‹ Galerie morale et politique (volume 2)Chapitre 41 sur 46 · LES PAPILLONS · texte numérisé non relu

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rien n'aurait été plus facile que d'expliquer ce mystère; tous ces papillons mourans nous auraient, avant que d'expirer, raconté leur histoire ou leur roman ; mais comment suppléer à leur silence ? Un ancien député a si bien étudié le langage des chats, qu'il s'est rendu capable de faire, sur ce peuple fourré, un poëme'plus piquant que la plupart de nos poèmes nouveaux; ce que je dis sans craindre d'en faire un éloge fade et exagéré.

Un ancien savant s'est instruit à fond dans la langue des oiseaux; il a même traduit en fran^ çais quelques-unes de leurs chansons, qui ne valent pourtant pas les couplets du Rossignol de l'Opéra. Mais ces deux érudits ont négligé la langue des papillons : que voulez -vous? le génie le plus vaste ne peut pas tout embrasser.

Je suis très curieux, comme descendant d'Eve, et un peu musard en ma qualité de Parisien; je m'arrête souvent pour regarder une mouche qui vole, et je ne pouvais pas supporter patiemment de voir tant de millions de papillons à terre sans en savoir la cause.

Dans cette perplexité, n'osant m'adresser à l'Académie des Sciences, qui se moque du magnétisme, de la baguette divinatoire, et qui probablement aurait trouvé, le sujet de mes recherches trop léger pour fixer son attention , je

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me suis souvenu qu'il existait à Paris une fem^ me savante qui possède la plus riche collection de papillons qu'on ait vue en Europe. Ce musée lui rappelle beaucoup de souvenirs, d'affections, de plaisirs, de regrets; elle prétend que cette galerie de tableaux lui tient lieu d'encyclopédie. Ayant brillé long-temps dans un monde où elle étudiait la morale en chantant, la politique en dansant , et trouvait la vérité en cherchant le plaisir, elle a, dit-on, acquis une profonde connaissance des hommes, et elle assure que l'histoire des chenilles et des papillons, bien expliquée, serait l'histoire la plus vraie de la plus grande partie du genre humain.

Je ne dirai point, et pour cause, son nom de famille; elle s'appelait , dans sa jeunesse. Rose, et en avait la fraîcheur; aujourd'hui le nom seul lui en reste , et elle ne voit plus dans sa maison de papillons qu'en tableaux.

En entrant chez elle, je la trouvai les cheveux épars, l'œil fixe, entourée de tas énormes de papillons qu'on venait de lui apporter; elle tenait une baguette dans sa main, l'agitait, et s'en servait pour remuer et retourner ces nombreux insectes dont son plancher était couvert.

Circé, Médée, Armide, Yelléda, faisant à la clarté de la lune leurs terribles conjurations, ne m'auraient pas paru plus imposantes : elle

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n'entendit ni le bruit de mes pa» ni le son de ma voix. Archimède, occupé de la solution de son problème , n'était pas plus insensible aux cris des vainqueurs, aux gémissemens des vaincus , aux menaces du soldat, au tumulte du pillage.

Je l'admirai long-temps dans un respectueux silence; enfin, lorsque la lassitude l'eût forcée de prendre quelques instans de repos , elle jeta ses regards sur moi. u Pourquoi m'interrom^ pre? » me dit-elle, (c Parce que le même objet qui vous occupe jn'agite, lui répondis <• je; je brûle de savoir la cause de cette apparition subite , de celte destruction terrible d'im si grand nombre d'êtres vivsns. De grâce, docte Rose, ne me faites pas languir; éclairez-moi : que si-gnifie ce signe mystérieux de la volonté divine 7 de quel péril sommes-nous menacés? Tant de papillons ne peuvent pas périr tout à coup sans donner quelque inquiétude aux hommes, dont ils ne rappellent que trop l'imprudence et la légèreté : parlez, quelle est la cause de leur destruction? »

<c Quelle cause I Pouvez-vous la méconnaître? répondit la vieiUe en soupirant : c'est la lumière ! Je suis trop pressée pour prolonger qet entretien : je ne vous dirai que peu de mots; retenez-les et méditez-4es bien.

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» La révolution qui dans une autre planète a détrait tout à coup cette nombreuse population , est un véritable emblème de celle qui se fait ici graduellement tous les jours.

» La Vérité, sur les ailes du Temps, mai^ che, s'avance; et son flamliieau, qui chasse les ombres de Terreur , brûle tous les imprudens qui repoussent la lumière, et qui osent s'en approcher pour l'éteindre.

» Plus téméraires que nous , les habitans de la lune ne s'étaieqt pas bornés à opposer les préjugés à la raison ; nouveaux Titans , ils ont osé se soulever , s'armer et entreprendre de détrôner la Vérité ; elle a voulu d'abord les punir par une métamorphose qui devait ccmfondre leur faiblesse et leur vanité; mais, aussi incorrigibles qu'insensés, sous cette nouvelle forme, ils sont encore venus l'assiéger; son flambeau a consumé leurs ailed, et les a précipités rar la terre.

» Quoiqu'ils soient défigurés par le feu, ma science, fruit d'une longue étude, me donne encore la possibilité de distinguer leurs formes et leurs classes : je pourrais vous les faire connaître tous si j'en avais le temps.

» Ceux que vous voyez à ma dixnte étaient des papillons élégans, diaprés, brillans, autrefois classe prééminente ; ils ne pouvaient sup-

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porter que la justice prit des balances égalés^ et que la loi les soumit au joug de son juste niveau «

» Ceux qui sont à ma gauche y gros papillons bruns et sombres, tourmentés, dans un état humble, du désir de s'enrichir et de dominer, voulaient rompre Talliance nécessaire de la philosophie et de la piété ; leur fanatisme, contraire à la religion , s'eflTorçait de la séparer de la tolérance.

» Ceux-là, vains et légers, se croyant faits pour habiter le ciel, parce qu'ils passaient leur vie dans les nuages, remplaçaient Tignorance par Terreur, substituaient le sophisme à la philosophie , ne cherchaient la sagesse que dans le doute , attaquaient tous les principes, et niaient toutes les vérités.

» Ceux-ci , dont un reste de couleur vive rappelle la violence et les excès , voulaient tout rabaisser par envie, tout confondre par orgueil : sous prétexte de tout réparer, ils voulaient tout détruire; ennemis de tout ordre et de tout repos, l'agitation était leur vie, l'anarchie leur élément; ils ne se plaisaient qu'au milieu des orages.

» Cette foule innombrable d'autres papillons, qui conservent encore quelques traces des cou* leurs légères et variées dont ils étaient parés , courant sans cessede fleurs en fleurs, non comme

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