‹ Galerie morale et politique (volume 2)Chapitre 3 sur 46 · VJ AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VJ AVANT-PROPOS

Loin de me prêcher avec morgue , Montaigne descend à mon niveau : bon , naïf, joyeux, varie, il se promène et cause fa^ milièrement avec moi; il m'éclaire sur toutes les erreurs , sur toutes les faiblesses de mon âme , en me confiant les défauts et les secrets de la sienne : il se vante sans orgueil, se confesse sans humilité; ses préceptes sont des saillies , ses leçons des portraits.

Il parcourt tout le monde ancien pour s'instruire, tout le monde moderne pour s'amuser : abeille diligente, il recueille et s'approprie le miel des écrivains de tous les temps et de tous les pays.

Ses nombreuses citations sont instructives sans être pédantes; elles appuient les leçons qu'il donne, et nous disposent à les mieux recevoir par la force des exemples et par l'autorité des grands noms dont il s'étaie.

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Les lecteurs de notre temps ressemblent à ceux du sien ; ils trouvent qu'il est trop familier à leurs contemporains de les vouloir morigéner, et n'écoutent avec respect une semonce que lorsqu'elle leur est faite par la bouche de quelque fameux personnage d'un autre siècle. On n'a de reconnaissance que pour les leçons des morts ; ils corrigent sans humilier : tel se fâcherait d'une vérité dite par un ami , qui en profite s'il la trouve dans Horace ou dans La Bruyère.

Nos amours - propres sont tout aussi chatouilleux que celui de Louis XIY, qui , après avoir entendu un prédicateur lui adresser, du haut de la chaire, des vérités trop directes, lui dit : a Monsieur, je » veux bien prendre ma part d'un ser- M mon , mais je n'aime pas qu'on me la I) fasse, n

Usons donc de grandsménagemens pour

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ne point froisser des fiertés si délicates , pour ne point blesser des oreilles si sensibles; surtout efforçons-nous de parer la raison , et de la rendre piquante , agréable et variée. Nos disciples nous écouteront s'ils nous aiment, et nos juges ne seront point sévères si nous les faisons sourire.

Mais, me dira- 1- on, après Érasme, Montaigne et La Bruyère, est-il nécessaire, est-il possible d'écrire pour corriger les mœurs? est -il raisonnable d'espérer quelque récolte profitable en glanant dans un champ où ils ont si richement moissonné ?

Ce doute m'a long -temps arrêté ; mais j'ai pensé que la gloire de ces grands écrivains devait plutôt exciter l'émulation que porter au découragement , que d'ailleurs il s'agit moins ici d'un but glorieux que d'une intention louable, et que si le

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sort ne nous donne pas le talent qui rend célèbre, il dépend presque toujours de nous de faire un travail qui nous rende atiles.

Étudier les hommes pour se connaître soi-même, et les peindre avec fidélité, porter quelque attaque aux vices, quelque secours aux vertus, c'est toujours, à mon sens , rendre service à l'humanité,

La vraie philosophie ne tend qu'à nous rendre meilleurs, plus justes, plus induis gens, plus modérés ; à dévoiler la turpitude des vices , le ridicule des erreurs , le péril des faiblesses, le malheur de Tégoïsme. Quand j'entends la frivolité déclamer dans le monde contre cette philosophie , je m'en étonne et dis comme Cicéron :

K Je voudrais bien savoir ce que peuvent n estimer ceux qui la méprisent. »

Je sais qu'au fond l'esprit de l'homme se ressemble dans tous les temps , et qu'un

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