DE LA BIENVEILLANCE
Il est une vertu ^ la plus douce et la plus éclairée de toutes , un sentiment généreux plus actif que le devoir , plus universel que la bienfaisance > {dus obligeant que la bonté : c'est la hienveillance. Ce nom montre évidemment que le bien général et particulier des hommes est leur vouloir. Le devoir ne nous prescrirait que la justice : c'est la première et la plus sévère des vertus ; elle suffit à l'homme public^ mais non à l'homme privé. La bienfaisance est à la fois une vertu et un plaisir; mais^ proportionnée à nos étroites facultés ^ elle ne peut se répandre que sur un petit nombre d'individus; son cercle est nécessairement borné par ses
2 ^ Df If^ BIËHTEIXiLAIIGE.
moyens. La bontë est une qualité plutôt qu'une vertu : souvent faible , presque toujours peu active, elle n'exige, pour être reconnue, qu'un éloignement de toute méchanceté ; et , quoiqu'on ne fasse pas le bien , on la possède encore , pourvu qu'on ne fasse pas le mal.
Il est plus difficile de distinguer la charité de la bienveillance , et, dans le divin esprit du légi$l4teu^!c||ks ehr^tif n«,i:es4eux niots sellaient synonymes et se confondraient dans la même idée.
L'étymologie même du terme de charité le prouve; car, pour donner à l'amour du genre humain , k I4 plw mmie des vertus , tout6 la douceur, U^utip la f^licatesse qui lui sont pro^ pre?, e#e a epnpn^nté le nopi de grâces^ chor rité^^ ^ux pl^6 faaiiiblfi$ et aux plus riantes fictipqs de I4 Grèce,
]y(aiâ , en tr^ver^^mt les siècles , Le sens des n^pt3 sç (iéuatur^ , s's^tère, ou se modifie ; et quqique , à vrai dir^, •eetta expression de ch^^ riié, u'a^t rijW ^v4^ dç s^ douceur, de sa no^ hlf^ss^ , dç %K^ uQÎv^r^aHté aux yeux des lion>* m^fic^^f çiependwl elle est trop sauvent réduite ^ 4$ins l'esprit dup vulgaire, à U seule accçptfçsu 4ti^n9iQt 0umône, qutf laïuisèno reçoit d^ jl.'op4e]Mse, et que l'orgueil force tn^sou^
DB ti BiE^nnâaLAifce. S
yent le pauvre à distinguer avec humiliattoti du bienfait»
Beaucoup de gens se croient charitables pour avoir distribue r^gulièremetrt quelques auiuAnei ; d*autrefr y ajoutent , à la vérité , lé devoir pieux de s<Mgnep les orpbeUns y \tt vîeillairds et les infirmes j mais bien peu seihbleitt eottnattre toutes les autres obi^tions qtf im- {k»erait la vrak cbarité ^ mieux e^itpriniëe eu fniiesâa par le mot de lieni^eiUance. Compatir aux errems des- hofmnes y être lùdulgent ' pour leurs faiblesses , ëet»Êrer leur» esprits ^ traiter doucement leurs- maladies inot^tes y les ekâguer de Foisivelé eu jencour a geiant letM travaux y s'oecuper aotivemeiit àd foxxt ce qui peut perfectionner le geivre &umain>9 secourir avec constance et CQW^age leis opprmiés cètAre l'injustice 9 éclairer te potr^^oîr svaf les abus de ses agens , opposer l'esprit tf ordre et d^uiïîmi à VespriA (k discorde et de' pacpû y eonsôW les infostoné^ 9 calmer h^ psfôsious aigries y concilier par la toléijitnce tes opii^onfir dppost^es y adoodr le»£ç«t6i^ soulenir les faidbles^ et donner à tooB le double eftempie ei àé Ystcaout p6ttt use sage Uberté et du dévouement zùx Hùk et au gouvememeut scm» lequ^ ndtts vrçt»ïiû$'; enfio Goutribuer de tous uos^ moyeus k réH-
4 DB LA fii^NVEILLANGE.
dre heureux les hommes ^ que la nature Ût égaux et frères : tels sont les devoirs doux et sacres de la bienveillance.
£n jetant nos regards sur ce qui se passe journellement autour de nous y il est facile de se convaincre d'une grande vérité ; c'est qu'il n'est point pour chaque individu, dans la vie sociale , de qualité plus aimable et plus attirante que la bienveillance. Le mérite sans elle n'inspire, qu un froid Respect , et le plus beau talent qu'une stérile admiration.
Mais la bienveillance , soit qu'elle se naanifeste dans les actions , soit qu'elle se montre par les paroles , soit qu'elle s'amionce seulement par la physionomie , dispose à la confiance et appelle l'amitié.
Là où elle brille , on peut être presque assuré que la plupart des vices sont absens y vaincus ou chassés.
D'abord , l'homme biem^illant aimera son pays, et pensera conmie Boteaet, « que, si l'on est obligé d'aimer tous lès honunes > et qu'à vrai dire il ay, ait poinit d'étranger pour le chrétien , à plu§ forte raison doit-il aimer ses concitoyens. Tout l'amour qu'on a pour soimême , pour sa famille , pour ses amis , se réunit dans l'amour qu'on a pour la patrie ,
DE LA BIERVEILLANGE. 5
(Hi notre bonheur et celui de notre famille et de nos amis est renfermé. » L'hohune bienveiUant ne peut être égoïste , ni par conséquent ai^are , ni colère y ni erwieua: , ni vindicatif; chez lui Famour de soinnémé , dont nul homme ne saurait $e dégager ^ e$t im amour éclairé ; il sait que tout bonheur qu'on cherche aux dépens d'autrui , n'est que le vrai malheur déguisé ; c'était sous la dictée de la bienveillance qu'Horace écrivait ces vers :
L'avare est toujours pauvre; il &ut borner ses vœux *. La fortune if^autrui fait maigrir l'envieux.
Jamais des Phalaris Taffreuse tyrannie N'inventa de tourmens plus cruels que l'envie. Qu^t-ce que la colère ? Une courte furetu'.
n gémira bientôt de sa fougueuse erreur, Celui que la colère entratne à la vengeance , Qui poursuit sfins pitié l'ennemi qui l'offense. Domptez vos passions , soumettez-les au frein ; Songez qu'il &ut en être esclave ou souverain.
11 existe véritablement de telles bizarreries et de telles contradictiopsdans l'esprit des hommes , qu'elles ne poils paraîtraient que ridicules y si leurs suites n'étaient pas si funestes. Je )srois qu'on ne trouvera pas un être humain assez msd organisé poujr ne pas sentir la dou-r ceur d'être aimé : Y amitié est un besoin poup
6 BS Là BlfiHVEILLàliGE.
l'âi^e ; chacun cherche et yeut des amb ; tout le monde se plidnt de la rareté d'un tel trésor^ et^ d'un antre côté cependant, l'orgneil nous éloigne de sa recherche. Une fonle dlioanMfi , par Y||nité^ semblent se mettre teUement à renchérit 9 qu'ils paraissent dédaigner Vamitié qu'on leur offre*
(c On voit , dit un ancien philosophe , une quantité de gens qui craigaent de se trop prodiguer ; ils n'ont pas une seule vraie amitié y et redoutant , pour ainisi dire , d'avoir trop d'amis y ils ressemUeiit > dit Plotarqoe ^ à ce manchot rêvant avec effiroi qu'il devenait un Briarée aux cent bras , tandis que le sage pense, comme Ménandre, t< avoî^ trouvé des biens sans nombre, qumd d'un ami a pu recouvrer l'ombre, w
Ce qui éloigne tant d'insensés des chemins de la sagesse et des voies de leur profu^e bonheur , c'est qu'ils sont ignorans et ne connaissent ni eux-mêmes, ni les autres. Beaucoup d'habiles docteurs leur prodiguent des leçons dans tout ce qu'on appelle sciences , et qui ne deviennettt que de l'ignorance laborieusement acquise! , quand oii< les sépare de la eetde vraie et utile science , la connaissance de soiH»iéine^ c'est là la vraie lumière; c'est
îm hk BIENVEILLANCE. 'f
cette connaissanee de soi-nMeÉne qui est k mère de toutes lesTeitus e^s/ê^WtàdeH bienveillance.
L'auteur de la Sage^ë , Charton , moiltraît dayance^ »m$,s'éu dbutei", aut Itofhmes la vraie inscription qui conviendrait au tefnple d« cette sagesse, en leut rappelant la fattieûse ii^cription du tenaplé ^ ApôUdn , qui ne cônta[iait que c€S detix mots : Connaih^toié
w Cëtait , dit-il , tm avettîssetûetrt dé Dieu à tous , leur siguifiimt que, pour zicàt act'ès k la divinité et eniter en sôtt temple , il sier faut connaître. Si nous tious connaissions bien , contîfiue-t-*il, noug s^ous plus sévères pour Qous^ et plus iirittlgens pour les autt-es. La justice , quand elle est trop sévère , heurté la charité; ce qui a fait dire cette iiirtitime : Siofi* mumfm^ siamna injuria.
» Le Y\dgaii*è , loin d'être bie^rvdlfcnt , n'est que médhant, léger et médisant : rtïonstre <Jui n'a que le bec , dont toutes les parties ne stotrt que langues / qui dé tout parle , et rien né sait ; qui tont regafcte^, et rien ne voit; qui rit de tout^ et de tout pleure ; ptét à Se nlutîner et râWHer , et rion à combattre. Son pi'opre est d'esMeyer ^utôt k secouer le joug , qu'à bîén garder sa Kberté. n
Toutes ces erreurs , tous ceé penchaus à la
8 '^ I^ LÀ BIENVEILtÀNCnS.
malveilhmce et à la méchanceté , vienneut ^ n'en doutons pas y du peu de soin que les hommes ont de se connaître eux-mêmes , et d'étudier ce qui peut faire leur bonheur réel ainsi que celui des autres.
Chaque honmie ressemble à un souverain qui ne voit autour de liui qu'un petit nombre de sages Qt une fou^le de courtisans. Les vertus et les vérités l'effilaient par lemvair austère, çt sont bientôt écartées comme importunes.
Les vices sont les flatteurs ; ils mènent au malheur par la pente des plaisirs.
Cependant l'expérience finit par présenter son triste miroir ; mais il est trop tard. Quand cet homme , par cette glace trop fidèle , ac^ quiert la connaissance de son être , il s'y voit avec tous ses défauts ; et , dès-lors , comment pourra-t-il être bienveillant? Un homme qui se hait lui-même , dit ingénieusement Érasme , peut-il aimer quelqu'un ?
Il ne peut se tirer de ce triste état , qu'en se trompant encore , en contemplant avec vanité l^s faux biens qu'il possède , et avec mépris Içs biens réels dont il ne peut plus jouir. Aussi, vous le verrez , s'il est grand , riche et puissant , au lieu de se faire aimer , se faire craindre ^ et, au lieu de se montrer bienveillant y de-t