I>E LA MODE
Gange, une jeune femme est obligée de se brûler, parce que la goutte a terminé les jours de son vieux mari; et, tandis que de pauvres Indiens n'osent tuer une vache, de peur de blesser l'àme de leur mère, d'ignorants Américains se croient obligés de tuer leurs pères par piété filiale lorsqu'ils sont devenus trop âgés. Ici, l'usage exige qu'on offre sa femme et sa fille aux étrangers ; là, on les enferme toute leur vie, et on les fciit garder par des hommes auxquels une atroce barbarie n'en laisse que le nom : ailleurs, au mépris des- plus saintes lois, on exerce sur des enfants la même cruauté, pour enrichir l'Opéra de belles voix. En France, sous notre première race, les princes n'assuraient leur puissance qu'en crevant les yeux à leurs parents, et rien ne les guérissait de la coutume de détruire leur monarchie en la partageant.
Vit-on rien de plus déraisonnable que cet usage, auquel on tenait tant alors, de faire juger le bien et le mal par l'épéc, de croire qu'elle parlait au nom de Dieu, et d'adjuger ainsi l'innocence au plus fort, au plus adroit, et la culpabilité au plus faible? De sorte qu'un escrimeur comme Saint-Georges, dans ce temps, eût été certain, non-seulement de l'impunité, mais même de l'estime générale.
On conçoit davantage la mode de racheter ses fautes par des dons aux moines ; il y avait tant de gens intéressés à la soutenir ! mais ce qu'on a peine à croire, c'est cette mode barbare et insensée de tous les seigneurs, de se battre entre eux et contre le roi, sans vouloir d'autres juges de leurs droits que la fortune des armes, coutume funeste qui fit de la France le théâtre de guerres civiles perpétuelles. L'autorité royale lutta pendant huit siècles contre cette mode extravagante, et pendant longtemps la religion n'y put porter d'autre remède que d'ordonner des trêves pendant certains jours spécialement consacrés au ciel : c'est ce qu'on appelait la paix de Dieu.
La fureur des croisades, qui dépeupla l'Occident pour ravager l'Orient, dura près de trois cents ans, malgré les conseils de la raison et les remontrances de la politique la plus éclairée.
La mode des guerres de sectes vint ensuite couvrir l'Europe de malheurs et de crimes ; et la Mode, prenant alors le cothurne et le poignard, se plut à faire un affreux mélange de dévotion, de galanterie et de cruauté.
Enfin le grand siècle parut ; Louis XIV régna : la Mode quitta son tragique empire ; elle laissa la gloire, la raison, la justice et la pohtique régir les peuples, et, rentrant dans son domaine naturel, elle ne s'occupa plus que de nos goûts et de nos habits.
Cependant, pour montrer encore quelques vestiges de son ancienne puissance, elle nous conserva la mode des duels, et nous obligea constamment à faire, au nom de l'honneur, ce que défendaient la religion et la loi.
Le nom même de la Mode peut servir à expliquer ses caprices ; il veut exprimer le mode, la manière d'exister, d'agir ou de parler pour être bien. Ainsi un brillant succès, dû tantôt à la beauté, tantôt à l'esprit, quelquefois à la fortune ou à la puissance, et souvent môme au hasard, décide la manière dont on doit être pour réussir. On cherche à imiter celui ou celle qu'on admire, et l'espoir d'obtenir le même succès, par celte imitation, aveugle tellement, qu'on copie indistinctement les défauts et les qualités de la personne dont on envie l'éclat : les défauts mêmes, étant plus faciles à saisir, sont quelquefois ce qu'on copie avec le plus d'empressement.
Les courtisans d'Alexandre avaient le cou penché comme lui ; il leur était plus facile d'imiter son attitude que son génie. Peu de femmes pouvaient se flatter d'avoir l'esprit et la grâce de Ninon ; aussi la plupart de ses rivales ne prirent d'elle que sa coiffure et son inconstance.
J'entre dans un salon : je vois plusieurs dames, remarquables par leur beauté, leur décence, leur modestie, tristement assises loin des hommes, et presque oubliées par eux. Dans un coin de l'appartement j'entends du bruit : j'aperrois une femme vêtue avec plus de luxe que de goût; sa taille est commune, son teint n'a qu'un éclat emprunté ; ses traiischiffon-