrire. Qu'il nous suffise de dire qu'il mérite de prendre place parmi ces pays privilégiés que tout voya-
HAUTE-LOIRE
geur doit visiter. On cite toujours les côtes bretonnes avec leurs infinies découpures, les Pyrénées avec leurs gaves écumants, les Alpes et leurs glaciers bleuâtres et leurs gorges mystérieuses. A ces noms classiques, on a ajouté récemment la Lozère avec ses causses sauvages et ses canons impénétrables. Dans ces merveilles de la terre française, la Haute- Loire mérite d'occuper une très bonne place. On peut même dire que le pittoresque de ses paysages constitue son illustration la plus incontestable.
La race est comme la région, vigoureusement caractérisée. George Sand, dout nous avons déjà cité quelques lignes, en a tracé, dans son Marquis de Villemer, un portrait vraiment frappant et d'une intensité de relief saisissante : « Je trouve ici une race très caractérisée, qui est en harmonie physique avec le sol qui la porte : maigre, sombre, rude et comme anguleuse dans ses formes et ses instincts. Au cabaret, chacun apporte son couteau dans sa gaine et le pique par la pointe dans le dessous de la table, après quoi, on cause, on boit, on se contredit, on s'exalte, on s'égorge. Voilà pour les instincts : ils s'affaiblissent chaque jour. A côté des vices, je vois de grandes qualités. Ils sont probes et fiers. Rien de servile dans leur accueil, et un grand air de franchise dans leur hospitalité. Ils ont certes dans l'âme les àpretés et les beautés de leur terre et de leur ciel. Ceux d'entre eux, qui sont croyants sans bigoterie, ne doivent pas être religieux et pieux à demi, et ceux qui ont un peu voyagé ou qui ont reçu une certaine notion d'instruction pratique s'expriment avec une netteté sincère, un peu hautaine, qui ne déplaît pas à un homme sans préjugé de race. »