‹ Galerie morale et politique (volume 2)Chapitre 38 sur 46 · LES ÉLECTIONS · texte numérisé non relu

LES ÉLECTIONS

faisait une telle énumération des qualités requises pour former un bon député , qu'à peine, je crois , les sept sages de la Grèce auraient pu remplir les conditions exigées par eux pour un semblable choix.

Tandis que nous discutions cette importante matière avec autant de chaleur que si nous étions chargés de la décider, parlant beaucoup , écoutant peu , ne répondant qu'à nos propres idées , et tranchant légèrement les questions les plus ardues , comme cela se pratique dans le monde et même dans beaucoup d'assemblées, je fus frappé du maintien triste d'un de mes anciens camarades de collège, qui gardait un profond silence et ne l'interrompait que par de fréquens soupirs.

(I Qu'avez -vous? lui dis -je en m'approchant de lui; vous que j'ai toujours vu si calme, si gai, si serein , par quel hasard paraissez -vous aujourd'hui si morne, si chagrin? Votre bouche est muette, votre physionomie est agitée; quel est le sujet de votre peine et de votre inquiétude? »

« Mon cher, me répondit -il tout bas, vous connaissez ma vie et mon cai*actère : heureux dans ma médiocrité, satisfait d'une modeste fortune , exempt d'ambition , exact à bien remplir le seul rôle qui me convienne , celui d'honnête

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homme , j*ai placé tous mes plaisirs dans mes devoirs; j'ai fait un peu de bien dans mon petit cercle, e( jamais de mal. J'étais content de mon sort y et comme Thorizon de mon activité et de mon influence ne s'étendait pas au-delà de ma famille et de quelques amis , je n'avais jamais éprouvé le moindre embarras sur ce que je devais faire ou dire; mais voici que la loi me met au nombre des électeurs, et je me trouve chargé de contribuer au choix des députés qui vont agiter les plus grands intérêts de ma patrie.

» Ce devoir m'alarmait peu dans le premier moment, et je croyais qu'il suffisait, pour acquitter ma dette, de donner ma voix à des ci* toyens honnêtes , éclairés , qui ne séparent pas la patrie du roi ; à des hommes décidés à soutenir fermement les droits du peuple , ceux du prince, la liberté sans licence, et l'autorité sans arbitraire; en un mot, à des députés fidèles à la lettre et à l'esprit de la Charte.

» Mais, depuis que, quittant mes foyers champêtres, je suis venu à Paris, tout se complique et s'obscurcit à mes yeux. On écrit tant de pamphlets pour nous éclairer, que je n'y vois plus rien; on nous donne tant de conseils, que je ne sais plus auquel entendre ; on nous recommande tant de phénix, on nous désigna tant d'hommes comme dangereux , que je crains

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également de nommer des députés nuisibles ou d'en exclure d'utiles.

» Je voulais placer en tête de ma liste un militaire très estimé. — Prenez gar^e^ m'a-t-on dit, ces gens-là ne savent que se battre et obéir; ils sont nés partisans du pouvoir absolu.

» Je montrai ensuite le nom d'un avocat éloquent. — Qu'allez - vous faire? les avocats ont l'habitude de plaider le pour et le contre ; on ne peut pas compter sur eux.

>} Eh bien !. vous approuverez peut-être celuici ; c'est un riche et probe commei:çant. — Bon ! l'intérêt seul le guide.

» Et ce procureur qui connaît si bien les lois? — Fi donc! voulez -vous nous livrer à sa cupidité ?

» Mais vous n'objecterez rien à cet honnête ecclésiastique ? — Allons donc ! leurs affaires ne sont pas de ce monde ^ ils ne doivent pas se mêler des choses terrestres.

» Cet ancien grand seigneur a su mériter la considération de tous les partis. — Il a trop de préjugés de caste.

» Mais cet orateur qui brilla tant de fois dans nos tribunes? — Craignez ses habitudes révolutionnaires.

n Eh bien ! ce magistrat équitable et ferme ? — Non, c'est un homme en place et dépendant.

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» Fort bien : prenons donc celui-ci ; depuis vingt-cinq ans il n'a voulu rien faire. — ^Et qu'en ferez -vous donc? s'il n'a rien fait, il n'a rien appris.

» Me voilà décidé ; je ne nommerai que des cultivateurs. — Gardez- vous -en bien; ils ne songent qu'à payer le moins d'impôts possible , et les besoins du trésor sont les plus urgens à satisfaire.

» M'y voici : je vais choisir les hommes les plus savans ^ les plus distingués par leur esprit et par leurs talens ; l'Institut me fournira ma liste. — Juste ciel ! c'est le pire de tous les partis ! vous n'y trouverez que des philosophes, des idéologues, des hommes à théories creuses et sans pratique.

» Désolé de toutes ces objections, et né sa-*chant plus comment naviguer entre tant d'écueils, je vous avoue qu'au moment où vous m'avez interrompu dans ma rêverie , j'examinais si je ne ferais pas bien d'imiter ces juges de Touraine dont parle Rabelais, qui, las de voir tous leurs arrêts blâmés malgré leurs efforts pour n'en rendre que de justes, décidèrent secrètement entr'eux de juger dorénavant les causes aux dés. Le hasard seul dicta les arrêts, et le bon curé observe que rien n'en alla plus mal. »

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« Belle conception ! d'écria dans ce moment un petit vieillard que je reconnus sans peine : c'était un homme que m'avait fait remarquer son langage sévère et laconique : belle conclusion ! Les folies des autres vont donc vous faire renoncer à votre raison , et vous rendre indifférent sur l'accomplissement du plus important de vos devoirs ? Chaque chose a deux faces ; il n'est point de lumière sans ombre ^ d'avantages sans inconvéniens , de qualités sans défauts , d'hommes sans erreurs et sans faiblesses : si vous voulez pour députés des êtres parfaits, cherchez -les donc dans le ciel et non sur la terre; mais, puisque tout le monde se mêle de vous donner des conseils, écoutez aussi le mien.

» De quoi la France a-t-elle besoin ? de repos et d'union. Choisissez donc des hommes modérés et conciliateurs, qui préfèrent l'intérêt général à tout intérêt privé ; et , pour ne pas vous tromper, donnez votre suffrage, non à ceux qui possèdent le plus de science, mais à ceux qui montrent le moins de mémoire; à ceux qui, éclairés par tant de malheurs, tant de discordes, tant de fautes et tant d'erreurs de tous les partis, ont senti le besoin d'un oubli général et mutuel.

» Croyez-moi , les hommes les plus capables de guérir les maux de l'État , de le rendre libre et tranquille au dedans, respectable au dehors.

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et dfi réunir enfin tous les Français en faisceau autour de la Charte et du trône, ce sont des hommes qui ont appris à oublier : cherchez-les, et, après les avoir trouvés, arrêtez-vous/»

« 11 a raison, dit mon ami en nous quittant; je rejette de ma liste les vindicatirs, les factieux, les égoïstes qui n'oublient rien, et je n'y placerai que ceux qui veulent et savent tout oublier. »

$74 l'esprit du siècle.

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