‹ Galerie morale et politiqueChapitre 26 sur 27 · LE CARDINAL · texte numérisé non relu

LE CARDINAL

l'esprit de faction politique et d'intolérance religieuse. Les calvinistes se montraient républicains , les catholiques persécuteurs ; les juges vendaient la justice : aussi le roi HenrilV leur rappelait que souvent y dans sa jeunesse y il m^ait été forcé de boursiller pour V obtenir. Les seigneurs remplissaient la cour d'intrigues galantes^ de mouvemens séditieux , de conspirations criminelles"; les laïcs s'emparaient des bénéfices; les nobles y les gouverneurs de provinces pillaient le trésor ^ opprimaient le peuple y souillaient leur honneur par deis par-* jures , par des assassinats , et croyaient s'en laver par des duels.

Les femmes et les guerriers jugeaieni les dogmes religieux; les moines conduisaient les intrigues; les prêtres endossaient la cuirasse; les'cari^naux commahdaieirt les Ëurmées; la discorde régnait dans la famille royale c(»Enme diahs l^Etat; Le frère conjurait contre le frère, la mère combattait le fils, le fik exilait sa mère , ^t le gouvernemeût , livre aux favoris, voyait au dedans la misère , la guerre civile, l'anarchie , et au dehors l'Autriche dominante, prête à fonder en Europe une monarchie universelle.

Le bonheur et la gloire de la nation avaient

disparu comme un songe , depuis que Henri- Iç-Grand était mort sous le poignard d'un Frfemçais dirigé par le fanatisme , et payé par l'ambition étrangère. Tous les vastes desseins de ee monarque semblaient descendus ayec lui dans la tombe : la France se trouvait au bord de sa ruine. Alors parut un homme doué^ d'un esprit actif, d'un génie profond, d'un caractère inébranlable ; par lui la France se telersL glorieuse sur ses débris , la victoire revint soils ses enseignes , FEurope reconnut sa prééminence; p» lui , la guerre civile cessa, Tordre se rétablit , les factions furent comprimées , les grands tremblèrent , la couronne reprit son autorité , la tyrannie féodale disparut : cet honune fut Richelieu.

11 trioniphà de ses rivaux^ des ennemis de la France, des hérétîqttes, du clergé , des favoris et de là cbur : le peuple respira. Maïs malheureusement ce ministre, si digne d'éloges par la grandeur de son but, n'employa souvent , pour l'îatteindre , que la perfidie , la violence et la cruauté.

Il abaissa la tyrannie des grands , mais pour fonder celle du miiiistère. Incapable de concevoir aucune idée de liberté , il éleva fort baiit le trône , tnais sans lui donner pour base

SyS LE CARDINAL

aucune iostitution solide ; de sorte qu^en renversant le vieux système féodal sans le remplacer par 4ine forme régulière de gouvernement ^ il laissa le peuple sans garantie , le pouvoir sans frein, sans soutien et menacé, dans l'avenir, d'une eflroyable chute par des révolutions qu'il ne prévit pas , et dont il fut la première cause.

Armand du Plessis reçut le jour à Paris, le 5 septembre i585, au sein d'une famille noble. Son éducation fut soignée. On le destinait à l'état ecclésiastique j il fit ses études en Sorbonne. Dans sa jeunesse, #n vantait la finesse etla souplesse de son esprit, dont bientôt on admira la force.

Il porta d'abord le nom à' abbé du Chillon. Si , dans la suite, son génie fit sa gloire, il dut le commencemenl de sa foitune aux femmeé^.

Galigaï ; maréchale d'Ancre, et la marquise de Guercheçille le placèreQt près de Marie de Médicis. Cette reine le nomma surintendant de ses finances , lui donna sa confiance , et obtint pour lui l'évêché de Luçon.

Il partit pour Rome , trompa le pape sur son âge , fut sacré , et demanda ensuite l'absolution de ce premier mensonge au souverain-pontife, qui dès-lors put facilement prédire^ que la

DE RICHEUEU. ZjQ

sincérité ne serait pas la règle de sa politique.

La chute du maréchal d'Ancre , le supplice de sa femme , la rupture de la reine Médicis avec son fils , firent éprouver à l'ambitieux évêque , dans le commencement de sa camère, les disgrâces qui terniinent si souvent celle dès hommes d'État.

Marie , éloignée de la cour , leva une armée en Anjou, et le duc d'Épernon commença pour elle la guerre contre son roi.

La mère et le fils se fatiguèrent prompte- • ment d'une lutte qui scandalisait le peuple , et compromettait l'autorité du trône. L'adroit évêque de Luçon négocia et conclut facilement entre eux la paix que tous deux désiraient également : le chapeau de cardinal fut sa récompense. Les rebelles obtinrent des . grâces ; le fier dTpemon seul posa les aitnes sans rien demander.

Le roi avait un nouveau favori , le duc de Lujnes. : le cardinal trouva le moyen de se concilier son amitié , et de marier sa nièce Peignerot au tiêveu de son nouveau protecteur > appelé alors Combalet , et qui depuis se nomma duc d'Aiguillon.

La faveur royale tenait lieu de tout mérite au duc de Luynes. Prodigue , vain , faible ,

58o LE CARDINAt

prëscmiptueux, décoré de Tépéede connétable sans avoir jamais fait briller la sienne , il ressœcita les troubles civils , entraîna son maître dans Une guerre aussi impoliticjué qu'injuste contre lesprotestans^ la conduisit avec ineptie, se fit battre à M ontaubàn , rehaussa par ses fautes la renommée des chefs calvinistes , Rohan , Soubise , et Laforce , et donna aux Rochellois Fespoir de conquérir , totame les Hollandais , leur indépendance , en fondant tme nouvelle république; enfin, dénué de soldats , dépourvu d'argent , forcé de négocier au lieu de combattre , il conclut une paix honteuse , que les rebelles vendirent chèrement; caGP , dans ces temps de faction , la rébellion était un moyen de fortune , et la soumission un trafic.

Heureusement k mort, en frappant ce favori , sauva le roi et la France d'une décadence rapide , et d'une ruine inévitable. La reinemère crut alors remonter au pouvoir en y élevant Richelieu.

Le roi n'aimait iii le caractère impérieux du cardinal, ni ses moeurs licencieuses : les siennes étaient sévères. Richelieu , mêlant la galanterie à la politique , portant tour à tour la pourpre et l^habit laïque , la barrette et le plumet ,

DE RICHEUEU. 58 1

écrivant des mandeimens rçligieuxet.des Juillets d'amour y adressant memeCses vœux indiscrets à réponse de son roi , s'amusant enfin à soutenir chez sa, nièce des thèses amoureuses dans des formes théologiques y choquait le caractère grave et austère du monarque.

Long-temps Marie ne put. vaincre cette répugnance ; mais enfin elle l'emporta par sa persistance et par l'adresse. de Richelieu.

Ce cardinal y aussi ambitieux y aussi dissimulé que Sixte-Quint y se. para comme lui , d'une fausse modestie y parut reculer devant la grandeur qu'il d&irait y feignit d'être malade pour rassurer ses rivaux, etdégoûté du monde pour le gouverner. Ënfiii , entré au conseil , il s'y montra d'abord rarement , s'avança peu à peu sous la protection du surintendant La Vieuville ; mais bientôt , renversant son protecteur y il l'accusa de dilapidation y et. le jeta dans les fers peu de ten^ après lui avoir juré sur l'hostie une amitié étemelle.

Ainsi , cet homme naguère disgracié , et dont à peine le roi pouvait supporter la vue , devint en peu de mois surintendant-général de la navigation et dii, commerce , généralissime des armées , pr,emier ministre et maître de l'État.

58a LE CARDINAL

La ruse l'avait élevé à ce poste éminent , la force l'y soutint; et.ydès que les rênes du gouvernement furent entre ses mains , se moi^trant soudain tout entier y il domina la cour y effraya les factieux^ et surprit l'Europe par la fermeté de son caractère.

L'Autriche voulait s'emparer de la Valteline, Richelieu s'y opposa ; et comme l'ambassadeur de France à Rome , Marquemont , lui représentait les difficultés de cette entreprise , il lui écrivit cette lettre fameuse qui ^ tout à la fois^ peignait le nouveau ministre^ efiaçait le passée et prédisait l'avenir : Le roi ^ dit-il , a changé de conseil y et le ministère de maximes; on enverra dans la J^alteline une armée qui rendra le pape moins incertain , et les Espagnols plus traitât les.

Les grands ministres sont rares y parce que peu d'hommes réunissent deux qualités qui semblent incompatibles : l'art de plaire à la cour , pour arriver à la fortune , et le courage de lui déplaire , pour conserver son autorité. Rien n'est plus commun que de voir un favori devenir ministre ; mais sa chute est inévitable^ si , dès qu'il est ministre^ il continue à se couduire en favori.

Richelieu se montra aussi ferme pour se

DE BICHELIEU. 585

maintenir , qu'il avait paru souple pour arriver ; et tous ceux qui avaient cru en faire l'instrument de leur ambition/s'aperçurent bientôt qu'ils s'étaient donné un maître.

Il ne pardonna aux deux reines , ni le mépris que l'une faisait de son amour, ni l'empire que l'autre prétendait exercer sur lui : il ne fut ni intimidé par leur rang , ni touché de leurs bienfaits. Réglant ses sentimens sur ses intérêts , son amitié ne fut jamais que le prix de l'obéissance qu'il exigeait ; et , sans crainte comme sans relâche, sa haine écarta, trompa ou écrasa tout ce qtd lui résistait.

Trois ministréis puissans brillèrent de son temps en Europe : c'étaient Olivarès en Espagne , Buckingham en Angleterre , Oxenstiem en Suède. Il brava le premier , se joua du second , et fit servir le troisième à ses projets.

L'Autriche , depuis long-temps , profitait de la faiblesse de la France , de ses dissensions , An fanatisme religieux et des trésors de l'Amérique, pour dominer l'Europe. Maîtresse des Espagnes , des Indes , des Pays-Bas, de la Franche-Comté , des deux tiers de l'Allemagne et d'une partie de l'Italie , elle aspirait à la monarchie universelle. Henri IV avait péri au moment où il voulait , de concert avec l'An-

384 ^^ CARDlNAt

gleterre, la Suède et les princes protestans d'Allemagne , attaquer et resserrer dans de justes limites ce coî.Jsse formidable , dont on redoutait également le pouvoir, les intrigues, les armes et les poignards*

Richelieu osa ressusciter ce vaste projet , et sut habilement, se servir , pour l'exécuter , du courage français et de l'épée de Gustave- Adolphe.

Aussi rusé qu'audacieux j il étendit et mêla tellement les fils de sa politique , qu'il enchaîna son roi lui-même , et que ce prince , qui le haïssait , n'osa jamais renvoyer son ministre , parce que seul il pouvait le tirer avec honneur des entreprises hasardeuses où il l'avait entraîné.

En dépit des efforts de Rome et de Madrid, Richelieu, unissant deux puissances rivales , maria la fille de Henri IV au prince Charles d'Angleterre. Le cardinal comprit qu'avant de montrer la France puissante au-dehors, il fallait la rendre tranquille au-dedans. Mais ce que lui seul pouvait concevoir et oser , c'était de subjuguer les protestans en France , tandis qu'il projetait de les armer dans l'Allemagne en sa faveur: son génie impérieux le voulut et réussit.

La Rochelle, foyer du parti des calvinistes, et centre de leurs forces , devenait une répu-

Wique puissante par ses flottes, dangereuse par sa position , redoutable par ses alliances , et surtout par le talent de ses grands capitaines , des Rohan^ desSoubîse, des Laforce qui lia défendaient. Le cardinal y conchiisit le roi et l'assiégea.

Triomphant par son adresse de la haine d'Olivarès , il sut forcer l'Espagne à le secourir et à sacrifier , (J^wis cette circonstance, Ik politique à la religion. Les Anglais se déclarèrent protecteurs de La Rochelle. Richelieu leur opposa l'amour romanesque de Buckingham pour la reine Anne. Un mot de cette princesse enchaîna l'amiral , et rendit sa flotte immobile.

L'intrépidité seule des assiégés retarda la victoire. L'Océan les défendait. Richelieu entreprit de le dompter : imitant Alexandre à Tyr, on le vit, Quinte-Curce à lia main, élever à grands frais une digue que la mer renversa deux fois, mais qui finit par en triompher.

Après un an de résistance et de combats sanglans , La Rochelle se rendit. Je Vai con^ quise , dit alors Richelieu , malgré trois rois : celui d'Espagne , qui m^a^ retiré ses troupes ; celui d'Angleterre , qui en envoyait contre moi ; et celui de France , que lés courtisans avaient prévenu contré cette entreprise.

386 LE CARDIICAL

Le cardinal , vainqueur , marcha dès-loi's ouvertement à son unique but , l'autorité absolue. Il enleva aux réformés leurs places de sûreté , et s'en fit donner à lui-même d'importantes , s'entourant de gardes , précédant les princes, habitant un palais; il se décora du titi'e d'amiral , enlevé à Montmorency ; il s'empara des finances, dont il avait dépouillé La Vieuville, régla les aflfaires extérieures, commanda les armées, fit marcher sous lui lés maréchaux, et remplit les fonctions de connétable.

Il n'attendait qu'un prétexte pour faire éclater au-dehors ses projets ambitieux. L'Autriche le lui donna : l'empereur refusait au duc de Nevers l'investiture de Mantoue ; il lui déclara la guerre , et partit pour prendre le commandement de l'armée.

Le roi ordonna qu'on obéît à ce ministre comme à lui-même. Bientôt on le vit entrer en Savoie, suivi de deux maréchaux de France. Une riche épée était suspendue à la ceinture de ce prince de V Église ; un panache flottant ornait sa tête ; une cuirasse verte couvrait son habit brodé d'or , et deux pages portaient son casque et ses gantelets.

Ce fut dans ce temps qu'ayant envoyé complimenter le duc d'Epernon , son page trouva

DE RICHELÎEU, SSy

le vieux guerrier agenouillé dans son oratoire, et disant dévotement ses prières. Fais bien remarquer à ton maître , dit le duc au page , que je fais son métier tandis qu^^Ufait le mien.

Le prêtre général excita d'abord les railleries des soldats , il n'y répondit qu'en se montrant aussi brave qu'eux ; et bientôt les éloges succédèrent aux sarcasmes. En peu de temps , Pignerol fut pris , Casai délivré , la Savoie conquise.

Mais, au moment où la gloire élevait si haut Richelieu , la fortune , par un caprice , faillit à le renverser. Louis XIII , malade à Lyon , entouré de courtisans ennemis du cardinal , et pressé surtout par la reine-mère qui haïssait sJiors autant Richelieu qu'elle l'avait aimé, leur promit sa disgrâce.

De retour à Paris, le cardinal apprend que «es rivaux triomphent , que sa ruine est jurée, que sa lettre de renvoi s'expédie. Il se croit perdu , et veut se retirer au Havre. Le cardinal Lavalette, son ami , et le capucin Joseph, son confident , réveillent son courage , et lui conseillent un dernier effort. Richelieu court à Versailles (i), entre chez le roi et reprend

(i) Versailles n'était alors qu'un rendcj^-vous de chasse.

388 LS CARDUfAL

son ascendant. Ce prince y qui le renvoyait par crainte , le garda par faiblesse ; et ses ennemis y qui triomphaient de sa chute , se virent tous livrés à sa vengeance. Ce jour de mécompte reçut et conserva le nom de Journée des Dupes C

La vengeance du ministre fut terrible; il livra aux tribunaux le garde-des-sceaùx Marillac et le maréchal son frère : l'un mourut en prison, l'autre sur l'échafaud.

Gaston d'Orléans, frère du roi, ne pouvant supporter le joug de Richelieu , se retira en Lorraine; et le cardinal, sans respect pour l'héritier du trône , le fit dédarer criminel de lèse-majesté. Enfin , oubliant les bienfaits, ne se souvenant que des injures , et poussant l'ingratitude jusqu'à la cruauté , il fit arrêter Marie de Médîcis et l'exila. Cette reine, détrônée, mourut, à Cologne , de chagrin et de misère.

La tyrannie la plus violente sent toujours la nécessité de voiler ses noirs desseins sou^ des formes légales. Richelieu créa unediambrede justice ou plutôt de vengeance , qui condanma au supplice, sur les plus légers prétextes, tous les partisans de la reine et de Gaston.

On vit alors les places publiques hérissées de nombreux poteaux chargés de l'effigie de ces infortunés : la seule imprudence de dire que

DE RICHELIEU. SdQ

le roi n'avait pas lox^-temps à viirre^ envoyait une foule de gens à la mort.

I^s priscHis devini^ent la demeure deshommes les plus illustres : Vincennes vit enferaoer dans ses murs deux fils de Henri IV, Ce'sar de Vendôme et le Grand-Prieur. Talleyrand-Chalais et le maréchal d'Ornano furent condamnes comme coupables d'avoir voulu faire déclarer Louis XIII impuissant , pour donner la cou*ronne à son frère. Les services du maréchal Bassompière ne purent le sauver de la prison.

LaFraace, ainsi foulée, abaissée et opprimée au-<iedans, devenait, dans le même temps, brillante et puissante au-dehors. Richelieu la fortifia par l'alliance de la Savoie et de la Bavière. Un léger subside de douze cent mille francs armaGustaveAdolphe.L'empereur Ferdinand II , dont les annes s'étendaient déjà jusqu'à la mer du Nord , fut arrêté dans sa course par les Suédois, par les Français. Les princes d' Allemagne reprirent leur indépendance*, et l'Autriche vit sa puissance minée par cette guerre de trente ans , que lui suscita le cardinal.

Le gouvernement anglais perdit son influence pour avoir dédaigné Richelieu. Ce mir nistre envoya un prêtre en Ecosse pour j

SgO LE* CARDINAL

fomenter des troubles, et jeta dans la Grande- Bretagne les semences de la révolution qm depuis ensanglanta et renversa le trône. Le roi Charles apprendra^ disait le cardinal, qu^il est dangereux de me mépriser.

Il était cependant impossible de braver tant d'ennemis , sans qu'aucun d'eux tentât de se venger. Le duc de Montmorency, soutenu par le fi'ère du roi, leva l'étendard de la révolte, et forma une armée dans le Languedoc. Richelieu marcha contre lui. Le faible Gaston abandonna son ami; Montmorency trahi combattit avec courage , mais sans espoir et sans succès : il fut pris, jugé et condamné. Deux ans auparavant , vainqueur à la bataille de Vegliano, il avait reçu pour récompense ces mots tracés par la main de Louis XIII : Je me sens obligé envers vous autant qiJan roi le puisse être. Le même prince fit tomber sa tête sur un échafaud.

Richelieu, sans donner la liberté au peuple, précipitait les grands et même les princes dans la servitude. Le duc d'Orléans épousa Marguerite de Lorraine. Le pape confirma ce mariage; le cardinal le fit casser par le conseil d^État , et s'empara des États du duc de Lorraine.

DE RICHELIEU. 5g t

La fortune , jusque-là si constante pour Richelieu , parut enfin l'abandonner : ses alliés éprouvèrent quelques revers en Allemagne; les ennemis entrèrent en France, s'emparèrent de Corbie ; Paris se vit menacé. La haine pour le ministre triomphait alors du malheur de la patrie. Ses ennemis se relèvent, se rassemblent, se concertent : sa mort est résolue, le poignard préparé. L'heure fixée, on n'attend que le signal ; les yeux sont tournés sur Gaston : il n'ose faire le geste convenu. Sa faiblesse sauve son ennemi ; le moment est manqué ; la victoire revient aux drapeaux du cardinal ; il se relève plus puissant et plus terrible que japials.

Tandis que les révoltes dans les provinces , les intrigues à la cour, et les événemens variés de la guerre, semblaient devoir absorber toute l'attention du premier ministre , il s'occupait avec une infatigable activité de créations et d'embellissemens de tous genres; et, en même t^mps qu'il combattait des souverains , dissipait des conjurations, exilait des princes et repoussait leurs poignards, il composait des pièces de théâtre, érigeait l'Académie française, fondait l'Imprimerie Royale, rebâtissait la Sorbonne, créait le Jardin des Plantes et

SgS LE CARDIIIAI

construisait au mîHeu de Paris un magnifique

La chambre du roi V effrayait plus ^ comme il le dit lui-même , et le petiï coucher du mo^ narque l'embarrassait davantage que Vor et lejer de toutes les puissances de l'Europe.

Louis Xin le haïssait en lui obéissant^ et, dans tout ce qui Tentouraît, il semblait toujours chercher quelque appui qui l'aidât à se délivrer de son ministre. Mais l'audacieux cardinal bravait l'inimitié de son maître , et dominait trop son esprit pour redouter son cœur. La reine Anne d'Autriche voulut travailler à le perdre : il l'accusa de conspiration, fit fouiller ses papiers , et osa la faire interroger en criminelle par le conseil d'Etat.

Cinq-Mars, parvenu à la faveur du monarque , crut qu'il pouvait, sans danger, attaquer un ministre contre lequel le monarque lui-même manifestait tout haut sa haine, en disant que cet impérieux cardinal réduisait V autorité rojale au seul pou\>oir de guérir les écrouelles. Les ducs d'Orléans et de Bouillon entrèrent dans cette conjuration. Le ministre la découvrit : Cinq -Mars fut condamné»

Le cardinal, qui partait alors pour Lyon, y traîna sa victime enchaînée dans un ba-

DE RICHELIEU. SgS

teau attaché- au sien , et retarda ainsi sa mort, pour jouir plus long-tetnps de sa Ven« geance.

Le vertueux et infortuné deThou, ami du favori, avait su et désapprouvé la conspiration ; il périt pour ne Tavoir point févélée* Telle est la loi des gouvernemens tyranniques , elle place la vertu entre la mort et le déshonneur. U n'était plus d'ennemi qui pût arrêter le premier ministre dans la rapidité de sa marche ambitieuse } la nature seule en interrompit le tours*

Frappé a Lyon par une maladie qui résistait à tous les secours de l'art, il revînt à Paris mourant. Ses gardes le portaient sur leurs bras; on abattait, dans les villes, des pans de muraille , pour rendre son passage plus commode. Redouté jusqu'au dernier moment, son lit de mort fut encore entouré de flatteurs. Il leur demandait la vérité sur sa situation ; on lui promettait des miracles . Le médecin du roi seul , cédant à son impatience , lui dit : Dans vingts quatre heures^ vous serez mort ou guéri. Il le comprit, le remercia, et mourut le 4 décembre 1642, âgé de 58 ans.

Ses derniers mots s'adressèrent à Dieu :

mon juge, dit -il en fixant le ciboire, con--

Page 1