‹ Galerie moraleChapitre 22 sur 59 · DE LA M(H)H · texte numérisé non relu

DE LA M(H)H

vent (Je coutumes, de goùls et d'o])inious, que celle chaineest peu i esanle pour nous ; el si une mode nous parait trop ridicule, trop incommode ou trop assujettissante, nous avons au moins une consolation, c'est de penser que bientôt nous en serons débarrassés par une mode nouvelle.

Nos dames françaises furent d'abord vêtues en religieuses ; elles prirent ensuite un costume assez semblable à celui des dames romaines : bientôt la coiffure en forme de cœur fut d'usage; les cornes les plus ridicules vinrent après, les pyramides et les cônes leur succédèrent; ils furent bientôt remplacés par des bonnets assez bas, et peu af-rès par des cbapeaux ornés de plumes, et faits comme ceux des hommes. La nudité des épaules et du sein fut en faveur à la cour d'Isabeau de Bavière. Anne de Bretagne changea en noir le deuil qui jusque-là avait été porté en blanc. Sous François I, on vit naître les verlugadins, ces cerceaux monstrueux qui transformaient les femmes en tours pyramidales. François II mil en faveur les ventres posUches. Les femmes de cour inventèrent une autre sorte d'attraits factices, tout opposés, qu'il est peu convenable de nommer.

Catherine de Médicis porta jusqu'à l'excès la magnificence des vêtements; elle fit connaîn^e le fard aux Françaises, comme l'artifice aux Français. L'étrange usage qu'on fit alors des tresses accuse assez les mœurs de la cour.

Henri IV ramena le bon goût et la simplicité ; il ne permit les riches vêtements qu'aux filous et aux filles de joie; et si on trouve quelque chose de trop guindé dans les collets montés et les fraises de son temps, tant de doux souvenirs s'y attachent, qu'ils sont à l'abri de la censure ; et on ne peut se décider à trouver quelque ridicule à des parures qu'aimait Henri IV et que portait Gabrielle.

Bientôt les modes du bon Henri disparurent , ainsi que sa politique franche et sa joyeuseté chevaleresque; on quitta la barbe, le manteau ; on vit paraître ces canons ornés de rubans, ces longs et larges babils boutonnés d'un bout à l'autre,

CCS bas rouges el roulés, ces souliers carrés qui formaient un ensemble si lourd et si ridicule, et ces énormes perruques qui auraient défiguré les têtes des courtisans de Louis XIV, si elles n'avaient pas été noblement ornées de tant de palmes, de myrtes et de lauriers.

Les dames, rivalisant d'excès dans leurs parures avec les hommes, reprirent les immenses vertugadins sous le nom de paniers, et surchargèrent leur front d'un édifice colossal nommé fontange, dont les divers étages étaient remplis d'ornements aussi bizarres que variés.

Deux Anglaises, dont on rit d'abord, firent à Paris, dans ce temps, une prompte et grande révolution. Les coiffures gigantesques disparurent, les dames revinrent à la nature ; mais les petites femmes, effrayées d'une chute qui les raccourcissait tant, élevèrent en revanche d'un demi-pied leurs talons.

Sous Louis XV, les modes varièrent encore ; mais elles furent à la fois dépourvues de grandeur et de grâce : les cheveux crêpés el poudrés, les grosses boucles, le rouge le plus foncé sur les joues, les mouches éparses sur la figure, les talons hauts, les tailles longues et pointues, les paniers boursouOés, désolaient les peintres, choquaient le goût, et auraient dû effrayer et bannir l'amour, s'il n'avait été rappelé par la réalité des charmes, la grâce des mouvements, et le piquant de l'esprit, qui n'abandonne jamais les femmes françaises.

Les hommes n'étaient pas alors plus convenablement vêtus-; leurs grands toupets en gouttière, leurs petits chapeaux plats sous le bras, leurs vêtements étriqués, trop longs pour des vestes, trop courts pour des habits, leurs longues poches et leurs talons rouges, étaient égalements dénués de noblesse, d'élégance et de commodité.

Sous Louis XVI, on ne fit en ce genre que des progrès ridicules ; la mode des voitures basses et des coiffures hautes s'établit en même temp^, de sorle que nos dames étaient à genoux dans leurs voitures.

Le bon roi Louis XVI avait des goûts simi)lcs ; il aimait l'économie et haïssait le luxe : la cour cessa d'être vêtue richement. La mode, ne pouvant rester oisive, exerça son intluence sur les couleurs ; et, ne pouvant en inventer de nouvelles, elle en varia les nuances et en changea les noms. On vit bientôt des vêtements de couleur puce, couleur soupirs élouffés, de larmes indiscrètes, couleur de nymphe émue, couleur boue de Paris, etc., etc.

La fureur d'imiter les Anglais, s'empara ensuite de nous; leurs épées d'acier, leurs chapeaux ronds, leurs selles rases, leurs wiskys fragiles, leurs fracs écourtés, leurs jockeys légers, vinrent remplacer et corrompre le goût français ; aucune distinction d'état, de fortune, de rang, ne fut plus observée parmi nous, et l'égalité des costumes précéda, annonça et introduisit cette égalité de conditions qui depuis a tant changé la face du monde, et tant fait de prosélytes, de martyrs et de victimes.

Enfin la révolution qui bouleversa la France créa de nouveaux moyens de plaire et de se distinguer : les hommes se coiffèrent à la romaine, les femmes s'habillèrent à la grecque, les cothurnes, les ceintures, les draperies légères, les coiffures à la Titus, furent les délices des uns; le bonnet phrygien devint la parure des autres ; la nudité fut même au moment de devenir la mode favorite des dames, et la transparence de Jours vêtements rappela cette robe antique qu'on nommait toga vitrea^ la tunique de verre, parce qu'elle ne cachait aucun des charmes qu'à peine on doit laisser deviner.

Cette mobilité perpétuelle dans les usages nous a fait trop souvent taxer de légèreté ; mais les étrangers, qui nous accusent de frivolité, oublient qu'ils ne sont guère plus à l'abri que nous de la censure : si nous avons souvent changé de routes pour plaire, ils nous ont constamment suivis ; si nous avons créé des modes un peu folles, ils les ont servilement et gauchement imitées, et ce n'est pas à l'ours qu'il convient de se moquer de celui qui le fait danser.

ET DES COUTOEES. 95

Lorsque de notre côté nous les raillons sur leurs usages, nous ne sommes pas plus raisonnables ; car nous nous sommes trop souvent montrés leurs singes pour les condamner. Dans un temps, les modes et la langue espagnoles furent en vogue chez-nous ; Médicis nous rendit trop imitateurs des Italiens; on nous vit, pendant plusieurs années, copier avec fureur la discipline, la tactique, riiabillement et les punitions des soldats allemands. La philosophie de Kant, les illuminations de Swedenborg, la cranomanie du docteur Gall, le somnambulisme de Mesmer, se sont assez facilement naturalisés en France. Notre intérêt pour nos manufactures de soie ne nous a pas préservés des modes de l'Angleterre, qui nous a inondés de ses mousselines. Nos belles Françaises se sont vêtues en Polonaises, coiffées en Chinoises^ et elles semblent avoir abandonné définitivement leurs jolis, élégants et économiques mantelets, pour emprunter aux sultanes ces riches et moelleux cachemires qui ruinent tant de maris, et qui leur coûtent encore plus cher lorsque ce ne sont pas eux qui les paient.

Malgré ces observations, un peu séditieuses, sur le despotisme capricieux de la mode, je me soumettrais comme un autre, en riant, et sans murmure, à son culte, si elle voulait mettre des bornes à son empire, et n'exercer son influence que sur nos goùîs et sur nos habits. Mais ce que je ne puis souffrir, c'est qu'elle fasse souvent dépendre de ses fantaisies nos mœurs, nos réputations, nos lois, et je dirai presque notre conscience.

C'est sous le nom de coutumes que la mode étend ainsi sa puissance; aussi que de contradictions, que d'absurdités, que de folies cette étrange législatrice a fait adopter et consacrer sur la terre! Tous les peuples successivement peuvent l'attester : l'un égorge des tribus entières pour avoir admis dans leur sein des femmes étrangères ; les autres forcent leurs prisonniers à se tuer entre eux, ou à se laisser dévorer par des lions, pour le divertissement des dames romaines. Près du

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