‹ Galerie morale et politiqueChapitre 24 sur 27 · CONTE · texte numérisé non relu

CONTE

La plus hnportaîite étude pour Thomme est celle de Thommej et, quand il y consacrerait tout son temps, sa vie entière , durâtelle un siècle, ne lui suffirait pas pour approfondir cet inépuisable sujet.

Malgré tous lesr paradoxes des so{diifites, ce que chacun seht avec le plus d'évidèûce , Ibrsqu il médite sur lui-même , cW que Thomme est un être double, âme et corps,, intelligence et matière, demi-dieu et animal : c'est un esclave soumis à deux maîtres, là volonté des sens et celle de V esprit.

Par malheur ces deux maîtres s'entendent fort peu : l'un d'eux veut le porter au ciel , l'autre s'efforce de l'abaisser et de l'attacher à la terre ; l'un cherche à le renfermer dans le cercle du présent , l'autre à Télancer dans l'avenir.

Oui, tout est double en nous ; et l'homme ,

qw h Ivv seul est vmmeiil^UD^ petit iMônde^ se Ycity ainsi que le imude ddH il est Fîmage , ûwé ^mtkmeUetneut ants combats de*la Ito^ BiîàFe et de Fombre^ du mal^ et du^ bien, dte la> eréatfou> et! dé la destnietioti^ du eha^ et du finoid:^ de^ l^ttraeliim et de Itt t^tdlkiou , d^^ mouvement et ào. «eposi

Gomme mon inl6Btion> dkisce^ moment^ n'eet pas^ d'approfoudir un sujet) û gl^ave^ ëtânf plus portié pùtXF l'instant à' jeter sur Fespèce humaine le pe^rd mo<{ueur d»'!E>éthoci?itey que Fœil larmoyant dfHërâ«ilite> jie^me beMei^i « estaminet Its àievùt pei^âns eontmdictôireâ qeâ nous> poussent sdt€a?iiat^meiË& au repos e^au mou*<rement» •

€k>mikie' j^* ne ^àis pifô kfd aÉu(¥es'honâmes fail6 auli^meâtf que moi > il £aut Miân' que je le^ juge k peu près* tels que je suis : j^avoue que toute nm>yiejt^mosui&vubàlk>tte entre la euiiosité'et là paresse^ entre te diésir de sovoiif et ime sorte de répugnance pour étudier. Le far nientëe^t si doux^* le ti:avail est si rude; on a besoin d'effiirts pour run,pdur Fautre il suffit de se Msser aller. Sans l'aiguillon^ êes besoins > te pduvré passei^t ses joûr^à ne lien faire*; et, sans te mal que cause l'ennui la vie du riche ne serait qu'un l6ng sommeil.

55o LE PÀLAIS-tlOYAL.

Il parait que, dans cette hitte, la paresse l'emporte le plus souvent ; et , malgré quelques exceptions rares, je suis persuadé que, si l'homme le plus actif et le plus laborieux. Voltaire-, par exemple y recommençait sa vie , et qu'il voulût, dans cette seconde existence, reprenant à rebours la première , employer activement tout le temps qu'il a perdu, et perdre tout celui qu'il a employé, la somme de ses travaux serait presque centuplée.

En nous voyant à tous les mêmes germes de défauts et de qualités, nous devons bien rendre hommage à la croyancç qui nous fait tous descendre du men\e père , car nous avons tous des traits de famille plus ou moins prononcés; nous partageons tous le lourd héritage des sept péchés, et le mince legs des quatre vertus nommées, je ne sais pourquoi, cardinales.

Au reste, à cet égard, nous avops tous réciproquement très-peu à nous vanter où à nous plaindre comme légataires; le partage n'est pas si inégal que notre vanité semble parfois le croire , et nous deviendrions bien plus indulgens, si, nous mesurant avec justice, nous venions à reconnaître combien il y a peu de différence entre nous relativement àcette richesse et à cette, pauvre té morale;

Ces différences nous paraissent grandes, parce que nous sommes petits. L'habitant des plaines nomme montagne ce qui ne, paraîtrait aux montagnards qu'une petite colline ; une paille est une poutre pour la fourmi. Aux yeux de la sagesse éternelle, nos fous et nos sages diffèrent peu. Ce que nous appelons un. original n est qu'un être fait conune nous , et dont les traits seulement sont un peu plus pro^ nonces.

Cependant cette originalité , quand nous la rencontrons , nous étonne , nous choque , nous irrite ou nous fait rire ; nous croyons n'avoir rien de commun avec elle; il nous semble même qu'on nous montre un être idéal, tandis que c'est peut-être notre propre image que nous voyons seulement dans un miroir qiu la.

grossit. '

Ces réflexions me venaient Vautre jour dans un moment où, me sentant pressé par une vive curiosité qui m'excitait à sortir, et retenu par une langoureuse paresse au coin de mon feu , je ne pouvais me décider ni au mouvement ni au repos.

Un de mes amis, entrant alors chez moi, fut témoin de cette incertitude, eh rit, et, pour me montrer à quel point d'originalité

3$1 Lfif PkliklS-^HmJLh.

€[iïtl^tfÊ&9 iàdMèagr powraieBt poYtièl^ ce con-ttÉÈfS^' d^^^Qtivité euvieme et dep paresse insiir^ îkKMfàble y me raconta FMstoire suivante :

(f J'tf eoûnu^me dit-^'^tm jeune Angliais beâ^éoup pkis tourmente que tous par ht eukiMîtë et pat la paresse. Votis avëzf le dëâîr de vous instruire et de comiaitne p ce désk* était dhea& Itii' une véritaUe passion; vous tous sentez un peu de répugnance pour le 1»^mil; eette^ r^mgnancié était- chez lui u«ie- ayemon>;^ enfin ^ yo^ Uses ^ vous étudiez q[uel<|uejfoi&5 vous écrivez niême souvetii, et y tasidiâ' que vous^ vous^ plaigne de votre mdblenee^^ la^ critique pourrait fort bien se plaindre de votoe trop* féconde activité ; mon «Anglais y au ooiil3«uare y ne li^t rien depuis que la férule ne Vy contraignait plus ;^ loin éJéitîve' poUP Éotk plai^r y> il ne pouvait se réMudre à répondit aux lettres urgentes, et ses^ àfiaities en bouffiraient même tellement que, jouifisaàt dfune fortune considérable, 3 S'était trouvé quelquefois 'dans Tembarrasde la pauvreté, sen^lable à notre viettx prince de Gotiti auquel , après une longue patience,' les fournisseurs cessèrent une fois, dit-on , d^enVoyer les denrées les plus né*

cessake^ à sa ipfiiacm , parce <que^ bien qu'U fut trè$Ti]li^ ^t itrè^qn^reu^:, depiM^fA^sieur$ M^q^es .U nyajt ar^fusé 4e i^eijL fyi^er même pow t^MAçher ^^ reveii]^.

Le l^we A^gUd$i4oi4^ vp«3 p9rl^ ^ QWi^ mait Aoi^ JL^Uiehead : â éta^t jcaipf, l^e^v, spirituel ^ conpl)!^ par ^ nature et par la for^ tw&e 4e tpw le$ 4ops ifu'fçJjLe dîs^b^e pQnr Voùdjbaire h sclbr^ia^ent. CcHfnme eUes, ses parens rayaient gâté; et, lui ayant, par système »

laassé .con^t^goon^epit la Uberté de satisfaire, dans $09 enfance , toutes ^(s^ p^tes Y(jlonf4^ et tous ses jen^es ca{»ices, il^eu résulta , Iqi^qu'il 6xt Jbpmme, ^'impçissilûUté 4e ^ pçnir traindce en rien ^t 4'assnjettMr s<çs pe»fùfm^ ji aucune règle âéiiemnnée.

Heureusemei^t ces pencjl^jMis^ qui fni^ept pu «ire yicieiUK ou m^c^aiiis, ne âureipjt qpHifir certains et contradictoires. Ce jeune igutd^ bon et hwnain , n'^Fou^lât qofi 4euic yife seutSme^s , le 4édr.4e Aoitf ^a^vffir e^ le plaisir de ue rien i^re. Yo^s ^ àeyififSft 1^ fw»é^ queuee : devwu ^nUl^ment lil^^ç pwr la iwop* 4e aes pfuwis j il oe sut .4 qilO^ 8# det^pfmîner^ ne|Krat«naiwp«rU,Wlarele cçli^ et lepàf^ riage, passa pbisi^^urs ^nn#€;s ^ i^^^c^ 4afîs s» tète une fodie. de projets cpi'li n'^yiéaujt^ {^ ^

et ne sut jamais se décider a rester dans» l'ignorance , ni à étudier pour en sortir.

Enfin, un vieux parent, auquel il avait con* fié son embarras , le tira momentanément de cette perptexité : vous brûlez de savoir , lui dit-il , et vous ne voulez pas lire ; je ne vois qu'un moyen pour satisfaire la curiosité de votre esprit , sans contrarier sa paresse : vous ne pouvez consulter les livres, étudiez les honunes et voyagez.

V Ge trait de lumière le frappa; il partit :

mais son incurable paresse, voyageant avec lui, trouvait encore moyen de combattre sa curiosité; elle l'arrêtait à chaque pas et le retenait souvent des semaines entières dans le lieu le moins propre k fixer son attention , de sorte qu'il employa une année pour se rendre de Londres à Bruxelles, et de Bruxelles ^ Paris.

Cet essai infructueux lui fit facilement comprendre qu'il ne pouvait tirer aucun profit du sage conseil de son parent. Or, voici le nouveau raisonnement qu'il fit : il est bien évident que je ne puis ni étudier ni voyager ; je rie veux pourtant pas renoncer à m'instruire, et je n'en vois qu'un seul moyçn; j'aime la conversation; Paris est le centre où se ré-

LE PALAÏS-ROYAl. 355

unissent les hommes d-esprit , les savans y les voyageurs de toutes tes parties dii monde; causons avec eux, surtout aVecles voyageurs; butinons comme Fabeille , approprions-nous le savoir d'autrui : ceux qui ont beaucoup vu se plaisent à beaucoup raconter; écouter ne fatigue pas : celui qui écoute plaît aux autres , et s'enrichit sa As appauvrir persoîmc Voilà mon parti pris : je ne travaillerai pas ; mais je vais pomper la science des autres.

S'étant ainsi décidé, il fit appeler le perruquierjde l'hôtel où il logeait, jugeant avec raison que , lerf hommes de cette profession étant ceux qui, par nécessité, couraient le plus, voyaient le plus de monde , et savaient le mieux ce qui se faisait et se disait dans Paris, il saurait tout de suite par lui dans quel lieu il pourrait le plus facilement trouver réunis les hommes et les choses qui excitaient sa curiosité.

Le perruquier n'hésita pas. Milord, lui dit-il, il est un lieu où vous trouverez tout à la fois ce qu'il y a dans Paris et dans le monde , de meilleur et de pire, de rare et de commun, de sérieux et de comique , den^ational et d'étranger ; c'est le panorama de l'univers. Logez-y, milord, dînez-y, soupez-y, achetez-y

596 t$ piuis^mo^AL.

beaucoup,; lanais., si .vous y jouez ^ munisses^ TOuSfd^ $imgi*-;l^id e^àe prudence^ .Sî ivous êtes ,cmÂeux ^ i^us y ^M^xmyeree des rgais liien pins cuneux que ^ous. Cest le «lien où il est le plus ,agré^le ^'ouTrir ses yeux «t ses weittes , e% le plus nécessaire de fecmer prudraimeat s^ )>ouche ,aî](isi que ses pochesi.

j^ cQwmept s'^pelle ce lieu sii^ilier, dit h Iprd? ^^ C^st le Pala^^Jioy^, t^mmi^ le joyeux peiruquier : eu ¥cici , pour thous ie fiune ^^ommitre^ une peii|e<CiMjpM3$e m «bmaoa.

Âm : A pied comme à cheval^

Tout autour, d'un j^grdîfi C'est un grand magasin Où sont restaurateurs^ Agioteurs^ Fracs , pantalon*, gOets , ^«q^s , Polichinelle, ombres^ concerts.

Meubles , bonbons , bonnets , (Neveux , fioarte oouluiSy bourses à nœuds.

Et frippons tout prêts à s'y glisser Pour vous en^ébfr^sger.

Grands cafés Biencbauffà; 0al0^lrès-bien éloffis^- Animaux difii^rens et variais , Les uns laids^ furieux , Les autres gracieux.

Et d'antam plus à mon goût Qu'ils^ ^At pas 091^ du ^t.

LE PALÂI£KROYAL. 557

On y trafique pour sa part Des effets du tiers et du quart ; On y sait quand les bons

Ne sont pas bons.

Enfin , sans s'en apercevoir, On y perd plus que son avoir; On y parle sans rien savoir, On y regarde sans rien voir :

Rien au monde enfin n'est égal A ce fameux Palais-Royal.

Le lord^ enchanté du perruquier et de sa chanson^ suivit son docte conseil et s'établit au Palais - Royal dans un appartement vaste et conunode.

La variété infinie d'hommes et d'objets qui se présentaient sans cesse à ses regards y sans qu'il se donnât la peine de les chercher, l'occupa doucement et si agréablement que, pen-, dant trois mois, il oublia tout-à-fait qu'il voulait tout savoir et ne savait rien.

Enfin, lorsqu'il se fut blasé sur le plaisir.de parcourir les magasins de toute espèce, de jeter les yeux sur les journaux de toutes couleurs , d'essayer des restaurateurs de tout étage et de tout prix, d'admirer, sous toutes les formes possibles, les beautés, tantôt paysannes, tantôt bourgeoises, et tantôt nymphes, de ce harem européen , de passer ses après-

558 M PALAIS-*OVÀL.

dlnëes à pleurer avec MW« Duchesnois, à frémir avec Talma , à éprouver avec Mne Mars les émotions les plus vives et les plus variées^ a rite avec polichinelle, à prendre ensuite son thé dans de riches salons , et des glaces dans im beau jardin , il se trouva qu'il avait bien xèçu quelques leçons de géogm^iie au G>smorama, de religion dans la gazette, d'histoire ancienne au théâtre , d'histoire moderne dans les jouïnaux , de littérature dans les feuilletons , et de politique dans les cafés ; mais ce fut avec tant de confusion^ de contradictions , qu'il n'en restait dans sa tête , pour résultat , qu'un informe chaos. Son but principal était manqué; fl n'avait rencontré que rarement quelques voyageurs ; ils avaient paru et disparu & «es regards, à peu près comme les ombres diînoîses, de sorte qu'il n'avait pu suivre aucun entretien ni former aucune liaison avec eux.

DéjàTeimui et le découragement commençaieiit aie gagner, lorsqu'en déjeunant à la Rotonde^ il revît son perruquier qui, sans l'apercevoir, courait vers le café des Aveugles. Il l'appela et lui demanda s'il connaissait quelque endroit où fl fiit assuré de trouver réunis des voyageurs étrangers de quelque distinction.

Lt PÀLA19-4lOYAt. SSq

Je pourrais vous rendre y imlérd ^ dit le perruquier 9 par les paroles d'ua ëcrivain doni: le nom fait beaucoup de bruit daus les galeries du Palais-^Bojal^ et tous dire partout et rmlle part, car en tous lieux on rencontre ces voyageursy et ils ne se fiicent en aucun endroit.

Cependant je puis vous indiquer une trèsjbonne pension où les plus gourmets disent ensemble y une maison de jeu où les plus ri*ches se ruinent^ et un pacifique club dit des échecs^ où les plus sages^ après avoir parcouru dans la journée tous les musées et toutes les l>ibliothèques de Paris^ s'amusent le soir à faire combattre ensemble y en silence > les rok^ les dames ^ les fous et les chevaliers y sans rë<^ pandre le sang ni l'argent du peuple.

LfOrd Littlehead écrivit sur ses tablettes les numéros des maisons que lui indiqua le per^ ruquier. Dès le jour même^ il s'abonna à la pension y au dub^ visita la maison de jeu y et^ à sa grande satisfaction y il trouva enfin tout ce qu'il avait si long-^emps d^ré.

Cependant 9 si les voyageurs^ avec lesquels il y fit connaissance^ le tirèrent de sa langueur et ranimèrent ses errances ^ ils ne satis* firent point pleinement son insatid[>le curiosité. Les uns étaient trop lourds^ troppédans;

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les autres trop l^ers^ tous trop occupa à parler de ce qu'ils ne savaient pas pour s'amuser à raconter t:e qu'ils savaient le mieux.

La conversation ne se faisait qu'à bâton rompu; on effleurait tout sans rien approfondir, et là, comme ailleurs, le poison de la ■société, la politiqiie, se mêlant à tous propos aux entretiens les plus instructifs , en chassait l>ientôt la concorde et la raison.

Le, jeune lord se serait encore, pour la centième fois , découragé, s'il n'eût été heureusement soutenu par la rencontre qu'il fit d'un petit vieillard , vif, savant, curieux , complaisant , attentif, citant à propos , parlant avec justesse, écoutant avec obligeance , racontant avec facilité , raillant avec mesure, et redressant ses interlocuteurs avec la douceur d'un homme instruit qui semblait mieux connaître qu'eux tous les choses, les événemens et les hommes dont ils parlaient. Ce petit vieillard fréquentait habituellement . les trois maisons où l'Anglais passait ses journées^ et un attrait réciproque les rapprocha de plus en plus.

Bientôt le jeune lord, encouragé par la confiance que lui montrait et que lui inspirait son nouvel ami , lui fit l'aveu de ses faiblesses, de ses penchans contradictoires, de ses per-

LE PAtAlS-ROYAL. 34^

plexités, et particulièrement du désir qu'il avait eu et qu'il sentait encore quelquefois ^ celui de voyager pour s'instruire.

Vous feriez Bien^dit le vieillard; quiconque, dit LaFontaine^ a beaucoup vu doit avoir beaucoup retenu. Je suis vraiment fâché que mon^ âge et mes goûts m'empêchent de vous accompagner; mais nous pouvons essayer^ au moins en idée^ ce tour du monde que je ne puis plus faire en réalité. Il y a bien peu de parties de ce monde qui ne me soient connues; toutes^ sont gravées profondément dans ma vieille mémoire^ et je puis^ peut-être mieux que personne^ dans ce plan de vos voyages, vous servir de guide. Voyons, par où commencerons* nous, et dans quel hémisjAère? Sera-ce par le Nord, par l'Orient, par le Midi, ou bien> nous transporterons «-nous d'abord en Amé^ rique?

Commençons, dit le jeune Anglais^ par les États du Nord. ^

' Par la Scandinavie , dit le vieillard; vousavez raison, c'est la contrée que le Goth Jornandès appelait la fabrique du genre humain.

Ce sont les forges où se sont fabriquées les foudres qui ont renversé l'empire des Césars ; enfin c'est des glaces du Septentrion que sont

342 LS PALàlfl^HOYAL.

partis tous les eoaquerans de FOccident , et les fcmdateuis de tons les gouyememens de ht nouvelle Europe.

G>miâe nous ne faisoBs iei ni xm Uvre dlu&toîre, ni un livre de voyi^e, je ne voi» raoottterai point en détail toutes les longues , omeuses et instructives couversatioiis du vieil^ lard que lord Littlehead avait pris pour guide dans ses courses imaginaires. Il suffira ^ pour en donner une idée^ de dire que )e vénéralite conducteur parlait de tout, des érënenoens, des lieux y des lionnnes , avec une aussi parfaite connaissance que si tous ces objets ëtaient préseos à ses jeux; ses récits étaient des tableaux, et, en rÀa>utant, il était impossible de savoir s'il avait vu ce quHl racontait , ou si c'était seulement le fruit de ses lecttires et de ses conversations.

Les malheurs de la reine Mathilde fiarent le premier drame de sa narration ; il avait parlé plusieurs fois au feu roi de Danémardi, et même , en examinant son maintien dans un bal , il avait prédit que ce prince perdrait un jour la raison.

La révolution de Suède eut s<m tour ; il en avait entendu conter tous les dé^k à &us^ tftve III. Passant ensuite à d'autres événeme^s^

LE PALÂIS-ROTAL. 543

comme il avait été lié ayec le trc^ fameuÉ Ribing , l'un, des conjurés €|ui tranchèvent les )Ours de ce même roi ^ il fit coimsdtFe à YAst* glais^ son pupille^ toutes les anecdotes recudl-^ lies sur cette horrible catastrophe 9 et particulièrement l'aventure de cette sorcière €[ui y plusieurs années auparavant ^ avertit Gustave de se méfier de la première perscKme^ vêtue d'un habit roi^e^ qu'il rencontrerait en retournant à Stockholm. On se souvient qu'alors le roi rencontra effectivement ce même Ribing^jemne courtisan y léger y insouciant ; il était en uni^ forme rouge> et le roi rit beaucoup d'une prédiction qui cependant depuis se vérifia.

La Russie n'était pas moins bien connue par le vieillard : on eut dit qu'il avait été témoin de tous les prodiges opérés par Catherine p et qu'il l'avait même suivie dans son romanesque voyage de Crimée. La princesse d' Arschkow^ lui avait raconté ses intrigues politiques; André Schwalow lui avait montré ses vers , et Strogonoff ses bijoux. Paul P" l'arvaik étonné par la petitesse de sa stature^ l'impératrice sa femme par l'éclat de sa beauté» Le lord ne se lassait point > en suivrait sea guide y de parcourir avec lui le Kanrtschatlta et la Sibérie ; il lui semblait voir le }eune Les-

5/j4 IJB PALAIS-ROYAL.

âep3 monte sur un traîneau et emporte sur les glaces par les chiens qui tiraient sa voiture légère 5 et qui y malgré ses efforts y s'étaient élan* ces avec fureur, loin de toute route , à la poursoite d'un cerf.

La Qiiue inhospitalière n'avait pas pu se soustraire à la curiosité du vieillard : Pékin lui était coniiu comme Pans, et il en conservait un fort beau plan qui lui avait été donné par le comte Boutourlin.

Les deux voyageurs ne tardèrent pas à se transporter dans la presqu'île de l'Inde. L'Anglais apprit par son conducteur tous les progrès de l'asservissement du peuple le plus ancien et le plus pacifique du monde.

Le vieillard, qui s'était lié quelque temps avec deuxnababs de la courde Tipoo-Saib, enchanta son élève en l'instruisant de la religion des brames, de la division des castes; il lui fit voir , comme dans un tableau , la grande pagode de Jagrenat , les pompeux sacrifices où les Indiens en foule se jettent et périssent sous les roues du char qui porte leurs dieux , et ces funèbres cérémonies où les veuves les moins fidèles se brûlent par vanité sur le bûcher de l'époux qui pour l'ordinaire leur était indifférent.

Vous croyez bien que TEgypte ne fut pas

LE PAtAIS-KOYAt. 5^5

Qubliée. Le vieillard se plaisîMtt à redire nos exploits , la mort tragique de Klëber ; sa narration était si vive que l'Anglais applaudit involontairement avec transport , au moment où il lui montrait toute une armée , l'armée française^ s'arrêtant, poussant un cri d'admiration à la vue de l'antique Thèbes, et les soldats élevant sur leurs armes ^ comme sur un pavois^ le savant Denon, pour qu'il pût à l'instant crayonner cette vue magnifique.

Comme le vieillard s'était lié avec quelques Mamelucks^ et avait même connu la fille du baigneur de Bosette , mariée a un de nos généraux , il ne laissa rien ignorer à son disciple de ce qui concernait les mœurs égjrptiennes.

La Perse attira ensuite leurs regards. I/Anglais y retrouva le système féodal presqu oublié dans l'Occident. Le vieillard connaissait beaucoup l'un des favoris du roi de Perse , Asterkan , dont les entretiens lui avaient fait prévoir que la Perse , qui se civilisait et qui disciplinait ses troupes, ne tarderait pas à remporter d'éclatans triomphes sur les Ottomans.

Infatigables dans leurs courses idéales , les deux amis, entrant en Turquie, y virent tous les symptômes qui annoncent la dissolution et la chute d'un empire. Le vieillard s'était lié

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d amitié arec l'un des grands ofEciefs du sulfan^ honoré par lui de plusieurs HUfisîoa& de confiance. C'était un honmie sage^ ppur 9Da temps et pour son pays : contre ViissÊge des MbsuI* mans^ il n'avait qu'une fenus^^ qu'il aimait avec passion ainsi que sa fille. Ce fut paar kû c^'il apprit avec surprise que FeBcqpire turc , loin d'être^ ccunme on le croyait vulgairmftMity une monardiie despotique y était devexui: une république anarcbique^ gouvernée par leside* mas y assemblée bizarre composée d^imans ou prêtres^ de )uge$ ou cadis, de gouverneurs ou cadis leskiers ^ et de militaires ou chefs des janissaires^ qui étran^aient les sultans toutes les fois qu'ils paraissaient vouloir reprendre le sceptre y c'est-à-dire y le sabre y ou biai faire un peu reculer l'ignorance et le fanatisme devant la science et la raison. '

Après avoir fait une course ra^de da^ la Palestine y et suivi le Génie du Christianisme sur cette terre déisolée qm vtOS^ plus de n^onumens histonques.qu'un tombeaix^ le vieillard^ sans laisser reposer son d^iple^ sans lui permettre même de se rafraîchir avec mt petit flacon d'eau bourbeuse du Jourdain y le transporta en Grèce.

L'entretien sur cette auciemie patrie de la

LB PALAiS-ROYÂL. 347

gloâre et des Muses se prokHigea plusieurs jq^Bffs; et le jeune lord^ que tant de ruines avaient attristé^ apprit enfin avec teansport> par Bon v^érable guide , tous les détails des exploits reeens des Grecs de nos jours y qui , Hialgré l'abandon où les laissent tous les froids héritiers des croisés^ ressuscitent ïa liberté et brisent avec sa lance le joug du croissant.

Pour appuyer son récit ^ le vieillard appela en témoignage un Grec qui se trouvait près de lui^ et le hasard voulut que le lord entendit le récit de ces fSaits récraisdans im riche salonoù présidait ime femme s«perbe> habillée en Minerve^ le casque en tète^ l'égide au bras^ ktpique à la main y doimant avec fierté ses ordres à de jeunes et élégantes Grecques^ qui présentaient aux deux voyageurs du café et des sorbets*

Nous ne suivrons pas nos deux amis en Italie^ car on n'y entend plus que lè bruit des tambours allemands^ interrompu heureusement quelquefois par une musique harmonieuse^ seul art qui^ dans ces beaux lieux ^ conserve eoQLCore sa liberté.

Le guide du lord avait connu le pape ^ et il gardait avec respect un chapelet qu'il tenait de ce pontife y auséi courageux dans le malheur^ que modeste dans la prospérité.

548 LE PALAIS^OYAL.

L'Allemagne fut ensuite le théâtre des promenades du jeune Anglais ; en suivant son guide, il retrouva, avec une sorte de dëpit, nos guerriers français dans toutes les capitales de Fempire. Là le vieillard était sur son terrain : il avait beaucoup causé avec l'empereur Joseph ; il s'était trouvé en présence du prince Henri, frère du grand Frédéric , de l'empereur François II, des rois de Saxe , de Prusse , de Bavière, de Wurtemberg , et d'un autre monarque , le roi des Pays-Bas, gouvernant deux peuples réunis par les bizarreries de la fortune, quoique séparés par le culte et par les moeurs.

Le guide du jeune lord avait été l'ami de plusieurs généraux fameux, étrangers ou français, de sorte qu'il put raconter à son élève beaucoup de faits que l'histoire ne publie pas encore.

Vous croyez bien qu'après le voyage des deux amis en Saxe > la Pologne ne fut pas négligée. Ils en parcoururent les forêts , sombre asile où la liberté s'efforça vainement d'échapper à une triple domination; le vieillard était curieux à entendre sur les révolutions de ce pays , car il avait connu le roi Stanislas-Auguste Poniatowski dans sa jeunesse, et le brave Kosciusko dans sa vieillesse.

L'Anglais vit ensuite avec surprise que son guide connaissait les differens sites et vallées de la Suisse avec tant de détails , qu'il releva plusieurs fois devant lui , à cet égard , les erreurs commises, dans leurs relations, par quelques jeunes Helvétiens qui causaient avec enx.

Mais ce qui mit le comble à son étonnement, c'est qu'il semblait connaître l'Angleterre mieux que lui-même ; il avait vu plusieurs fois les célèbres ant^onistes Pitt et Fox , et même il s'était plu à questionner plusieurs montagnards écossais sur leurs moems actuelles, sur leurs vieux bardes et sur leurs anciens clans. .

L'Océan n'arrêta pas les deux amis; le vieillard connaissait à fond la révolution de l'Amérique du Nord et les réyolutions récei^ites du Midi. Il s'était instruit avec Francklin ; il avait connu Monroë , président des Etats-Unis , ainsi que JefFerson ; La Fayette avait été son général ; le savant La Condamine lui avait fait connaître les rives romantiques de l'Amazone ; Bougainville et Nassau , les îles de l'océan Pacifique ; enfin ce qu'aucun voyageur n'avait encore écrit, le vieillard l'avait vii de ses propres yeux ; c'était des sauvages couverts d'écaillés naturelles.

35o LE i>ALAlS-ROYAL.

De-là les deux amis^ revenant Tcrs FAfrirque , passèrent près du triste rocher où la fortune fit subir à la gloire le sort de Prométhëe, et le vieillard fit en soupirant une description aussi détaillée de cette ile que s'il y eût été lui-même exilé.

Ils arrivèrent ensuite en Afrique sur les ruines de l'ancienne Carthage. Le conducteur du lord avait vu souvent un grand de la cour de l'empereur de Maroc , et il put apprendre au jeune Anglais le peu de choses qu'on sait d'un pays où les hommes diffèrent &. peu des lions du désert.

Ensuite ils se rendirent en Portugal et en Espagne. Le vieillard avait connu les hommes les plus marquans de ces deux pays, les d'Aranda , les Souza , les Femands Nunèz , et même ce célèbre duc de Bragance que toutes les cours de l'Europe avaient successivement vu et honoré.

Lord Littlebead brûlait de connaître les redoutables mystères de ce fameux tribunal du Saint-OflSce , de cet antre mystérieux dont il était si difficile de s'approcher sans péril. Le vieillard satisfit pleinement sa curiosité , et , comme il s'était lié particulièrement avec un secrétaire de l'inquisition , il déroula devant

lui toutes les arcfaWes de ce vieux monianent d'un fanatisme sanguinaire.

Enfin 9 leurs courses imaginaires s'étant termânées en traversant la France , ils se retrouyàrent paisiblement dans le café des Mille- Gdbnnes^ trèS'-semblable au salon d'un palais des Mille et une nuits ^ et le jeune lord ravi embrassa son guide en le remerciant de lui avoir fait faire en si peu de temps un voyage si instructif et si peu fatigant.

Cependant tous ces entretiens avaient laissé^ dans l'esprit curieux de l'Anglais, un certain vide qu'il s'efforça promptement de remplir.

Mon cher mentor, dit-il à son vieux compagncm de voyage , parmi tant de choses que vous m'avez fait connaître, il en est une sur laquelle vous m'avee laissé dans une complète ignorance • Nous venons de faire ensemble le tour du monde; mais j'ignore avec qui j'ai voyagé. Vous m'avez appris l'histoire d'une infinité d'hommes et de contrées; mais je ne sais ni votre propre histoire, ni même votre nom : mettez-moi, de grâce, un peu au fait de ce qui vous regarde personnellement. Pendant votre récit, j'ai été plusieurs fois tenté de vous prendre non pas pour Minerve, car votre Tâémaque ne mériterait pas un tel hon-

neur; mais pour le Juif errant ou pour quelqu'un de sa famillç.

Pour le Juif errant, dit en riant le vieillard, vous verrez- bientôt que je n'ai pas un seul trait de commun avec lui. Au reste, quoique ma vie ait été extrêmeinent variée , agitée et remplie d'aventures de tous genres , comme mon histoire n'a rien de mystérieux, je vais , puisque vous le voulez, vous la racopter brièvement; elle vous appre^dra ^seulement que, dans le cercle borné de mon existence , j'ai éprouvé à peu près toutes les vicissitudes de la fortune, et que, sans cesse ballotté par le sort, jeme suis vu, peut-être plus que personne, successivement jouet , dupe et victime de mes passions et de celles des autres.

Ma famille , milord , a toujours vécu à Paris daps une douce obscurité, dont je ne la tirerai certainement pas pour vous ennuyer sans nécessité. Mon père fut peut-être le premier.qui fit parler d^ellej la capricieuse fortune jeta sur lui un coup-d'œil favorable , et, dans le temps où un étranger, l'Ecossais Law, vint en France, avec sa baguette magique , changer rapidement les riches en pauvres et les pauvres en riches , mon père, petit marchand de la Cité , et qui §e nommait M. de F Aune, se trouvant posses-

LE PALAJS'-ROT^At. 355

seur de quelques billets de banque , avec lesquels^ négociant adroitement et jouant à propos tantôt à la hausse > tantôt a la baisse ^ il devint en peu de temps un assez riche personnage.

Il changea de mœurs et d'état; de plus > par reconnaissance pour Ife lieu où le hasard l'avait le mieux servi, il en prit le nom. Sa première métamorphose, effet de ses premières négociations , avait eu pour théâtre une maison voisine du trésor royal , et située sur le haut de cette petite pente qui descend de la rue Neuve-des- Petits-Champs dans ce jardin, pente devenue depuis, pendant notre révolution, beaucoup trop fameuse par l'agiotage et par les glissades et chutes de beaucoup d'effets publics , de fortunes et de réputations.

Ce fut ainsi que mon père prit et me transmit le nom de Du Perron. Il acheta une maison qui donnait sur le jardin du Palais-Royal : ma naissance mit le, comble à tous ses vœux.

Je vous parlerai très-peu de mon enfance :

elle n'eut rien de bien remarquable; seulement ce qui vous intéressera peut-être, c'est de savoir que, parmi tous les enfans de mon âgq, il n'en existait pas un qui se montrât tout à la fois plus vif, plus curieuit et plus paresseux que moi.

La seule différence entre nous deux, c'est

que votre père, trop indulgent , favorisa votre paresse ) tandis qu'au contraire le mien, qui était très-sévère , me força violemment à faire régulièrement et complètement mes études.

Latin , grec, géographie, histoire, philosophie, théologie, littérature ancienne et moderne, mathématiques, physique, il me fallut malgré moi tout dévorer; et je rencontrai, par un hasard singi>lier, dés maîtres qui ne se contentaient pas du cachet, et qui voulaient le gagner en conscience.

Après m'avoir donné toutes les leçons nécessaires de danse , de musique et d'escrime , talens agréables et utiles , mais qmi trop souvent dérangent tout ce que de graves études ont arrangé, on me contraignit à suivre un cours de chimie chez l'apothicaire Cluzel, d'anatomie dans le cabinet de Bertrand; enfin je fus obligé de passer une année entière à étudier, conune un antiquaire, les pierres gravées et les médailles du cabinet d'un grand prince, et à copier quelques tableaux de sa superbe gali^e.

Vous voyez comme ma pauvre paresse fut touitnentée : on ne lui épai^nait, à mon grand chagrin, qu'une seule chose; c'était la promenade; le temps me manquait pour en jouir, et

LE PALAlS-RO\AL. 355

les miennes se bornaient à traverser un grand jardin pour parcourir des bibliothèques et pour suivre les différens cours auxquels la tendresse paternelle me condamnait assiduement.

J'avais dix -sept ans lorsque je perdis ma mère; mon père ne tarda pas à la suivre au tombeau; et je restai ainsi ^ à Fâge le plus dangereux pour la sagesse, maître absolu de mon temps et de ma fortune.

Vous concevez facilement que le commencement de ma liberté fut la fin de mes études. Je suivis encore dès cours; mais je vous avouerai, à ma honte , que ce furent des cours de plaisirs, d'amour, de jeu, de dissipation, et de débauche. L'antique métamorphose de mon père n'avait pas été plus prompte. Dans un instant mes professeurs furent remplacés par des restaurateurs, par des banquiers de pharaon, par des maîtres dans la science d'JEpicure, et par des nymphes dont il était plus facile d'obtenir les faveurs que celles des Muses. Tous ces nouveaux exercices ne coûtaient rien à ma paresse ; quand on est jeune et riche, tous les plaisirs viennent en foule à votre rencontre , sans vous donner la peine de les chercher. Malheureusement , en commençant cette nouvelle vie, je pris pour guide un homme fa-

meux par ses aventures autant que par son es-» prit, le célèbre Sainte -Foix. Grâce à ses exemples, comme à ses conseils, j'ajoutai bientôt à mes défauts naturels celui de querelleur, de bretaiUeur, et je devins le héros des coulisses et du quartier. Il nous arriva dans ce genre les aventures les plus ridicules ; deux suffiront pour vous faire juger des autres.

Un jour, étant assis tous deux dans un café, mon ami me fit remarquer , à peu de distance, un grand homme £ix)id, sec, raide , et s'occupaut très-peu de la tasse de café qui était sur sa table , mais promenant sur toutes les personnes qui remplissaient la salle un œil interrogateur qui annonçait assez que sonoreille n'était pas moins attentive et curieuse que ses regards. Je ne pus m'empêcher de rire en le voyant ; mais bientôt, distrait par un article du journal qui étaitsous mes yeux, jele lus touthaut à mon ami ; cet article disait qu'un géant et un nain très-extraordinaire venaient (T arriver à Paris.

Apeine eus-je prononcé ces mots, que l'original , qu'on venait de me faire remarquer , dit gravement avec un accent guttural : Tarris^e^ tu arris^eSy il arrive , nous arrivons , vous arrivez, ils arrivent.

Surpris de cette interruption, je m'approche

de sa table et je lui denfande si c'est à moi qu'il parle. Il me répond froidement : Je parle y tu parles y il parle , nous parlons , vous parlez , ils parlent.

Prétendez-vous, lui dis-je alors vivement j vous moquer de moi ? Jeme moque , répliquat-il sans s'émouvoir, tu te moques ^ il se moque , nous nous moquons , vous vous moquez , ils se moquent.

Parbleu, c'est trop fort, repris-je; sortons. Mon honune se lève avec le même sang-froid , en disant : Je sors , tu sors^ il sort , nous sortons y vous sortez y ils sortent.

Nous sortons en eflPet, Sainte-Foix me suit en riant. J'étais si impatient que , sans aller plus loin, me trouvant avec mon singulier antagoniste dans une allée sombre qui conduisait du jardin à la rue de Richelieu, je lui dis, n'y voyant personne: Allons, monsieur l'insolent, battons-nous. Je me bats y dit-il en tirant son épée, tu te bats y il se bat, nous nous battons y vous vous battez y ils se battent.

A peine en garde , mon homme s'élance et me perce le bras. Sainte-Foix s'empresse de nous séparer ; je ne m'y oppose point, et je dis seulement à mon adversaire : Monsîe^ur , êtesvous content? Je suis contentyàit''ïlL en rengai-

558 LE PALAJS- ROYAL.

nant son gUive, tu es content y il est conte rU, nous sommes contens , vous êtes contens , ils sont contens. Et alors il veut absolument, mafe avec une froide politesse , me reconduire jusque chez moi.

Monsieur, lui dis-je avec humeiu:, j'y consentirai si, de votre côté, vous cessez votre ennuyeuse plaisanterie , et si vous voulez bien m'expliquer les motifs qui vous ont porté à me persiffler si bizarrement.

Volontiers , répondit l'étranger en mauvais français : je suis Hollandais^ j'ai beaucoïip de peine à apprendre votre langue ^ la grammaire m'ennuie horriblement , et, pour en graver les règles dans ma dure mémoire, le ma^re que j'ai pris m'a conseillé de m'exercer sans cesse à 'décliner et à conjuguer les mots qui me frapperaient dans la conversation.

Vous croyez bien que mon couiroux s'apaisa par cette explication, et fit place à la honte de m'être attiré avec cet original une affaire ridicule et un coup d'épée.

Un autre jour , comme je me promenais dans

une grande allée , je vis passer auprès de moi

un jeune homme élégant , sémillant , et parais-

' sant tout fier des avantages qu'il avait reçus

de la nature. A quelques pas de-là, un honmie

LE PALAIS-KOYAL. 35^

plus âge k rencoutre , le fixe avec des regards courrouce's , et lui applique un bruyant souf-* flet. Le jeune fat , sans se jucher de cet affiront, porte tristement sa main à sa joue et continue tranquillement sa promenade.

Cette lâcheté me choque, et, lorsqu'il re-»vient de mon côté , je dis tout haut près de lui : f^oilà un jeune homme étrangement pacifique.

11 me regarde avec un air de dédain, et ne me repond pas. Une seconde fois, lé rencontrant encore, opâniàtre dans mes provocations, je m'écrie : Il faut qu^un pareil homme mt de la neige 4iu lieu de sang dans les veines.

Pour le coup , mon étourdi prend un aiï* posé, s'arrête , aie fait si^oe de le suivre et sort du jardin. Le hasard veut que ce^oit^eo^ core par la oiéme allée où j'avaisnaguèsre reçu une leçon de l'étranger. Mon jeune antago^ niste ne perd point de. temps en paroles : il tire son épée , je l'imite, et bientôt je recois dana la aûsse une blessure.

Mon ennemi , voyajit mon sang couler , me diomande géaéreusement de cesser le combat.

Je le veux bien, lui dis^je; mais, de grâce, exr pliquez-moi par quel étrange contraste je vàu$ vois si vif pour vous venger d'unte mauvaise

56o LE PALAIS-ROÏAL.

plaisanterie^ après vous être montré si patient pour un sanglant afiront.

Monsieur, me dit-il en se séparant de moi^ celui qm m'a donné un soufflet devant vous est mon père. Je restai confus et je revins chez moi, jurant de ne plus me mêler si étourdiment des affaires qui ne me regardaient pas.

Ainsi corrigé et dégoûté des querelles par quelques coups d'épée, je me livrai à d'autres sociétés et à d'autres penchans. La dame d'honneur d'une princesse avait connu autrefois mon père; elle me fit venir chez elle, me montra un intérêt obligeant, et ses bontés firent naître dans mon âme les deux passions les plus capables de tourner la tête d'un jeune homme, l'amour et l'ambition.

Le nouveau guide qui m'honorait de sa bienveSlance était une femme de quaUté, parvenue à cet âge mitoyen, entre la jeunesse et la maturité, âge heureux où les femmes, et particulièrement les Françaises, soat les plus aimables , parce qu'elles conservent encore tous les moyens de plaire et qu'elles joignent aux grâces du jeune âge les charmes d'une raison éclairée.

Admis chez die, je me trouvai dans w^

monde qui m'était tout-à-fait inconnu. Elle recevait la plus brillante compagnie de la cour y la jeunesse la plus élégante , les hommes les plus instruits. Pacquis ainsi l'usage, le ton et l'urbanité de cette élite de la société qui , peut-être avec trop de vanité , mais non pas tout-à-fait sans raison , s'arrogeait alors exclusivement le nom de bonne compagnie.

Là, comme dans un tableau magique, se présentèrent succesisivement sous mes yeux la plupart des personnages les plus marquans de Paris, de la France et même de l'Europe.

Les bontés de ma protectrice me firent accueillir par le prince, et j'obtins un emploi dans sa chancellerie.

Il est peu d'hommes qui ne s'étourdissent lorsque la fortune les a trop subitement élevés. Moins sage que les autres, je n'attendis pas si long-temps pour m'égarer, et ma tête tourna dès les premiers pas que je fis sur la route glissante de l'ambition.

Attribuant à mon mérite ce que je devais au hasard, j'eus la présomption de croire que j'avais inspiré un tendre, sentiment à la dame qui m'ouvrait le chemin de la fortune, et j'osai lai faire une déclaration qui lui parut, ç^ns doute , très-ridicule. Un froid dédain me

56^ ^ LE PAXAlS-KOYAt.

fit désagréablement sentir que le rôle déplacé d'anwnt pourrait bien me faire perdre celui de /?ro^ege y mais 9 comme de toutes les justices la plus rare est celle qu'on se rend à soi-même 9 je ,m'éloignai avec dépit, et ma reconnaissance se changea en ingratitude.

Une jeune femme , d'un caractère tout opposé à celui de ma bienfaitrice , et jalouse d'un mérite auquel elle était forcée de rendre un hommage .apparent 9 .devina mon dépit , m'attira dans ses liens et m'entraîna dans ses intrigues .Elle était jolie, capricieuse^galante^ambitieuse^et déplaisait avec rs^ison à la princesse, parce qu'elle plaisait un peu trop au prince.

Enchaîné par des liens de fleurs , je me laissai docilement conduire con^me elle le voulut. L'emploi do^t elle me chargea ét^it plus actif qu'honorable : elle m'ordon^nait de tout voir , de tout écouter,. de lui rapporter tout, et de li^i donner aiûisi le moyen datnuser le prince aux dépens de ses rivales, par mille anecdotes p^s ou moins piquantes et scandaleuses.

Mes services , en ce genre , eurent trop promptemant la récompense qu'ils médtaient:

quelques persoifii^s graves, justeowit Idlasséesi^ se .plaignirent vivement au prince; il fît une scène à la jeune intrigante , et , comme elle

eut la bonté de jeter sur Bioi le tort jie ses me'chancetés, je perdis ma place, et le prince me défendit de reparaître dans sa cour.

Me voilà donc, dès mon début, cotirti&an disgracié, furieux comme xm vieux ministre , et devenant par dépit philosophe , comme certaines femmes coquettes , se font dévotes quand elles sont délaissées.

Je ne vous dirais que des choses rebattues, si je vous parlais du grand nombre d-amis que mon crédit naissant m'avait donnés et que ma disgrâce m'enleva. Je formai de nouvelles liaisons , et me jetai à corps perdu dans la société des jeunes écrivains de cette époque , et des mécontens qui , enhardis par les triomphes de la liberté en Amérique , Fappelaijent de tous leurs vœux en Europe.

J'entrai avec ardeur dans cette guerre des principes contre les préjugés , des titres réels contre les privilèges; et, comme les escarmouches qui précédèrent tant de combats sanglans , se faisaient alors par des écrits , ma plume , jeune , vive et animée, obtint promp tement de légers succès. J'eus l'honneur àe voir applaudir mes couplets et mes pamphlets dans plus d'un club, au théâtre de Montansier,

dans les cafés , et même dans le foyer de la G)mëdie française.

Enfin la révolution éclata : je harangnai les groupes^ je composai des chants populaires^ je me revêtis d'un uniforme , je m'armai d'un 'fusil, et je montai la garde à la porte de ce même palais , dans l'intérieur duquel mes rêves de faveur et de fortune s'étaient si promptement évanouis.

Mon projet était bien de marcher plus sagement dans le champ de la liberté, que je ne l'avais fait dans les détours sinueux de la cour, et le général sous lequel je servais ne tarda pas à récompenser mon zèle pour l'ordre public , en me nommant officier.

Mais le sort, qui m'avait sans doute prédestiné aujc liaisons dangereuses , après m'avoir fait écouter les conseils un peu scabreux de l'auteur du roman qui porte ce titre , me fit tomber sur un écueil plus pernicieux encore , en me donnant pour guide le médecin qui s'occupait du salut de mon corps, et un ecclésiastique qui prétendait, de son côté , pourvoir au ^lut de mon âme.

Le premier , devenu depuis trop fameux par son délire révolutionnaire, me fit travailler à

son journal de rAmi du peuple; l'autre, qu'un enthousiasme non moins insensé rendait pas-^ sionnë pour une égalité absolue , m'entraîna dans un club ou cirque, théâtre des discours véhémens qu'il prononçait en démagogue forcené, croyant prêcher en apôtre.

Marchant sur leurs traces , je me chargeai d'un journal qui devint quelque temps moins célèbre qu'effrayant par son titre de la Bouche de fer ^ et j'y débitai tant de maximes séditieuses, que cette feuille aurait plutôt mérité le nom de Bouche d'enfer.

Que vous dirai-je? nous fimes de telles extravagances, mes deux guides et moi , qu'enfin l'autorité résolut d'y mettre ordre, pensant avec raison que la licence est la plus mortelle ennemie de la liberté. Le cirque de l'abbé fut fermé, et le médecin se vit poursuivi par le général. Pour échapper à l'arrestation, nous nous emprisonnâmes tous deux, pendant plusieurs mois , dans un obscur souterrain d'où Vjémi du peuple faisait encore entendre, de loin en loin, ses démagogiques accens.

Un grand bouleversement nous rendit la liberté. La république remplaça la monarchie :

mon sanguinaire médecin siégea parmi les lé- , gislateurs ; mais mon long tëte-à-tête avec lui

m'avait dégoûté àe ses systèmes , et surtout des fréquentes saignées qu il conseillait. Je donnai dans un excès contraire, et je m'enrôlai parmi ceux qui voulaient tout renverser pour tout rétablir.

Notre début fut brillant : nous chassâmes les tyrans; mais ensuite, ayant voulu pousser trop loin nos représailles, nous fumes arrêtés dans notre marche rétrograde et envoyés à Cayenne. Je parvins, en regagnant mon souterrain, à me sativer de cette proscription, et je ne reparus au jour qu'à l'époque où un régime militaire et conquérant détrôna l'anarchie.

J'aurais pu sans doute alors prendre une nouvelle direction et suivre la gloire qui appelait tous les Français aux afmes. D'autres chances me séduisirent : encouragé par quelques patriotes qui croyaient que mes talens leur seraient utiles, je sollicitai une place de député dans une assemblée représentative ; je ftis élu. Mais à peine avais-je paru avec quelques succès à la tribune, que le sort, qui s'obstinait à me contrarier, fit dissoudre mon assemblée, parce qu'on y parlait trop. Une autre, où je n'avais pas cherché k siéger , parce qu'on n'y parlait jamais, fut seule conservée.

Tant de mauvais succès dans mes diverses

iE PALAIS-ROYAL. §67

entreprises , me de'goùtèrent de Fambîtion. Les palmes littéraires furent les seules qi\î me ten*tèrent encore. Hélas ! j'essayai vainement de les atteindre : deux chutes à deux théâtres me découragèrent totalement , malgré les efforts consolaiïs de ma vanité qui attribuait ces catastrophes à lactivité maligne des cabaleurs plutôt qu^à la sévère équité des juges.

J'ai oublié de vous dire qu'au milieu des orages de la république j'avais voulu me marier, comme on se mariait alors, sans prêtre et sans notaire , avec une jeune beauté soidisant Polonaise. Elle m'avait séduit par le récit touchant de ses romanesques aventures, et par l'espoir d'un riche héritage que ses illustres parens devaient un jour lui laisser.

En attendant la successibn et la cérémonie, je partageais loyalement avec elle les bijoux et l'argent comptant que mon père m'avait laissés. Mais la veille du jour où je voulais m'attacher à mon héroïne par des nœuds solennels, elle disparut avec la plus grande partie de mon or et de mon mobilier; j'appris que sa noble famille n'était composée que des deux personnes qui lui avaient donné le jour, un codier du faubout^ Saint-Germain et une fruitière de la place Maubert.

568 LE PÀLAIS-ROYAti.

Je ne revis plus cette tendre épouse quWe seule fois : c'était un jour de fête publique où j'eus le triste plaisir de la contempler encore dans toute sa beauté , portée sur un char de triomphe et représentant majestueusement la déesse de la raison. Vous croyez bien que je n'eus pas la folie de courir après elle et de grossir encore la foule de ses adorateurs» ^ ,

Trompé par les hommes^ joué par les femmes, dupe de tous mes calculs, victime de tous les partis, je me flattai encore d'être plus heureux au jeu qu'en amour et en politique, et je ne manquai pas de guides complàisans pour m'entraîner dans ce dernier abîme où j'allais me précipiter follement.

Les contrats que m'avait laissés mon père, la maison même que son heureux trafic au Perron lui avait fait acquérir, tout se fondit et disparut sur un de ces tapis verds qui font verser tant de larmes et commettre tant de crimes.

Plus heureux pourtant que bien d'autres, je ,n'y perdis que mon bien, j'en sauvai mon honneur; et je retrouvai même , heureusement, à la porte de cette fatale maison, mon bon sens, depuis, long -temps égaré; je redevins sage, c'était mieux que de redevenir riche.

i^S PALAïS-ROYAt» SÔQ

Un^ sqeur de mon pèrç mourut dans ce même temps , et me laissa mille écu3 de rent^» Parvenu à cette médiocrité dorée ^ comme le disent l^s anciens, j'en sentis le prix. Décidé à ne plus affronter les orages en> sortante du port, je me fixai dans le modeste logement: où vous avez bien voidu monter ; et depuis cette époque, coulant doucernent mes jours, je borne sagement mes plaisirs, peu variés, à la prome* qade dans un bcjau jardin , à la revue des jour* naux et des livras nouveaux que je trouve dans les cabinets de.lecture, aux douceurs d'un entretien instructif à. la table d'hôte que vous fréquentez, et je finis mes soirées en assistant aux combats innocens de ce club des échecs où l'on ne met au jeu que son amour-propore»

Voilà, mon cher lord , la fin raisonnable d^une vie qui, vous le voyez, n'a jusque-là que trop ressemblé à un rêve extravagant.

. Ouf! mon anii, s'écria le lord, cette histoire ou plutôt ce long cauchemard m'a fatigué, eifrayé comme si j'en avais éprouvé tous les accidens ; ma. par^esse en est épouvantée. Quant aux dangers, je les braverais. Mais juste ciel ! que de courses-, que de voyages il vous a fallu faire ! Votre âme, toujours agitée, n'a p>as accordé un moment de repos à votre pau-

3^0 LE PÀLAIS-ROYAL.

vre corps y et je suis accablé de lassitude pour vous avoir seulement suivi en idée.

Que parlez-vous de coutses et de voyages?

répondit le vieillard; songez-vous bien que vous parlez à un homme qui a poussé le vice ou la manie de la paresse bien plus loin que vous?

Il serait difficile de le prouver, reprit l'Anglais.

Nullement , dit son mentor; et c'est Un fait évident, pïdsque, malgré votre répugnance à changer de place, vous êtes enfin venu de Londres jusqu'ici, tandis que moi, depuis que je suis né, je ne suis pas sorti un seul jour de l'enceinte du Palais-Rojral. ,

Morbleu ! s'écrie alors le feune Anglais d'un ton piqué. Monsieur Du Perron, prétendezvous vous moquer de moi, et oubliez-vous si vite le savant tour du monde que vous venez de me faire faire?

Je croyais vous avoir appris, milord, répliqua Du Perron, que mon père avait triomphé de ma répugnance pour l'étude; et, sans sortir d'ici, nous avons, je crois, assez de libraires et de cabinets littéraires pour apprendre à fond tout ce qui s'est passé depuis la création dans toutes les parties du monde.

Je n'en disconviens pas , dit l'Anglais, mais

LE PALAIS-ROYAL. 5jl

ce que VOUS prétendiez tout-à-l'heui^e avoir vu de vos propres yeux, ces belles vallées de la Suisse^ cette pagode de Jagrenat et tette (le de Sainte-Hélèney est-ce en rêvant que vous , les avez vues !

— -Non, milord, mais au Cosmoraiha, et, pour l'Helvétie, dans un beau plan en relief. ' Vous pouvez, tout comme moi, sans vous déranger , jouir de ces différens points de vue.

— Voilà qui va le mieux du monde, mon • cher Du Perron; mais tous ces personnages, plus ou moins célèbres de toutes les parties du globe , qui ont paru devant vous et avec plusieurs desquels vous vous êtes entretenu , me persuaderez-vous encore que c'est dans votre chambre qu'ils sont venus vous visiter?

— Non, milord; mais une courte et simple explication fera cesser votre surprise. Ecou^ tez-moi, je vais vous satisfaire en peu de mots : J'ai vu chez le duc d'Orléans le roi de Danemarckqui voyageait; c'est chez ma bienfaitrice, la dame d'honneur de la princesse, que j'ai entendu Gustave III raconter sa révolution de Suède; j'ai vu , dans le même palais^ la princesse d' Arschkow, les comtes de Schwalow et de Strogonoâ) j'ai suivi, dans la galerie du prince,

Zj2 LE PÀLAlS-KOYAL.

Paul I®*" et l'impératrice sa femme qui venaient admirer ses tableaux.

Lesseps m'a raconté y dans le même lieu y son Toyage en Sibérie. A présent yous me comprenez , et je crois inutile de vous démontrer combien il m'a été facile de voir en divers temps, mais dans la même enceinte, les envoyés de Tipoo-Sàiby le savant Denon, l'Égyptienne qui a épousé le général Menou, les ambassadeurs de Perse, de Turquie, de Maroc, le pape et tous ces souverains qu'à difierentes époques la France a reçus , tantôt avec satisfaction, tantôt avec autant de surprise que de regrets.

Voys trouverez peut-être plus étonnant que j'aie connu le roi de Pologne ? Mais vous saurez que Poniatowski, dans sa jeunesse , est demeuré à Paris assez long -temps comme voyageur.

Enfin les Américains célèbres, les Espagnols et les Portugais distingués, dont je vous ai parlé , ont tous vécu long-temps parmi nous, et je vous ferai voir , quand il vous plaira, le secrétai9*e du saint-ofSce, LJorente;, qui vous fer^ pé^étrer, comme moi, dans les plus secrets détours de ce terriblç tribunfil*

LE PALAIS-KOYAt. 57?

Et les sauvages couverte d'écaillés ? s'écria milord.

Pour ceux-là , répondît Du Perron, il y a peu d'années que , pour un écu , vous auriez vu , dans une de nos galeries, ce phénomène, fruit de là nature ou au charlatanisme. '

Voilà bien des difficultés levées, dit lord Littlehead; mais vos aventures, comment comprendre que vous en ayez eu un si grand nom* bre sur un théâtre si étroit?

Tout aussi naturellement,^ reprit le vieillard: daignez vous rappeler seulement qu'il a existé ici une cour, des princes , une garde nationale, un Tribunat; que la bouche de fer s'ouvrait à une extrémité de ce jardin j que l'abbé Fauchet y avait établi son cirque révolutionnaire, et que le médecin Marat est souvent venu agiter et enflammer nos groupes par ses violentes diatribes. Je ne vous parlerai point des établissemens , sans nombre et de tous genres, qui se trouvent en foule dans cet immense Panorama. Vous vous convaincrez de plus en plus que la curiosité la plus active chercherait vainement ailleurs tout ce qu'elle rencontre ici à chaque pas. Au reste, ne vous en étonnez plus, car l'Europe est la capitale du globe, la France est la capitale de l'Europe , Paris.

la capitale de la France, et le Palais -Royal

la capitale de Paris.

Lord Littlehead^ convaincu et ravi de pouvoir enfin satisfaire sa curiosité et son désir de tout savoir sans rien lire et sans voyager, jura de se fixer au Palais-Royal, où probablement il existe encore*

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