‹ Galerie morale et politique (volume 2)Chapitre 36 sur 46 · DE L'ADVERSITÉ · texte numérisé non relu

DE L'ADVERSITÉ

On résiste souvent aux conseils les plus sages ; la voix forte >des passions et leur énergique accent empêchent d'entendre le langage doux et mesuré de la raison. L'intérêt, l'ambition, la vengeance, se placent continuellement entre nous et la vérité , pour la dérober à nos regards; souvent même nous les prenons pour elle ; tout ce qui flatte nos penchans nous parait vrai , tout ce qui les contrarie nous semble faux. Il y a plus d'hommes de bonne foi qu'on ne pense, et le plus grand nombre marche franchement dans le chemin de l'erreur, du vice ou de l'injustice , persuadé qu'il suit la route du bonheur et de la vérité. Un seul maître plus éloquent, plus persuasif et en même temps plus impérieux que tous les autres, parvient quelquefois à nous éclairer, à dépouiller de leurs prestiges les erreurs qui nous égaraient , à nous faire admirer la justice que nous mécon-

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naissions y la vérité qui échappail à nos recherches^ et à nous tirer du précipice où nous étions tombés y pour nous conduire au plus haut degré de bonheur et de gloire.

Ce maître si utile ^ auquel la plupart des grands peuples ^ des grands rois^ des grands hommes ont du leurs vertus et leur renommée, ce médecin salutaire qui tire pour nous, des poisons mêmes y les remèdes les plus efficaces, cet ami sévère qui corrige nos défauts , épure nos qualités^ développe nos forces, fait briller nos talens et nous fkit triompher des caprices de Taveugle fortune , vous croiriez peut - être qu'on doit lui témoigner quelque reconnaissance et le regarder comme un bienfaiteur; vous vous trompez : il n'est pas d'ennemi qui nous soit plus odieux; son absence excite la joie, son approche inspire la crainte; il est même des âmes assez peu généreuses pour détourner leurs regards de ceux qu'il atteint. Il en est d'autres qui , ne pouvant l'éviter, repoussent les remèdes qu^il leur présente. Au lieu de les rendre meilleurs, il les aigrit, et, pour ceux-là, il n'est point de ressource; car ce maître sévère anéan-^ tit ceux qu'il ne relève pas.

Cet utile, mais triste protecteur de notre fan blesse, est venu porter sa main dure et froide sur notre patrie; il fait entendre aux Français

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ses terribles leçons : espérons qu'au lieu de s'irriter de son langage ou de se laisser abattre par sa rigueur^ ils sauront puiser dans ses con* séîls une nouvelle existence, une nouvelle force, et que le malheur leur deviendra aussi utile que la prospérité leur a été funeste.

Le malheur est moins difficile à supporter que l'extrême bonheur : l'un vous fortifie et l'autre vous énerve. Le premier vous éclaire et l'autre vous enivre. Il ne faut que se roidir un peu pour résister à l'infortune ; ^au lieu qu'on doit, comme Ulysse, fermer ses yeux et boucher ses oreilles pour triompher de toutes les séductions d'un sort trop prospère. Les succès vous mènent à l'engourdissement, les revers vous ordonnent dé vous servir de toutes vos facultés. Jamais le nom de la Grèce ne serait arrivé jusqu'à nous, si l'Asie, venant fondre sur elle, n'eût forcé ses habitans à faire des prodiges de valeur, de patriotisme et de vertu qui l'ont rendue si célèbre. Rome ne serait peutêtre jamais parvenue à dominer le monde, si, attaquée dans son berceau par tous les peuples voisins, elle ne s'était vue contrainte à faire de son peuple un peuple de héros toujours prêts à sacrifier leur sang, leurs fortunes et les liens même de la nature, au salut et à la gloire de la patrie. Sans l'incendie du Capitolc, sans l'in-

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vasion de Pyrrhus et sans celle d'Annibal , reiw drions-nous encore d'éclatans hommages à Thé-r roisme presque fabuleux, à la force colossale des Romains ? Sans les malheurs de sa jeunesse errante et persécutée , notre Henri IV serait-il devenu le modèle des généraux et des rois? Ce sont de grands malheurs qui ont fait briller toutes les grandes vertus : et d*un autre côté, n'avons -nous pas vu les rois et les empires qui ont le mieux résisté aux coups de l'adversité , succomber sous les faveurs de la fortune et se perdre par l'excès de leur prospérité? Rome perdit sa liberté dès qu'elle fut la maîtresse du monde; le trône de Gyrus corrompit, par son éclat, Alexandre comme Xercès; et la Grèce, tombant en décadence dès qu'elle n'eut plus l'Orient à craindre, vit ses orateurs vendus à Philippe , ses guerriers courtisans des succès-; seurs d'Alexandre, et bientôt enfin ses républiques devenir humbles sujettes de Rome.

Si les faveurs du sort nous corrompent, ses rigueurs seules peuvent nous retremper ; mais il ne suffit pas de supporter le malheur pour être digne de cette résignation, il faut savoir profiter de ses leçons salutaires ; il faut envisager le passé sans regrets, le présent sans faiblesse, l'avenir sans illusions.

Faisons d'abord respecter notre malheur; car.

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de toutes les calamités possibles, la plus insou* tenable est le malheur méprisé ; et le moyen de se faire respecter, quand on ne peut faire ni grand bien ni grand mal aux autres, est de se respecter soi-même. Aussi je ne connak pas de pires ennemis pour la France que ces hommes sacrifiant sans cesse leur patrie à un parti , et qui prennent à tâche de reprocher continuel* lement à la nation les erreurs, les fautes et les crimes de ceux qui la gouvernaient. Ces exagé* Tés en paroles, qui ont toujours évité les dangers, veulent qu'on regarde comme des temps de corruption et presque de mort, les époquespendant lesquelles ils n'avaient ni pouvoir ni crédit. A les entendre, la France, privée de leurs lumières, n'aurait été, pendant un quart de siècle^ qu'un pays sauvage peuplé de brigands. Ils outragent ainsi tout à la fois la nation dont ils font partie et l'étranger qui l'admirait. Ils entretiennent, par leurs injures, le feu de la discorde qu'il est si nécessaire d'éteindre. Un grand peuple qui, malgré ses revers, es( riche encore de tant d'exploits, de trophées, de monumens, de citoyens distingués par leurs vertus et par leurs talens, ne saurait endurer patiemment les injures prolongées de quelques hommes dont la vanité blessée est la seule grande passion, dont la longue nullité est tris-

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tement jalouse de l'activité d'autrui , et qui ne connaissent de justice que l'intérêt de parti , dé principes que des préjugés vieillis, et de plaisir que la vengeance.

Il en est d'autres aussi qui, ne pouvant renoncer à leurs rêves , même apré» le réveil , regrettent avec trop d'amertume l'éclat qui nous a éblouis , la fortune qui nous a ruinés , la gran* deur qui nous a fait tomber, la force qui nous a écrasés. Ceux-là accuseraient volontiers le temps présent des fautes du passé , le gouvernement des malheurs dont il hérite, et peutêtre la terre même des rigueurs du ciel.

Si nous voulons être grand» dans notre malheur, soyon» justes, patiens et modérés : on n'admire l'homme qui souffre que lorsqu'il ne se plaint pa». Si nous voulons nou« relever forts de cette crise, embrassons-^nous au lieu de nous déchirer, et réunissons --nou» autour du trône et de la Charte, non de paroles, mais de fait.

Qui veut les institutions sans les hommes, ne veut rien. On ne ramène pas au lien commun les intérêts qu'on laisse froissés. Les maux ont été grands pour tous; que les remèdes soient également appliqués à tous. Quand on excommunie politiquement les autres , on est excommunié par eux. On ne détruit les partis qu'en

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agissant comme s'il n'y en avait plus; enfin ^ si Tious désirons mettre un terme à nos souffrances y ne perdons jamais de vue cette maxime , que « partout où il n'y a pas fusion, il doit y » avoir un jour dissolution. »

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