I. — LE PAYS ET LES GENS
Le versant oriental des montagnes du Beaujolais .et du Lyonnais, ainsi qu'une moitié de leurs pentes tournées vers la Loire, constituent la circonscription du Rhône presque entière. Un massif avancé du mont Pila et quelques districts situés à l'Est de la Saône et du Rhône complètent ce département, le plus petit de toute la France, à l'exception' de la Seine. A part quelques cantons qui dépendent de la banlieue de Lyon, il est presque tout entier situé sur la rive droite des deux fleuves.
Si l'on veut se rendre compte de la configuration générale du pays, il faut, à Lyon, faire l'ascension de Fourvière. De ce promontoire élevé, l'œil saisit facilement les traits caractéristiques du pays.
Ce qui frappe, d'abord, c'est la grande ligne d'eau N.-S. formée par le Rhône inférieur et la Saône. Cette ligne, qui se rattache à Paris par le canal de Bourgogne, est constamment parcourue par de grands trains de tonneaux remontant vers le Nord ; c'est la route des vins.
A l'Ouest de cette voie fluviale court une longue chaîne de magnifiques collines, riches en belles expositions, admirablement situées pour la culture de la vigne.
Au Nord de Lyon, se dresse le plateau des Dombes qui s'avance en forme d'éperon et porte la Croix-
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Rousse. Il se termine par une sorte de bourrelet qui refoule les eaux vers le nord et les empêche de descendre directement au Rhône, comme le fait la rivière d'Ain.
Enfin à l'Est et au Sud de la ville, on remarque les Balmes dauphinoises, connues sous le nom de « Terres froides », à cause de leur exposition aux vents du Nord et qui viennent mourir en pente douce du côté de Lyon.
Toute cette région a été jadis le théâtre de grands bouleversements géologiques.
A l'époque diluvienne, le Rhône n'atteignait pas la région au centre de laquelle Lyon s'est élevé. Il s'arrêtait au revers oriental du Jura et envoyait ses eaux dans un bassin septentrional où elles rencontraient celles du Rhin et du Danube. A l'âge suivant, il arrivait au bassin de Culoz, que ses eaux ont creusé, et d'où il passait dans la vallée de l'Isère par la déchirure du lac du Bourget.
En ces temps reculés, c'étaient les torrents des Alpes qui arrivaient à Lyon. Ils y venaient par les pentes septentrionales des Alpes dauphinoises, entraînant des débris granitiques pris dans ces montagnes, et portaient leurs eaux à un grand lac qui occupait une partie du bassin de la Saône, l'ancien lac bressan. C'est l'action de ces eaux qui a rempli de cailloux roulés les plaines septentrionales du Dauphiné, exhaussé le plateau des Dombes et nivelé la plaine bressanne.
Enfin, dans une troisième période, le Rhône à travers les défilés de Pierre-Châtel, se fraya un chemin dans la direction de l'Ouest, jusqu'au point où il vint se heurter contre la colline de Fourvière et se
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trouva rejeté vers le Midi. C'est alors que ses eaux séparèrent les plaines du Dauphiné du plateau de la Dombe. A la suite de cette révolution, le lac bressan se modifia à son tour. Il pratiqua une ouverture sur le rebord méridional de sa cuvette dont la solidité avait été compromise par le travail du Rhône. Cette brèche ouverte entre la colline de Fourvière et la pointe du plateau des Dombes qui forme la Croix- Rousse, permit au lac de se vider peu à peu : le canal d'écoulement finit par devenir la Saône.
" C'est au centre de cette région, à ce nœud géologique où se croisent de nombreuses vallées et où, par conséquent, ont dû passer les grands courants des migrations humaines que Lyon a surgi. Il y a, en effet, des lois précises qui déterminent l'emplacement et le rôle de chaque ville. Sans doute, les hommes peuvent élever des cités où ils veulent, mais ces cités ne grandissent qu'à condition de trouver un emplacement favorable : celui de Lyon l'est entre tous.
Avant de parler de cette grande cité, disons quelques mots des principales agglomérations du département.
A l'Ouest des montagnes du Lyonnais, c'est l'Arbresle, située dans un cirque de collines, au confluent de deux torrents. Cette ville, qui s'occupe de la fabrication des soieries, doit aussi une part de son importance à ses carrières de pierre de taille, de pierre à chaux hydraulique et aux énormes gisements de pyrites de Saint-Bel, où l'on vient chercher le minerai nécessaire pour la fabrication du soufre et de l'acide sulfurique.
Sur la ligne de Roanne s'élève l'industrieuse
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Tarare, bâtie en amphithéâtre à la base d'une montagne. Ce grand centre de travail qui, au milieu du siècle dernier, n'était qu'une triste bourgade dépourvue de communication, fabrique de la mousseline, des broderies, du velours, de la peluche. Autour d'elle s'est formée toute une série d'agglomérations ouvrières, Amplepuis, Thizy, Cours, où l'on s'occupe également de la fabrication des étoffes.
Dans la partie du département limitée par le cours de la Saône et qui doit son nom de Beaujolais à la ville, jadis princière, de Beaujeu, c'est l'agriculture qui a la prépondérance sur le travail de l'industrie. Les vins du Beaujolais ont une réputation incontestée. On a constaté que tous les crus renommés de ces coteaux sont obtenus sur un filon de porphyre granitoïde ; ils ont une finesse et un bouquet particuliers qui n'existent pas dans les vins provenant de terrains carbonifères. Viliefranche, chef-lieu d'arrondissement, Beaujeu et Belleville, sont les trois localités importantes de cette région.
Au Sud nous trouvons Givors. Située au bord du Rhône, à l'issue du Guier et d'un canal navigable, cette ville appartient plutôt au groupe industriel dé Saint- Etienne; elle se trouve à l'extrémité du grand bassin de charbon qui commence dans le Forez au bord de la Loire. Non loin de là se dresse le mont Pila, sur la pente méridionale duquel on récolte le fameux vin de la Côte-Rotie.
Mais c'est Lyon qui est la vraie reine de toute cette
région. La ville s'élève majestueuse, au confluentde ses
deux fleuves, dans une position merveilleuse, qui, on
peut le dire, a été la cause de sa prodigieuse fortune.
Avant la conquête romaine, il n'y avait là qu'une
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simple bourgade, située sur la hauteur de la Croix- Rousse; c'était Coudate, lieu consacré et neutre, où, à certaines époques, se tenait déjà le grand marché des Gaules.
C'est sur la colline voisine de Fourvière qu'un lieutenant de César, L. Munatius Plancus, fonda, en face du Condate gaulois, en l'an 41 avant J.-C, une ville nouvelle à laquelle il donna le nom de Lugdunum. La fortune de la nouvelle colonie fut extraordinaire. En quelques années, elle devint le siège du gouvernement des Gaules avec Marc-Antoine et, par trois fois, la résidence d'Auguste, le premier empereur romain. Au sommet de la colline s'élevait un majestueux forum, un amphithéâtre, un théâtre, et le palais des Césars où naquirent Claude, l'odieux Caracalla, et où, tout enfant, joua Germanicus, le vainqueur des Germains, des Dalmates et des Arméniens. En face, sur la côte Saint- Sébastien, se dressait l'autel de Rome et d'Auguste, avec les statues des 63 peuples de la Gaule. De nombreuses routes soigneusement entretenues remplacèrent les vieux chemins défoncés, et de grands aqueducs allèrent chercher à Montroman, au Mont-d'Or, et jusqu'au mont Pila, l'eau pure pour Lugdunum.
A la chute de l'Empire romain, Lyon devint, en 461, la capitale d'un royaume de Burgondes; triste époque qui vit s'amonceler ruines sur ruines! Plus tard, l'ancienne capitale des Gaules fut le cheflieu d'un comté, aux mains d'un de ces leudes que la monarchie, trop faible, ne pouvait empêcher de se constituer de petites monarchies héréditaires. Le territoire se morcela à l'infini entre les compagnons du nouveau seigneur. La féodalité était faite.
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Mais un nouveau pouvoir surgit qui devait devenir singulièrement puissant : l'humble Eglise fondée par Saint-Pothin et que n'avaient pu abattre les persécutions des empereurs, avait su conquérir et ses persécuteurs et les barbares eux-mêmes. L'évêque de Lyon disputa au comté le gouvernement de la cité ; la lutte dura près de trois siècles.
Enfin en 1173 intervint une transaction qui fit sa part à chacun des deux compétiteurs : le Lyonnais se détacha du Forez, et l'évêque prit le titre de comte de Lyon, en continuant de faire hommage à l'empereur d'Allemagne.
Sous cette nouvelle domination, la capitale des Gaules recouvra un peu de son ancien lustre. Le pape Innocent IV, chassé d'Italie, vint s'y réfugier et y tenir le célèbre concile de 1245, dans lequel il fulmina l'excommunication contre l'empereur d'Allemagne Frédéric II. Mais la puissance féodale de l'Eglise se trouva bien vite ruinée soit par les rivalités des seigneurs voisins, soit par les soulèvements populaires.
Lyon avait gardé les traditions'romaines ; les corporations étaient restées organisées, sinon de fait, du moins en principe, et, tous les ans, elles célébraient l'antique fête des Merveilles, à laquelle l'église prenait part en lui imposant le nom de fête des Miracles. Dès 1269 les Lyonnais se révoltèrent contre leur archevêque et tentèrent d'organiser la commune. Mais il fallut pour la constituer définitivement l'influence favorable du roi de France et la décision du pape Clément Y qui déclara que l'archevêque devait l'hommage au roi et non à l'empereur. La réunion à la France fut ratifiée par le traité du 10 avril 1312.
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Le sort du Lyonnais fut, dès lors, lié à celui du pays tout entier. Pendant tout le Moyen-Age, Lyon se livra à un commerce énorme qui faisait de lui une place internationale. La ville était constamment pénétrée par les étrangers qui y jouissaient de privilèges importants; ils avaient notamment la faculté d'entretenir des gardes. Aux xv° et xvi° siècles, des maisons souveraines en Italie, les Médicis, les Sforza, y établirent des banques. Si Lyon resta fidèle à ses rois, il parut néanmoins comme une enclave de petite république municipale dans la monarchie française. Jl n'a connu ni gens d'épée, ni gens de robe, ni parlement, ni chevaliers, point de noblesse, si ce n'est la noblesse municipale de l'échevinage. C'est pourquoi on a pu dire que les véritables gentilshommes de Lyon descendaient de la Croix Rousse.
Avec Richelieu, l'indépendance lyonnaise fut abattue ; à côté d'un gouverneur le pouvoir central plaça un intendant. Le Lyonnais, le Forez, le Reaujolais, le Franc-Lyonnais, possession de l'Eglise sur la rive gauche de la Saône, constituèrent la généralité de Lyon, divisée en cinq élections : celles de Lyon, de Villefranche, de Saint-Etienne, de Monlbrison et de Roanne. En 1790, la généralité forma le département de Rhône-et-Loire et les cinq élections firent chacune un district. Cette division fut modifiée en 1793, lorsque Lyon se révolta contre la Convention. Un arrêt des représentants du peuple Dubois-Crancé, Delaporte, Javogue et Gauthier détacha l'ancien Forez pour en faire le département de la Loire. De ce jour date la délimitation actuelle du département du Rhône.
Aujourd'hui Lyon est une grande ville de
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438.077 habitants (recensement de 1891) centre dune grande activité intellectuelle et industrielle Aucune ville en France ne se distingue à un de S ré égal par ses institutions locales. Ses écoles, ses hôpitaux, ses établissements charitables dus à l'initiative privée, peuvent servir de modèles. Dans lWlomeration lyonnaise on rencontre une foule d'industries diverses parmi lesquelles la fabrique des soieries occupe une place prépondérante, puisque sur un chiffre annuel d'affaires d'environ 800 milions de francs elle représente, à elle seule, près de 400 millions. Les autres industries sont les produits chimiques, les pâtes alimentaires dites pâtes d'Italie la tannerie, la fonderie et la construction mécanique a chapellerie, la bijouterie, la fabrication des liqueurs et la brasserie, la verrerie, la confection la fabrication des couleurs, le stéarinerie, la maroquinerie, la fabrication des chaussures, la sparterie. Les industries artistiques sont également représentées à Lyon d une manière supérieure, spécialement dans I orfèvrerie religieuse, la menuiserie, la sculpture en Dois, la serrurerie et l'imprimerie.
Si tout le monde connaît les traits distinctifs du Normand, du Gascon, du Picard, du Bourguignon ou du Marseillais, il faut reconnaître que le typé lyonnais n'a encore figuré ni au théâtre, ni dans le roman et qu'il n'y a pas d'opinion toute faite sur lui loSîf £° n admirable introduction à l'Exposition de 1889, M. Aynard, député du Rhône, a pourtant tenté d ébaucher son portrait. Voici un extrait de cette très remarquable et très fine étude : « Le Lyonnais « dit-il, semble une race du Nord, égarée dans le Sud « race de travailleurs pensifs, qui, tout en portant
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«, haut ses regards, s'entend à exploiter la terre. Le « Lyonnais s'agite dans les contraires; c'est pourquoi « il paraît énigmatique. Tout se heurte en lui. Il est « actif et contemplatif; c'est un mystique intermit- « tent, secoué par un rude travail; il est mélancoli- « que et crée Guignol, ce maître railleur plus profond « que Polichinelle; envieux et compatissant, prenant « autant de soin d'empêcher ses semblables de mou- « rir que de grandir, très intéressé et probe, de cœur « chaud et d'aspect froid, aspirant très haut, osant « parfois beaucoup et se résignant facilement à la « médiocrité obscure, le Lyonnais entrevoit, rêve les « grandes choses, se met en marche pour les atteinte dre et s'arrête. C'est un inachevé. Rien ne se com- « plète ici, ni les monuments, ni les idées. C'est la cité « du rêve et du réel,|du chrétien austère, du vision- « naire et du sectaire, de la folie soudaine et de la rai- « son coutumière. » On peut rapprocher de cette brillante esquisse la page éloquente où Miche let, le seul de nos auteurs qui ait compris l'âme lyonnaise, a résumé Lyon dans la grande opposition de ses montagnes : la montagne mystique, Fourvière, et la montagne qui travaille, la Croix-Rousse.
Avant la Révolution , presque aucun nom illustre ne se détache de notre histoire. Dans les Girondins, Lamartine a fait cette remarque : « Lyon a montré « souvent un grand peuple, rarement de grands « hommes. » La grandeur de Lyon apparaît comme œuvre anonyme, collective; il semble que dans cette sorte de congrégation municipale, chacun ait travaillé obscurément pour la gloire de la communauté. En revanche, le siècle qui finit a vu surgir, dans toutes les branches des connaissances humaines, des hommes
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de génie qui ont porté haut la gloire de leur pays. Le livre d'or des illustrations lyonnaises est d'une richesse incomparable.