L'ESPRIT DU SIÈCLE
On parle beaucoup de l'esprit du siècle , et ce pauvre siècle a, jusqu'à présent, laissé tous nos grands écrivains divaguer à leur aise sur son compte , sans leur répondre ; mais enfin , importuné de toutes les accusations dont il est l'objet, il m'est apparu cette nuit, et il m'a choisi, je ne sais par quel caprice, pour me charger de le défendre.
Je sais avec quel ménagement il faut soutenir une telle cause , et , par respect pour un semblable client, je n'imiterai point la plupart des avocats ; je ne me livrerai pas aux écarts de mon zèle, aux élans de mon imagination ; je me bornerai aux moyens de défense qu'il m'a dictés, et je serai court , quoique je parle pour un siècle.
Le lecteur voudra bien d'abord observer que le dix-neuvième siècle, mon client, est encore jeune , puisqu'il n'a vu que dix-sept printemps; et cette circonstance devrait, je crois, lui rendre favorable tout juge impartial.
Il est affreux, à la fleur de son âge, de se voir
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dénoncé à l'opinion publique pour des délits qui supposeraient une corruption bien précoce, et f à l'heureuse époque où l'on ne vit encore que pour les plaisirs les plus innocens , d'avoir à craindre la sévérité des jugetnens prévôtaux, et d'être enfin publiquement accusé de républicanisme.
Mon client , dont le juge naturel est l'histoire, espère cependant qu'il ne lui sera pas nécessaire d'en appeler à son tribunal ; il croit les magistrats trop éclairés et trop équitables pour redouter leur décision . Il ne soupçonne pas ses adversaire^ de calomnie , mais de légèreté, quoiqu'ils soient tous plus vieux que lui ; et il les accuse, quand ils devraient employer leurs talens à répandre des vérités , de créer des fantômes pour les combattre, et d'effrayer le public trop crédule, par des contes de l'autre monde.
Écoutez donc sans prévention, et même ave<^.
l'indulgence qui lui est due, ce jeune siècle qui vous parle par ma voix.
u On doit d'abord , pour juger «e grand procès, vous dit-il, se bien pénétrer d'un principe généralement adopté : la raison veut toujours que les fautes soient personnelles, et la loi , depuis peu , a parlé comme la raison. Ainsi, quoiqu'il me fut honorable , et peut-être plus facile
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qu'on ne croit , de défendre sur plusieurs points mon père le dix-h\iitième siècle, objet des in* culpations les plus graves et des déclamations les plus violentes, je conviens qu'il s'est trop livré à l'esprit de parti ; il a passé sa vie dans les orages : tant de circonstances diverses se sont réunies pour l'entraîner, il a brillé de tant de gloire, il a dit tant de vérités, il a causé tant de malheurs , et les ennemis qui le poursuivent ont adopté un si grand nombre de ses maximes, que je laidse à mes petits-Cls le soin de venger sa mémoire , et de lui faire assigner par la postérité le rang qu'il doit occuper dans notre famille immortelle. Je me borne donc à ma propre défense; et, pour me justiBer, il suffira de me faire connaître.
» Je suis né avec une constitution délicate; ce qui ne m'empêchera cependant pas , comme vous le savez , de vivre cent ans. Mon père , dans ses dernières années , trop prévenu peutêtre des illusions de la philosophie et de l'amour de la liberté, avait, comme beaucoup d*hommes , sauté d'um extrême à l'autre; sur la Gn de ses jours il ne rêvait que batailles, conquêtes, gloire et monarchie absolue : en naissant je me suis tix>uvé forcé de payer ses fautes ; héritier de ses dettes et non de sa fortune, je me suis vu, dans mon enfance, accablé par les orages
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d*uné guerre presque universelle qui in*a hor^ riblement fatigué, et le destin rigoureux me charge, après tant de bouleversemens , de rétablir l'ordre dans le chaos , et de faire succéder une paix durable aux longues tempêtes qui ont ébranlé la terre.
» Voilà le début de ma vie : il suffit déjà , je crois, pour confondre mes accusateurs. On saitque, dans notre famille, une loi étemelle veut que chacun de nous ne commence à vivre qu'au moment de la mort de son père; ainsi il est évident qu'on ne peut me reprocher ni la corruption, ni les excès, ni le délire du dix-huitième siècle.
» Dès le berceau j'ai expié ses fautes , payé ses dettes , et , loin de m'accuser de républicanisme , on pourrait plutôt dire avec raison que par ambition j'ai trop long -temps soutenu le système trop monarchique, trop peu libéral et trop conquérant de mon père.
>i Mais il ne faut pas toujours juger des principes par les faits; je suivais le cours du torrent, et il m'était difficile de m'arréter : un jeune siècle ne résiste pas avec succès , dans les premiers momens, aux derniers efforts d'un vieux siècle.
}) Dès que j'ai pu me retenir sur cette pente rapide, qu'ai -je fait? j'ai rendu la paix au monde^ et j'ai voulu lui donner pour base l'au-
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torité royale limitée par les lois, et rallianc« étemelle du trône et de la liberté. Voilà le grand et le premier acte qui me caractérise. Personne ne pouvait nier ce fait : on accuse, non mes actions , mais mon esprit : voyons donc à présent ce qu'on appelle esprit du siècle.
» L'esprit du siècle devrait être facile à ccmnaitre, puisque c'est l'esprit de tout le monde ; mais il est souvent étrangement défiguré par l'esprit de parti, de secte, de classe, de société, de coterie , qui tous le représentent à leur manière; chacun le voit avec ses lunettes, le mesure à sa taille , le juge avec son opinion , et lui prête sa couleur. Il est embelli par l'amourpropre satisfait, déchiré par l'orgueil mécontent, accusé par le malheur, défendu par la prospérité; la jeunesse l'aime et le vante; la vieillesse le dénigre et le hait ; mais, sans s'embarrasser de leur censure et sans se laisser enivrer par leurs louanges, le siècle marche toujours, et entraine dans sou cours tout ce qui veut follement lui résister.
» On a cru souvent que quelques hommes de génie donnaient l'impulsion, le mouvement et la direction à leur siècle : on se trompe, leur mérite consiste seulement à le bien connaître ; ils ne peuvent pas créer les circonstances, mais ils savent en profiter; celni^qui suit l'esprit du
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siècle va vite et loin ; celui qui veut marcher dans un sens contraire est bientôt arrêté , brisé , renversé.
» L'esprit des siècles ressemble à un fleuve large et rapide; il est difficile de le traverser, impossible de le remqnter. Cependant la manie la plus ordinaire des enfans ingrats de chaque siècle est de vanter les siècles précédens aux dépens du leur : le temps où ils vivent est, selon eux, l'âge de fer; celui de leurs aïeux est l'âge d'or; et moi, par exemple , si je me laissais conduire par de certaines gens , je remonterais au siècle du jansénisme et du molinisme ; de là, à celui de la fronde; après, à celui de la ligue; ensuite, à celui des croisades et de la féodalité; enfin, au siècle de la barbarie la plus gothique.
» D'autres, tout aussi peu raisonnables, ne seraient contens que si je voulais bien reculer seulement de quelques pas , et recommencer le siècle de loterie politique et de conquêtes, tandis que les plus turbulens et les plus effrayés tremblent de me voir sauter en arrière et replacer tout le globe dans la nuit de l'anarchie démocratique.
» Je veux enfin que les hommes qui vivent sous mes lois se détrompent sur l'esprit des siècles, et particulièrement sur le mien. Les
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siècles marchent dans la nuit des temps^ guidés par le flambeau de Texpérience; plus ils s^avancent, plus ils s'éclairent; ils évitent les écueils qu'ont trouvés leurs devanciers, mais ils en rencontrent d'autres; ils ne tombent plus dans les mêmes fautes , mais ils en commettent de nouvelles ; ils rient des fantômes qui ont ef-frayé leurs pères , et ne peuvent être dupes que de quelque prestige nouveau qui se dissipe à son tour : chaque pas les éloigne de l'erreur et les rapproche de la raison.
» En vain l'intérêt , la passion , la folie veulent s'opposer à ce progrès des lumières; le siècle écarte le vieux bandeau qu'elles voudraient mettre sur ses yeux > et , de nos jours , il leur serait tout aussi difficile de nous faire respecter un préjugé gothique, ou de nous courber sous un joug féodal , que de nous faire croii^ aux sorciers , ou de nous entraîner loin de Paris, pour assiéger encore Jérusalem.
» Voulez- vous donc enfin connaître mon esprit? le voici : c'est l'esprit de la raison ; à dixsept ans je n'ose pas dire que je la possède, mats j'affirme que c'est elle seule que je cherche, que je veux et que j'écoute.
» Éclairé par l'expérience de mes aieux , instruit et surtout très fatigué par les travaux de mon père, je suis guéri de toutes les erreurs
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de mes ancêtres , mais je garde avec soin les vérités qu'ils m'ont léguées; je renonce à leurs folles prétentions ^ mais je suis décidé à conserver les droits qu'ils m'ont acquis; ils sont gravés dans une Charte donnée par la sagesse , ils seront défendus par le courage. Je veux la liberté sans licence , la religion sans fanatisme , la croyance sans superstition, la philosophie sans athéisme y l'égalité politique sans saturnales, la monarchie sans despotisme, l'obéissance sans servitude, la paix sans faiblesse, et le repos sans apathie.
» Ce repos est plus qu'un sentiment, c'est un besoin pour moi; et je ne craindrais d'en sortir que si quelques esprits aussi exagérés qu'étroits s'opiniâtraient à vouloir me combattre ou me tromper, et s'ils voulaient substituer l'intérêt privé à l'intérêt général, l'orgueil de classe à l'orgueil national, le désir de vengeance à l'amour de l'union, l'ambition au patriotisme, et l'esprit de parti à l'esprit du siècle.
M Connaissez-moi donc, et souvenez-vous bien que celui
Qui n'a pts Tesprit de son siècle, De son siècle a tout le malheur. »
On ne voit à présent que de l'esprit partout; on en rencontre dans tous les cafés; on en voit sur toutes les enseignes; on s'en nourrit chez tous l«s confiseurs; on en remplit tous les jour«naux; on en trouve même aujourd'hui quelquefois à l'Académie royale de musique; et
l'esprit est si généralement répandu , qu'une bête est à présent, en France, une vraie rareté. Malheureusement les sots et les niais sont plus communs; mais ce sont plutôt des sots en actions qu'en paroles ; car, dans notre charmant pays , on fait plus de sottises qu'on n'en dit. Quant aux niais, ils ne vivent pas sans gloire dans un siècle où le mélodrame lutte avec avantage contre la tragédie. D'ailleurs , avec beaucoup d'esprit on peut être niais; il ne faut pour cela qu'un peu trop de confiance, oii de bonhomie, ou de crédulité ; rien n'est si sujet à la niaiserie que l'amour-propre ; il enfle les petits et grandit les nains; il rend les hommes dupes de l'amour;
il fait croire à l'opulence qu'elle inspire Taffection^ à la grandeur qu'on ne l'envie pas, à la jeunesse qu'elle sait tout , à la vieillesse que le temps s'arrêle et l'épargne; il cache aux auteurs leurs défauts, aux femmes leurs rides , aux maris leurs revers , aux conquérans leurs périls et leur ruine ; partout enfin on voit la preuve que l'esprit, les talens et même le génie ne préservent pas toujours de la niaiserie.
Moquons-nous donc de ces étemels déclamateurs qui , préférant toujours le passé au présent, assurent tristement que notre esprit est en décadence : persuadés à tort de leur supériorité, ils voient tous les hommes petits comme s'ils les regardaient du haut d'une montagne; ils ne trouvent pas assez d'esprit aux autres parce qu'ils s'en croient trop à eux-mêmes , et se montrent dédaigneux parce qu'ils se persuadent qu'ils sont riches.
Non, jamais l'esprit, les talens et la science ne furent si généralement répandus : ce n'est certes pad là notre côté faible ; mais ce qui nous manque le plus , comme à tous les hommes de tous les temps , c'est le mérite que nous croyons le plus commun , c'est la qualité que nous méprisons presque comme la plus vulgaire , en un mot, c'est le bon sens.
Au reste, consolons- nous : le bon sens est un
trésor qui a manqué dans tous les siècles aux peuples les plus fameux , aux gouvememens les plus célèbres , et aux plus grands hommes comme à nous.
Les Égyptiens, ces premiers précepteurs du monde, ont -ils montré beaucoup >de bon sens en se privant » par leurs vexations, de six cent mille Israélites, en faisant périr des millions d'hommes pour construire ces colossales pyramides, stériles monumens de leur oi^eil; en soumettant leurs rois au collège des prêtres ; en adorant des bœufs, des chiens et des chats, et en livrant leurs villes aux Perses plutôt que de lancer leurs traits sur ces animaux qui servaient d'avant-^arde à leurs ennemis?
Les Perses , qui conviennent , après une mûre délibération , d'élire pour roi celui des grands dont le cheval hennirait le premier, ont -ils montré plus de bon sens que leur grand monarque Xercès qui fouette la mer et qui écrit une lettre menaçante au mont Âthos ?
Que de fautes contre le bon sens ont commises dans leurs lois et dans leur conduite ces fameuses villes d'Athènes et de Sparte, qu'on nous cite cependant encore comme modèles!
L'une fait une loi pour bannir les citoyens qui réunissent trop de talens à trop de vertus; elle condamne Socrate à la ciguë , exile ou tue tous
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ses hëros, et élève des statues aux tyrans étrangers qui l'asservissent.
L'autre ordonne la mort de tout enfant débile ou contrefait, et permet aux vieillards de céder leurs femmes aux jeunes gens; enfin cette ville f si célèbre par ses vertus et par son amour pour la liberté, condamne tout un peuple à l'esclavage , et traite les Ilotes comme les plus vils animaux^
Alelandre-le^îrand se croit le fils d'un dieu^ et brûle Persépolis pour plaire à une courtisane«
Les Hébreux, éclairés, conduits, nourris, disent-ils, par Dieu* même > voient sa lumière, entendent sa voix, marchent entourés de ses miracles, et, en sa présence, construisent un veau d'or pour l'adorer-
Carthage, reine de l'Occident, souveraine des mers , maitresse de tous les trésors du monde , désarme ses citoyens , et confie sa défense à des mercenaires. Elle ne sait trouver d'autre remède à ses malheurs que le supplice de ses généraux , ni d'autre moyen de se rendre le ciel favorable que de lui sacrifier des victimes hu-« maines.
Les Romains, dominateurs de la terre, n'n maginent d'autre préservatif contre la peste que de faire attacher un clou à la porte d'un temple ; ils se croient destinés à une guerre éter-
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nelle parce qu'ils trouvent une tête de cheval dans les fondations du Capitole ; leurs généraux refusent le combat quand les poulets sacrés n^ont pas mangé; Marius est certain d'être sept fois consul parce que sept corbeaux ont croassé, dur son berceau; César est troublé par un songe de sa femme.
L'habile Auguste se persuade qu'il arrivera un grand malheur si on chausse son pied gauche avant son pied droit, et se prépare à la mort parce que la foudre, frappant le portail d'un tèni* pie, a brisé la première lettre du nom de César..
Les princes , les magistrats , les guerriers de
l'empire de Byzance, au lieu de se défendre
contre les Turcs qui les assiègent, se battent
entr'eux pour et contre le culte des images, et
pour les factions verte et bleue du cirque.
Les Germains et les Francs , devenus la terreur des Romains , consultent les chênes pour faire des lois , et demandent à leurs femmes s'ils doivent se battre ou négocier. Ârioviste se laisse vaincre par César parce que les dames suèves déclarent qu'il faut attendre la pleine lune pour combattre.
Nos anciens rois de France ont régné plusieurs siècles avant de comprendre que, pour garder le sceptre , il ne fallait pas le confier à un maire du palais, et que, pour conserver un
grand royaume, od ne devait pas le partager en* tre plusieurs enfans.
Combien d'autres siècles n'a-t-il pas fallu voir s'écouler avant d'écouter le bon sens , qui trou** vait étrange que Rome gouverna les rois et mil leurs royaumes en interdit , ou disposât de leurs couronnes; que tout TOccident s'épuisât d'or et de sang pour conquérir en Orient le tombeau d'un Dieu?
Le bon sens, pendant ce long espace de stè-^ clés f Hr4A\ pu empêcher de brûler des millions d'hommes pour les convertir, de dépeupler l'Amérique pour lui faire adopterdesdogmesqu'eUe ne comprenait pas, et d'envoyer au supplice des sorciers qui, s'ils l'avaient été, ne se seraient certainement pas laissé griller?
Si l'on eut écouté le bon sens dans notre Europe, aurait-on vu si long*temps les plus petits seigneurs faire la guerre aux rois, juger leurs vassaux suivant leurs caprices, obliger les fem-^ mes du peuple à reconnaître des droits contrai* res à la pudeur, et forcer leurs maris à veiller la nuit pour faire taire les grenouilles de leurs fossés?
Aurait-<on vu U Sorbcmne et les pa,rlemens déf^idre à la teire de tourner, a;u sang 4e cir* culer, à l'éittétique de guérir , à l'inoculation de conserver la vie et la beauAé ?
O n'est que depuis peu que ie bon sens a prouvé aux souverains , après des milliers de guerres désastreuses , qu^ii ne pouvait y avoir ni équilibre^ ni paix, ni stabilité^ ni limites certaines y tant que les mariages des princes décideraient du sort des peuples; et Ton a enfin reconiDU qu'une princesse, en épousant un prince étranger 9 devait renoncer à tous droits de succession aux États de son père.
Malgré tous les efforts de nos philosophes apôtres du bon sens, malgré la sagesse et la force de leurs écrits contre le fléau des guerres d'in-^ vasion et contre les envahisseurs du monde , tels que les Alexandre, les César, les Tamerlan, les Charles -Quint, les Charles XII, n'avons -nous pas nous-mêmes récemment partagé l'ivresse des conquêtes , dont le réveil a été si pénible ?
Nos voisins les Anglais, qui se vantent de nous avoir précédés dans la route très nouvelle du bon sens, n'ont-ils pas, en méprisant sa voix, versé autant et peut-être plus de sang que nous, d'abord pour une rose rouge ou blanche , en^suite pour les différentes manièresd'adorer Dieu; et même, depuis qu'établissant le règne du bon sens par un admirable traité entre le pouvoir héréditaire du trône, l'influence indispensable des riches, des grands, et la liberté civile et politique du peuple, n'ont-ils pas encore un peu
LE BON SENS. SSq
oublié ses conseils en désirant sur les mers un empire pareil à celui que nous voulions avoir sur la terre ?
Enfin ^ si la tolérance est partout parvenue à triompher de ses ennemis^ comme le bon sens l'avait inutilement réclamé depuis tant de siècles, ne devons-nous pas trouver assez naturel qu'à présent encore tant de gens s'opposent à sa voix, lorsqu'il veut prouver l'indispensable nécessité de la tolérance politique pour notre bonheur et pour notre repos ?
Pour moi, je n'en suis pas surpris; je suis de l'avis de ceux qui prêchent, et non de l'avis de ceux qui brûlent. Le compeUe intrare m'a toujours paru la maxime la plus opposée au bon sens. J'aime la lumière qui pénètre pour éclairer; je déteste le feu qui consume et qui détruit; et, si nos adversaires continuent à être intolérans pour nos opinions, je n'en serai pas moins tolérant pour les leurs ; ce sera sans fiel et sans emportement que je chercherai à leur prouver que ce n'est pas nous, mais le bon sens^^ qu'ils blessent par leurs passions ^ par leurs préjugés et par leurs inconséquences.
Et, par exemple, n'est-ce pas un gros péchc contre le bon sens que de vouloir remonter du présent au passé qui ne peut jamais se reproduire? C'est cependant le péché favori de beau-
SgO LE BON SENS.
coup de gens d'esprit ^ et même de quelques hommes de talent; bien plus, il est un grand nombre de jolies femmes qui voudraient se retrouver au temps de leurs grand'mères, mais sans prendre y je crois , leurs grands paniers et leurs vertugadins.
Le bon sens leur dit en vain qu'il n*est pas plus possible aux hommes d'aujourd'hui de rappeler les anciens jours , qu'aux vieillards de revenir à leur printemps. Mais si l'on pouvait même ainsi reculer, quelle époque choisirait le bon sens pour s'y ari^ter?
Ce ne serait probablement pas celle qui précédait immédiatement la révolution, la pente était trop prés du précipice; la pureté ne voudrait pas des temps licencieux de la régence ; les conquêtes nous ont trop fatigués pour recommencer celles de Louis XIV; la fidélité fuirait les jours de la fronde et les cruelles années de la ligue ; l'humanité voudrait franchir le siècle des guerres religieuses; l'honneur passerait promptement par -dessus l'époque fatale qui livra le sceptre ainsi que les trois quarts de la France aux Anglais, et que les querelles des Armagnacs, des Bourguignons et de la Jacquerie inondèrent de sang; la raison et l'intérêt public -nous éloigneraient des croisades; nous fuiHons précipitamment l'affreux temps de l'a-
narchie féodale , et pluft haut nous ne trouve^ rions qne des révolutions et des temps barbares. Ainsi, tout bien considéré , revenons au bon sens 9 et résignon^-nous à vivre à 1 époque que le ciel nous a désignée.
Le bon sens n'aime pas les révolutions , ce sont des crises trop violentes; mais , lorsqu'une révolution est faite depuis un quart de siècle , ce bon sens vous dit qu'il n'est pas possible de l'effacer : Dieu même ne peut empêcher que le passé n'ait existé.
Vous croyez que la révolution est l'ouvrage de quelques hommes : écoutez le bon sens; il vous dira qu'elle est l'effet de la marche du temps /le produit des nouvelles découvertes, la conséquence des progrès de l'instruction, et que mille causes inévitables y ont contribué.
V esprit du ^/ec/e, dit-on, est républicain ^ et les mœurs du siècle portent h F obéissance. Le bon sens nous apprend , au contraire , que l'esprit du siècle n'est que le fruit des mœurs de ce siècle. Nos mœurs veulent l'égalité politique , une sage liberté, l'obéissance à un trône constitutionnel; elles produisent, non l'esprit républicain, mais l'esprit de la Charte royale, et on ne doit pas l'oublier.
Un petit parti regrette l'existence des ordres; un autre, peu nombreuXj désire la renaissance
des désordres; ia majorité immense, d*accord avec le bon sens , veut le maintien de Tordre.
Le bon sens rit des efforts déraisonnables et impuissans de quelques personnes pour courber des chênes qui se sont redressés depuis vingt* cinq ans.
On choque le bon sens, lorsqu'en adoptant les principes libéraux de la Charte, on cherche à flétrir ceux qui, les premiers, les ont émis, soutenus et propagés.
Si, apf es d'être opposé trente ans à une Charte qui assure les droits du trône, des grands propriétaires et du peuple, un parti voulait s'arroger à lui tout seul les fruits et les jouissances de cette Charte, et soutenir qu'il doit être chargé exclusivement de son maintien, le bon sens ne pourrait -il pas l'accuser d'inconséquence et d'injustice ?
Après de si longs troubles, de si fréquens orages , lorsque les Français se sont vus portés sur tant de routes différentes, par circonstance, par opinion, par crainte, par reconnaissance, par amour du pays ou par nécessité, le bon sens, le roi et la Charte veulent la concorde et l'oubli du passé. Un petit parti exagéré n'estil pas un peu loin de la route du bon sens , lorsqu'il ne voit pas qu'il a besoin, autant que les autres, de concorde et d'oubli ?
LE BON SENS. 5g5
Il e8t contre le bon sens de séparer les opinions des intérêts ; personne n'adopte une opinion s'il ne la croit pas conforme à l'intérêt public ou au sien. Le bon sens vous prouve que les bonnes opinions sont celles qui ne veulent que l'intérêt de la majorité ^ et les mauvaises celles qui ne défendent que l'intérêt d'un parti.
La voix du bon sens, celle du gouvernement, celle de la Charte, invitent tous les Français à voiler le passé , à se mêler, à se réunir en faisceau. D'autres voix, qui ne sont pas les plus justes et qui semblent au contraire les plus aigres, veulent que, clément pour les choses (ce qui ne signifie rien) , on soit rigoureux pour les hommes (ce qui est très significatif). Elles demandent que , pour jouir des places et des bienfaits de la Charte, on distingue les bons des mauvais, les impies des fidèles. Si leur vœu, contraire à la paix générale, était rempli, et que l'opinion publique , puissance bien établie par la Charte, vint à dire : « Eh bien! les bons sont ceux qui prêchent la concorde ; les mauvais, ceux qui excitent la discorde; les purs, ceux qui secondent un gouvernement conciliateur; les infidèles, ceux qui le frondent avec amertume et qui contrarient ses mesures pacifiques. Je préfère, moi nation, ceux qui m'élèvent à ceux qui m'abaissent ; ceux qui m'ont servie.
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à ceux qui ih*altaquenC; ceux qui ont beaucoup travaillé pour moi , à ceux qui n'ont rien fait ; ceux qui savent , à ceux qui n'ont rien appris ; ceux qui excusent , à ceux qui dénoncent ; ceux qui rallient, à ceux qui divisent ; ceux qui oublient, à ceux qui se veiigent; ceux qui applaudissent la clémence, à ceux qui excitent à la rigueur; ceux qui se félicitent de voir un roi qui veut régner par l'amour, à ceux qui voudraient qu'il régnât par la crainte. »
Croyez -vous que le bon sens ne souscrirait pas à ce jugement ?
LES PAPILLONS. SgS