‹ Galerie morale et politique (volume 2)Chapitre 45 sur 46 · ay · texte numérisé non relu

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4l8 ARRÊTEZ- vous DONc!

J'admirais dernièrement un brillant wiski traîné par un coursier superbe et conduit par un jeune élégant; il parcourait la grande allée des Champs-Elysées avec une rapidité qui lui eût autrefois valu des couronnes aux jeux olympiques; tous les passans l'admiraient, et les femmes qui se trouvaient sur son passage , semblaient toutes envier le sort d'une nymphe charmante, assise avec grâce sur ce léger char de triomphe.

Un petit vieillard, orné d'une chevelure blanche, et appuyé sur un bâton noueux, loin de partager l'admiration générale, criait d'une voix forte : ArrêteTrvous donc ! Un murmure universel d'improbation répondait à ses paroles, lorsque nous vîmes, à quelques pas de là, le char léger heurté par un obstacle imprévu, versé, brisé; le conducteur, honteux et froissé, relevant sa compagne, dont la chute sur le sable n'avait blessé que la pudeur, et tous deux, tombés de leur gloire, appelant tristement un fiacre voisin pour

se dérober aux regards indiscrets d'une foule empressée, curieuse et plus maligne que compatissante. « Eh bien! dit alors le petit vieillard, je l'avais prévu; ils n'ont pas voulu me croire : jamais dans le monde on ne saura s'arrêter. »

Il faisait une chaleur excessive; je m'assis sur des chaises qu'un très utile usage place à présent partout avec profusion dans nos promenades publiques : mes voisins parlaient de l'accident dont nous venions d'être témoins; la conversation tomba bientôt sur des modes nouvelles , sur les folies du jour. Un jeune homme à moustaches, en large pantalon, dont le lin brillant préservait deux grosses bottes ferrées de la poussière et de la boue, soutenait avec feu les modernes usages; un homme mûr, habillé à l'antique, frondait avec humeur la nudité des femmes , l'habit écourté des vieillards coiffés à la Titus , la profusion des cachemires qui coûtent si cher à tant de pauvres époux, le costume militaire de tant de jeunes gens dont le fer n'a jamais fait retentir que les dalles des 'galeries du Palais-Royal : l'entretien était d'abord animé, vif et piquant; bientôt la discussion, s'échauffant, se changea en dispute. Mpn petit vieillard , qui jusque-là écoutait en silence , cria de nouveau : Arrête^u-vous donc ! On n'en tint compte; l'altercation continua, et.

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peu de minutes après y se termina par un rendez-vous au bois de Boulogne , qui coûtera peutêtre la vie à l'un des deux interlocuteurs.

Je quittai la promenade en rêvant aux avertissemens répétés et inutiles de mon vieillard , et je pris le chemin du Palais- Royal. Mon habitude est d'aller tous les soirs au spectacle; l'illusion des passions qu'on voit au théâtre m'émeut et me divertit; la réalité de celles de la société me fatigue et m'attriste; et, si la folie humaine règne sur la scène comme ailleurs, etle y est toujours plus spirituelle et moins dangereuse.

En entrant au parterre, j^aperçus de loin ce même petit vieillard, dont Tœil vif, la mine sévère et les paroles laconiques m'avaient frappé; j'allai m'asseoir près de lui. On donnait une pièce nouvelle qui me parut, conmie beaucoup d'autres , digne à la fois d'éloges et de critique : j'y remarquai de grands défauts dans le plan , beaucoup de beautés dans les détails ; devenus trop riches, nous sommes dédaigneux; trop blasés, il est difficile de nous faire illusion et de nous émouvoir; d'ailleurs notre amour-propre gâte nos plaisirs; nous sommes trop connaisseurs pour nous amuser, et nous écoutons plus en juges froids qu'en spectateurs sensibles.

Je faisais ces réflexions dans un entr'acte , et

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mon voisin 9 sans dire mot^ m'approuvait d'un signe de tête. Des observations d'un genre différent ne tardèrent pas à remplacer les miennes : l'auteur avait, comme de coutume^ un parti pour lui, une cabale contre; les uns étaient venus avec l'intention de le porter aux nues y les autres dans le dessein de le faire tomber. Les premiers faisaient valoir toutes les beautés de l'ouvrage; les derniers lui reprochaient des longueurs, des obscurités, des réminiscences. S'aigrissant par la contradiction, les partisans de la pièce poussèrent leur admiration jusqu'à l'enthousiasme, et les autres quittèrent le ton de la critique pour celui de la satire. Mon silencieux vieillard , couvrant alors leurs voix de la sienne, cria, frappant la terre de son bâton : jérrêtez-^fous donc! On ne l'écouta pas : la discussion littéraire devint une dispute des halles; les injures succédèrent aux figures de rhétorique, les coups aux injures; nous reçûmes quelques éclaboussures de ce violent débat, et la garde, qui ne permet dans les spectacles de combats que sur le théâtre , mit heureusement fin à ce scandale, et conduisit impartialement en prison les claqueurs et les sifHeurs, les battans et les battus.

Le reste de la soirée se passa sans orage , et se termina trop froidement, peut-être, pour

rameur-propre de l'auteur; il n*eut ni les honneurs d'un plein succès ni la honte d'une chute. Gonflés comme les hallons^ beaucoup de ces messieurs restent^ comme eux, entre le ciel et la terre. Leurs amis, leur servant de parachute , rendent leur descente douce et paisible.

Après le spectacle, je traversai avec mon vieux voisin ce jardin fameux où l'on voit réunis tant d'objets de curiosité et de dégoût, tant de richesses et tant de vices, tant d'oisifs et tant d'activité. Je vis tout d'un coup avec surprise mon austère compagnon tourner ses pas vers une allée obscure, entrée fatale de ces lieux de perdition qu'on nomme maisons de Jeu. Je le suivis pour contempler avec lui ce moderne Tartare que gouverne l'avarice; à l'entrée, on voit la riante espérance; à la sortie, le sombre désespoir.

Nous observâmes quelque temps les pâles courtisans de la capricieuse fortune, et les divers mouvemens de joie et de chagrin que ses arrêts fantasques excitaient en eux. Un jeune homme aussi brillant, aussi léger que la déesse, fixa bientôt notre attention : tout lui réussissait; le nombre qu'il choisissait, arrivait toujours; s'il changeait de couleur, le sort , paraissant obéir à sa volonté, changeait avec lui; toutes les chances hii étaient favorables; les banquiers éton-

nës sortaient de leur impassibilité ordinaire^ et lui payaient avec dépit les tributs qu'ils étaient accoutumés à percevoir. Une montagne, d'or s'é* tait élevée devant ce joueur fortuné; le vieillard s'approche^ lui frappe sur l'épaule^ et lui dit doucement : j4 rrétez-^ous •

Le jeune étourdi répond par un éclat de rire et double son jeu; la fortune change, les revers succèdent aux revers, la montagne s'écroule, le trésor disparait, le téméraire s'irrite contre le sort et vide son porte-feuille; il perd tout. Mon vieillard lui crie d'une voix de tonnerre : a Malheureux! arrêtez-vous donc! »

L'ingrat s'emporte, l'injurie, le menace, emprunte à ses voisins, et consomme sa ruine.

Pâle, éperdu, s'arrachant les cheveux, il fait entendre les accens du désespoir, quitte cette infernale assemblée qui remarque à peine son départ, et il sort en criant que les flots de la Seine sont sa seule ressource. Nouis le suivons précipitamment; je l'appelle, rien ne peut l'arrêter. Au bas de l'escalier nous voyons une jeune femme en larmes : elle se jette à ses pieds; il veut l'écarter; elle lui montre une bourse, un écrin, lui offre tout, et ne peut le fléchir ; enfin , avec l'accent le plus doux , elle lui crie : Au nom de F amour ^ du nom de vos enfans, arrêtez- vous! 11 pleure alors, la serre

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dans ses bras, et la suit. « 11 est sauvé et cor^ rïgé, me dit le vieillard. Cet arrêtez-là parle à. son cœur ; le mien ne s'adressait qu'à sa raison. »

Resté seul avec mon vieux sage, et attendri jusqu'aux larmes par ses dernières paroles, je lui dis : H Quel homme êtes - vous donc? J'ai entendu souvent sans émotion des sermons très éloquens ; les chefs-d'œuvre de nos philosophes ont plutôt excité que satisfait ma curiosité ; ils ont plus obscurci qu'éclairé mon esprit : s'ils m'ont guéri de beaucoup d'erreurs , ils m'ont fait douter de beaucoup de vérités. Vous ne dites jamais que trois mots, et cependant je sens que vous me commandez la confiance et que vous m'inspirez le respect. »

«Mon ami, me dît le vieillard, j'aî beaucoup vécu , et par conséquent beaucoup vu et beaucoup erré. J'aî donné tour à tour dans tous les systèmes; une longue méditation, une tardive expérience ont réduit toute ma philosophie à ce seul précepte : Arrêtez-vous donc !

u Sil'onsavaitj'arréter, on se trouverait heureux par les sentimens, on ne serait pas tourmente par les passions. C'est faute de savoir s'arrêter qu'on voit le courage se changer en témérité, la sévérité en tyrannie, la bonté en faiblesse, l'économie en avarice, la générosité en profusion, l'amour en jalousie, le désir de Thon-

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neur en ambition ^ la piété en fanatisme^ la liberté en licence^ la royauté en despotisme^ la fierté en orgueil^ la soumission en bassesse^ l'éloge en flatterie, la censure en satire. Les empires tombent comme les hommes, parce qu'ils veulent aller trop loin et trop vite j personne ne sait ni ne veut s^ arrêter.

» Les rois de Perse ne souffrent pas que la mer et que les bornes de leurs vastes États les arrêtent; ils échouent contre les petites bourgades de la Grèce, dont les habitans belliqueux finissent par renverser leur trône.

» Combien de monarques de l'Orient, ne voulant pas voir leur volonté arrêtée par les lois, ont été esclaves de leurs esclaves , et se sont vus assassinés par eux, sans qu'on s'en inquiétât hors de l'enceinte de leurs palais !

» Alexandre, qu'aucune conquête ne peut rassasier, qu'aucun frein ne peut retenir, succombe à Babylone, et périt à la fleur de son âge, parce que la raison n'a pu V arrêter dans ses débauches.

» Les Grecs, ne sachant s^ arrêter ^ ni dans leur passion pour la liberté , ni dans leurs vains désirs de domination, se divisent, font intervenir l'étranger dans leurs querelles , et tombent dans la servitude.

)) En vain Gaton crie aux Romains : Arrête:^

VOUS donc ! Ils courent après les richesses du mende qui minent leurs forces, corrompent leurs mœurs, détruisent leur liberté, les livrent d'abord à des tyrans , ensuite aux Barbares.

» Dans nos temps modernes , que de sottises et de crimes, faute de savoir s'arrêter! que de bûchers allumés, parce que la piété ne pouvait réprimer le fanatisme! que de massacres, parce que les grands ne voulaient respecter ni le frein royal ni les droits des peuples !

» Que de malheurs eût évités Charles XII , s'il eût su se contenir! il n'eût pas fui à Pultava, s'il se (ht arrêté à Narva. Que d'exemples plus éclatans encore ne pourrais-je pas citer ! Et, lorsqu'un peuple a voulu reconquérir ses droits, que de sang versé en traversant la liberté au lieu de s^ arrêter dans ses limites !

» Il n'est pas une qualité qui ne devienne un défaut, lorsqu'elle est portée trop loin; tout bien, s'il est exagéré, se change en mal; la plus belle cause, celle de Dieu même, déshonore ses soutiens lorsque, ri arrêtant pas leur zèle, ils veulent brûler les incrédules au lieu de les éclairer.

M N'avons-nous pas vu les ligueurs faire courir autant de dangers à la cause royale que ses ennemis? Et depuis peu, sans la sagesse du gouvernement, n'aurions-nous pas couru le risque

devoir de nouveaux ligueurs plus royalistes que le roi y plus catholiques que le pape^ loin de s^ arrêter dans leur ardeur inconsidérée, grossir par leur intolérance le nombre des mécontens, tandis qu'on doit travailler sans cesse à augmenter celui des fidèles?

M Tenez, croyez -moi, il n'y a d'autre vertu profitable, d'autre sagesse utile que la modération. Pour améliorer les hommes, la seule leçon à leur donner consiste à leur dire : Arrétezrvous donc!

» Au lieu de payer tant de maîtres pour apprendre aux jeunes gens à sauter, à voltiger, à danser, à courir, on ferait mille fois plus pour leur bonheur en leur apprenant à s^ arrêter.

» Et que ceux qui aiment la gloire ne croient pas que je leur donne des conseils timides : le plus fort des hommes, le plus fameux des héros de la fable, loin de s'élancer témérairement sur un océan inconnu et orageux, se posa lui-même des bornes et grava sur ses colonnes ces mots : Nec plus ultra. »

« Fort bien, dit alors un gros homme en prenant sa quatrième glace , et que nous n'avions pas aperçu , nec plus ultra : cela veut dire , je crois, qu'il ne faut plus d^ultrà d'aucune espèce; c'est mon avis : ce sera du nouveau et du bon! »

4^8 ABRÉTEZ-'TOUS DONc!

(c Vous le voyez ^ me dit mon vieillard^ je n'ai pas perdu tout-à-fait mon latin; au reste , chacun nous entend comme il le peut : moins on délaie sa morale , moins elle est sujette aux fausses interprétations; aussi je m'en tiendrai toujours à ces trois mots : Arrêtez-vous donc ! m

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