INTRODUCTION
L'idée de former une Galerie illustrée de la Compagnie de Jésus date de trois siècles. Non content de s'être appliqué, en 1586, à faire peindre le portrait le plus ressemblant qui existe de saint Ignace, le P. Pierre Ribadeneira (admis au nombre des novices, le 18 septembre 1540, avant l'approbation solennelle de l'Institut) fît reproduire, de 1590 à 1606, pour le collège de Madrid, où on les voit encore, les portraits des 10 premiers pères et des 102 premiers martyrs de son ordre. Ce précieux renseignement nous est fourni par le Fr. Cristobal Lopez, compagnon de Ribadeneira, et se trouve consigné dans un manuscrit des Archives des Pères de Toulouse, 20, rue des Fleurs. D'Espagne, ce culte du souvenir passa tout d'abord dans les Flandres. Là, sous la direction des Pères d'Anvers, en particulier, les maîtres de l'Ecole Flamande et les graveurs rivalisèrent de zèle pour immortaliser, à l'aide du pinceau ou du burin, les grands hommes et les saints personnages de la Société naissante.
Rientôt après, la France, l'Italie et l'Allemagne adoptèrent à leur tour le pieux usage de fixer sur la toile, le marbre ou l'airain, les traits de leurs plus illustres morts, et ce mouvement ne s'arrêta qu'avec la suppression de la Compagnie de Jésus. A cette dernière époque, la plupart des maisons possédaient une galerie de tableaux ; et plusieurs comme le collège de Madrid, celui de Saint-Clément à Prague, le Gesù à Rome, etc., en avaient réuni un assez grand nombre. A partir de 1773, ces richesses, dont quelques-unes avaient une valeur artistique, passèrent en d'autres mains, ou même dispa-
rurent sans laisser de trace, comme, par exemple, les portraits en médaillons qui ornaient la Bibliothèque du collège Louis-le-Grand, à Paris.
Au commencement de ce siècle, des efforts partiels ont été tentés, çà et là, pour réunir au moins des estampes : elles étaient encore assez nombreuses et ne se vendaient pas trop cher. Sans parler des galeries de la résidence de Paris, 35, rue de Sèvres, ou de celles de Londres, de Gemert,dc Stonyhurst, etc., le P. Desrosiers et le P. Charles Cahier ont laissé à la Bibliothèque de l'Ecole Sainte-Geneviève, 18, rue Lhomond, à Paris, plusieurs albums où se rencontrent des portraits assez rares. En Angleterre, même, un protestant, lord Fitzwilliam, a donné au musée Fitzwilliam de Cambridge, un volumineux portefeuille tout rempli de portraits de Jésuites. En tête, il avait écrit ces mots : 1808, Hi sunt quibus mundus non erat dignus. Faut-il s'étonner, si, comme on le croit, ce savant est mort dans le sein de l'Eglise catholique !
Cependant la plus considérable de ces collections paraît être celle de Boulogne-sur-Mer. Commencée en 18G2, elle se compose non seulement des 2,200 gravures, lithographies ou dessins donnés au collège Notre-Dame, en 1875, mais encore d'environ 2,000 autres pièces acquises depuis lors. On y trouve des documents de la plus grande rareté. Mais loin de chercher à satisfaire, soit une vaine curiosité, soit le désir égoïste de posséder des estampes introuvables et uniques, la pensée dominante a toujours été de préparer les éléments d'une reproduction des portraits les plus importants et les plus rares, pour l'entreprendre, dès que les procédés de photogravure permettraient de le faire dans des conditions abordables. On le conçoit aisément, un projet de cette ampleur n'a pas toujours été d'une réalisation facile. Ne fallait-il pas lire un nombre prodigieux d'ouvrages, afin de découvrir la mention d'un portrait, dépouiller une multitude de catalogues, et visiter les cartons des principaux marchands d'estampes ou des grands musées ? Cependant l'exécution a pu se poursuivre au milieu d'une vie fort active ; mais sans les encouragements des PP. Cahier, Dorr et de Guilhermy, et peut-être sans un peu d'énergie, il eût été difficile de surmonter l'ennui de ces longues et fastidieuses recherches. Il s'est aussi rencontré une difficulté d'un autre genre : l'embarras des richesses. Comment arriver à discerner le type le plus vrai d'un personnage, en présence des nombreuses représentations parfois très différentes Imaginées par les divers artistes? Tant d'éléments sont requis pour appuyer son jugement sur des bases solides! 11 ne
nous en coûte pas de déclarer que, malgré nos études et nos comparaisons, nous n'avons aucune prétention à l'infaillibilité. Cette réserve faite, il convient cependant d'ajouter que nous n'avons pas négligé de consulter des iconophiles dont la compétence est acceptée de tous. Évidemment, il eût été dangereux de prêter l'oreille à certains connaisseurs « fin de siècle », toujours prêts à donner leur sentiment en matière d'art, pour qui le joli est supérieur au beau et dont la science et la modestie ne sont pas les principales vertus. Un de ces Aristarques ne craignait pas, tout récemment, d'appeler « lithographie commune » le chef-d'œuvre d'un maître, presque inconnu, il est vrai, mais qu'une mort prématurée a pu seule priver des honneurs dus à son mérite. Le silence était la meilleure réponse à opposer à un critique aussi affîrmatif. Peu de jours après, un collectionneur, dont la science égale le bon goût, écrivait : « Je donnerais volontiers 500 francs pour acquérir cette estampe rare, dont la planche finement gravée a été tirée à peu d'exemplaires, avant d'être détruite. »
Les 4000 estampes de la collection de Boulogne ne sont pas toutes des gravures signées par les plus grands maîtres. Cependant on remarque parmi les principaux, dont les noms figurent dans une table spéciale publiée à la fin de l'Essai sur l'Iconographie de la Compagnie de Jésus, les noms suivants : Vander Aa, Charles Allet, Claude, Germ. et S. Audran, Ballechou, J.-B. Barbé, N. Bazin, J. Beauvarlet, Ant. Birckhart, Adrien, Corneille et J. Bloemaert, B. et Sch. à Bolswert, M. Borrekens, M. Bouché, Jean Boulanger, les Bouttats, Jean de Bruges, Lucien Butavand, les Cars, H. Causé, J. et Sébastien le Clère, les Clouwet, les Collaert, R. Collin, P. Danoot, les Dorigny, P. Drevet, G. Edelinck, M. Vanden Enden, Faber, Faldoni, Fiquet, Firens, Frey ; les Galle, Etienne Gantrel, F. Gaillard, Hainzelman, A. et F. Hogenberg, R. de Hooghe, J. Houbraken, P. de Jode, Barth., Jérém., Luc, Phil., et Wolfgang Kilian, Langlois, Thomas de Leu, M. Lasne, M. Lauwers, M. Van Lochom, A. Lommelin, C. Luyken, Ch. de Mallery, Maradan, Martinet, Cl. Mellan, L. Moreau, Jacques Neefs, J.-B. Nolin, Crisp. de Pas, Patigny, Pinssio, N. et J. Pitau, P. Pontius, les Sadeler, P. Simon, M. le Sueur, A. Trouvain, Charles Turner, J. Valdor, C. Vermeulen, A. Voët, L. Yostermann, les Wierx, les Wolffgang, etc., etc.
Parmi ces maîtres, plusieurs appartiennent à l'école française du dixseptième et du dix-huitième siècle: ils n'ont pas de rivaux dans leur genre, et le prix élevé des beaux tirages de leurs planches montre suffisamment la
considération dont ils jouissent près des amateurs, dans toutes les parties du mondé. A défaut de l'estampe trop chère, une bonne héliogravure pourra au moins donner une idée suffisante du portrait. D'autres personnages n'ont pas été traités d'une manière aussi avantageuse. Mais au lieu de nous exposer à nous éloigner de la vérité, en cherchant à éliminer les imperfections d'un dessin, il nous a paru plus sage de nous contenter de reproductions exactes, à titre de documents. C'est là, en effet, le grand mérite de la photographie appliquée à la gravure : elle donne un fac-similé de la plus rigoureuse exactitude. Après tout, n'est-ce pas beaucoup entreprendre que de mettre à la portée de toutes les bourses, une galerie de 400 portraits, et de donnera d'autres la possibilité de faire mieux, s'ils en trouvent \emoyen?
Sans doute, si nous vivions encore à l'âge des Mécènes, il eût été préférable de faire graver à nouveau tous ces portraits et de confier l'exécution du travail aux mains les plus habiles. Mais où trouver les ressources suffisantes pour faire face à une pareille dépense? A en juger par le prix tout de faveur de 6000 francs payé pour le portrait du P. Hubin, gravé par feu M. François Gaillard, et celui de 10,000 francs pour une planche qui n'est pas supérieure à la première, une fortune de prince n'y suffirait pas. Et puis, en fait de documents, la ressemblance est-elle suffisamment gardée, après des modifications et des retouches nombreuses? Combien de fois n'arrive-t-il pas que le type original fasse place à une ligure où l'interprétation personnelle du copiste ne permet plus de retrouver la physionomie du modèle ?
Plusieurs des plus illustres membres de la Compagnie de Jésus, surtout les saints, ont été représentés par un grand nombre d'artistes. Pour les uns, on s'est efforcé de remonter, par voie de comparaison, au portrait le plus authentique ; souvent le plus ancien est le moins dénaturé. Pour d'autres, où l'on trouve moins de différences, le mieux paraît être de reproduire la planche la mieux gravée.
Des indications biographiques sommaires accompagneront chacun des 8 fascicules annuels de la présente publication de 400 portraits. Ce travail a paru nécessaire pour donner à chaque personnage un aperçu capable d'éviter au lecteur V ennui de recherches souvent difficiles, mais trop concis pour lui enlever le désir de consulter les biographies et la jouissance de les lire. Un soin tout particulier a été pris de compulser les documents les plus sûrs, et le P. C. Sommervogel, avec une complaisance vraiment fraternelle, a bien
voulu nous aider dans le travail d'un minutieux collationnement. Grâce au concours d'un travailleur aussi consciencieux et aussi compétent, nous avons la confiance que tous nos souscripteurs se serviront avec profit de ces cursus vitœ.
Plusieurs des religieux dont la vie est ainsi écrite à grands traits, paraissent peu connus, même dans l'ordre qu'ils ont illustré. La plupart, cependant, méritent d'être tirés de l'oubli, même ceux qui ont survécu à la suppression totale de la Compagnie de Jésus, en 1773. C'est là un résultat assez inattendu des recherches iconographiques. Elles ont fait voir qu'à côté des écrivains ou des hommes de vertu éminente mis en relief par les ménologes, il se rencontre une assez nombreuse catégorie de religieux dont l'éloquence, le zèle et l'action ont été des plus remarquables. Sous ce rapport, nos indications biographiques offriront plus d'une fois au lecteur l'attrait de la nouveauté. Aussi, de peur d'être trop long, nous avons préféré nous étendre un peu moins sur les hommes les plus connus, afin de réserver plus de place à ceux qui ne le sont pas assez. La Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus nous a fourni de précieux éléments pour les notes biographiques. Mais assez souvent, il nous a été possible d'y ajouter des détails offrant de l'intérêt et même d'introduire des corrections.
Toutes les fois que les divergences seront notables, nous nous ferons un devoir de citer nos autorités, à moins que cela nous ait été interdit par les possesseurs de manuscrits qui ne veulent pas laisser savoir qu'ils sont en leur possession.
En général, nous nous contenterons de renvoyer la plupart du temps, soit à la 3e édition de la Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus (en cours de publication), par le P. C. Sommervogel, soit à de Backer, 2e édition, parce qu'on y trouve la liste des principaux biographes à consulter, soit enfin aux ouvrages où nous avons puisé la plus grande partie de nos informations.
Plus que jamais, l'histoire s'applique, de nos jours, à être documentaire, c'est-à-dire à nous montrer les hommes du passé, sans voiles et sans fard. La reproduction de 400 portraits de Jésuites, tels qu'ils ont paru aux yeux de leurs contemporains, sera, non seulement une histoire documentaire, mais un livre formé par la photographie des documents eux-mêmes.