‹ Galerie française. Volume 18Chapitre 8 sur 17 · MMM · texte numérisé non relu

MMM

SOLDATS ET MARINS

anciens marins dout le souvenir est resté le plus populaire.

Duguay-Trouin (1673-1736).

Né en 1673, à Saint-Malo, d'une famille de vieille

bourgeoisie, qui le destinait à l'état ecclésiastique. Mais ses goûts ne l'y portaient pas.

« Mon père mourut, dit-il dans ses Mémoires, comme je faisais ma rhétorique à Rennes, et ma mère m'envoya à Caen faire ma philosophie. Ce fut là que je commençai à négliger entièrement l'étude et à faire mon unique occupation du jeu, des salles

lLtE-ET-VILATNE

d'armes, de la danse et de la paume.. . J'étais né avec d'heureuses dispositions pour tous les exercices. »

On le fit alors revenir à Saint-Malo, et on l'embarqua en 1689 sur un bâtiment qui s'appelait la Trinité, dernier souvenir de la théologie délaissée. « Je fis sur cette frégate une campagne si rude et si orageuse que je fus continuellement incommodé du mal de mer. » Il avait alors seize ans et demi. Mais il ne se rebuta pas et reprit la mer en 1691, avec un petit commandement.

La Trinité, qui avait été désarmée, reprit la mer et fit. sur les Anglais et les Hollandais", différentes prises auxquelles Duguay-Trouin contribua par le courage et le sang-froid dont il fit preuve dans ces divers engagements.

Il demanda lui-même à remonter comme volontaire sur le Grenedan, bâtiment corsaire de 18 canons et de 205 hommes d'équipage, qui rencontra, le 21 août 1691, par le travers de la baie de Bantry, 15 vaisseaux marchands anglais qui portaient depuis 14 jusqu'à 28 canons. Sur les instances de Duguay- Trouin, le capitaine du Grenedan aborda le vaisseaucommandant anglais, le François-Samuel, armé de 28 canons, et l'enleva rapidement, ainsi que deux autres, V Europe et les Sept-Etoiles. Duguay-Trouin fit prisonnier lui-même le capitaine du François-Samuel et montra dans toute cette affaire une telle valeur, qu'à son retour à Saint-Malo sa famille jugea qu'elle pouvait lui confier un petit commandement. Le capitaine Duguay-Trouin avait fini son apprentissage, il n'était encore âgé que de dix-huit ans.

C'est alors que commença cette vie extraordinaire de courses à l Anglais, de combats lointains, de sur-

SOLDATS ET MARINS

prises hardies, de corps-à-corps formidables, etc., d'abord pour le service de la Compagnie des Indes, puis pour le service de Louis XIV.

Lors de la guerre de la succession d'Espagne, il se remit en course en 1702, fut capitaine de vaisseau en 1706, et parut un moment à Versailles en 1708. C'est là que racontant devant le roi une de ses campagnes, et parlant de la manœuvre de ses vaisseaux : « J'ordonnai, dit-il, à la Gloire de me suivre. » — « El elle vous fut fidèle » interrompit Louis XIV, par un de ces mots flatteurs qui inspiraient le dévouement, mais ne le payaient pas assez.

Duguay-Trouin opérait surtout dans la Manche et sur les côtes de l'Angleterre. Mais, en 1711, il se signala par une expédition qui termina dignement ses exploits. Elle était combinée par le roi avec des armateurs de Saint-Malo, et dirigée contre Rio-de-Janeiro, capitale du Brésil, colonie portugaise. Une escadre de 17 bâtiments et de 738 canons, montée par plus de 5.000 hommes, partit de La Rochelle, au mois de juin 1711, et parut brusquement devant Rio-de-Janeiro, le 11 septembre. La ville était défendue par des forts garnisd' artillerie et une garnisoD de 12.000bommes. Maisdevantl'audace et l'intrépiditédes assaillants, elle capitula après quelques jours de résistance. Elle dut payer rançon et l'expédition revint avec un énorme butin.

Duguay-Trouin fut reçu à Versailles avec bonneur; on s'attroupait autour de lui pour le contempler, et les plus grandes dames s'honoraient d'avoir obtenu de lui quelques paroles. Il avait été anobli en 1709, mais il ne fut nommé chef d'escadre qu'en 1715, quelque temps avant la mort du roi.

Pendant la Régence, il fut réduit à l'inaction. Il en profita pour écrire ses Mémoires et pour améliorer le sort des gens de mer .

En 1728, il fut nommé lieutenant-général des armées navales et commandeur de Saint-Louis.

Mais le ministère du cardinal Fleury s'attachait à l'alliance anglaise, et les vastes entreprises étaient désormais interdites à Duguay-Trouin, qui aurait voulu devenir amiral.

En 1733, la. succession de Pologne menaça de faire éclater une guerre européenne. Duguay-Trouin fut pourvu d'un grand commandement, et chargé de préparer un armement ùBrest. 11 touchait au moment souhaité, il redevenait jeune, plein d'énergie, impatient d'agir. Tout à coup, l'horizon s'éclaircit, onparla de traiter, et l'ordre de désarmer arriva. On peut dire que le grand marin en mourut, le 27 septembre 1736.

Il s'était senti le talent et les conceptions d'un chef de guerre, à Tégal des Duquesne et des Tourville ; il l'avait prouvé sous les murs de Rio-de-Janeiro, et il ne laissait que la réputation du plus brillant de nos corsaires.

Duguay-Trouin, à toutes les qualités de l'homme de mer, joignait celles de l'homme privé : il était adoré de ses officiers et de ses matelots; son désintéressement était tel. qu'après ces courses fructueuses qu'il avait faites, il mourut presque pauvre. Il était aussi d'une modestie extrême.

Malié <le La Bourdonnai» (1699-1753).

Né à Sainl-Malo, d'une vieille famille du pays, eut une vie aussi agitée, mais plus malheureuse.

Marin à dix ans, il apprit pendant ses voyages:

SOLDATS ET MARINS

l'histoire, les mathématiques, l'art nautique. Entré au service de la Compagnie des Indes en 1719, il s'y ht remarquer par son travail, son esprit d'entreprise et sa valeur militaire. Il se distingua en 1724, dans les Indes, à la prise de Mahé dont on lui donna le nom, et devint, en 1735, gouverneur des îles de France et de Bourbon.

A Bourbon, il n'eut qu'à développer la culture. A l'île de Fiance, tout était à créer, il créa tout, agriculture, commerce, routes, arsenaux et chantiers. Marin, planteur, ingénieur, soldat, il fut tout à la fois et il voulut que chacun l'imitât. Son dévouement à la France se pliait à tous les besoins.

Malheureusement la guerre de la succession d'Autriche qui embrasa l'Europe de 1741 à 1748, s'étendit à nos colonies, en ralentit les progrès, et fit éclater une funeste rivalité entre Dupleix, gouverneur de nos possessions des Indes, et La Bourdonnais.

Dupleix avait combiné avec lui une expédition contre Madras, en 1746. La Bourdonnais fut prêt le premier. Avec une escadre qu'il avait fait construire et qu'il avait équipée lui-môme, il assiégea Madras et força la ville de capituler, lui imposant une rançon de dix millions. Dupleix arriva, cassa la capitulation, refusa de restituer la ville aux Anglais, et comme il se prétendait le supérieur de La Bourdonnais, le fit arrêter et embarquer pour la France.

Après toutes sortes d'aventures, La Bourdonnais fut pris en route par les Anglais et conduit à Londres où il fut traité avec une courtoisie inaccoutumée chez nos ennemis. 11 y apprit qu'on instruisait contre lui à Paris, et il obtint d'aller se justifier. Apeine arrivé, il fut jeté à la Bastille et y resta trois ans.

Il parvint à se faire entendre en 1751, et fut absous. Mais sa santé était ruinée : il mourut en 1753. L'opinion publique avait pris sa défense et. s'était prononcée conbre Dupleix, qui fut disgracié à son tour, en 1754.

Il faut blàmersans restriction cesrivalitésd'amourpropre quand il s'agit de l'intérêt sacré de la patrie; les chefs ne doivent avoir qu'un but. l'honneur du drapeau, symbole du pays, et le meilleur des capitaines comme le plus avisé des marins ne mériterait pas que son nom passât à la postérité, si, un seul instant, il avait hésité entre une satisfaction de sa vanité et un avantage même minime pour la France. Bien plus coupable, criminelle au premier chef est cette division entre chefs, alors que l'ennemi n'est pas loin, car elle aboutit sûrement à des résultats néfastes, à la honte, à la défaite.

Il reste le souvenir des services que La Bourdonnais a rendus à nos colonies de l'Océan Indien, particulièrement à l'Ile de France, et que Bernardin de Saint-Pierre a retracés dans une des plus belles pages de Paul et Virginie.

A ces grands noms.il faut joindre celui du plus audacieux corsaire que les guerres de la Révolution et de l'Empire aient suscité contre l'Angleterre, de celui que l'on vit sans cesse dans lamer desIndes, del'Ile de France au golfe du Bengale, menant à l'abordage sa poignée dé marins intrépides et dévoués : Robert Surcouf.

Surcoût' (1971-1827) .

Né à Saint-Malo, le 12 décembre 1971. Sa grand'mère maternelle, Guillaumette de Porcon,

SOLDATS ET MARINS

descendait de Porcon de la Barbinais le Regulus Breton. Elle était parente des Duguay-Trouin. On peut donc dire que c'est à la fois dans la tradition de sa ville natale et dans les exemples de sa propre famille que s'est formé le caractère de Surcouf.

Embarqué dès l'âge de treize ans, il repartait a quinze an;;, comme volontaire, sur l'Aurore.

En 1792, Robert Surcouf montait comme lieutenant à bord du Navigateur, qui chargeait pour l'Ile de France, sous le commandement de Lejolilf, jeune et habile capitaine de la place de Saint-Malo.

En présence des triomphes de nos bâtiments de guerre, à la vue du succès de nos corsaires. Surcouf sentit que sa destinée l'appelait à une navigation plus périlleuse et plus glorieuse. Il accepta, en 1793, le commandement du corsaire le Modeste, qui prit bientôt après le nom d'Emilie, et lit campagne jusqu'en 1796 dans la mer des Indes. Il s'empara du brick ennemi le Cartier pour lequel, à cause de sa marche supérieure, il abandonna Y Emilie

Au mois de janvier 1796, Surcouf, à bord du Cartier, enlevait un grand t rois-mâts, la Diana, (|ui sortait de Calcutta avec six mille balles de riz : préludant par cette manœuvre hardie à l'une des actions les plus éclatantes de nos guerres maritimes. Accompagné de sa prise, Surcouf faisait route depuis quelques heures vers la colonie française; poussées par la mousson du N.-E., les deux bâtiments filaient rapidement; une légère vapeur qui s'était répandue sur les eaux durant la nuit se dissipait lentement aux premiers rayons du soleil, lorsque l'homme en observation au mal du petit hunier cria : « Navire ! » Surcouf laisse porter vers la voile en vue, qu'on relevait

dans le S.-S.-O. C'était le Triton, beau vaisseau de la compagnie anglaise, dont la longue et noire carène n'avait pour tout ornement qu'une ceinture jaune, marquetée comme les cases d'un damier par les sombres embrasures des sabords d'une batterie basse de vingt-six pièces de douze. Quelque canons sur les gaillards et cent cinquante hommes d'équipage complétaientson armement de défense. Il courait sous toutes voiles, tribord amures, vers la côte amied'Oressa. Entraîné par son ardeur, Surcouf gouverne à lui couper le chemin; mais, voyant le peu de monde qui restait à bord du Cartier, il met en travers pour attendre la Diana, et en envoie retirer quelques hommes, qui élèvent le nombre des combattants à dix-neuf, lui et le chirurgien compris, Aussitôt le renfort embarqué, il oriente et fait servir sur le navire en vue. S'apercevant que ce navire marchait mieux que le Cartier, il joint la ruse à la valeur; il déguise sa nationalité, et hisse à son mât de misaine le yacht anglais, signal des bricks pilotes. A la vue du pavillon britannique, le Triton met en travers et permet ainsi de l'attendre ; les deux navires s'approchent l'un de l'autre. A trois milles de distance, Surcouf, d'un coup d'œil rapide, distingue la formidable batterie ennemie; il aperçoit en même temps beaucoup de monde, car un nombreux équipage, couvrant le pont du vaisseau, paraissait saluer l'approche du Gange, terme de son long voyage. Surcouf espère que ces hommes sont pour la plupart des lascars, et alors il continue sa route, sans ralentir l'aire [du Cartier; arrivée à portée de canon, il reconnaît son erreur; tous les marins du Triton sont européens. La perte des Français paraissait donc inévitable.

SOLDATS Eï MARINS

Qu'allaient devenir ces dix-neuf braves? L'indécision est chez eux de courte durée. Leur audace augmente avec l'imminence du danger. Une âme ordinaire eût certainement cherché à se dérober par une prompte soumission au péril qui augmentait au fur et à mesure que le Cartier approchait son redoutable adversaire; mais Surcouf, dans cette position critique, conserve le sang-froid et le calme qui répandent autour de lui la confiance. Il n'était plus temps de fuir, il fallait se rendre ou faire le sacrilice de sa vie.

Dans cette alternative, Surcouf en appelle à son équipage, qu'il voit animé d'une résolution héroïque. Tous, à la vue des Anglais, au souvenir de la patrie, préfèrent la mort au déshonneur d'une reddition sans combat. « Vaincre ou périr » s'écrient-ils. « Eh! bien, (pic ce vaisseau devienne notre tombeau ou le berceau de notre gloire », reprend leur chef, et les navires s'accostent toujours.

Surcouf, resté maître de lui. ordonne aux siens de se cacher, et demeure sur le pont avec un officier, le maître et un matelot, seules personnes qu'il juge nécessaires pour la manœuvre qu'il médite; quelques Indiens, gens inoffensifs qu'il avait extraits de ses prises, se trouvaient sur le tillac du Cartier, et complétaient la ressemblance avec un pilote du Gange. Lorsqu'il est arrivé à demi-portée de pistolet dans la hanche du vent du trois-màts, les .couleurs britanniques qui flottaient à la corne du brick sont promptement remplacées par l'étendard national, assuré de deux coups de canons tirés contre les matelots groupés sur le pont du vaisseau ennemi. A ce signal inattendu d'un duel à mort, les Anglais abandonnent les gail-

lards et se rendent pour la plupart avec précipitation dans leurs batteries. Surcouf aussitôt met la barre au vent, aborde le Triton, et profite habilement du » désordre qui régnait à son bord pour jeter six Français dans les haubans d'artimon, d'où ils escaladent la dunette, soutenus par la fusillade de leurs compagnons. Le Cartier, continuant son évolution, était venu élonger bord à bord son puissant antagoniste, qui le dominait comme un vaste bastion. Debout sur le bossoir, une drisse de bonnette à la main, l'intrépide maître d'équipage s'élance dans les grands porte-haubans du vais-seau, et, liant avec son filin les deux navires l'un à l'autre, supplée aux grappins d'abordage qui manquent. Cette opération hardie terminée, Surcouf, à la tète de ses marins, franchit la haute muraille du Triton, fait feu de sa main sur le capitaine anglais qui, armé, sortait de sa dunette, refoule dans l'intérieur du vaisseau tout ce qui résiste, et se rend maître du pont. Quelques Anglais, armés de pinces et d'anspecfs, essaient de combattre, mais les Français les chassent à coups de sabre des postes qu'ils veulent défendre, et les précipitent dans les écoutilles dont ils s'emparent.

En vain l'équipage ennemi se débat, traqué par cette poignée de braves; en vain deux coups de canon sont tirés sur le Cartier; les boulets passent audessus et ne frappent que l'air. Au milieu des dangers qui menacent les Français, rien n'échappe à la perspicacité du jeune chef; pour couronner par la victoire son audacieuse entreprise, il fait poser les caillebotes sur l'écoulille de l'avant et couper par le charpentier, aidé de deux hommes qu'il désigne, les rabans de mantelets des sabords ; diminuant le nom-

SOLDATS ET MARINS

brc des issues, au moyen desquelles les matelots ennemis peuvent venir, en passant au-dehors, surprendre les assaillants; il les emprisonne de la sorte dans la Laiterie du Triton.

Surcoût, au moment où il faisait couper les rabans des sabords, fut. couebé enjoué par la fenêtre d'une des bouteilles; privé dans cet instant du secours de son fusil, il til le geste, pour déranger le coii|> qu'on lui destinait, de lancer son sabre à la tète de son adversaire, quand, à son grand étonnement, l'ainorce brûla sans que l'arme fit explosion, et comme l'Anglais réarmorçait il le vit tomber mortellement blessé.

Cependant la lutte continuait avec acharnement, malgré 1 les pertes éprouvées par l'ennemi dans l'ardeur du premier eboe, où le capitaine Bourgeat et le lieutenant Picket avaient été tués. Surcoût' se prodigue partout; il place à propos dans les points à défendre les seize marins qui le secondent. Ouelques Anglais des plus dévoués au salul de leur bâtiment succombent dans le conflit qui se prolange, entre autres un gabier de la hune de misaine que Surcouf, très adroit chasseur, ajuste et abat lui-même d'un coup de fusil. Les Anglais disposent alors une pièce de la batterie et la pointent de manière à faire sauter letillac du gaillard d'arrière et avec lui les Français qui l'avaient conquis. Surcouf s'en aperçoit, fait aussitôt lever entièrement le grand panneau, et. au moyen d'une fusillade bien servie, empêche les canonniers du'Triton de donner suite à leur projet. Enfin le lion britannique est terrassé. Le sauve-quipeut qui avait précipité au premier moment les marins du Triton dans la batterie et le faux-pont,

recommence. La frayeur qui s'empare du maître d'équipage et d'une vingtaine de matelots se communique au reste des marins anglais; ils implorent grâce et merci. A ce signe de soumission, Surcoût ordonne immédiatement : « Bas le feu ! » Sur ces entrefaites, un Anglais, plus rassuré que les autres, monte sur le pont et prévient qu'ils sont tous rendus.

Après trois quarts d'heure d'engagement, le pavillon britannique s'abaissa de la vergue du pic du vaisseau, pour faire place au drapeau tricolore qui (loi te triomphant !

Il serait monotone de raconter tous les exploits de Surcouf. Un des plus célèbres, celui dont il se montrait aussi le plus fier, fut le combat de la Confiance contre le Kent, le 7 octobre 1800.

Le Kent était un magnifique vaisseau de la Compagnie duquel l'artillerie aurait suffi à écraser le corsaire. Aussi Surcouf, après avoir essuyé plusieurs fois le feu de l'ennemi, s'avança jusque sous le bordage du Kent, au point que les vergues des deux navires s'enchevêtraient, et lança ses hommes à l'assaut. Ce fut un effroyable corps-à-corps qui finit par la victoire du corsaire et l'arrimage du Kent, dont la cargaison était très riche.

En 1803, le Premier Consul se fit présenter Surcouf et lui donna la croix de la Légion d'honneur qu'il venait de fonder. Il voulait le faire entrer dans la marine militaire ; mais le Malouin entendait garder son indépendance. Il reprit la mer, en 1806. Après 1808, il ne quitta plus Sain t-Malo; il devint luimême armateur, et ses navires enlevèrent de nombreux bâtiments de commerce, . En 1814 et en 1815, l'ancien corsaire prit part à la

SOLDATS ET MAItINS

défense du pays, livré à l'invasion par les revers de l'Empire. Il commandait les gardes nationales delà' ville et de l'arrondissement de Saint-Malo.

Il mourut le 8 juillet 1827.

Voilà les hommes do mer les plus connus. Saint- Maloet le département en ont produit d'autres : les noms de ces derniers sont plus modestes et leurs services moins éclatant, mais la postérité leur doit un souvenir.

Il faut mettre au premier rang, Pnrcon de la Barbinais, dont l'héroïsme est peut être plus admirable que les plus beaux faits d'armes.

C'était en 100"), Louis XIV préparait alors une expédition contre Alger, foyer de pirateries incessantes. Comme l'expédition tardait à appareiller, la ville de Saint-Malo équipa une frégate de 36 canons qu'elle confia à Porcon de la Barbinais pour la protection de ses bâtiments de commerce. Celui-ci « besogna si dru » dit un contemporain, que le dey envoyaMes croisières qui finirent par s'emparer de lui.

Il fut alors chargé de propositions de paix pour Louis XIV, après avoir juré de revenir, en cas d'échec. Les têtes de six cents prisonniers français devaient répondre de sa parole.

La Barbinais partit, exposa à Louis XIV son message, dont les conditions étaient inacceptables, passe par Saint-Malo, y régla tranquillement ses affaires, en homme assuré du sort qui l'attendait, et revint à Alger. Le dey, furieux, le fit décapiter sur-le-champ. Cet homme vaut Regulus, a dit un historien, et on ne le connaît pas !

Dans la France héroïque,le poète Marc Bonnefoy a fait une légitime place à ce héros :

Enfant dé Saint-Malo, marin habile, ardent, D'une altière frégate, il était commandant.

Combien de ces combats dont la grandeur étonne Soutint contre le Turc la frégate bretonne!

Mais un jour dix vaisseaux l'attaquent à la fois, L'accablent, et malgré d'incroyables exploits, Le navire français écrasé sous le nombre, Démâté, disloqué, glorieusement sombre.

Son commandant blessé, combattant le dernier, Est sauvé malgré lui.... sauvé, mais prisonnier! — DaDS un cachot d'Alger, nid de piraterie, Le captif enchaîné rêvait de sa patrie, D'une femme adorée et qui pleurait là-bas; D'un fils qu'il ne pressa qu'une fois dans ses bras. Le dey lui dit un jour : « Français, j'aime ta race. « Et pour qu'elle en reçoive une preuve efficace, « Avec elle je veux être uni désormais.

« Va porter à ton roi mes paroles de paix.

« Sois éloquent, chrétien, vante-lui ma puissance, « Et tu pourras compter sur ma reconnaissance : « La liberté sera le prix de ton succès.

« Sinon, tu reviendras dans les fers, ô Français! « Tâche de réussir, il y va de ta tête ! ,

« Mais surtout songe bien que ma vengeance est prête. « Si malgré ton serment tu me manques de. foi, « Bien d'autres prisonniers me répondent de toi!....» La Barbinais partit sur ces mots redoutables; Et, porteur à son roi d'offres inacceptables, Ce nouveau Régulus lui-même supplia Pour que la France au dey jamais ne s'alliât : La paix fut repoussée. Alors le capitaine, Avant d'aller braver une mort trop certaine, Voulut revoir encor sa femme e( son enfant ; * Et l'air presque joyeux, mais le cœur étouffant, Le marin arriva dans sa vieille Bretagne.

Or sa femme, depuis la dernière campagne, N'avait jamais quitté les vêtements de deuil,

SOLDATS ET MARINS

Et voici son mari qui parait sur le seuil,

Comme un autre Lazare, et dans ses bras se jette !

— La plume est impuissante et la bouche muette, Pour dire les transports des époux réunis!

suprême bonheur! moments saints et bénis!

Pourquoi passer si vite en ne laissant à l'àme Qu'un affreux désespoir! ô pauvre, pauvre femme l Et quand de son malheur elle ne peut plus douter On l'entend s'écrier, supplier, sangloter!

— « Partir! Partir! — Voilà trois ans que je te pleure, Te croyant enidouti sous ton vaisseau, là-bas! M'abandonner encor ! Veux-tu donc que je meure?

Oh! non, tu ne partiras pas ! »

Le Breton part. — Au dey bientôt il se présente, Et calme, solonnel, d'une voix imposante, Lui dit : « Pour dégager mon honneur, me voici! « Dans tes projets, ô dey! tu n'as pas réussi; « Mon Koi qui d'un pouvoir invincible dispose « Ne reçoit pas la paix; d'habitude il l'impose... >■>

— Et prononçant ces mots si fiers qui le perdront, L'orgueil national rayonne sur son front,

Son visage respire une noble assurance.

Oui, c'est bien là le fils, l'image de la France, Digne par sa grandeur de la représenter !

— Le dey dans sa fureur le fit décapiter!

Parmi les marins qui sortirent encore de Saint- Malô, il faut citer : auxviT siècle, le corsaire Al.-iin Porée qui servit dans les guerres de Louis XIV, avec plusieurs autres de ses compatriotes, Magon, Lefer, Loquet, Moreau, Vincent, etc.; au xvm' siècle, Grout <le Sstïnt -Georges (1704-1763), un homme d'une rare intrépidité.

. La guerre était d'ailleurs le bon temps pour la

mmm

ville, la saison des prises lucratives. « Tout y était négociant ou corsaire, dit Duclos. Au milieu des malheurs publics, les armateurs malouins voyaient leurs entreprises réussir sur toutes les mers. Jamais Saint-Malo ne fut dans un état plus brillant. » Aussi s'explique-t-on la haine qui lui portaient les Anglais qui essayèrent plusieurs fois de la détruire.

Parmi ceux du reste du département citons Dubois de la Motte (1683-176i), né à Rennes, qui prit part à l'affaire de Rio, en 11 II, fut gouverneur des Iles Sous-le-Vent, servit dans la Guerre de Sept ans, et mourut vice-amiral;

Le comte de Cuiclien, né à Fougères en 1712, mort à Morlaix en 171)0, qui se distingua surtout dans la Guerre de l'Indépendance américaine, où il se mesura avec l'amiral anglais Rodney;

La Motte-Picquet (comte Toussaint-Guillaume de), né à Rennes en 1720, mort à Rrest en 1791. un des plus braves marins qui aient commandé nos escadres ; servit dans toutes les guerres de Louis XV et s'illustra dans les guerres d'Amérique, sous Louis XVI;

Enfin, et plus récemment le marin Ducrottt de Villeneuve (1777-1852).

Après les marins, les soldais dont la liste est moins nombreuse. Toutefois, elle compte un des noms les plus illustres de la Rretagne et de l'ancienne France, celui de K»u Guoselin.

Bertrand du Gucsclin (1320-1380).

Il y a peu de Français dont la vie soit aussi connue et soit restée aussi populaire que celle du bon conné-

SOLDATS ET MARINS

table Bertrand. Aussi faut-il se borner à en rappeler les traits essentiels.

Il était né vers 1320, au château de la Motte- Broons, près de Rennes, d'une famille de petite noblesse. Son enfance ne promettait guère. 11 était, dit son biograpbe,

Camus, noir et massant (maussade) Le plus laid qu-il y eut de Henne< à liinaii.

On sait les détails de sa jeunesse batailleuse et l'histoire du tournoi de Rennes, qui le réconcilia avec sa famille. Enrôlé dans la guerre de Bretagne il fut du parti de Charles de Blois et, vers 1357, il passa au service de la France.

C'était l'homme qu'il fallait à Charles Y, ce roiassis, le moins chevalier de nos rois, qui sut reconquérir tout ce que ses prédécesseurs avaient perdu, le casque en tête.

Du Guesclin n'était pas chevalier davantage, du moins comme on l'entendait alors. Peu soucieux des belles apertises d'armes où se coiuplai 'aient ses contemporains, il ne chercha que le succès. Il fut moins courtois à l'ennemi, mais plus pitoyable aux paysans; de là sa popularité. Il eut recours aune tactique nouvelle, faite de ruses, d'embuscades, de connaissance du terrain, pour tout dire, de science militaire. Avec lui la guerre devint un art véritable.

Il commença par délivrer la basse Normandie de9 bandes du roi de Navarre qu'il battit à Cocherel, en 136i ; ce furent les joyeuses ètrennea du règne de Charles V. Envoyé peu après en Bretagne au secours de Charles de Blois, il ne put empêcher celui-ci de livrer bataille aux Anglais dans la lande

ILLH-ET-V1L.41NE

d'Auray (1361). Charles de Blois resta sur le terrain avec de nombreux chevaliers. Du Guesclin fut pris; mais il hil bientôt échangé, et il proposa au roi de conduire en Espagne les grandes compagnies pour les mettre au service de la Caslille.

Il en avait fini avec ses aventures d'Espagne, quand Charles Y reprit la guerre contre l'Angleterre : guerre méthodique et prudente qui consistait à ne rien livrer au hasard d'une grande bataille, à détruire les Anglais en détail, étales laisser s'épuiser sur notre territoire. Cette guerre réussit à merveille. Du Guesclin dispersa les Anglais à Ponlvallain et à Chizé, et une Ircve fut signée en 137o. Quand les hostilités recommencèrent, en 1377, elles furent si rapidement conduites qu'à la mort de Charles Vies Anglais ne conservaient plus que quelques viNes.

Dej:i connétable deCastille, Du Guesclin avait été fait connétable de France, en 1370. C'est en vain qu'il se trouvait de trop modeste condition pour cette haute dignité, le roi l'avait presséde l'accepter. Mais il restait autant Breton que Français. Le roi ayant voulu punir le duc de Bretagne de s'être allié aux Anglais, Du Guesclin refusa de marcher contre sa vieille province, et offrit de rendre son épée de connétable.

Il fallut l'occuper ailleurs. On l'envoya contre quelques bandes anglaises qui s'étaient reformées dans les montagnes du Velay. 11 mourut sous les murs de Chàteauneuf de Randon, qu'il assiégeait, en 1380. Il ne laissait pas de postérité.

Charles V lui accorda le plus grand honneur qu'un sujet pût recevoir, la sépulture des rois de France à Saint-Denis.

Un épisode de sa jeunesse montre son sang-froid

SOLDATS ET MARINS

autant que son courage. Le gouverneur de Fougeroy était sorti de la ville pour faire une rapide expédition contre l'ennemi. La garnison était diminuée, un coup demain pouvait être tenté par une troupe qui profiterait de l'occasion. Du Guesclin le tenta avec deux hommes seulement. Déguisés tous les trois eu bûcherons, ils se présentent à la- porte du château qui s'ouvre sans méfiance. Le pont de huis avait été aussitôt abaissé. Calmes et lents, ils déposèrent leurs fagots, comme pour se reposer, mais de manière à ea que la herse fixée par le poids du bois ne put manœuvrer et retomber. Aussitôt, saisissant leurs armes dissimulées, ils assomment les soldais aussi surplis qu'épouvantés. Du Guesclin, brandissait sa hache, abattait, terrible bûcheron, un homme àchaque coup.

II courut alors chercher' du renfort, attaqua le gouverneur, qui, au lieu de rentrer dans sa citadelle, dut s'en éloigner, vaincu et honteux. Du Guesclia était le maître de la forteresse.

On comprend que la figure de Du Guesclin soit une des plus vivantes de notre ancienne histoire. La simplicité de ses mœurs, la compassion qu'il montra aux petites gens, ses exploits militaires, le concours dévoué qu'il apporta au souverain dans l'œuvre de la délivrance nationale; tant de services si modestement rendus expliquent sa renommée et justifient la reconnaissance du pays.

Les poètes l'ont chaulé.

On sait' qu'au moyen âge, le titre de chevalier appartenait exclusivement aux hommes nobles, mais on ne l'obtenait qu'après avoir passé par les rangs do page, devarlet et decuyér. Le seigneur qui devait armer un chevalier 1b- frappait de sou épée en lui

disant : « Je te fais chevalier au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Puis il lui donnait l'accolade et lui ceignait l'épée. Les parrains d'armes couvraient le nouveau chevalier d'une armure et lui chaussaient les éperons dorés, signes distinctifs de sa dignité. Le parrain adressait aussi quelques paroles à son filleul le nouveau chevalier.

Le poète François Coppée fait parler en ces termes Du Guesclin armant un jeune chevalier, sous le règne de Charles Y:

Avant de te chausser les deux éperons d'or, Insignes de ton rang, enfant, je veux cncor Te rappeler les lois de la chevalerie.

Sers Udèlement Dieu, les dames, la patrie; Sois généreux, loyal, intrépide et courtois, Ainsi le veut l'honneur qu'en ce jour tu reçois. La forfaiture est chose inconnue à ta race.

Epargne le vaincu qui te demande grâce, Et ne frappe jamais au cheval, car, vois-tu, Dès qu'un noble bardé de fer est abattu, La victoire devient sans gloire et trop aisée. Nourris toujours au fond du cœur cette pensée, Que les faibles, les vieux, les femmes, les enfants, Les clercs, les laboureurs, sont ceux que tu défends, Et qu'il faut que partout où ton nom retentisse, L'écho réponde : Honneur, bienfaisance, justice! Tu connais nos revers, et tu te souviendras A qui tu dois ton cœur, et ta tête, et ton bras. Tu vas ceindre l'épée à l'heure où notre France Dans un suprême elFort marche à la délivrance : Quand de ses champions tu serais le dernier, Meurs plein d'espoir en elle et sans la renier.

•lulienne Du Guesclin.

La sœur de Du Guesclin n'était pas indigne de la juste renommé de son frère. Elle était religieuse à

SOLDATS ET MARINS

Pontorson, (Manche) quand Felton,chef des Anglais, essaya de s'emparer, par surprise et la nuit, de cette place forte. Déjà les échelles étaient dressées contre les murailles, déjà les ennemis montaient à l'assaut; c'en était fait de la ville surprise 'lans la tranquillité du sommeil. Tout à coup Julienne se réveille; elle écoute; elle devine, elle ; alors, elle appelle Tiphaine, la femme de son héroïque frère, court à la fenêtre, pousse un cri d'alarme, et voyant trois Anglais qui, sûrs de pénétrer dans le couvent, grimpaient à une échelle, saisit cette échelle, la renverse; puis revêtant à la hâte une cotte de maille, fait, avec la garnison prévenue et désireuse de venger celte surprise, reculer l'ennemi qu'elle poursuit, victorieuse, à travers la campagne. Or son frère revenait à Pontorson ; l'Anglais a devant lui Bertrand, et derrière Julienne; aussi Felton fait prisonnier, est- il ramené, tête basse, dans la ville, où la religieuse guerrière se mit à rire en lui disant: « Comment, vaillant soldat, vous voilà vaincu en une journée par le frère et la sœur! »

La Ffciboisièi-c (1739-1813).

De Du Guesclin. il faut après plusieurs siècles d'intervalle, passer à La Ribolelère.

D'uni' famille noble, il était né à Fougères où on vient de lui élever une statue. Destiné de bonne heure aux armes, il servit dans l'artillerie, adopta les principes de la Hévotution. et contribua à. l'héroïque défense de Mayence, en 1793.

Devenu général sous l'Empire, il foudroya les Russes à Austerlilz et conduisit le siège de Dantzi^. en 1807. Chargé de l'artillerie de la Grande Armée, il

ILLE-ET-VILAINK

prit part à la campagne de Russie, et succomba aux latigues de la retraite.

Peu de généraux se sont signalés par autant de services unis à tant de modestie. C'était un de ceux dont Napoléon faisait le plus d'estime, et notre artillerie s'honorera toujours des noms de La Riboisiore et de Drouot.

Jl,tre utile et modeste en môme temps, c'est la devise des cœurs d'élite.

ÎH. — ÉCRIVAINS ET SAVANTS

Avec ces hommes de guerre, marins ou soldats, le département a produit de nombreux écrivains, dont quelques-uns sont parmi les plus grands.

C'est un contraste assez rare, car les pays où l'on aime les qualités actives sont moins favorables à l'effort intellectuel; il se rencontre pourtant dans les says de race celtique, et particulièrement en Bretagne. L'énergie native développée par la lutte contre L'océan ou contre l'inclémence du sol s'y concilie avec une tendance à la rêverie et avec un essor de l'imagination qui caractérisent les écrivains bretons. Dans notre siècle, les œuvres de Chateaubriand, de Lamennais, de Renan, en fournissent la preuve la plus remarquable.

Ce n'est guère qu'avec le xvi e siècle que commence cetle production intellectuelle; c'est-à-dire quand la réunion de la Bretagne à la France fut défi-

ÉCRIVAINS ET SAVANTS

nitive et que la langue française, après avoir été celle de l'administration dans la province, devint également celle des penseurs et. des écrivains.

Ces écrivains, d'après les études auxquelles ils se sont consacrés de préférence, sont :

Pour le droit.au xiv" siècle: Bertrand d'Argentré, né à Vitré en 1519, mort en 1590, président du présidial de Rennes.

Au xviii" siècle : Lan.tuin us, Poullun de Parc, Bigot de Préameneu; au commencement du nôtre: Touelif.r et Ginoux-Depermon.

Pour l'histoire: D. Lorineau (1666-1727), qui écrivit une Histoire de Bretagne; pour l'économie politique, Vincent de Gournay (1712-1759), connu pour une simple phrase, qu'il donna comme la formule du Libre-échange : « Laissez faire, laissez passer. »

PouiTérudition : le jésuite Tolunemine (1661-1739), l'oratorien La Bletterie (1G'.)G-I772) dio Keiialio i1731 1793), professeur à l'Ecole militaire ; l'orientaliste Nicolas Savary, de Vitré (1750-1788).

Pour la critique : l'abbé Trublkt (1098-1770), qui doit l'immortalité non pas à l'Académie française dont il était membre, mais aux railleries de Voltaire; Ginguené (1748-1810), qui passa par la politique et fut du Tribunal où il o.=a faire de l'opposition à Bonaparte; Geoffroy, le feuilletoniste dramatique du Journal des Débats (1743 1814), sous l'Empire, dont un de ses ennemis disait : « Il a trois manières de faire un article : dire, redire et se contredire ».

Pour lalittérature dramatique: Alexandre- Vincent- Pierre Duval (1707-1842), qui a donné au théâtre un grand nombre de pièces, en prose et en vers, qu'on

ne joue plus aujourd'hui, et qu'on n'a même pas envie de lire, bien qu'elles lui aient ouvert l'Acamie française en 1812.

Tous ces noms sont effacés par l'éclat qui entoure ceux de Chateaubriand et de Lamennais.

Chateaubriand (1768-1848) est le plus grand nom de la prose française au xix° siècle : il l'a renouvelée en lui donnant une inspiration, des formes, une couleur qu'elle ne connaissait pas.

Les vicissitudes de la première partie de sa vie, remplie par des voyages, l'exil et le deuil ont contribué à former le génie de l'écrivain.

François-Auguste de Chateaubriand était né à Saint-iVlalo, le i septembre 1768, d'une famille de vieille noblesse. Il était le dernier de dix enfants. Elevé dans la solitude du château de Combourg, il lit des études irrégulières dans les collèges de Dol, de Dinan, de Rennes. Destiné tour à tour à la marine et au sacerdoce, il entra, à dix-huit ans, comme souslieutenant, au régiment de Navarre, et fréquenta le monde de la cour, ainsi que celui desgens de lettres.

En 1791, il émigra aux Etats-Unis, vit quelquesunes des grandes villes et s'enfonça au cœur des forêts qu'il a décrites plus tard. De retour en Europe, il servit contre la République, dans l'armée de Condé, puis il passa en Angleterre, où il traversa quelques années d'épreuves et de misère.

« Chateaubriand, dit avec éloquence le maître critique Emmanuel des Essarts, fut le grand initiateur de ce siècle, rôle glorieux que l'on méconnaît trop souvent et que pour l'éducation de la jeunesse il sied de replacer dans toute son évidence et dans tout son

ÉCRIVAINS ET SAVANTS 41

éclat. Il ne convient pas do laisser dans un injuste oubli celui qu'ont salué comme un père les esprits les meilleurs et les plus divers, celui qui fut le fondateur de l'école moderne, le précurseur de tous les maîtres idéalistes, le génie nourricier des génies contemporains.

Rappelons -nous avant tout l'urgence, on pourrait dire la fatalité d'une révolution littéraire au commencement du xix° siècle, comme conséquence et corollaire de la révolution politique dont est sortie la France moderne. Cette révolution, aussi inévitable que son aînée, Cbateaubriand ne l'a pas faite à lui seul, mais il l'a entreprise et pour ainsi

dans la voie, comme le char aux roues brûlantes dans la carrière d'Olympie. Fils du passé par sa naissance, écrivain du xvm° siècle par son éducation, nous voyons Chateaubriand partager avec, Mirabeau, dans un autre ordre d'idées, la grandeur de créer en lui l'homme nouveau et par lui la vie nouvelle.

Nous voyons un chétif enfant d'une famille aux origines illustres, mais appauvrie et amoindrie dans l'éloignement de la cour, un enfant marqué pour la vie honorable mais modeste des gentilshommes de province, naître dans les conditions les plus propres à refouler l'ambition mondaine, mais en même temps à susciter le génie politique. Nous le voyons, ce François-René, croître et se former dans le milieu le plus sauvage, mais le plus inspirateur, en pleine Bretagne, devant la poésie puissante et profonde d'un ciel souvent triste et d'une mer fréquemment désolée. La rêverie, chez lui si fertile, ne devait-elle pas s'éveiller à la faveur d'une enfance solitaire où la contemplation du paysage et la promenade déjà méditative occupaient la plus grande part? Il faut beaucoup de loisirs, beaucoup de silence pour devenir et surtout pour rester poète ; cette facilité de s'abstraire, de se posséder pendant de longues années d'enfance et d'adolescence, fut, n'en doutez pas, l'occasion déterminante du génie de Chateaubriand.

Tout devait du reste conspirer à l'éclosion de ce génie, la plus étonnante des crises historiques et le moins commun des voyages, la Révolution Française subie et l'Amérique visitée. En Amérique, la nature, première conseillère, première inspiratrice du futur poète, se montrait à lui grandie et comme transfigurée, et achevait sur son esprit son œuvre de rêvé-

ÉCRIVAINS ET SAVANTS

lation. Cet éveil que la nature avait provoqué, le malheur le hâta. Rappelé d'Amérique par les nouvelles de France, croyant de bonne foi, comme tant d'autres gentilshommes, que l'Emigration et l'attitude militante a l'étranger pouvaient servir les intérêts de la royauté, obéissant du reste à sa conscience, ce qui est toujours respectable, le jeune Breton venait chercher spontanément l'exil, la ruine, la misère- Heureux choix pour la postérité! Chateaubriand n'avait pas assez souffert pour exprimer la souffrance, ce qui allait être le grand besoin du siècle. La destinée qu'il avait acceptée lui fit éprouver en peu d'années toutes les amertumes et toutes les angoisses; elle soumit sa vocation poétique au rude et salutaire noviciat du malheur.

En Allemagne, en Angleterre, partout où devait souffrir utilement le proscrit volontaire, son impatience de poésie longuement comprimée ne faisait que s'accroître dans l'épreuve : ses rêves le suivaient à toutes les étapes de son chemin pénible, et surtout ceux qui devaient adopter des noms impérissables et prendre des formes immortelles. Dans les savanes du Nouveau-Monde, il avait, sous les traits d'obscurs sauvages et d'indiennes naïves, pressenti son Atala, deviné son Chaclas. En sa courte campagne de l'armée de Condé, soldat de la fidélité, combattant hélas! contre la patrie, il charmait ses rares loisirs par la lecture d'Homère et voyait déjà se dessiner à l'horizon l'apparition d'un Eudore exilé des « paysages éclatants de la Grèce sous un ciel sans lumière qui semble nous écraser sous sa voûte abaissée ».

En Angleterre, nous retrouvons Chateaubriand indigent et malade. A ses premières tristesses vint

1LLL-ET-VILAINE

s'ajouter de plus en plus la tristesse réelle et pénétrante de l'exil, comparable à ces pluies fines et monotones qui semblent percer jusqu'à l'Ame. Il apprit, pur une dure expérience, à chanter l'une des plus grandes douleurs de son siècle, l'une de celles qui furent le plus profondément senties par l'élite de ses contemporains. Nul ne l'a mieux comprise, mieux dépeinte que Chateaubriand dans ses œuvres, où il a comme dispersé tout un poème de l'exil.

Seul, pauvre et triste, Chateaubriand n'eut d'autre refuge que le travail acharné. Son génie se chercha dans deux volumineux ouvrages, l'Essai sur les Révolutions et les Natchez. Il ne devait se découvrir que dans A (a la. L'on a trop souvent accoutumé de juger Chateaubriand d'après les Natchez, livre déclamatoire qui, je ne sais pourquoi, est mis d'abord entre les mains des jeunes gens; car les Natchez ne sont bons à lire que pour les lettrés cherchant à démêler les tâtonnements d'un génie qui s'essaie.

Au moment où Chateaubriand éciata plutôt qu'il ne parut, la situation des lettres et, d'autre part, l'état des âmes dans notre pays étaient singulièrement propices à une rénovation de la littérature.

Le présent, sauf pour ceux qui se trouvaient ravis par la glorieuse activité des batailles et dont nous n'admirerons jamais assez l'héroïsme dans les triomphes et surtout dans les revers, ne pouvait que suggérer un insupportable ennui. Qu'était-ce pour toutes les âmes délicates, élevées, ambitieuses de grandeur morale, capables d'idéal, que le relâchement de la fin du Directoire ou plus tard la tension belliqueuse de l'Empire?

Elles ont été bien lourdes ces années, malgré les

ÉCRIVAINS ET SAVANTS

superbes éclairs dont les sillonnait, le vol de la victoire, bien pesantes pour ceux qui jugeaient que la destinée d'un peuple ne réside jamais dans l'exclusive préoccupation des conquêtes. L'invincible ennui du présent fut donc un élément essentiel de l'état mental de notre société au moment où la poésie de Chateaubriand vint répondre à ce vœu de l'àme française qui demandait à ne pas être étouffée.

Notons ensuite cette anxieuse et vague impatience de l'avenir si fréquente alors dans la poésie de l'Allemagne. Rêver un avenir meilleur à travers des perspectives, illusoires d'abord, ensuite plus distinctes, ce fut en France comme .dans les autres pays le tourment du xvin c siècle à son début; depuis que ce rêve plus précis s'est uni à la pensée d'améliorer le sort des hommes, cette impatience de l'avenir, qui fut le malaise de notre époque, en est devenue l'honneur et la vertu.

Ce fut dans Atala que vint se révéler la poésie attendue, Atala, un chef-d'œuvre d'émotion et d'éloquence. #

L'originalité et comme le moi de l'auteur s'accuse plus fortement que jamais il ne l'avait fait dans notre littérature, en dehors du genre épistolaire et des mémoires.

La poésie personnelle, qui s'attestera par tant d 'œuvres vivaces est instituée chez nous par Atala et par René, Qu'était-ce d'ailleurs que cette poésie personnelle accueillie avec tant d'éclat par le public, sinon l'expression souveraine des sentiments de tous chez un être privilégié, sinon le moi de tout le monde incarné dans un type supérieur?

Que trouvons-nous aussi comme caractère domi-

nant dans Atala, dans René? La mise en œuvre d'un sentiment alors très répandu, très sincère, mais qui n'avait jamais eu tant de prise sur les âmes, le sentiment de la mélancolie, puis dans Atala et dans René encore, ensuite dans le Génie du christianisme, une égale extension d'un sentiment plus familier au genre humain, mais jusque là très rarement exprimé dans notre littérature française, je veux parler du sentiment de la nature, Enfin nous découvrons dans le Génie du christianisme, dans les Martyrs, un franc retour à la tradition do l'antiquité, une intelligence toute nouvelle de la poésie chrétienne, du moyen Age, de l'art gothique et de l'histoire nationale, etdans le premier de ces deux ouvrages toute une foison d'idées critiques presque inconnues à nos concitoyens.

La mélancolie était fréquente et comme naturelle chez les contemporains de Chateaubriand.

Elle trouva son expression complète et profonde dans l'œuvre de Chateaubriand, qui fut à la fois l'interprète et le consolateur de ce fugitif et douloureux attendrissement des âmes.

On m'objeclcra le péril de cette souveraineté d'un sentiment maladif, les atteintes à la santé de l'intelligence, à la bonne humeur de l'esprit.

Rassurons-nous, car nous savons tous que le présent n'appartient plus à cette mélancolie arbitraire.

A cet art de décrire symétriquement qu'il avait enfin repris aux Grecs, il a joint également pour la première fois en France le secret virgilien « d'animer et de passionner la nature » selon la belle expression de Fénelon.

Au milieu de descriptions admirables nous le

ÉCRIVAINS ET SAVANTS

voyons, comme le faisaient les grands anciens et Shakespeare mêler la nature à l'action, la faire vivre et presque sentir, lui donner dans le poème le rôle que réellement elle occupe dans notre être; car il y a bien des correspondances et des harmonies entre le paysage et la pensée, entre le climat et la réflexion, entre le temps et l'esprit, entre la nature et le cœur. Ainsi Chateaubriand a fait prévaloir chez nous ce principe de l'association continuelle de la nature avec l'homme. A partir de lui, la grande nature triomphe dans notre poésie.

Le Génie du Christianisme nous présentera la troisième nouveauté capitale due à l'initiative de Chateaubriand, la création de la critique en France.

La France seule restait étrangère à l'un des grands modes d'inspiration poétique officiellement rejeté par deux mauvais vers de Boileau :

De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles.

Tel était ce préjugé exclusivement français issu d'un système que Chateaubriand attaqua vaillamment et renversa par l'autorité du Génie du Christianisme et des Martyrs. Toujours par l'initiative et la volonté de Chateaubriand, la beauté poétique du Christianisme et sa puissance inspiratrice, complètement ignorées par nos aïeux, se sont imposées à tous les écrivains illustres de notre âge.

On peut attribuer encore à Chateaubriand un service non moins grand que ces innovations poétiques, c'est-à-dire la création de la critique contemporaine. Il la créa en restituant le sentiment de l'antiquité, en introduisant le sens du moyen âge et de

l'histoire nationale, en secondant le goût des littératures étrangères.

Qu'à Chateaubriand revienne aussi l'honneur d'avoir introduit en France la curiosité de la poésie du moyen âge, le sens de l'architecture gothique qu'avant lui, croyants ou incrédules, tous se piquaient de mépriser. C'est ainsi qu a la France insoucieuse il a rendu l'œuvre de ses pères, lui restituant ses héros épiques, les chevaliers, son épopée de pierre, les cathédrales, rétablissant et dans son intelligence et dans son amour ce passé du moyen âge que nos préférences pour le présent ne doivent jamais nous faire dédaigner, ce passé qui eut ses grandeurs et qui doit nous être cher pour nous avoir portés dans ses flancs douloureux ; car nous sommes les héritiers de ses efforts et les fils de ses souffrances.

C'est encore Chateaubriand qui a provoqué le goût et la compréhension de notre histoire nationale. Tous les illustres historiens de ce temps lui ont reconnu le mérite d'avoir le premier fait reparaître, dans leur ville gallo-franke on féodale, nos aïeux des temps mérovingiens, carlovingiens, capétiens, là où l'on ne présentait que l'uniformité des âges civilisés : l'un d'eux, et non le moins grand, Augustin Thierry, attribuait aux Martyrs l'éveil de sa vocation historique et l'intelligence du passé suscilée dans sa conscience d'adolescent.

Cet homme étonnant, prodigieux, atellement créé, tellement innové dans notre littérature du xix c siècle, qu'une catégorie d'écrits, alors des plus subalternes, n'a pas échappé à la prise de possession de son multiple génie. Je veux parler du récit des voyages dont, pour la première fois, il a fait un genre littéraire.

ÉCRIVAINS ET SAVANTS 4 9

Partout il introduisit la vie et la nouveauté. Toujours on le retrouve en exploration, à la recherche de l'inconnu, jusque dans ces Mémoires d'outrelombe, sa création suprême, un monde dans son œuvre.

Si le xix e siècle fut à ses débuts le disciple de Chateaubriand, il peut encore, à son déclin, prendre d'utiles leçons du vieux maître, n'apprît-il à son école qu'à mépriser toutes ces œuvres rebelles à la beauté, que la vogue caresse trop fréquemment d'une brise complaisante. L'enthousiasme du beau, le zèle de l'art antique, l'amour de la tradition facile à concilier avec avec les hardiesses légitimes de l'innovation, la curiosité romantique unie au goût classique, telles sont les vertus littéraires dont Chateaubriand nous transmettra toujours le secret. Allons chercher ce secret dans ses œuvres impérissables, et, s'il le faut, au pied de cette tombe que le vieillard épique s'est si bien choisie, tombe solennelle et mystérieuse qui a la mer pour compagne de solitude, pour sentinelle d'éternité. »

Il fut élu membre de l'Académie française, cette même année, pour remplacer Marie-Joseph Chénier. Mais Napoléon qui avait lu son discours de réception avant la séance, lui demanda des changements auxquels il se refusa obstinément. Le discours ne fut pas prononcé. C'est à partir de ce moment que se dessina le rôle politique de Chateaubriand. Il se déclara contre Napoléon et accueillit avec enthousiasme la Restauration.

Sous la Restauration, la politique l'absorba presque entièrement.

Il joua d'ailleurs un grand rôle. Ses écrits polili-

ques eurent un vif succès et lui valurent des situations brillantes.

11 s'était brouillé en 1811, avec Napoléon dont il salua la chute en 1814, dans une violente brochure intitulée : Bonaparte et les Bourbon*. Pair de France, sous Louis XVIII, il fut envoyé comme ambassadeur à Londres par le ministère Villèle, en 1822; puis, la même année, chargé de représenter la France au Congrès de Vérone. Contre les instructions de M. de Villèle, il y poussa à l'intervention de la France en Espagne, malgré le peu de sympathie qu'il avait pour le roi d'Espagne Ferdinand VII ; mais il voulait donner au drapeau blanc de la Restauration un peu de la gloire militaire recueillie par le drapeau tricolore.

Ministre des affaires étrangères en décembre 1822, il fut renvoyé du ministère, le 6 juin 1824, et se lança alors dans l'opposition. Il attaquait le gouvernement de Charles X dans le Journal des Débats, et votait contre lui dans la Chambre des Pairs, sans cesser d'ôtre royaliste : * Je suis, disait-il, bourbonien par honneur, royaliste par raison, républicain par caractère. » C'étaient là des nuances difficiles à concilier.

Après avoir contribué à ébranler la Restauration, il se flatta de lui rester fidèle. Tel est le sentiment qui inspira l'admirable et singulier discours qu'il prononça à la Chambre des Pairs le 7 août 1830, dans lequel, tout en faisant l'éloge de la révolution de 1830, il protestait de son attachement au régime qu'elle venait de renverser.

Ce discours qui mériterait d'être cité en entier, et ses nombreux écrits politiques, y compris ses mémoires d outre-tombe , prouvent que l'esprit politi-

ÉCBIVAINS ET SAVANTS

que de Chateaubriand n'était pas à la hauteur de son génie littéraire.

Ecarté de la vie publique par la Révolution de 1830, il employa sa retraite à ses fameux mémoires <t outretombe qui parurent au lendemain de sa mort (à Paris, le 4 juillet 1848).

Chateaubriand repose sans la moindre inscription, sur un rocher de la baie de Saint-Malo, et ce grand écrivain reste, dans la prose, comme Victor Hugo dans la poésie, le chef de notre littérature contemporaine.

La vie de Lamennais (1782-1854) n'eut pas l'éclat de celle de Chateaubriand. Elle n'en connut que les luttes, l'agitation et les tristesses.

Lamennais (ITugues-Félicité-Robert de) était né à Saint-Malo d'une famille d'armateurs récemment anoblie par Louis XVI. 11 perdit de bonne heure sa mère, et fut élevé sans direction, livré aux lectures les plus diverses, et flottant déjà entre une foi exaltée et une incrédulité précoce.

Au lieu d'entrer dans le commerce, suivant la volonté paternelle, il accepta une chaire de mathématiques au collège de sa ville natale, puis finit par se consacrer à la prêtrise, comme avait fait son frère Jean. Il avait trente-quatre ans. C'est l'année suivante (1817), qu'il fit paraître son premier livre : Essai sur l indifférence en matière de religion.

Ce livre, avec une éloquence ardente et fougueuse, élevait la question religieuse au niveau d'un grand intérêt social, et montrait l'importance de la foi pour les nations comme pour les individus.il eut le même succès sous laRestauration.quele Génie du Chrislia-

ILLE-EÏ-VILAINK

nisme en avait eu sous le Consulat. En même temps, il engagea I'auteurdans les luttes religieuses du temps et Lamennais collabora à des journaux royalistes avec Chateaubriand et de Bonald.

La Révolution de 1830 le jeta dans une autre voie.

Il fonda avec Lacordaire, de Montalembert, Gerbet, le journal Y Avenir qui avait pris pour devise : Dieu et Liberté, et qui tentait de concilier l'Eglise et la Révolution. Mais les doctrines de Y Avenir ne tardèrent pas à effrayer la papauté qui les condamna. Lamennais s'inclina devant la sentence et se ren-

ÉCRIVAINS ET SAVANTS

ferma quelques temps dans la retraite. Il en rapporta un livre étrange autant qu'admirable, les Paroles d'un croijant (1834), où se mêlent la plus pure résignation chrétienne et l'esprit de révolte contre toutes les tyrannies. Le livre fut condamné par Rome, et, cette fois, ce fui la rupture entre l'auteur et l'Esrlise.

Lamennais inclinait davantage vers la démocratie. En lutte avec la papauté, il l'était encore avec le gouvernement de Louis-Philippe, pour des écrits où les questions politiques étaient discutées avec autant de passion que les questions religieuses, tels que le Livre du Peuple (1837). C'est alors qu'il se tourna vers des études plus calmes, d'où sortit son Esquisse d'une philosophie (1841-1846).

Le rôle et les écrils de Lamennais lui avaient valu une immense popularité. Après la Révolution de 1848, il futélu àl'Assemblée constituante, et siégea sur les bancs de la gauche. Mais il n'y prit pas, comme orateur, la place qu'on se plaisait à lui assigner, ^on âme seule ('■lait audacieuse. Il n'était pas fait pour l'action, ni surtoul pour le tumulte des assemblées. Ecarté de la politique par le coup d'E'at du 2 décembre et par l'avènement du second Empire, il occupa ses dernières années à traduire la Divine Comédie du grand poète italien.

Il mourut aussi simplement qu'il avait vécu. Il refusa toute réconciliation suprême avec l'Eglise, et voulut être enterré comme les pauvres, dans la fosse commune.

Lamennais a été violemment attaqué par le clergé dont il s'était séparé. Mais ce qu'on a appelé son apostasie représente mal les contradictions d'un

esprit ardent et absolu, tourmenté du besoin de croire et obsédé par la recherche de la vérité. Ce qu'il est impossible de contester, c'est la sincérité de ses sentiments, la dignité de sa vie et son talent d'écrivain. Comme Chateaubriand, il eut des doDs de style extraordinaires. Comme lui, il a éloquemment traduit les incertitudes douloureuses de son temps. Comme lui, il est un de ceux qui ont leplusremué leursiècle. Toutes les grandes idées, il les a exprimées avec un rare bonheur, l'amour de la patrie et la douleur de l'exil, l'amour de ses semblables, la fraternité, la morale la plus pure, le respect de la famille, les devoirs des enfants.

Quelques lignes suffisent pour juger le style et le cœur. Les hommes doivent s'aider dit-il, et il le démontre.

« Lorsqu'un arbre est seul.il est battu des vents et dépouillé de ses feuilles; et ses branches, au lieu de s'élever, s'abaissent comme si elles cherchaient terre. Lorsqu'une plante est seule, ne trouvant point d'abri contre l'ardeur du soleil, elle languit, se dessèche et meurt. Lorsque l'homme est seul, le vent de la puissance le courbe vers la terre, et l'ardeur de la convoitise absorbe la sève qui la nourrit.

Tant que vous serez désunis et que chacun ne songera qu'à soi, vous n'aurez rien à espérer que souffrance, et malheur, et oppression,

Qu'ya-t-il de plus faible que le passereau, et de plus désarmé que l'hirondelle? Cependant, quand paraît l'oiseau de proie, les hirondelles et les passereaux parviennent à le chasser en se rassemblant autour de lui et le poursuivant tous ensemble.

Prenez exemple sur le passereau et sur l'hirondelle.

ÉCRIVAINS ET SAVANTS

Celui qui se sépare de ses frères, la crainte le suit quand il marche, s'assied près de lui quand il repose, et ne la quitte pas même durant son sommeil.

Donc, si l'on vous demander Combien êtes-vous? — Nous sommes un, car nos frères, c'est nous, et nous c'est nos frères. »

Ecoutez bien aussi, enfants, ces sages conseils :

« Honorez, aimez le père qui vous a transmis la vie, la mère qui vous a nourri dans son sein. Vous êtes à vos parents un grand sujet de soucis. N'ont-ils pas sans cesse devant les yeux vos besoins de toute sorte et ne faut-il pas qu'ils se fatiguent sans cesse avant d'y subvenir? Le jour, ils travaillent pour vous et la nuit encore, pendant que vous vous reposez, souvent ils veillent pour n'avoir pas, le lendemain, à vous répondre quand vous leur demandez du pain : « Attendez, il n'y en a pas. »

Si vous ne pouvez maintenant partager leur tâche, efforcez-vous au moins de la leur rendre moins rude par le soin que vous prendrez do leur complaire et de leur aider, selon votre âge, avec une tendresse toute filiale.

Vous manquez d'expérience et de raison : il est donc nécessaire que vous soyez guidés par leur raison et leur expérience, et ainsi, selon l'ordre naturel, vous devez leur obéir, prêter à leurs conseils, à leurs enseignements, une oreille docile. Les petits mêmes des animaux n'écoutent-ils pas leur père et leur mère et ne leur obéissent-ils pas à l'instant lorsqu'ils les appellent, ou les reprennent, ou les avertissent de ce qui leur nuirait? Faites par devoir ce qu'ils font par instinct.

Il vient un temps où la vie décline, où le corps

s'affaiblit, les forces s'éteignent; enfants, vous devez alors à vos vieux parents les soins que vous reçûtes d'eux dans vos premières années. »

Pour terminer voici une anecdote qui peint bien le cœur adorable de cet homme de bien.

Il avait été recommandé à Lamennais, atteint d'une forte bronchite, de ne prendre que des boissons chaudes et adoucissantes.

Or, un matin, une dame, qui avait pour le veillard la plus fdiale affection, allant le visiter dans sa prison, le trouva en train de déjeuner d'une tasse de lait froid.

« Eh quoi ? s'écrie-t-elle en confisquant la tasse et le contenu, voilà comme veus suivez la prescription du docteur! Du lait froid, y pensez-vous? Vous voulez donc aggraver votre mal ?

— Mais non, ma chère enfant, mais non Cane

me fera pas mal, je vous assure, objecta timidement Lamennais.

— Je vous assure, moi, répliqua la dame que c'est très mauvais, très dangereux même. Comme s'il en coûtait beaucoup de faire chauffer cela; vous avez là votre petit poêle.

— Je sais bien, je sais bien, -mon enfant, mais

— Mais la paresse de l'allumer, n'est-ce pas?

— Eh bien, oui, la pa-resse de l'allumer, vous dites vrai mais une autre fois

— Une autre fpis, non pas ! Et, puisque la paresse vous tient si fort quand il s'agit des soins à prendre de votre santé, je l'allumerai, moi, votre poêle, car je n'entends pas que vous buviez froid. »

La dame, en parlant ainsi, disposait déjà tout pour faire ce qu'elle venait de dire. Alors le veillard, d'un air suppliant :

ÉCRIVAINS ET SAVANTS

« Non, laissez cela, n'allumez pas ce poêle, je vous prie.

— Je ne laisserai rien du tout... »

Et déjà l'allumette flambe. Mais le philosophe, d'un air tout alarmé ;

« Attendez, attendez, je vais vous dire la vérité.

— La vérité? répète la dame ébahie, quelle vérité?

— Eh ! c'est que, voyez-vous, il y a de petits oiseaux qui ont mis leur nid là au dehors, sous le loil, à la sortie du tuyau..., et quand je fais du feu, de la fumée..., eh bien, les pauvres petits, ça les ennuie. »

A côté d'une aussi féconde et aussi brillante famille de littérateurs, les savants ne tiennent pas une grande place, et il n'est resté que peu de chose de leurs travaux : ce sont La Mettrie, Maupertuis, Broussais, tous les trois également nés à Sainl-Malo, au xviii c siècle.

LaMettrie (1709-1751), médecin et philosophe,

fut surtout renommé pour son athéisme.

La hardiesse de ses doctrines, même en un siècle où la pensée obtenait plus de liberté. le força de se réfugier d'abord en Hollande, puis à Berlin auprès de Frédéric II qui le nomma son lecteur et dont il égayait la table.

C'est là qu'il se rencontra avec son compatriote Maupertuis.

Haupertuis (1G98-17.'J9) était membre de l'Académiedes sciences. Savantexact et novateur, écrivain élégant, il avait été un des premiers à répandre chez nous les théories de Newton; il avait travaillé avec Voltaire, avec lequel il se brouilla plus tard, et dont

ft*

ILLE-ET-VJLAINli

les diatribes assombrirent ses deraières années. Il s'illustra surtout par une mission scientifique en Laponie, mission dont les beaux résultats excitè- .rent en Europe un enthousiasme extraordinaire.

ltroiisw.is (1772-1838) appartenait à une vieille famille de médecins.

Après avoir, dans sa jeunesse, fait le coup de feu contre les Chouans, puis servi dans la marine, il vint étudier la médecine à Paris, devint médecin de nos armées qu'il suivit à travers l'Europe, enfin professa au Yal-de-Gràce et à la Faculté de médecine.

Wm

ÉCRIVAINS ET SAVANTS

Il avait rompu avec renseignement d'autrefois, en s'inspirant des doctrines de Cabanis, en mettant toute la philosophie dans la physiologie et en faisant de la pensée une sécrétion du cerveau. Ses idées ne lui ont pas survécu et ses livres sont oubliés; mais ce qui recommande sa mémoire, c'est l'exemple d'une vie tout entière consacrée à l'étude, et ennoblie par la plus haute probité du caractère.

Tout le monde ne peut pas être grand homme, mais chacun de nous peut être un citoyen utile et ce n'est pas la moindre satisfaction pour une âme éprise du culte de la Patrie.

Page 1