VES PAPILLONS
les abeilles pour en tirer du miel, mais comme les mouches pour les ternir, ne s'opposaient à la raison que par la mode, et pour défendre du mépris leurs puérils triomphes , leurs vices aimables, leur frivole vanité.
» Tous , enfin , craignant la force des institu- ^^ tions'i la gravité des lois , la sagesse du gouver- ^' nement, ne s'approchaient en masse de la lumière que dans le fol espoir de l'obscurcir. Puisse 2 leur triste sort servir d'utile leçon à ceux qui
voudraient ici-bas les imiter ! Adieu. »
ï' « Ma chère Rose, m'écrîai-je alors en la quit-
i tant, vous me dites là un vrai conte de fées • ? heureusement la vérité sur la terre se montre
t plus sage que dans la lune; elle éclaire et né
brûle pas. Je crois certainement à ses progrès, à son triomphe ; elle finira par dissiper beaucoup d'erreurs, par éloigner bien des papillons; mais elle n'en fera pas disparaître la race : les chenilles, en rampant dans l'ombre, échappent à ses rayons, et l'on verra toujours renaître des papillons, tant qu'il existera des chenilles. »
Bien que les modes soient suivied par tout le monde , tout le monde ne les aime pas ; ai elles ont une foule de chauds partisans, elles ren» contrent d'ardens détracteurs; chaque changement qu'elles ordonnent ou qu'elles subissent est une petite révolution; et la vieille mode, comme l'ancien régime , conserve d'intrépides partisans qui trouvent fojt mauvais qu'on porte de nouveaux costumes , qu'on montre de nouveaux visages, et qu'on fasse de nouvelles lois. Aussi la nouvelle mode ne régnerait pas paisiblement si elle ne savait employer une arme terrible pour soutenir son sceptre , l'arme du ridicule, mieux forgée, plus crainte en France que partout ailleurs , et qui met en pièces les sermons des pères, des mères, des oncles, des tantes, des grands parens, et de tous les censeurs surannés.
On ne peut résister à la mode ; c'est un torrent qui entraine tout : il faut le laisser courir et s'épuiser. Opposer la raison à la mode , c'est folie. Malgré tous les avis de la nature ou de la
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morale > elle nous fait prendre les usages les plus indécens^ les plus incommodes^ et même les plus contraires à notre santé. Elle expose nos jeunes beautés à demi nues aux rigueurs de l'hiver ; elle emprisonne nos jeunes agréables dans des souliers étroits et des habits carrés qui leur ôtent toute grâce et tout mouvement; elle coiffe un grave magistrat en Antinous^ un vieux médecin en Titus ^ une vieille mère de famille en courtisane greôque; tout comme au^ trefois elle enfermait nos aïeules dans d'immenses paniers, élevait sur leurs têtes des tours de Babel , et affublait nos petits marquis d'énormes perruques que n'o$erait pas aujourd'hui porter un chancelier.
Il serait aussi inutile de demander à la mode de l'à-propos que du bon sens; c'est au moment où la noblesse voulait défendre son rang, ses droits , ses distinctions , qu'elle a mis elle-même en vogue la simplicité des fracs et l'égalité des costumes; c'est dans le temps où l'on déclamait le plus contre l'ambition, et en faveur de la douce philanthropie, que la mode des conquêtes et des ballons est arrivée , et que la manie de voler et de dominer s'est emparée de tous les esprits.
Au moment où la paix générale a fait déposer les armes à toutes les puissances, la mode a
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voulu que chacun s'affublât de Thabit militaire, et y à mesure que Tolivier étendait ses rameaux pacifiques , vous avez vu nos moustaches croître et se multiplier.
Enfin ^ après la mode de s'élever, celle de dégringoler est survenue; vous ne voyez plus partout que chutes et culbutes; elles sont si multipliées, que celles du théâtre ne font plus sensation : c'est à qui tombera le plus vite et le plus souvent possible; et, tandis que nos pauvres auteurs se ruinent souvent en billets pour se remettre sur pied, le public paie pour tomber.
On tombe aujourd'hui^ comme dit l'Opéra- Comique y par compagnie, et nous battons , chaque soir, des mains , en voyant dégringoler ensemble le financier et la marchande de modes, le grand seigneur et la grisette , la jeune ingénue et le danseur, la prude et le petit- maître; le mari s'égaie des chutes de sa femme , qui rit aux éclats en voyant avec quelle lenteur son vieux mari se relève.
Remarquez que cette fureur de créer des montagnes partout nous est venue au moment où tant de gens ne parlaient que de nivellement et d'égalité; mais ce qui concilie tout, c'est que, loin de chercher ces montagnes pour dominer, on n'y monte xjue pour en tomber, et chacun de nous parait plein de l'esprit du grand Cor-
netlle^ qui avait peut-être nos montagnes dans la tète y quand il disait :
L^ambition déplaît quand elle est assouvie ; D^une contraire ardeur son ardeur est suivie \ Et comme notre esprit, jusqu^au dernier soupir. Toujours vers quelque objet pousse quelque désir, . Il se ramène en soi n'ayant plus où se prendre , Et , monté sur le faîte , il aspire à descendre.
Telles étaient les sages réflexions que je faisais l'autre jour ^ assis surles chaises de la Folie- Beaujon^ à la lueur d'une douce illumination , en respirant un air frais et parfumé , au son d'une musique mélodieuse qu'interrompait le bruit des chutes et des éclats de rire , lorsque j'entendis avec surprise la voix d'un de mes vieux amis, grand moraliste^ que je n'aurais jamais cru trouver dans un tel lieu, et qui criait avec enthousiasme : Bravo I vivent les monta-' gnes ! elles donnent de bonnes leçons. Surpris de sa vue, et encore plus de son exclamation, je m'approchai de lui pour lui en demander la cause.
« Comment, lui dis-je, mon cher Dumont, vous voilà des nôtres? Non - seulement vous ne frondez plus nos goûts, mais vous partagez notre délire; en vérité, je ne me serais jamais attendu à trouver la sagesse dans les jardins de la folie. »
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(( Et pourquoi pas, mon cher? me réponditil; la philosophie ne hait pas les plaisirs , elle en jouit tout comme vous, et peut-être mieux; elle en tire même souvent un profit utile pour la raison.
D Far exemple, je n*ai jamais su mieux me prémunir contre les erreurs de ce monde qu'après avoir bien regardé un beau feu d'artifice ; et je ne crois pas qu'on puisse imaginer rien de plus frappant que cet éclat brillant et court, l'épaisse fumée et la profonde obscurité qui le suivent, pour faire sentir l'inanité des faux biens, la vanité des fausses grandeurs, et l'illusion des faux plaisirs.
» Les montagnes sont bien autrement imposantes; elles élèvent l'âme et la pensée, et nous portent aux plus sublimes méditations. Je conviens que celles de Beaujon ne sont pas tout-àfait si graves et si majestueuses que le mont Sina!, où la loi nous fut donnée; que le mont Horeb, témoin de tant de prodiges; que le mont Olympe, où l'imagination grecque plaça tant de vertus et de passions divinisées ; que le mont Parnasse, noble habitation des Muses, et dont il est si rare d'atteindre sans chute le sommet. Je sais que cette modeste colline ne peut pas nous offrir d'aussi grandes leçons de franchise et de liberté que les âpres montagnes de l'Hel-
Tëtie; j'avoue même que, sans nous tant éloigner de Paris, celui qui voudrait modérer son orgueil dans la bonne fortune, affermir son courage dans l'adversité, fortifier son cœur contre les passions, enfin s'écarter de la terre et s'approcher du ciel, ferait un voyage plus utile, en visitant le vert élysée de Montmartre, ou les sombres bosquets du mont La Chaise.
» Mais pourquoi vouloir conduire à la vertu par des chemins si tristes, bordés de cyprès, si l'on peut y arriver par un sentier de roses? Ou fuit la raison quand elle effraie : rendons-la aimable pour qu'elle attire; corrigeons les mœurs, comme Thalie , en riant; et,^ pour combattre la tyrannie de l'orgueil, de l'erreur et du vice, imitons Ilarmodius et Âristogiton, couvrons nos armes de fleurs.
» Vous me voyez enchanté de ta Folie-Beaujon , parce que sa montagne rapide et bruyante, qui n'excite que votre joie, me parait, à moi, faite tout exprés pour donner la plus utile leçon aux hommes de tout âge, de tout rang et de tout état. »
« Ah! je vous vois venir, m'écriai -je à mon tour en l'arrêtant; vous allez nous débiter cent lieux communs d'une morale usée; et, à l'aspect de ces phaétons brillans qui roulent et se précipitent avec te bruit et la rapidité de la fou-
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dre , vous allez nous rappeler les dangers et les écueils de l'ambition , la brièyeté des plaisirs ^ le mécompte des acteurs , grands ou petits , qui cherchent des applaudissemens , et qui , par le plus léger accident^ s^attirent les huées; l'élé- Tation momentanée de ces personnages^ leur prompte et souvent honteuse rentrée dans la foule ; la coquetterie qui brille ,. Fampur qui s'éteint^ la vanité qui monte^ la pudeur qui tombe; mais je vous préviens que nous savons tout cela comme vous^ et qu'une montagne de livres, beaucoup plus ancienne que la montagne Beaujon, nous a rempli le cerveau de toutes ces moralités. »
« Elles n'en seraient pas moins bonnes à redire, reprit Dumont, car on ne retient que ce qu'on répète; mais cette montagne me présente un nouveau sujet de réflexions : tandis que vous n'admirez dans ce lieu que les arbres qui l'ombragent, les fleurs qui le parent, la musique qui l'égaie , l'élégant café qui l'anime , la montagne décorée qui excite la joie, les salons de verdure qui invitent à de doux et tendres entretiens, moi j'y contemple l'image de la vie humaine.
» La foule qui, tout en se plaignant de la pénurie d'argent, y accourt chaque soir, enrichit le mécanicien inventif, le limonadier ac-
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tif, le restaurateur habile; partout Folsiveté paie l'industrie qui la soulage du poids du temps.
» Les éclats de rire qui font retentir la mon>- . tagne, lorsqu'on voit glisser et descendre rapidement cette vive jeunesse sur une pente où rien ne peut l'arrêter, me rappellent la facilité^ la promptitude y l'ardeur, la volupté avec la«< quelle nous nous précipitons de la vérité dans l'erreur, de la raison dans la folie , de la vertu dans le vice.
» Ce bruit sourd et souterrain , semblable à la voix de la conscience, aux murmures des regrets ou des remords tardifs , me fait penser aux vains désirs qu'on éprouve , après le réveil des passions, de revenir au point d'où l'on était parti, et aux efforts pénibles qui sont nécessaires à l'âme, quand elle veut remonter à la hauteur d'où elle est tombée.
» Les entrepreneurs n'avaient pas besoin de science pour orner ce jardin, pour fabriquer ces chars, pour arranger ces pentes si glissantes, de manière à rendre vos chutes plus amusantes et plus accélérées; mais c'est pour vous faire remonter au trot jusqu'au belvédère , qu'il leur faut un travail continu, un art prodigieux ^ d'énormes dépenses , et presque du génie.
» Ainsi , lorsqu'en suivant le torrent de leurs passions , les peuples ,se laissent tomber de l'or-
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dre dans l'anarchie, de l'activité dans la motlesse, de la liberté dans la servitude , du patriotisme dans l'égoïsme, de la pureté de mœurs dans la corruption , les gouvernemens s'épuisent en efforts constans, coûteux , pénibles et trop souvent impuissans , pour leur faire gravir de nouveau cette hauteur morale, d'où l'on descend avec tant de célérité, et qu'il est si difficile et si rare de remonter.
» Enfin, les échos joyeux de cette montagne me semblent répéter à chaque instant : « En » morale et en politique préservons -nous de » l'attrait de tout penchant, de tout mouvement » violent et rapide; il en coûte trop après pour » se relever, w
ce Bravo ! lui dis-je, mon ami, c'est prêcher à merveille, mais un peu tristement : pour moi , ce spectacle me donne des idées plus riantes. On ne dira pas, certes, de cette montagne, (jumelle n^ enfante qu^une souris, puisqu'elle fournit tant d'argent aux entrepreneurs, tant de plaisirs au public, et à vous tant de belle»
maximes. Mais je la considère sous un point de vue différent, et elle me prouve qu'avec du courage, quelque vite que nous tombions, noua pouvons toujours nous relever. Ainsi je dirai comme vous, mais plus joyeusement : Privent les montagnes ! m
SB LA FOBGE DE l'hABITUDE, ETC. ^U