AVANT-PROPOS
C'est pour les hommes heureux, riches etpuissans, que J'ai composé cette Galerie morale et politique^ bien que je sache qu'ils sont ordinairement , de tous les lecteurs, les moins disposes à recevoir des conseils et à entendre des vérités.
Plutarque disait fort à propos que « c'est principalement à ceux qui ont la )) fortune à leur commandement, que » les amis, parlant librement, sont në- » cessaires ; il en est peu qui en félicité >i retiennent le bon sens : la plupart ont » besoin de sagesse empruntée et de rai- » son venant d'ailleurs , pour les abaisser » et affermir quand ils sont enflés ou » ébranlés par les faveurs de la fortune :
M car, lorsque cette fortune vient à ôter
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Il AViNT-PROPOS.
» la grandeur et rautorité , alors les af- » faires mêmes apportent avec elles un » châtiment accompagné de repentance , n et pourtant n'est -il lors point besoin » d'amis qui remontrent librement : il » faut des secours aux malheureux et des » conseils aux heureux , tandis qu'ordi* » nairement on s'empresse de porter des » secours aux puissans et des reproches » aux infortunes. » Mais comment se faire entendre par ceux qui nous écoutent de si haut et de si loin ? Quand la fbrtunene les entoure que de visages rians, lorsque la flatterie caresse leurs vices et leurs faiblesses, la pauvre vérité ne sera-telle pas repoussée par eux, si elle veut leur adresser des paroles sévères , et leur montrer au moins un miroir trop fidèle ?
On a toujours cru, avec raison, qu'il lui fallait un peu d'adresse pour s'introduire ; elle a même usé parfois , avec suc-
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ces, de dëguisemens pour se faire accueillir, et c'est sous le voile de la fable qu elle a le mieux réussi.
Ésope était plus écouté à la cour de Grésus que Solon : un séAateur apaisa par une fable la sédition du peuple romain que n'avait pu réprimer la sagesse et l'autorité des consuls ^ et les courtisans de Louis XIY se laissaient plus corriger par les apologues de La Fontaine y par les fictionscomiques de Molière, et par les tableaux piquans de La Bruyère , que parles pensées sublimes et profondes de Pascal.
Tout écrivain moral doit donc se résoudre, s'il veut être lu , à déguiser ou au moins à parer la vérité : quand on se borne à la faire respecter, on lui rend un faible service \ l'essentiel est de la faire aimer, c'est le vrai moyen d'étendre son empire.
On demandait à un Lacédémonien comment il faisait pour élever ses enfans :
iv AVANT-PROPOS.
(f Je fais en sorte, répondit -il, que les » choses bonnes et honnêtes leur plaisent . n
Le mot de philosophie j même lorsqu'il est traduit^ semble de sa nature un peu effrayant^ IVmour de la sagesse a je ne sais quoi d'austère qui effarouche la faiblesse humaine ^ j'aurais voulu qu^on Tap*pelât IVA/de du i^rai bonheur ^ et ce nom aurait été juste ^ car il n'est pas si difficile qu'on le croirait de prouver que, hors de la vertu et de la modération , il ne peut .exister ni liberté ni bonheur.
L'âme malade est malheureuse comme le corps lorsqu'il est malsain j les passions sont les maladies de l'âme ; sa santé , c'est la raison.
Il est fâcheux qu'en général la plu* part des écrivains , et surtout les poètes , aient rendu les passions si séduisantes et la raison si ennuyeuse ; le sage Montaigne s'en affligeait : a Les plus illustres mo-
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>; ralistes^ disait-il, sans en excepter Cin céron , nous ennuient par leurs défini- » tiens, par leurs dissertations j ce qu'il n y a dans la sagesse de vif et de moel- » lewLy est ëtoufie par leurs longueries 9 d'apprêts : j'aime m^ieux les livres qui » usent des sciences que ceux qui les M dressent. Sëuèque me parait plus pro- D pre qu un autre écrivain à notre état M trouble et malade ; vous diriez sou- M vent qu'il nous peint, çt qu'il nous M pince, >i
Sur ce dernier point , je ne pense pas comme Montaigne : Sénèque est précisément au nombre de ces moralistes qui font plus admirer qu'aimer la raison ^ il parle plus de l'esprit que du cœur, et place la vertu si haut qu'on désespère de l'atteindre ; il instruit, mais n'entraîne pas. J'aime bien xnieux suivre Montaigne lui-même.