SUR M. LE COMTE DE SÉGUR. XVII
délicatesse de procéjLlés qui n'était qu'à lui. Il aimait, en donnant, à rappeler ces années de détressa , ces journées d'humble et intime jouissance où lui-même il avait dû au travail de sa plume la subsistance de tous les siens. La première restauration traita bien M. de Ségur: Louis XVIII, étant comte de Provence, avait voulu être pour lui un ami, que dis-je? un frère d'armes^. Dans les Centjours, AI. de Ségur n'eut d'autre tort que celui de croire qu'il pourrait revoir en face l'empereur et se délier. Lorsqu'on veut rompre avec une maîtresse impérieuse et longtemps adorée, il ne faut pas affronter sa présence : sinon, un geste, un coup d'oeil suffisent, et l'on a repris ses liens. La seconde restauration se vengea avec dureté, et durant trois années M. de Ségur, dépouillé de ses dignités, de ses pensions, de son siège à la Chambre des pairs, dut recourir de nouveau à sa plume qui ne lui fit point défaut. C'est alors qu'il composa son Histoire universelle , simple, nette, instructive, antérieure à bien des systèmes et à bon droit estimée. Dans une lettre à mes enfants et âmes petits-enfants, placée en tête du manuscrit de cette histoire tout entier écrit de la main de M™® de Ségur, on lit ces paroles touchantes :
Paris, ce ic décembre 1817.
« Je n'ai pas de fortune à vous léguer; celle que je tenais de mes pères m'a été enlevée par la révolution, et j'ai été privé par le gouvernement royal de presque toute celle que je devais à mes travaux et aux services rendus à ma patrie...
« Je vous lègue ce manuscrit : il est tel que je l'ai dicté du premier jet, sans ponctualion, sans corrections; le public a l'ouvrage tel que je l'ai corrigé. Mais j'ai voulu déposer dans vos mains ce manuscrit comme je l'ai dicté, et je désire que l'aîné de ma famille le conserve toujours religieusement.
« C'est un legs précieux, honorable, sacré... J'avais perdu par une goutte sereine un œil dans la guerre d'Amérique ; de longs travaux avaient afTaibli l'autre ; les médecins me menaçaient de le perdre, si je l'exerçais trop. Cependant la ruine de ma fortune me rendait le travail indispensable ; je me décidai à écrire cet ouvrage ; et pour me conserver la vue, ma femme, votre tendre et vertueuse mère..., élevée dans toutes les délicatesses du grand monde, âgée de soixante
• Ou peut voir dans les Méniçircs l'anecdote du bal de l'Opéra.