‹ Galerie moraleChapitre 47 sur 59 · D AGUESSEAU · texte numérisé non relu

D AGUESSEAU

de la fortune vous a élevés au-dessus des autres hommes, et que la dépendance de la vertu vous a élevés au-dessus de vousmêmes. »

Combien les magistrats doivent veiller avec sollicitude sur eux-mêmes, au moment de prononcer ces arrêts qui donnent la vie ou la mort; l'esclavage ou la liberté, en voyant à quel point un juge tel que D'Aguesseau redoutait pour lui-même la faiblesse humaine, et les funestes préventions qui égarent trop souvent les hommes les plus justes ! Pourraient-ils ne pas trembler en se rappelant ces paroles du chancelier : « Un mouvement de joie nous dispose à accorder tout ; un mouve. ment de tristesse nous porte à tout refuser : il est des jours clairs et sereins dont la lumière favorable embellit tous les objets à notre vue ; il en est de sombres et d'orageux, où une horreur générale semble succéder à cette douce sérénilé. Parlons sans figures : il est , si nous n'y prenons garde , des jours de grâce et de miséricorde où notre cœur n'aime qu'à pardonner; il est des jours de colère et d'indignalion oi'i il semble ne se plaire qu'à punir, et l'inégale révolution des mouvements de notre humeur est si impénétrable, que le magistrat, étonné de la diversité de ses jugements, se cherche quelquefois et ne se trouve pas lui-même. »

« Ferons-nous, dit-il ailleurs, l'injure à l'homme de bien de le confondre dans la foule de ceux qui se laissent entraîner à celte prévention populaire? Croirons-nous qu'il puisse .^e trouver des âmes vertueuses, mais timides et naturellement disposées à la servitude, qui se troublent à la vue du fantôme de la grandeur, et qui plient, sans le vouloir et sans le croire, sous le poids du crédit? »

Mais avec quelle vigueur d'éloquence cet homme illustre trace en peu de mots le portrait d'un grand citoyen, de Mathieu Mole, premier président et garde des sceaux !

« Tel fut ce ferme et inflexible magistrat, en qui le ciel avait mis une de ces âmes choisies qu'il tire des trésors de sa providence, dans les temps difllciles, pour combattre, et, l'on ose

le dire, pour lutter contre le malheur de leur siècle. Plein de cette grandeur d'àme que la vertu seule peut inspirer, et persuadé, comme il l'a dit lui-même, qu'il y a encore loin de la pointe du poignard d'un séditieux jusqu'au sein d'un homme juste, on l'a vu soutenir seul, et arrêter, par la simple majesté de son regard vénérable, les mouvements orageux d'un peuple mutiné. On eût dit qu'il commandait aux vents et à la tempête, et que, semblable à l'auteur de la nature, il dit à la mer irritée : Vous viendrez jusque-là^ et ici se brisera la fu' reur de vos flots impétueux; heureux d'avoir montré aux hommes que la magnanimité est une vertu de tous les états, que la justice a ses héros comme la guerre, et qu'il n'y a rien dans le monde de si fort et de si invincible que la fermeté d'un homme de bien. »

Puissent tous les hommes appelés à prononcer sur nos destinées, retenir et se répéter continuellement ces pensées de D'Aguesseau !

« Élevés au-dessus des peuples qui environnent votre tribunal, vous n'en êtes que plus exposés à leurs regards : vous jugez leurs différends ; ils jugent votre justice.

« Que l'esprit joue mal le personnage du cœur î

M C'est une entreprise téméraire de prétendre allier une justice apparente avec une justice véritable.

« L'homme de bien l'est sans art, parce qu'il l'est sans effort. La nature a un degré de vérité dont tous les efforts de l'art ne sauraient approcher. Le pinceau le plus brillant ne peut égaler l'éclat de la lumière, et l'affectation la plus parfaite n'exprimera jamais la simplicité lumineuse de la vertu.

« Le nom sacré de la justice, qu'un magistrat hypocrite met à la tête de ses discours, n'est regardé que comme une vaine préface qui ne sert qu'à aiinoncer qu'il va être injuste. »

Je m'arrête, et crois devoir ajouter seulement, à ce peu de citations, ce passage où D'Aguesseau , en parlant de l'amour de la pairie, exprimait ces nobles sentiments que l'égoi^me

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calomnie, mais qui doivent rester gravés dans le cœur de tout Français : « Lien sacré de l'autorité des rois et de l'obéissance des peuples, l'amour de la patrie doit réunir tous leurs désirs; mais cet amour presque naturel à l'homme, cette vertu que nous connaissons par sentiment, que nous louons par raison, que nous devrions suivre même par intérêt, jette-t-elle de profondes racines dans notre cœur? Et ne dirait-on pas que ce soit comme une plante étrangère dans les monarchies, qui ne croisse heureusement , et qui ne fasse goûter ses fruits précieux que dans les républiques?

« Là, chaque citoyen s'accoutume de bonne heure, et presque en naissant, à regarder la fortune de TÉtat comme sa fortune particulière. Cette égalité parfaite, et celte espèce de fraternité civile, qui ne fait de tous les citoyens que comme une seule famille , les intéresse tous également aux biens et aux maux de leur patrie : l'amour de la patrie y de\1ent une espèce d'amour-propre ; on s'aime véritablement en aimant la république, et on parvient enfin à l'aimer plus que soimême.

« Serons-nous donc réduits à chercher l'amour de la patrie dans les États populaires, et peut-être dans les ruines de l'ancienne Rome? Le salut de l'État est-il donc moins le salut de chaque citoyen dans les pays qui ne connaissent qu'un seul maître? Faudrait-il y apprendre aux hommes à aimer une patrie qui leur donne ou qui leur conserve tout ce qu'ils aiment dans leurs autres biens ?

« Mais en serons-nous surpris? Combien y en a-t-il qui vivent et qui meurent sans savoir même s'il y a une patrie? Ils regardent la fortune de l'État comme un vaisseau qui flotte au gré de son maître, et qui ne se conserve et ne périt que pour lui. Si quelque orage imprévu nous réveille, il n'excite en nous que des vœux impuissants ou des plaintes téméraires qui ne font que troubler ceux qui tiennent le gouvernail/ Spectateurs oisifs du naufrage de la pairie, telle est notre légèreté, que nous nous consolons par le plaisir de médire des

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acteurs : un trait de satire, dont le sel ne réjouit que la malignité, nous dédommage de tous les malheurs publics, et l'on dirait que nous cherchons plus à venger la patrie par notre critique qu'à la défendie par nos services.

« A mesure que le zèle du bien public s'éteint dans notre cœur, le désir de notre intérêt privé devient notre loi, notre souverain, notre patrie; nous ne connaissons point d'autres citoyens que ceux dont nous désirons la faveur, ou dont nous craignons l'inimitié; le reste n'est plus pour nous qu'une nation étrangère et presque ennemie. Ainsi se glisse, dans chacun de nous, le poison mortel de la société ; cet aveugle amour de soi-même, qui, distinguant sa fortune de celle de l'Étal, est toujours prêt à sacrifier tout l'État à sa fortune.

« Par combien d'artifices n'essaie-t-on pas de faire passer ce sentiment jusqu'au cœur du souverain, et de lui persuader que l'intérêt du prince n'est pas toujours l'intérêt de l'Étal! Malheur à ceux dont la coupable flatterie ose introduire une distinction injurieuse aux rois, souvent fatale cà leurs peuples, et toujours contraire aux maximes d'une saine politique ! »

C'est par de telles pensées, c'est par de telles paroles, que ce grand homme s'est acquis une renommée qui traversera les siècles, une vénération que le temps ne refroidira pas. En passant sa vie, en relisant ses ouvrages, non-seulement on éprouve le désir de devenir meilleur, mais on sent déjà qu'on l'est devenu.

Le chancelier, pendant son exil, avait planté lui-même dans son jardin de Fresnes un tilleul que le temps a respecté, et qui est à présent d'une immense grandeur. Récemment un grand malheur avait réuni à Fresnes les membres de sa fa- Hiille. Nous allâmes tous, près de ce vénérable tilleul, chercher sous son ombrage la consolation que donnent les grands souvenirs. 11 nous semblait, en quelque sorte, respirer dans

cet endroit la résignation et le courage, et nous résolûmes de placer, au pied de cet arbre vénéré, l'inscription suivante, que m'inspira un respect religieux :

IN'SCRIPTIO-N SUR UX TILLEUL PLANTE, EX 1718, PAR M. LE CHANCELIER d'aGUESSEAU, dans son parc DE FRESNES.

Illustre D'Aguesseaii, sur ton noble liéntdge

Ce tilleul autrefois par tes mains fut planté ;

Favorisé du ciel, il reçut en partage

La force, la grandeur et rimmortalité.

Je crois, en le voyant, contempler ton image :

Cet arbre protecteur sur nous s'est étendu.

Tu bravais la fortune, il résiste à l'orage ;

Jamais par l'aquilon il ne fut abattu ;

Et tes enfants encor trouvent sous son ombrage

L'abri que ta justice offrait à la vertu.

Une faible lumière brille au milieu des ténèbres ; mais il faut des beautés sublimes pour jeter une grande lueur au milieu d'un torrent de clartés. Le sort, qui semblait avoir réuni autour de Louis XIY tous les génies de la guerre, des lettres, des sciences, des arts, toutes les muses du Parnasse, tous les flambeaux de l'éloquence, pour faire de cette brillante époque le grand siècle moderne, voulut qu'il s'élevât au-dessus de tous ces grands esprits un génie presque prophétique, dont la voix semblait inspirée d'en haut, et qui lançait sur la pompe des cours, au milieu du (racas des conquêtes, et contre l'orgueil des grandeurs humaines, les foudres de la parole divine : Bossuet fut risaïe de l'Église chrétienne et le Démosthène de la tribune évangélique.

Jacques-Bénigne Bossuet, né à Dijon, le 28 septembre 1627,

reçut le jour au milieu d'une famille honorée par les lumières de plusieurs magistrats vertueux.

Là, des exemples salutaires, plus puissants encore que des leçons, le formèrent aux bonnes mœurs domestiques, sans lesquelles de grands talents ne sont souvent que de grands dangers. Trois livres, qu'il lut avec avidité, exercèrent une grande influence sur lui : Homère échauffa son imagination, Virgile charma son esprit ; mais la Bible émut, électrisa son âme, et décida son sort, comme Euclide et Descartes avaient fixé celui de Pascal et de Mallebranche.

Ses sentiments se trouvèrent d'accord avec les vœux de sa famille, qui le destinait à l'Église ; son premier pas dans cette carrière fut l'effet d'un abus dont l'antiquité empêchait alors de sentir le ridicule : à l'âge de treize ans, il obtint un canonicat. Les jésuites, dont l'ambition active cherchait avec soin tous les germes de talents pour s'en emparer, avaient déjà jeté les yeux sur le jeune Bossuet pour l'agréger à leur milice; mais ils manquèrent celte conquête.

Envoyé à Paris, son arrivée dans cette ville fut une époque trop remarquable pour qu'il pût jamais l'oublier : il y parut précisément le jour où le cardinal de Richelieu y entrait mourant, porté sur un char à la fois triomphal et funèbre, sous une tente meublée de damas ; son secrétaire était assis à côté de lui ; il marchait entouré de ses gardes comme un roi : les rues étaient barricadées pour le garantir des approches d'une foule importune. Quel spectacle pour le génie de Bossuet, que la chute de tant de grandeur et de pouvoir ! Depuis, il rappelait sans cesse à ses amis l'impression que lui avait faite la vue de celte pompe et de ce néant des vanités humaines.

Bossuet continua ses études avec ardeur et succès ; mais, destiné à parler aux passions et à les combattre, il n'aimait que les lectures qui élèvent l'âme et touchent l'esprit : les sciences lui paraissent trop froides, trop sèches ; et, dans son erreur, il regarda toujours les mathématiques mêmes comme une étude vaine et inutile:

La réputation que lui firent promptement sa vive imagination, son étonnante mémoire et sa prodigieuse facilité, ne tarda pas à sortir de l'étroite enceinte du collège de Navarre : dans ses premiers essais, son esprit montrait déjà l'empreinte de ses deux auteurs favoris; on y remarquait à la fois quelques traits de la sublimité d'Homère et de la douceur de Virgile.

A seize ans, il soutint sa première thèse; elle fit connaître son nom à la cour. L'hôtel de Rambouillet était alors le centre des beaux esprits de la France ; on y parla de Bossuet. Le marquis de Feuquières, qu'on avait instruit des progrès rapides et du singulier talent de ce jeune étudiant pour l'improvisation, paria, contre M""® de Rambouillet, qu'en laissant quelques moments de recueillement à Bossuet, il prononcerait devant elle un sermon sur un sujet quelconque qui lui serait donné. La gageure fut tenue et gagnée. Le jeune prédicateur obtint un succès éclatant ; et, comme son sermon était prononcé à minuit, Voiture, qui était au nombre de ses auditeurs, dit, à cette occasion, « qu'il n'avait jamais entendu prêcher ni si tôt ni si tard. »

De ce moment, Bossuet devint à la mode ; car elle exerçait alors son frivole empire sur tout, môme sur les grandes réputations. Ainsi le génie de Bossuet brilla, pour la première fois, comme bel esprit, de même que les meilleurs fruits sont annoncés par de fragiles fleurs.

Mais Bossuet ne pouvait s'arrêter longtemps à des liaisons et à des succès si mondains ; l'austère et fameux abbé de Rancé conçut une vive amitié pour lui, et prévit qu'il deviendrait Toracle de l'Église.

En 1648, il soutint une thèse de philosophie en présence du grand Condé. La dispute était si animée et ressemblait tellement à un combat, que Condé fut, disait-il lui-même, tenté de prendre part à la lutte et à la victoire.

La funeste habitude des guerres religieuses était alors la cause puissante de l'intérêt qu'inspirait la théologie, et, en

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étudiant cette science, on s'y préparait, comme dans l'art militaire, au combat. Bossuet sentit que, dans ce genrjde guerre, les armes de la raison ne suffisaient pas pour triompher : il vit qu'il lui fallait de la pompe pour étonner, des ornements pour plaire, de l'art pour vaincre et pour entraîner; aussi ne dédaigna-t-il point d'aller aux spectacles pour s'accoutumer à rendre son éloquence dramatique, et pour donner aux intonations de sa voix ces accents vrais, justes et variés, qui prêtent de l'éclat aux paroles et de la force aux pensées. Celle étude lui fut utile, et le génie de Bossuet dut une partie de son élévation au génie de Corneille.

Entin le moment arriva oii il fallait quitter le monde pour mériter de l'éclairer. Bossuet entra dans les ordres sacrés, et dès lors il s'éloigna de toute étude profane.

La maréchale de Schomberg, dame d'honneur de la reine, frappée par les éloges qu'elle entendait faire de lui, se déclara sa protectrice ; car tel est le triste sort du mérite dans les cours, il n'y peut marcher sans appui.

Bossuet montra, dès sa jeunesse, la fermeté de caractère qu'il développa, depuis, dans toutes les circonstances de sa vie. Pendant le siège de Paris, il cacha dans sa chambre quatre de ses compagnons d'études, poursuivis alors pour leurs opinions ; et, au moment oîi le monarque était banni de Paris, il prit pour texte d'un de ses discours, ces mots : « Craifjnez Dieu, et honorez le roi. »

Au milieu des querelles qui divisaient l'Église, éloigné des opinions de Molina, son penchant le portail à suivre celles de saint Augustin et de saint Thomas; mais il se soumit cependant aux décisions du Saint-Siège, parce qu'il avait pris le parti de tout sacrifier à une obéissance que, dans son étal, il regardait comme un devoir.

Austère dans ses principes de catholicité, il se montra toujours ennemi des innovations, à tel point qu'on put lui reprocher un attachement trop puéril aux détails les plus minutieux des cérémonies religieuses. Il était difficile qu'avec des succès

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précoces et le sentiment de sa supériorité, il pût rester à l'abri de tout orgueil ; heureusement il prit pour guide Vincent de Paule, vraiment digne d'être nommé saint, puisqu'il était la charité vivante.

Cet homme respectable, mesurant la hauteur du génie de Bossuet, lui donna pour directeur le religieux le plus simple et le plus modeste, « voulant ainsi, dit M. le cardinal de Beausset, lui apprendre que toutes les grandeurs de l'esprit humain devaient s'abaisser devant la vertu humble et cachée. » Docile aux conseils qu'il en reçut, et décidé à suivre la trace des apôtres, il s'éloigna du monde, fortifia ses vertus et mûrit ses talents dans la retraite.

Comme sa piété était sincère, elle le rendit modeste, et il refusa la place de grand-maître de Navarre, qui lui paraissait au-dessus de son âge et de sa capacité. En voyage, on le trouvait toujours l'Évangile à la main. Saint Augustin était son guide dans l'étude de la religion, saint Chrysostôme son modèle d'éloquence ; parmi les modernes, saint Bernard était celui qui excitait le plus son admiration.

La vraie dévotion est tolérante comme la vraie philosophie ; l'hypocrisie et la superstition sont seules fanatiques et intolérantes. Aussi l'on vit Bossuet, le plus intrépide défenseur de la foi romaine , hé intimement avec le ministre protestant Paul Ferri ; et, comme tous deux étaient sincères, leurs combats n'avaient pour but qu'une paix désirable, mais que les passions du siècle rendaient malheureusement impossible.

Saint Vincent de Paule choisit, à cett^époque, Bossuet pour chef d'une mission qui se rendit à Metz. De tels missionnaires fidèles à l'Évangile n'employaient alors d'autres armes pour vaincre que celles de la persuasion; et, malgré l'ardeur de leur foi, ils ne cherchaient de force que dans la douceur, cl de triomphe que dans la concorde.

Bossuet, pour combattre ses adversaires, composa son livre de YExposition de la foi catholique, dans lequel ses ennemis mêmes admirèrent la force de sa logique. On y remarque des

principes dont il serait à désirer, pour la paix du monde, qu'on ne s'écartât jamais. « Dans tout ce qui est nécessaire, « disait-il avec saint Augustin, l'unité ; dans tout ce qui est « douteux, la liberté; dans tous les cas, la charité. »

A une époque si voisine des guerres religieuses, la philosophie elle-même ne pouvait s'attendre à voir proférer de plus douces maximes par Ja bouche d'un pontife catholique. Malgré la marche du temps et de l'esprit humain , cet ouvrage est encore admiré. Bossuet le corrigea et le perfectionna pour l'instruction d'un héros ; car il eut la gloire d'avoir le grand Turenne pour disciple.

Ses nombreux sermons soutinrent sa réputation sans l'agrandir; il les écrivait trop rapidement, et s'y montrait trop inégal. Cependant son génie y brille si fréquemment, que ses négligences doivent y êlre regardées comme volontaires. La simplicité à ses yeux était le premier mérite d'un prédicateur : a Dans la prédication, disait-il, tout doit se faire par une secrète vertu qui persuade contre les règles; vertu qui, venant du ciel, doit se conserver tout entière dans la bassesse modeste et familière des premières expressions venues, et dans la simplicité d'un style qui parait vulgaire. » Il voulait comme saint Paul, des discours simples et des pensées divines : mais son style se relevait lorsqu'il devait faire entendre la vérité à la puissance.

Quand il prêcha devant Louis XIV, en 1669, il lui adressa ces belles paroles : « Arbitre de l'univers et supérieur même à la fortune, si la fortune était quelque chose, il n'y a plus pour vous qu'un seul ennemi à redouter : vous-même, sire, vous-même. » Le roi envoya féliciter le père de Bossuet d'avoir un tel fils.

Ce fut dans les oraisons funèbres que Bossuet développa toute la force de son talent, toute la pompe de son éloquence : celle de madame Henriette, regardée comme son chef-d'œuvre, est devenue un monument historique. C'est là qu'il annonce aux rois et aux peuples que toutes les révolutions n'ont ja-

mais d'autres causes que la mollesse et la violence des princes. Persuadé, comme orateur chrétien, que son langage devait être digne de la Divinité dont il se rendait l'organe, avant de prendre la parole, il se pénétrait habituellement de cette noble pensée : « Ce n'est pas un ouvrage humain que je médite; il faut que je m'élève au-dessus de l'homme pour faire trembler toute créature sous le jugement de Dieu. » La froide raison peut blâmer cet enthousiasme; mais, dans quelque genre que ce soit, sans enthousiasme, le talent ne peut jamais atteindre à la gloire : aussi Bossuet, plus que tout autre orateur, sut inspirer cet enthousiasme qu'il éprouvait. Un jour, député par la faculté de théologie, il parla au roi avec une éloquence si vive, si entraînante, que Turenne et Condé, qui l'écoutaient, ne purent contenir leurs transports et l'embrassèrent.

Qui pourrait n'être pas saisi de respect à la réunion de tant de noms illustres,- au souvenir d'un tel orateur et d'un tel auditoire ! Mais plus on était frappé de tant d'éclat et de gloire, plus on devait être ému en entendant un homme, si supérieur aux autres, rappeler sans cesse à cette brillante cour, avec des expressions qui n'appartenaient qu'à lui, le néant des grandeurs humaines, et rabaisser l'orgueil d'un roi puissant, entouré de héros, par ce peu de mots prononcés sur la mort d'Anne d'Autriche : « Ah ! que nous ne sommes rien ! »

Malheureusement tous ces grands hommes du grand siècle, et lui-même, ne prouvèrent que trop souvent, par leurs actions, la vérité de ces paroles; et l'admiration se change presque en pitié, lorsqu'on voit tant de génies tomber, tant de grandeurs se rapetisser et descendre des hauteurs de la raison, pour se livrer aux combats ridicules et aux disputes puériles de Jansénius, de Molina, de la grâce efficace, de la grâce concomitante, et du formulaire. Au reste, si Bossuet partagea ces erreurs, il y tomba de bonne foi, et crut sincèrement, diton, trouver les cinq propositions condamnées, dans un livre où tant d'autres bons esprits ne purent jamais les apercevoir.

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Mais, s'il paya son tribut à l'espril de parti, il sut au moins se défendre souvent des passions qu'il excite : on le chargea déjuger l'ouvrage de l'un de ses adversaires, le livre d'Arnaud sur la perpétuité de la foi, et son arrêt fut impartial. Plusieurs de ses contemporains ne lui montrèrent pas la même équité : il est rare d'être bien jugé par son siècle. Plusieurs beaux-esprits de son lenifiS, ainsi que M™^ de Sévigné qui aimait mieux lire Pradon que Racine, prélerèrent la mélhodo sèche de Bourdaloue à l'éloquence sublime de Bossuet.

Cependant les traits de la jalousie tombèrent devant sa vertu sans la blesser, et l'envie ne put arrêter ni sa gloire ni sa forlune. Peu d'années après avoir été promu à l'évèché de Condom, il fut nommé précepteur du dauphin par Louis XIV et sur la demande de M. de Montausier : il fut ainsi proposé pour cet emploi par la franchise, et reçu par la gloire.

Comme il ne croyait pas ses devoirs d'évêque conciliables avec ceux que lui imposait sa nouvelle charge, il donna un grand et rare exemple en se démettant de son évêché. En 1671, r Académie-Française ajouta, en le nommant, un biillant fleuron à sa propre renommée : Bossuet, dans son discours de réception, prouva que son amour pour les lettres n'était point éteint. « La gloire de la France, dit-il, est d'être docte et conquérante; si les actions héroïques animent les grands écrivains, les grands écrivains vont remuer, par le désir de la gloire, ce qu'il y a de plus vif dans les grandes àmcs. »

Bossuet ne négligeait aucun devoir; il fut assidu aux séances académiques, déclarant « qu'il y tiouvait toujours plaisir et instruction. »Il appelait l'usage le père des langues, cL l'histoire la maîtresse de la vie humaine.

Il fut un des ornements de l'Académie, comme il était une des colonnes de rÉglise. Son esprit fécond, qui s'appliquait à tout, lui fit composer une grammaire pour le dauphin : ce fut aussi pour l'éducation de ce prince qu'il composa son immortel Discours sur l'Histoire uniierselle; et cet ouvrage, écrit pour un enfant, éclaira l'Europe.

Son atlacliement profond à la monarchie ne lui fil adoucir, par aucune faiblesse, les leçons sévères qu'il donnait à son royal élève ; il aimait la royauté et haïssait la tyrannie. En parlant de la mort violente de Charles IX, il dit : « C'était avec justice qu'on voyait nager dans son propre sang, un prince qui avait si cruellement versé celui de ses sujets. »

Bossuet écrivit encore un traité de la politique sacrée, un livre sur la connaissance de Dieu et de soi-même, et un grand nombre d'ouvrages dont la plus courte analyse composerait à elle seule un volume. Cherchant à tout une source céleste, toute puissance lui paraissait fondée sur le droit divin; ce qui le rendit trop partisan du pouvoir absolu, et trop éloigné des principes d'une liberté pour laquelle un esprit si sublime semblait né.

A cette occasion, le cardinal de Beausset fait une réflexion très- juste : « Les opinions, dit-il, dépendent souvent des positions. Bossuet, frappé du spectacle de la fronde, ne trouve de fléaux à craindre que les factions et que la résistance à l'autorité. Fénélon, témoin d un règne absolu, ambitieux, arbitraire, ne voit de dangers pour l'État que dans l'abus du pouvoir. » 11 est peut-être encore juste de chercher à cette erreur politique une cause non moins réelle : Bossuet était du petit nombre de ceux qui font ce qu'ils commandent, et qui pratiquent ce qu'ils prêchent; et, comme il trouvait tous les devoirs, publics ou privés, tracés et prescrits dans la morale évangélique, il y voyait, par la même raison, plus en homme de bien qu'en homme d'État, des bornes suffisantes pour réprimer les passions des princes; aussi disait-il « que la religion est encore plus nécessaire à ceux qui commandent, qu'à ceux qui obéissent. »

Pour prix de l'éducation du dauphin, le roi nomma Bossuet premier aumônier de la dauphine, évèque de Meaux et conseiller d'État. Mais ce monarque, partageant les préjugés d'une noblesse dont il flattait la vanité tout en détruisant son pouvoir, ne voulut donner à cet illustre prélat ni le chapeau

de cardinal, ni l'évêché de Beauvais ; comme si le génie n'ennoblissait pas assez ce grand homme pour le rendre digne de la pourpre romaine et de la pairie !

Nul homme n'est sans faiblesse; Bossuet en montra malheureusement une qui ternit sa gloire. Dans ses querelles trop fameuses avec Fénélon, relativement au livre des Maximes des Saints, il fut violent parce qu'il était jaloux : sans rivaux dans l'art de convaincre, il ne put supporter un rival dans l'art de persuader. Bossuet l'emporta : Fénelon fut exilé ; mais la douceur et la résignation du vaincu firent de sa défaite un triomphe, et le vainqueur eut à rougir de son triomphe comme d'une défaite.

Vainement M. le cardinal de Beausset, s'efforçant d'affaiblir une faute qui rabaissait un aussi grand caractère, veut croire que sa violence, dans cette querelle, venait de sa conviction. Il rapporte que Louis XIV ayant dit un jour à Bossuet : «Qu'auriez-vous fait si j'avais protégé M. de Cambrai?» Celui-ci lui répondit : « Sire, j'aurais crié vingt fois plus haut : quand on défend la vérité, on est sûr de triompher tôt ou tard. » La réponse était noble; mais l'opiniâtreté aggrave l'intolérance et l'erreur plus qu'elle ne les justifie. On en connaît de lui une plus spirituelle, mais moins franche, et plus convenable peut-être à un courtisan qu'à un évèque. Le roi lui demandait son sentiment sur les spectacles. « Sire, répondit-il, je vois de grandes raisons contre, et de grands exemples pour. »

Sa morale était sévère : il tonnait plutôt qu'il ne prêchait contre le vice; et « chacun de ses discours, dit M*"^ de Sévigné, ressemblait à un combat à outrance. » Mais si l'austérité régnait dans ses paroles, une bienveillance naturelle éclatait dans sa conduite; il gourmandait les erreurs de l'humanité, et ne voulait pas qu'on blessât les hommes par des railleries : aussi se montra-t-il toujours ennemi de la satire.

Après avoir présenté courageusement la vérité sans voiles aux regards d'un monarque puissant, après avoir épouvanté

les vices d'une cour brillante par les foudres d'une éloquence aussi énergique que pompeuse, Bossuet, se retirant dans son diocèse, consacra ses talents à des devoirs plus modestes : et ce fut un beau spectacle que de voir ce génie sublime se dépouiller par charité de l'orgueil même du talent; quitter la ville pour les champs, les palais pour les hameaux; abaisser son esprit à la portée des esprits simples des villageois ; donner enfin, avec le zèle d'un apôtre et la simplicité du style évangélique, des instructions à l'ignorance et des consolations à la misère.

Ce fut peut-être là que l'aigle de Meaux se montra plus digne des respects de ses contemporains et de l'admiration de la postérité. A la cour, il avait été plus célèbre et moins utile, et surtout moins ferme dans sa charité ; car il n'avait point échappé totalement à la contagion d'un monde corrupteur, et la vraie religion, comme la saine philosophie, lui reprocheront toujours la honteuse faiblesse ou la coupable erreur qui l'entraînèrent, dans l'oraison funèbre de Le Tellier, à louer publiquement l'acte le plus violent et le plus tyrannique, la révocation de l'édit de Nantes, l'édit cruel qui proscrivit tant de Français, et qui leur fit verser tant de larmes et de sang.

On avait rendu hommage à son talent pour la controverse, lorsque son zèle ardent s'était borné à se servir dans VHistoire des variations et dans Y Exposition de la doctrine catholique, des armes de la logique et de l'éloquence, pour combattre les opinions qui lui paraissaient erronées ; mais il manqua aux principes de la loi divine, comme à ceux de la justice humaine, lorsqu'il appuya, par l'autorité de son nom glorieux, un acte de despotisme, de fanatisme et de persécution. Au reste, on ne peut lui reprocher à ce sujet que des paroles et non des actions ; son erreur appartenait plus à son siècle qu'à lui ; et, s'il ne blâma pas la perséculion, on ne put au moins jamais l'accuser d'avoir été persécuteur.

Longtemps il s'était nourri d'un espoir chimérique, celui

de la réunion des Églises; sa correspondance à cet égard, avecle célèbre Leibnitz, fut plus curieuse qu'utile. Le philosophe, traitant cette matière plus diplomatiquement que Ihéologiquement , demandait et offrait des concessions : Tinflexible théologien n'opposait à sa dialectique subtile que la foi et les conciles; aussi le satirique Bayle, se moquant de leurs débats, disait : « Demander à Bossuet de la condescendance et des concessions, c'est l'exhorter à se faire protestant ; et, sans être prophète, on peut assurer qu'il n'en fera rien. »

Les dernières années de la vie de Bossuet furent troublées par une maladie cruelle qu'il supporta avec une résignation chrétienne: cette lumière de l'Eglise s'éteignit le 12 avril 1704. Bossuet mourut de la pierre à l'âge de soixante-dixsept ans; il couronna une vie de triomphes par un trait d'humilité, et demanda en mourant qu'on l'enterrât aux pieds de ses prédécesseurs,

Nous n'avons point parlé du prétendu mariage de Bossuet avec M^^'^ Desvieux. M. le cardinal de Bausset a complètement prouvé l'absurdité de celte fable, inventée par l'envie et répandue par la malignité ; la jalousie voudrait couvrir de taches tout éclat qui blesse ses yeux.

La nature avait orné Bossuet de tous les dons heureux qui forment le grand orateur : la noblesse de sa figure et son port majestueux donnaient de la dignité à ses moindres paroles ; la candeur de sa physionnomie touchait ses auditeurs , avant qu'ils l'eussent entendu. « Sa voix, dit le cardinal Maury, était douce, flexible sonore, mais grave, ferme et mâle. Ses plus grands mouvements étaient produits sans efforts: tout en un mot parlait en Bossuet; tout était animé, grand, persuasif; et l'on ne savait ce qu'il fallait le plus admirer en lui, sa vie exemplaire, son éloquence, la grandeur de ses pensées, ou la sublimité de son style. »

Voltaire appelait Bossuet « le seul homme éloquent parmi les écrivains célèbres. » En effet, réunissant en lui seul toutes les beautés de l'art oratoire, il était hardi avec sagesse,

sublime avec modestie, clair, simple, noble, précis, varié, pittoresque, véhément, harmonieux , et les traits imprévus ctc ses discours semblaient des élans de son àme.

Quelques critiques lui reprochaient son inégalité : mais il fallait que l'aigle quelquefois reprît haleine et ralentît son essor. Les esprits médiocres ignorent que celui qui veut être toujours sublime, ne l'est jamais.

On l'accusait, avec plus de raison , d'avoir opiniâtrement professé une doctrine favorable au despotisme et contraire à la liberté. Cependant nul n'a défendu plus hardiment que lui, contre l'ambition ultramontaine, les libertés de l'Eglise gallicane ; et si l'évoque s'est montré souvent trop partisan de l'obéissance passive, on doit au moins avouer que le précepteur de l'héritier du trône sut lui parler dignement des devoirs des rois, des droits des peuples, de l'amour de la patrie et des avantages de la liberté.

« La maxime fondamentale de la république romaine, lui disait-il, était de regarder la liberté comme une chose inséparable du nom romain. Un peuple nourri dans cet esprit, disons plus, un peuple qui se croyait né pour commander aux autres peuples, et que Virgile, pour cette raison, appelle si noblement le peuple-roi , ne voulait recevoir d'autres lois que de lui-même. L'autorité du sénat était jugée nécessaire pour modérer les conseils publics, qui, sans ce tempérament, eussent été trop tumultueux; mais, au fond, c'était au peuple à donner les commandements , à établir des lois, à décider de la paix et de la guerre. Un peuple qui jouissait des droits les plus essentiels de la royauté, entrait en quelque sorte dans l'humeur des rois ; il voulait bien être conseillé, mais non pas forcé par le sénat : tout ce qui paraissait trop impérieux, tout ce qui s'élevait au-dessus des autres , en un mot , tout ce qui blessait ou semblait blesser l'égalité que demande un Etat libre, devenait suspect à ce peuple délicat. »

Socrate, Démostliène et Aristide n'auraient pas, dans leur amour pour leur patrie, trouvé de plus nobles traits que ceux

4o0 BOSSUET.

de Bossiiet, pour tracer le tableau de la Grèce glorieuse et libre.

« Des lois simplement écrites, dit-il, et en petit nombre, tenaient les peuples dans le devoir, et les faisaient concourir au bien commun du pays : l'idée de liberté qu'une telle conduite inspirait, était admirable ; car la liberté que se figuraient les Grecs , était une liberté soumise à la loi , c'est-à-dire à la raison même, reconnue par tout le peuple. La loi était regardée comme la maîtresse ; c'était elle qui établissait les magistrats, qui en réglait le pouvoir, et qui, enfin châtiait leur mauvaise administration ; et comme chaque forme de gouvernement a ses avantages, celui que la Grèce tirait du sien, était que les citoyens s'affectionnaient d'autant plus à leur pays, qu'ils le conduisaient en commun, et que chaque particulier pouvait parvenir aux premiers honneurs. Ce que fit la philosophie pour conserver l'état de la Grèce, n'est pas croyable ; plus ces peuples étaient libres, plus il était nécessaire d'y établir par de bonnes raisons les règles des mœurs et celles de la société. »

« Pylhagore, Thaïes, Anaxagore, Socrate, Architas, Platon, Xénophon, Aristote et une infinité d'autres, remplirent la Grèce de ces beaux préceptes. Il y eut des extravagants qui prirent le nom de ph-ilosophcs ; mais ceux qui étaient suivis, étaient ceux qui enseignaient à sacrifier l'intérêt particulier et môme la vie à l'intérêt général et au salut de l'Etat, et c'était la maxime la plus commune des philosophes, qu'il fallait, ou se retirer des affaires publiques, ou ne regarder que le bien public. »

Si un tel homme eût vécu de nos jours,, quels vœux n'eût-il pas formés, comme philosophe et comme chrétien , pourvoir cette noble Grèce secouer ses chaînes, relever ses débris et enfin échapper à la double tyrannie du fanatisme et du despotisme musulman !

Si Bossuet, dans les livres sacrés, trouvait toutes les leçons sufiisantes pour éclairer l'àmc du prince , son élève , et toutes

les armes nécessaires pour combattre ses vices, il croyait avec raison que, pour enseigner l'art de gouverner les peuples et de les rendre heureux, Tliistoire était la seule et la véritable institutrice des rois. Aussi personne, mieux que lui, ne s'efforça de leur faire sentir l'importance et la nécessité de cette étude royale.

« Quand l'histoire, disait Bossuet au dauphin, serait inutile aux autres hommes, il faudrait la faire lire aux princes : il n'y a pas de meilleur moyen de leur découvrir ce que peuvent les passions elles intérêts, les temps et les conjonctures, les bons et les mauvais conseils. Les histoires ne sont composées quo des actions qui les occupent, et tout semble y être fait pour leur usage. Si l'expérience leur est nécessaire pour acquérir cette prudence qui fait bien régner, il n'est rien de plus utile à leur instruction, que de joindre, aux exemples des siècles passés , les expériences qu'ils font tous les jours : au lieu qu'ordinairement ils n'apprennent qu'aux dépens de leurs sujets et de leur propre gloire, à juger des affaires dangereuses qui leur arrivent, par le secours de l'histoire ils forment leur jugement, sans rien hasarder sur les événements passés. Lorsqu'ils voient jusqu'aux vices les plus cachés des princes, malgré les fausses louanges qu'on leur donne pendant leur vie, exposés aux yeux de tous les hommes, ils ont honte de la vaine joie que leur cause la flatterie, et ils connaissent que la vraie gloire ne peut s'accorder qu'avec le mérite. »

La France perdit presque à la fois les deux plus brillants soutiens de sa gloire militaire et de sa gloire chrétienne. L'oraison funèbre du grand Condé fut le dernier chef-d'œuvre de Bossuet. Il n'est point de cœur et d'esprit français qui n'aient retenu ces dernières paroles si tristes, si nobles et si touchantes : « Jouissez, prince, de cette victoire ; jouissez-en éternellement par l'immortelle vertu de ce sacrifice. Agréez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue : vous mettrez fin à tous ses discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, grand prince, dorénavant je veux apprendre de vous à

4o2 ARRÊTEZ-VOUS DONC !

rendre la mienne sainte; heureux, si, averti par ces cheveux lilancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie, les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint ! »

J'admirais dernièrement un brillant wiski traîné par un coursier superbe et conduit par un jeune élégant ; il parcourait la grande allée des Champs-Elysées avec une rapidité qui eût autrefois valu des couronnes aux jeux olympiques; tous les passants l'admiraient et les femmes qui se trouvaient sur son passage, semblaient toutes envier le sort d'une nymphe charmante, assise avec grâce sur ce léger char de triomphe.

Un petit vieillard, orné d'une chevelure blanche, et appuyé sur un bâton noueux, loin de partager l'admiration générale, criait d'une voix forte : Arrêtez-vous donc! Un murmure universel d'improbation répondait à ses paroles, lersque nous vîmes, à quelques pas de là, le char léger heurté par un obstacle imprévu, versé, brisé ; le conducteur, honteux et froissé, relevant sa compagne, dont la chute sur le sable n'avait blessé que la pudeur, et tous deux, tombés de leur gloire, appelant tristement un fiacre voisin pour se dérober aux regards indiscrets d'une foule empressée, curieuse et plus maligne que compatissante. « Eh bien ! dit alors le petit vieillard, je l'avais prévu; ils n'ont pas voulu me croire : jamais dans le monde on ne saura s'arrêter. »

11 faisait une chaleur excessive ; je m'assis sur des chaises qu'un très-utile usage place à présent partout avec profusion dans nos promenades publiques : mes voisins parlaient de l'accident dont nous venions d'être témoins; la conversation tomba bientôt sur des modes nouvelles, sur les folies du jour. Un jeune homme à moustaches, en hirge pantalon, dont le

.\RRÊrEZ-VOlS DONC ! 455

lin brillant préservait deux grosses bottes ferrées de la poussière et de la boue, soutenait avec feu les modernes usages; un homme mùr, habillé à raniiiiuo, frondait avec humeur la nudité des femmes, l'habit écourté des vieillards coiffés à la Titus, la profusion des cachemires qui coûtent si cher à tant de pauvres époux, le costume militaire de tant de jeunes gens dont le fer n'a jamais fait retentir que les dalles des galeries du Palais-Royal : l'entretien était d'abord animé, vif et piquant; bientôt la discussion s'échaufTant, se changea en dispute. ISlon petit vieillard, qui jusque-là écoutait en silence, cria de nouveau : Arrêtez-vous donc! On n'en tint compte; l'aKercation continua, et, peu de minutes après, se termina par un rendez-vous au bois de Boulogne, qui coûtera peut-être la vie à l'un des deux interlocuteurs.

Je quittais la promenade en rêvant aux avertissements répétés et inutiles de mon vieillard, et je pris le chemin du Palais-Royal. Mon habitude est d'aller tous les soirs au spectacle ; l'illusion des passions qu'on voit au théâtre m'émeut et me divertit ; la réalité de celles de la société me fatigue et m'attriste ; et, si la folie humaine règne sur la scène comme ailleurs, elle y est toujours plus spirituelle et moins dangereuse.

En entrant au parterre, j'aperçus de loin ce même petit vieillard, dont l'œil vif, la mine sévère et les paroles laconiques m'avaient frappé; j'allai m'asseoir près de lui. On donnait une pièce nouvelle qui me parut, comme beaucoup d'autres, digne à la fois d'éloges et de critique : j'y remarquai de grands défauts dans le plan, beaucoup de beautés dans les détails ; devenus trop riches, nous sommes dédaigneux ; trop blasés, il est difficile de nous fiiire illusion et de nous émouvoir; d'ailleurs notre amour-propre gale nos plaisirs; nous sommes trop connaisseurs pour nous amuser, et nous écoutons plus en juges froids qu'en spectateurs sensibles.

Je faisais ces réflexions dans un entr'acle, et mon voisin, sans dire mot, m'approuvait d'un signe de tête. Des observations (l'un genre différent ne tardèrent pas à remplacer les

miennes : l'auteur avait, comme de coutume, un parti pour lui, une cabale contre; les uns étaient venus avec rinlenlion de le porter aux nues, les autres dans le dessein de le faire tomber. Les premiers faisaient valoir toutes le? beautés de l'ouvrage ; les derniers lui reprochaient des longueurs, des obscurités, des réminiscences. S'aigrissant par la contradiction, les partisans de la pièce poussèrent leur admiration jusqu'à l'enthousiasme, et les autres quittèrent le ton de la critique pour celui de la satire.

Mon silencieux vieillard, couvrant alors leurs voix de la sienne, cria, frappant la terre de son bâton : Arrêtez-vous donc! On ne l'écouta pas : la discussion littéraire devint une dispute des halles; les injures succédèrent aux ligures de rhétorique, les coups aux injures; nous reçûmes quelques éclaboussures de ce violent débat, et la garde, qui ne permet dans les spectacles des combats que sur le théâtre, mit heureusement fin à ce scandale, et conduisit impartialement en prison les claqueurs et les siflleurs, les battants et les battus.

Le reste de la soirée se passa sans orage, et se termina trop froidement peut-être, pour l'amour-propre de l'auteur ; il n'eut ni les honneurs d'un plein succès ni la honte d'une chute. Gontlés comme des ballons, beaucoup de ces messieurs restent, comme eux, entre le ciel et la terre. Leurs amis, leurs servant de parachute, rendent leur descente douce et paisible.

Après le spectacle, je traversai avec mon vieux voisin ce jardin fameux où l'on voit réunis tant d'objets de curiosité et de dégoûts, tant de richesses et tant de vices, tant d'oisifs et tant d'activité. Je vis tout d'un coup avec surprise mon austère compagnon tourner ses pas vers une allée obscure, entrée filiale de ces lieux de perdition qu'on nomme maisons de jeu. .le le suivis pour contempler avec lui ce moderne Tartare que gouverne l'avarice; à l'entrée, on voit la riante espérance; à la sortie, le sombre désespoir.

Nous observâmes quelque temps les pâles courtisans de la capricieuse fortune^ et les divers mouvements de joie et de

chagrin que ses arrêts fantasques excitaient en eux. Un jeune homme aussi brillant, aussi léger que la déesse, fixabientôt notre attention : tout lui réussissait; le nombre qu'il choisissait arrivait toujours ; s'il changeait de couleur, le sort, paraissant obéir à sa volonté, changeait avec lui ; toutes les chances lui étaient favorables ; les banquiers étonnés sortaient de leur impassibilité ordinaire, et lui payaient avec dépit les tributs qu'ils étaient accoutumés à percevoir. Une montagne d'or s'était élevée devant ce joueur fortuné; le vieillard s'approche, lui frappe sur l'épaule et lui dit doucement : Arrêtez-vous!

Le jeune étourdi répond par un éclat de rire et double son jeu; la fortune change, les revers succèdent aux revers, la montagne s'écroule, le trésor disparait, le téméraire s'irrite contre le sort et vide son portefeuille; il perd tout. Mon vieillard lui crie d'une voix de tonnerre : « Malheureux ! arrêtezvous donc! » L'ingrat s'emporte , l'injurie, le menace, emprunte à ses voisins, et consomme sa ruine. Pâle, éperdu, s'arrachant les cheveux, il fait entendre les accents du désespoir, quitte cette infernale assemblée qui remarque à peine son départ, et il sort en criant que les flots de la Seine sont sa seule ressource. Nous le suivons précipitamment ; je l'appelle, rien ne peut l'arrêter. Au bas de l'escalier nous voyons une jeune femme en larmes : elle se jette à ses pieds ; il veut l'écarter; elle lui montre une bourse , un écrin , lui offre tout, et ne peut le fléchir; enfin, avec l'accent le plus doux , elle lui crie : Au nom de l amour , au nom de vos enfants , arrêtezvous! Il pleure alors, la serre dans ses bras, et la suit. « Il est sauvé et corrigé, me dit le vieillard. Cet arrêtezAk parle à son cœur ; le mien ne s'adressait qu'à sa raison. »

Resté seul avec mon vieux sage, et attendri jusqu'aux larmes par ses dernières paroles , je lui dis : « Quel homme êtes-vous donc? J'ai entendu souvent sans émotion des sermons très-éloquents ; les chefs-d'œuvre de nos philosophes ont iilulOt excité que sulisfait ma curiosité; ils ont plus obscurci qu'éclairé mon esprit : s'ils m'ont guéri do beaucoup

4d6 arrêtez-vous donc !

d'erreurs, ils m'ont fait douter de beaucoup de vérités. Vous ne dites jamais que trois mots, et cependant je sens que vous me commandez la confiance et que vous m'inspirez le respect.»

« Mon ami , me dit le vieillard, j'ai beaucoup vécu, et par conséquent beaucoup vu cl beaucoup erré. J'ai donné tour à tour dans tous les systèmes; une longue méditation, une tardive expérience ont réduit toute ma philosophie à ce seul précepte : Arrêtez-vous donc!

« Si l'on savait s'arrêter, on se trouverait heureux par les senliments, on ne serait pas tourmenté par les passions. C'est faute de savoir s'arrêter qu'on voit le courage se changer en témérité, la sévérité en tyrannie, la bonté en faiblesse, l'économie en avarice, la générosité en profusion , l'amour en jalousie, le désir de l'honneur en ambition, la piété en fanatisme, la liberté en licence, la royauté en despotisme, la fierté en orgueil, la soumission en bassesse, l'éloge en flatterie, la censure en satire. Les empires tombent comme les hommes , parce qu'ils veulent aller trop loin et trop vite ; personne ne sait ni ne veut s'arrêter.

« Los rois de Perse ne souffrent pas que la mer et que les bornes de leurs vastes États les arrêtent; ils échouent contre les petites bourgades de la Grèce, dont les habitants belliqueux finissent par renverser leur trùne.

« Combien de monarques de l'Orient, ne voulant pas voir leur volonté arrêtée par les lois, ont été esclaves de leurs esclaves, et se sont vus assassinés par eux, sans qu'on s'en inquiétât hors de l'enceinte de leurs palais!

« Alexandre, qu'aucune conquête ne peut rassasier, qu'aucun IVcin ne peut retenir, succombe à Babylone, et périt à la flcu)' de son âge, parce que la raison n'a pu l'arrêter dans ses débauches.

« Les Grecs, ne sachant s'arrêter , ni dans leur pas.=^ion pour la liberté, ni dans leurs vains désirs de domination, se divisent, font intervenir l'étranger dans leurs querelles, et tombent dans la servitude.

ARRÊTEZ- vous DOKC ! 457

« En vain Caton crie aux Romains : Arrêtez-vous donc! Ils courent après les richesses du monde qui minent leurs forces, rcorrompent leurs mœurs, détruisent leur liberté, les livrent d'abord à des tyrans, ensuite aux Barbares.

« Dans nos temps modernes, que de sottises et de crimes, faute de savoir s'arrêter! que de bûchers allumés, parce que la piété ne pouvait réprimer le fanatisme ! que de massacres, parce que les grands ne voulaient respecter ni le frein royal ni les droits des peuples !

« Que de malheurs eût évités Charles XÎI, s'il eût su se contenir ! il n'eût pas fui à Pultava, s'il se fût arrêté k Xarva. Que d'exemples plus éclatants encore ne pourrais-jepas citer! Et, lorsqu'un peuple a voulu reconquérir ses droits, que de sang versé en traversant la liberté au lieu de s'arrêter dans ses limites i

« Il n'est pas une qualité qui ne devienne un défaut, lorsqu'elle est portée trop loin ; tout bien , s'il est exagéré , se change en mal ; la plus belle cause , celle de Dieu même, déshonore ses soutiens lorsque , 71' arrêtant pas leur zèle, ils veulent brûler les incrédules au lieu de les éclairer.

« N'avons-nous pas vu les ligueurs faire courir autant de dangers à la cause royale que ses ennemis? Et depuis peu, sans la sagesse du gouvernement , n'aurions-nous pas couru le risque de voir de nouveaux ligueurs plus royalistes que le roi, plus catholiques que le pape, loin de s'arrêter dans leur ardeur inconsidérée, grossir par leur intolérance le nombre des mécontents, tandis qu'on doit travailler sans cesse à augmenter celui des fidèles?

« Tenez, croyez-moi, il n'y a d'autre vertu profitable , d'autre sagesse utile que la modération. Pour améliorer les hommes, la seule leçon à leur donner consiste à leur dire : Ârrêtez-vous donc!

« Au lieu de payer tant de maîtres pour apprendre aux jeunes gens à sauter, à voltiger, à danser, à courir, on ferait mille fois plus pour leur bonheur en leur apprenant à s'arrêter.

458 ARRÊTEZ-VOUS DONC î

« Et que ceux qui aiment la gloire ne croient pas que je leur donne des conseils timides : le plus fort des hommes, le plus fameux des héros de la fable , loin de s'élancer témérairement sur un océan inconnu et orageux , se posa lui-même des bornes et grava sur ses colonnes ces mots : xYec plus ultra. »

« Fort bien, dit alors un gros homme en prenant sa quatrième glace , et que nous n'avions pas aperçu, nec plus ultra : cela veut dire, je crois, qu'il ne faut plus dhiltrà d'aucune espèce ; c'est mon avis : ce sera du nouveau et du bon î »

« Vous le voyez , me dit mon vieillard , je n'ai pas perdu tout à fait mon latin ; au resle, chacun nous entend comme il le peut : moins on délaie sa morale , moins elle est sujette aux fausses interprétations; aussi je m'en tiendrai toujours à ces trois mots : Arrêtez-vous donc! »

Il est une vertu , la plus douce et la plus éclairée de toutes, un sentiment généreux plus actif que le devoir, plus universel que la bienfiiisance, plus obligeant que la bonté : c'est la bienveillance. Ce nom montre évidemment que le bien général et particulier des hommes est leur vouloir. Le devoir ne nous prescrirait que la justice : c'est la première et la plus sévère des vertus; elle suffit à l'homme public, mais non à Ihommc privé. La bienfaisance est à la fois une vertu et un plaisir; mais, proportionnée à nos étroites facultés, elle ne peut se répandre que sur un petit nombre d'individus; son cercle est nécessairement borné par ses moyens. La bonté est une qualité plutôt qu'une vertu : souvent faible, presque toujours peu active, elle n'exige, pour être reconnue, qu'un éloignement de toute méchanceté; et , quoiqu'on ne fasse pas le bien, on la possède encore, pourvu qu'on ne fasse pas le mal.

Il est plus difficile de distinguer la charité de la bienveillance, et, dans le divin esprit du législateur des chrétiens, ces deux mots seraient synonymes et se confondraient dans la même idée.

L'étymologie même du terme de charité le prouve; car, pour donner à l'amour du genre humain, à la plus sainte des vertus, \oute la douceur, toute la délicatesse qui lui sont propres, elle a emprunté le nom des Grâces (Xapi-sç) aux plus aimables et aux plus riantes fictions delà Grèce.

Mais, en traversant les siècles, le sens des mots se dénature, s'altère, ou se modifie; et quoique, à vrai dire, cette expression de charité n'ait rien perdu de sa douceur, de sa noblesse , de son universalité aux yeux des hommes éclairés, cependant elle est trop souvent réduite , dans l'esprit du vulgaire, à la seule acception du mot aumône, que la misère reçoit de l'opulence, et que l'orgueil force trop souvent le pauvre à distinguer avec humiliation du bienfait.

Beaucoup de gens se croient charitables pour avoir distribué régulièrement quelques aumônes; d'autres y ajoutent, à la vérité, le devoir pieux de soigner les orphelins, les vieillards et les infirmes ; mais bien peu semblent connaître toutes les autres obligations qu'imposerait la vraie charité, mieux exprimée en français par le mot de bienveillance. Compatir aux erreurs des hommes , être indulgent pour leurs faiblesses, éclairer leurs esprits, traiter doucement leurs maladies morales, les éloigner de l'oisiveté en encourageant leurs travaux , s'occuper activement de tout ce qui peut perfectionner le genre humain , secourir avec constance et courage les opprimés contre l'injustice, éclairer le pouvoir sur les abus de ses agents, opposer l'esprit d'ordre et d'union à l'esprit de discorde et de parti, consoler les infortunés, calmer les passions aigries, concilier par la tolérance les opinions opposées, adoucir les forts, soutenir les faibles, et donner à tous le double exemple et de l'amour pour une sage liberté et du dévouement aux lois et au gouvernement sous lequel nous vi-

vons ; enfin contribuer de tous nos moyens à rendre heureux les hommes , que la nature fit égaux et frères : tels sont les devoirs doux et sacrés de la bienveillance.

En jetant nos regards sur ce qui se passe journellement autour de nous, il est facile de se convaincre d'une grande vérité; c'est qu'il n'est point pour chaque individu, dans la vie sociale, de qualité plus aimable et plus attirante que la bienveillance. Le mérite sans elle n'inspire qu'un froid respect, et le plus beau talent qu'une stérile admiration.

Mais la bienveillance , soit qu'elle se manifeste dans les actions, soit qu'elle se montre par les paroles, soit qu'elle s'annonce seulement par la physionomie , dispose à la confiance et appelle l'amitié.

Là où elle brille, on peut être presque assuré que la plupart des vices sont absents, vaincus ou chassés.

D'abord l'homme bienveillant aimera son pays, et pensera, comme Bossuet , que, «si l'on est obligé d'aimer tous les hommes, et qu'à vrai dire il n'y ait point d'étranger pour le chrétien , à plus forte raison doit-il aimer ses concitoyens. Tout l'amour qu'on a pour soi-même, pour sa famille, pour ses amis, se réunit dans l'amour qu'on a pour la patrie, où notre bonheur et celui de notre fimille et de nos amis est renfermé. » L'homme bienveillant ne peut être égoïste, ni par conséquent avare, ni colère, ni envieux, ni vindicatif; chez lui l'amour de soi-même, dont nul homme ne saurait se dégager, est un amour éclairé; il sait que tout bonheur qu'on cherche aux dépens d'autrui , n'est que le vrai malheur déguisé ; c'était sous la dictée de la bienveillance qu'Horace écrivait ces vers :

L'avare est toujours pauvre ; il faut borner ses vœux : La fortune d'autrui fuit maigrir l'envieux. Jamais des Plialaris l'afireuse tyrannie N'inventa de tourments plus cruels que l'envie. Qu'est-ce que la colère? Une courte fureur. 11 gémira bientôt de sa fougueuse erreur,

Celui que la colère entraîne à la vengeance , Qui poursuit sans pitié l'ennemi qui l'offense. Domptez vos passions, soumettez-les au frein; Songez qu'il faut en être esclave ou souverain.

Il existe véritablement de telles bizarreries et de telles contradictions dans l'esprit des hommes, qu'elles ne nous paraîtraient que ridicules, si leurs suites n'étaient pas si funestes. Je crois qu'on ne trouvera pas un être humain assez mal organisé pour ne pas sentir la douceur d'être aim.é : l'amitié est un besoin pour l'àme ; chacun cherche et veut des amis; tout le monde se plaint de la rareté d'un tel trésor, et , d'un autre côté cependant, l'orgueil nous éloigne de sa recherche. Une foule d'hommes , par vanité , semblent se mettre tellement à l'enchère, qu'ils paraissent dédaigner l'amitié qu'on leur offre.

« On voit, dit un ancien philosophe, une quantité de gens qui craignent de se trop prodiguer; ils n'ont pas une seule vraie amitié, et, redoutant, pour ainsi dire, d'avoir trop d'amis, ils ressemblent, dit Plutarque, à ce manchot rêvant avec effroi qu'il devenait un Briarée aux cent bras, tandis que le sage pense , comme Ménandre ,

« . . . . Avoir trouvé des biens sans nombre, V Quand d'un ami a pu recouvrer l'ombre. »

Ce qui éloigne tant d'insensés des chemins de la sagesse et des voies de leur bonheur, c'est qu'ils sont ignorants et ne connaissent ni eux-mêmes ni les autres. Beaucoup d'habiles docteurs leur prodiguent des leçons dans tout ce qu'on appelle sciences, et qui ne deviennent que de l'ignorance laborieusement acquise, quand on les sépare de la seule vraie et utile science, la connaissance de soi-même : c'est là la vraie lumière ; c'est cette connaissance de soi-même qui est la mère de toutes les vertus, et surtout de la bienveillance.

L'auteur de la Sagesse, Charron , montrait d'avance , sans

s'en douter, aux hommes la vraie inscription qui conviendrait au temple de cotte sagesse, en leur rappelant la fameuse inscription du temple d'Apollon, qui ne contenait que ces deux mots : Connais-toi.

« C'étoit, dit-il, un avertissement de Dieu à tous, leur signifiant que, pour avoir accès à la divinité et entrer en son temple, il faut se connoître. Si nous nous connoissions bien, continue-t-il, nous serions plus sévères pour nous, et plus indulgents pour les autres. La justice, quand elle est trop sévère, heurte la charité; ce qui a lait dire cette maxime : Summum jus, summa injuria.

« Le vulgaire, loin d'être bienveillant, n'est que méchant, léger et médisant : monstre qui n'a que le bec, dont toutes les parties ne sont que langues; qui de tout parle, et rien ne sait ; qui tout regarde, et rien ne voit; qui rit de tout, et de tout pleure; prêt à se mutiner et rebeller, et non à combattre. Son propre est d'essayer plutôt à secouer le joug, qu'à bien garder sa liberté. »

Toutes ces erreurs , tous ces penchants à la malveillance et à la méchanceté, viennent, n'en doutons pas, du peu de soin que les hommes ont de se connaître eux-mêmes, et d'étudier ce qui peut faire leur bonheur réel ainsi que celui des autres.

Chaque homme ressemble à un souverain qui ne voit autour de lui qu'un petit nombre de sages et une foule de courtisans. Les vertus et les vérités l'efTraient par leur air austère, et sont bientôt écartéçs comme importunes. Les vices sont les flatteurs; ils mènent au malheur parla pente des plaisirs.

Cependant l'expérience finit par présenter son triste miroir; mais il est trop tard. Quand cet homme, par celte glace trop fidèle, acquiert la connaissance de son être, il s'y voit avec tous ses défauts; et, dès lors, comment pourra-t-il être bienveillant? « Un homme qui se hait lui-même, dit ingénieusement Érasme, peut-il aimer quelqu'un? »

Il ne peut se tirer de ce triste état, qu'en se trompant encore, en contemplant avec vanité les faux biens qu'il possède,

et avec mépris les biens réels dont il ne peut plus jouir. Aussi, vous le verrez, s'il est grand, riche et puissant, au lieu de se faire aimer, se faire craindre, et, au lieu de se montrer bienveillant, devenir méchant et railleur; car, selon Cicéron, « la raillerie nait d'un mépris content. »

Mais ce contentement n'est qu'illusoire ; le contentement est à la surface, et la plaie dans le fond du cœur. Imitons La Bruyère , et n'envions point à ces sortes de gens leurs fausses jouissances. « Il les ont à titre onéreux et qui ne nous accommoderait pas : ils ont mis au jeu , pour les avoir, leur repos, leur santé, leur honneur et leur conscience; c'est trop cher : il n'y a rien à gagner à un tel marché. »

Cependant soyons encore bienveillants pour eux : au lieu de nous irriter contre leurs folies, déplorons leurs erreurs, et profitons-en pour nous en garantir. Il faut que le sage s'éloigne du malade qui ne veut pas guérir. Les remèdes aigrissent les maux incurables, et c'est sans doute dans ce sens que La Bruyère dit encore, « qu'il est plus utile de quitter les grands que de s'en plaindre. »

L'excès , même dans le bien , est un mal : l'austérité de certains philosophes est la mère de beaucoup de folies. Il n'existe au monde de louable excès que celui de la reconnaissance : celui-là ne peut vous égarer , si celle pensée de Yauvenargues est juste : « On ne peut être dupe d'aucune vertu. »

Il est bien entendu pourtant que nous ne parlons ici que des rapports de l'obligé au bienfaiteur; car, quelque louable que soit cette reconnaissance, elle perdrait son nom en se manifestant au détriment d'autrui.

La reconnaissance, volupté des cœurs bien nés et fardeau pour les ingrats, est non-seulement un devoir privé, mais encore une vertu qui produit le bien général; car elle est le prix et l'encouragement de la bienveillance.

Les anciens sages regardaient la reconnaissance comme une dette sacrée. « Celui qui a rendu l'argent prêté, disaientils , ne l'a plus ; celui qui Ta encore , le doit : mais , pour la

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reconnaissance , elle paie dès qu'elle se montre; et cependant elle doit toujours, quoiqu'elle ait déjà payé. »

En vérité, on se sent presque honteux pour l'humanité de se voir sans cesse obligé de recommander aux hommes des devoirs si doux à remplir : il n'est pas de jouissances plus pures, plus inaltérables, que celles qui nous viennent de la bienveillance et de la reconnaissance. Il est étrange que l'homme ail tant de peine à se défendre contre l'attrait des voluptés corporelles, et qu'en même temps il soit si difficile de le pousser à jouir des voluptés de l'àme.

Chacun sait que tous nos corps sont pétris du même limon ; mais on pourrait presque croire que nos cames sont de natures différentes, lorsqu'on en voit si peu d'assez délicates pour sentir, comme Montaigne , que « les bienfaits sont les nourriciers des amitiés , et que ces bienfaits sont de plus grands plaisirs encore pour les bienfaiteurs que pour les obligés. »

Il le savait , ce pauvre Corinthien qui léguait à deux riches amis, et comme un vrai don , le soin de nourrir sa mère.

On doit cependant convenir que , si la bienveillance a tant de douceurs pour Tàme qui en est remplie, ses plaisirs n'existent pas sans quelque mélange de peines. L'ingratitude est le vrai démon qui trouble ce bonheur angélique : souvent elle empoisonne les bienfaits dans leur source ; son effet le plus funeste est de décourager trop souvent les âmes faibles, de changer leur générosité en méfiance , et leur sensibilité en indifférence.

Cette ingratitude met à une pénible épreuve les âmes vertueuses, en leur refusant les seuls prix auxquels elles aspirent, la reconnaissance et l'amitié; et là où elles espéraient se voir payer d'estime et d'affection, elles ne trouvent qu'oubh ou même injustice et haine.

Mais il ne faut ni s'en étonner ni s'en irriter, et l'on doit se dire môme que c'est l'ingratitude qui accroît le mérite de la bienveillance. En effet, la bienveillance ne mériterait pas le nom de vertu , si elle n'avait pas souvent besoin de force pour

DE LA BIENyEILLA>XE. 46 O

se soutenir, et si elle ne nous promettait que des plaisirs sans aucun mélange de chagrins.

Le bon Plutarque nous en avertit : « Il faut s'attendre, ditil , à l'ingratitude des amis dont l'afïection est intéressée ; c'est un essaim d'abeilles que tu mènes , qui deviendront des guêpes inhumaines. »

Il est une foule de gens qui , en recevant des dons et des services de nous, ne considèrent et n'aiment que notre fortune , et non notre bienveillance ; aussi , quand cette fortune nous quitte, ils nous abandonnent aussi légèrement qu'elle • mais sont-ils à regretter? Non ; je crois encore, comme Plutarque, que se voir privé de tels amis, c'est plutôt gagner que perdre ; c'est reconnaître à la touche une fausse monnaie.

La vie d'un homme de bien est un combat continuel contre les mauvais penchants ; il n'est point de vertu , même la plus naturelle , qui ne soit attaquée incessamment et sourdement minée par quelques vices secrets.

Qui le croirait? la bienveillance n'en est pas exempte; elle a souvent besoin de se défendre d'une sorte de vanité qui veut s'y glisser. C'est ce qui fait que parfois on voit des hommes, bienveillants pour leurs égaux ou pour leurs supérieurs en rang, en talents, en fortune, se montrer d'un autre côté un peu hautains et froids pour leurs inférieurs.

Prenons-y garde ; car ce serait une fausse bienveillance ; la véritable a sa racine dans l'amour de l'égalité. Croyons-en Sénèque ; il voulait qu'on traitât avec bienveillance tous les hommes, les esclaves mêmes, il s'exprimait ainsi : « Des esclaves ! dites plutôt des amis dans la peine et des compagnons d'esclavage, puisque vous obéissez àla fortune comme eux.» Cette fortune avec le temps, a mêlé tous les rangs et confondu toutes les races : « Il n'est pas de roi, dit Platon, qui ne descende d'un esclave, ni d'esclave qui ne descende d'un roi. Quel est donc le vrai noble? C'est celui que son àme ennoblit. »

Nos regards sont généralement attirés et éblouis par les

dignités, par les richesses, par le pouvoir; toutes ces vanités commandent tant de respect, reçoivent tant d'hommages, et se voient entourées de tantde belles et fai^sses apparences d'estime, d'admiration et de dévouement, que le cœur en est séduit ; on dirait que là se trouvent renfermés tous les trésors du bonheur. Ce ne sont pourtant, à vrai dire, que des nuages colorés et diaprés par le soleil de la fortune ; dès qu'il se retire, que reste-t-il? rien que de froids et tristes brouillards.

La bienveillance s'offre plus modestement à nous : elle ne brille pas, mais elle éclaire ; elle semble peu promettre, et tient beaucoup. Si la vanité même était susceptible de faire un bon calcul, elle trouverait son compte à l'écouter.

En voulez-vous des preuves! Relisez l'histoire; voyez combien de despotes puissants, de riches monarques et d'heureux guerriers sont aujourd'hui oubliés dans la poussière des morts ; voyez combien d'autres ne vivent encore dans notre mémoire, que couverts de taches qui flétrissent leur renommée, tandis que le petit nombre de ceux qui se sont distingués par un amour éclairé du genre humain, par une douce et universelle bienveillance, nous sont toujours présents, toujours chers, et semblent encore régner sur nous.

Le monde pleure encore Titus, les délices de Rome. Antonin n'était point un des ravageurs de la terre ; il n'était que bon et bienveillant ; il a donné son nom à son siècle, et ce siècle, au milieu d'un âge de fer, devint un âge d'or.

Quelques écrivains vantent Louis IX résistant au fer des Sarrasins ; mais le peuple ne se rappelle que le bon Louis rendant la justice au pied du chêne de Yincennes.

Ce même peuple, en appelant Louis XII son père, ne lui donna-t-il pas plus que la gloire? Enfin, est-il des triomphes qui puissent immortaliser plus noblement un prince, que la voix rustique qui, dans toutes nos campagnes, répète encore avec attendrissement le nom de Henri ?

N'en doutons point, la modeste et douce bienveillance est non-seulement une vertu, un devoir, un sentiment, unplai-

sir ; elle est encore souvent une puissance qui donne plus d'amis que la richesse, et plus de crédit que le pouvoir.

J'ai vu, dans ma jeunesse, une femme d'un rang médiocre ; sa fortune était ordinaire, sa naissance et son esprit sans éclat. Je l'ai vue recherchée par les grands, adorée par les pauvres, consultée par les hommes de talents, courtisée par les rois mêmes; célèbre pour ainsi dire, par sa bienveillance. C'est d'elle, c'est de M"^ Geoffrin que le Virgile français traçait un ingénieux portrait, dans lequel il nous donne ainsi une juste idée de la délicatesse de son esprit :

De sa courtoisie obligeante ,

Prompte à saisir vos moindres mots ,

L'aUention encourageante Suit avec intérêt le fil de vos propos : 11 dissipe un ctiagrin , il éclaircit un doute ; Son amitié vous parle et son cœur vous écoute.

L'auteur continue et peint ensuite, en quatre vers, toute l'àme de cette femme bienveillante :

Pour elle une bonne œuvre était une conquête ; Les pauvres, des amis, leur bonheur, une fête; Son luxe, des bienfaits ; la vertu, son pouvoir; Son esprit, le bon sens; la raison, son savoir.

Voilà certes les éloges les plus précieux à obtenir : ils pénètrent jusqu'au cœur; les autres ne chatouillent que l'orgueil. Et croyez-vous que, dans le fond de son àme, un glorieux potentat ne préférerait pas à la voix emmiellée des flatteurs, ainsi qu'aux sons éclatants d'une renommée souvent menteuse, le touchant éloge que Massillon faisait d'un prince qui n'a point porté la couronne, mais qui semblait destiné à régner sur tous les cœurs ?

« Plus on voyait de près monsieur le dauphin, dit-il, plus on sentait qu'il était bon. Ce n'était plus un maître, mais un ami entrant dans tous les besoins des autres, croyant qu'u

prince n'est jamais plus grand que lorsque c'est la bonté qui l'abaisse, voulant que tous le monde fût lieureux aveclui, persuadé que les princes ne sont nés que pour le bonheur des autres hommes, et ne comptant pas que ce lut être heureux que de l'être seul. »

En vérité sans la bonté du cœur, la justesse de l'esprit devrait suflire pour rendre affables les hommes puissants; l'afflibilité est le caractère inséparable de la vraie grandeur. « La fierté, dit encore Massillon, prend sa source dans la médiocrité; c'est une ruse qui la cache. » Je sais que celle bienveillance, que nous ne devons jamais nous lasser de recommander, de montrer, de pratiquer, parait une vertu plus difficile à soutenir dans la vie privée que dans la vie publique ; car pour la conserver, les particuliers ont sans cesse à surmonter l'esprit de rivalité et d'envie : mais à vrai dire, quoiqu'elle soit douce pour tous, elle est diflicile pour tous ; et, bien que le besoin d'être aimé soit général pour tous les hommes, ils ont une disposition malheureusement plus générale encore, celle de se dédaigner et de se dénigrer réciproquement.

Chacun semble compter avec une folle fierté les avantages qu'il croit posséder, en même temps qu'il déprécie ceux des autres. « Les grands, dit La Bruyère, dédaignent les gens d'esprit qui n'ont que de l'esprit ; les gens d'esprit méprisent les grands qui n'ont que de la grandeur; les gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur ou de l'esprit sans nulle vertu.

Imitons ceux-ci : animés par une constante et tendre bienveillance, compatissons aux faiblesses des autres; ne nous montrons sévères que pour nos propres faiblesses, et conservons toujours dans notre mémoire celte belle et simple pensée de Vauvenargues : « Il ne tient pas à nous de devenir riches, puissants, d'obtenir des emplois, de la gloire ou des honneurs ; mais rien ne peut nous empêcher d'être ou de devenir bons, généreux, humains, sages et bienveillants. »

l'épreuve. /i69

Enfin, en obéissant au précepte de Marc-Âurèle qui nous dit : « Corrige ou redresse les méchants si tu le peux ; sinon, souviens- toi que c'est pour eux que les dieux t'ont donné la douceur et l'humanité ; » répétons avec lui cette consolante pensée : « Regarde avec soin au-dedans de toi : il y a là une source de biens qui jaillira toujours, si tu creuses toujours. »

Si la fatale lance de Montgomery n'eût pas tranché les jours du roi Henri II, la France aurait probablement vu renaître les beaux temps de la chevalerie ; ce prinr^e, galant et brave, servait la gloire et l'amour ; les disputes de théologie n'auraient pas ensanglanté une cour qui s'en serait moquée : et les ambitieux, loin de déchirer la France, dans l'espoir de la gouverner, se seraient vus forcés d'obéir à un prince qui voulait commander à une nation, et non pas à un parti.

Pour plaire au roi, la jeune noblesse n'avait à suivre que ses penchants naturels; les dames brodaient des écharpes, donnaient des devises, excitaient et récompensaient la vaillance; les hommes n'étaient occupés que de tournois, de combats et de galanterie ; la plus belle ne songeait qu'à triompher du plus brave, et la valeur ne cherchait de trophées que pour en faire hommage à la beauté.

Si bien battre et si bien aimer ^ voilà quels étaient les devoirs de ce bon vieux temps, où chacun cherchait à se surpasser en vaillance et en amour.

La plupart des conversations ne roulaient que sur ces deux poinis; on racontait des faits d'armes; on citait des traits de passion, de dévouement et de fidélité. On agitait des questions de sentiment; questions qui plaisent toujours quoique bien rebattues, parce qu'en les traitant avec adresse, les

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hommes croient prouver leur fidélité aux belles qu'ils veulent séduire, et les dames, de leur côté, y trouvent l'occasion de montrer leurs vertus pour rehausser leur prix, et leur sensibilité pour nourrir l'espoir.

Les uns parlent de leur servage dans le but de devenir maîtres, et les autres de leur rigueur inattaquable avec une douceur qui invite à les attaquer ; et , dans toutes ces discussions romanesques, on se fiiit peu de scrupule de se farder et de se montrer en beau ; l'amour-propre se cache sous les formes de la sensibilité, et l'esprit cherche sans cesse à s'y faire prendre pour le cœur.

Ce qu'il y a même de plaisant dans ce combat de ruse, c'est que souvent, en manquant soi-même de sincérité, on croit à celle des auU'es, et que beaucoup de trompeurs et de trompeuses y deviennent dupes de ceux qu'ils veulent tromper.

Nous avons tous une vanité dans ce genre qui sert merveilleusement à nous aveugler; l'homme le plus léger croit assez facilen^nl que son mérite rendra une coquette passionnée, et à son tour elle se flatte que ses charmes suffiront pour enchaîner un infidèle.

Mais ceux qui se prennent le plus inévitablement à ces pièges ornés de tant de fleurs et tendus avec tant d'adresse, ce sont les jeunes débutants dans la lice des amours: encore pénétrés des principes que les autres jouent, comme ils n'ont été bla-és sur rien, ils désirent et espèient tout ; ils croient le monde semblable à l'image que leur cœur sensible et candide s'en est formée; trop sincères pour être méfiants , ils ne distinguent pas la parole de la pensée ; le roman du monde en est pour eux l'histoire, et ils se figurent autant de vertus dans l'àme d'une belle, qu'ils trouvent de pureté dans son langage et de perfection dans ses traits.

Us se persuadent, comme elle le désire, qu'elle est à la fois parfaitement vertueuse et profondément sensible; et, si elle fait entrevoir quelque signe de douceur et de faiblesse, ils se flattent qu'une passion irrésistible remporte seule celte vie-

toire sur l'austérité des principes ; ils se disent que leur vie entière suftit à peine pour mériter et payer un tel sacrifice ; quelquefois même leur délicatesse n'ose profiter d'un triomphe qui doit coûter tant de larmes : ils craignent de profaner l'autel dont ils n'approchent qu'en tremblant, et leurs scrupules embarrassent souvent assez la prétendue vertu qui ne demande qu'à succomber.

Ainsi, dupes de l'art qu'ils prennent pour la nature, ils livrent le trésor de leur premier amour à la moins digne d'en jouir ; tandis qu'ils l'ont peut-être refusé à des sentiments plus vrais, plus modestes, plus durables, mais moins séduisants.

Ce fut précisément dans une erreur semblable qu'un jeune et beau preux de la cour de Henri s'était engagé; et, sans le secours d'une ingénieuse et prudente amitié , l'aveugle amour aurait probablement fait le malheur de sa vie.

Le comte de Termes, âgé de vingt-deux ans, était le modèle que, dans leurs donjons, les vieux chevaliers présentaient à leurs fils, l'époux que les châtelaines souhaitaient pour leurs filles, et l'amant que l'orgueil des beautés de la cour se proposait d'enchaîner à leur char.

Sa naissance, sa fortune, sa taille haute, noble, élancée, son regard fier et doux, la blancheur de ses den'.s, la finesse de son sourire, l'élégance de son langage, la beauté à la fois mâle et touchante de ses traits, la magnificence de son armure, sa grâce en dansant, son adresse en domptant les plus fougueux coursiers, l'esprit de ses romances, l'agrément de sa voix, l'éclat de ses faits d'armes, ses combats contre les Turcs en Hongrie, et ses exploits au siège de Metz et à la bataille funeste de Saint-Quentin, tout se réunissait pour le faire admirer comme un héros d'histoire et de roman , et sa conquête devait être également désirée par l'amour et par la vanité.

Le comte de Termes avait été élevé dans le château du

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vieux maréchal, son pèrn, qui s'enorgueillissait de voir croître sous ses yeux un digne héritier de sa vaillance et de sa renommée. Dans le même château vivait la marquise de Rieux, sa cousine, dont la fortune avait été détruite par de longs malheurs , mais elle possédait encore un trésor de grâce de candeur et de vertu; c'était sa fille, la douce et modeste Éléonore, qu'on ne pouvait voir sans l'aimer, et qui paraissait seule ignorer tous ses charmes.

Éléonore était de l'âge du jeune comte ; l'amitié la plus tendre les unissait; née au milieu des jeux de l'enfance, elle s'était accrue et développée comme leur esprit ; chaque jour avait multiplié les doux rapports qui existaient entre eux ; mais cette tendre amitié ne s'apercevait pas qu'elle était devenue amour ; la métamorphose s'était faite insensiblement et par degrés ; et les chagrins d'une première absence leur apprirent ce que l'habitude d'une présence continuelle leur avait laissé ignorer.

Le comte partit pour l'armée ; il emporta le cœur et l'image d'Éléonore ; leurs âmes s'affligèrent, s'entendirent et se répondirent mieux de loin que de près; ils avaient toujours causé comme frère et sœur, ils s'écrivirent comme amants, mais avec cette différence que le comte, ardent, impétueux, parlait ouvertement et vivement de ses peines, de sa flamme, de ses vœux, de ses espérances: tandis qu'ÉIéonore, modeste et mélancolique, éprouvant autant de crainte que d'amour, doutant du pouvoir de ses attraits, s'exagérant les charmes de toutes les beautés que pouvait rencontrer son amant, cachait son timide amour sous le voile de l'amitié, ne montrait qu'une faible partie de ses sentiments, et n'osait croire ni à la constance ni au bonheur.

Sa modestie trompa et affligea le comte, et, ne trouvant pas dans les lettres d'Éléonore le feu qui brillait dans les siennes, il n'entretenait plus son écuycr que de ses chagrins.

« Mon cher Durand, lui disait-il, voyez l'excès de mon malheur, j'adore la plus céleste des femmes ; le ciel semblait

LÉPRELVE. 4* 5

l'avoir créée pour décider ma destinée et faire mon bonheur. Nourris sous le même toit, élevés ensemble, tout était commun entre nous; jeux, plaisirs, éludes, nous voyions tout avec les mêmes yeux ; l'honneur, la vertu, le bonheur se présentaient à nous sous les mêmes traits ; nos pensées, nos sentiments étaient toujours d'accord, nous n'avions qu'une même âme tous deux. Aucun rival n'avait pu me donner l'idée de la crainte, elle ne connaît que moi. Eh bien! une courte séparation finit ce rêve heureux; cette communauté de pensées» d'affections n'existe plus : l'absence m'enflamme et la refroidit ; et c'est dans le moment où je m'éclaire sur la force de ma passion qu'elle me fait voir la tiédeur de sa tendresse. Je parle en amant , elle me répond comme une sœur. Mes premiers faits d'armes ont eu de l'éclat, je ne suis fier de mes trophées que pour les déposer à ses pieds ; elle ne s'intéresse pas à ma gloire, et elle ne me montre que les craintes d'une amie vulgaire sur les dangers où la guerre m'expose.

— Ma foi ! monsieur, répondit gaiement l'écuyer, il m'est impossible de partager votre chagrin et de compatir à votre douleur. Si vous ne vous trouvez pas heureux, nul chevalier au monde ne le sera, et vous êtes ingrat pour la providence qui vous traite en vrai favori.

« Vous êtes grand seigneur, jeune, riche, beau ; les plus belles dames semblent, partout où vous êtes, n'ouvrir leurs grands yeux bleus ou noirs que pour vous ; vous êtes d'une adresse qui déconcerte et démonte aux tournois les meilleurs cavaliers ; à la guerre on dirait que votre bon ange vous couvre d'un invincible bouclier ; vous vous hasardez presque seul au milieu des escadrons de ces maudits Turcs, que le ciel confonde, sans que leur cimeterre vous fasse la moindre égratignure; vous êtes d'un naturel fort tendre, fort loyal, et par conséquent très-facile à tromper en amour, et ne voilA-t-il pas que, dans un siècle où tant de coquettes tendent leurs filets et se rient de la proie qui s'y jette, on a élevé pour vous seul, à

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l'ombre, une charmante et modeste fleur qui ne croit, ne s'épanouit et n'embaume l'air que pour vous !

« Vous aimez, et vous êtes aimé, que voulez-vous de plus? Vous vous plaignez de ce qui devrait Jaire votre joie et voire félicité. La dame de vos pensées , dites- vous , est trop froide , trop tremblante ; elle n'est ni assez passionnée pour vous, ni assez éprise de votre gloire.

« Que les hommes sont injustes ! Ils ne méritent pas en vérité d'être heureux. M"® de Rieux est pure comme l'air qu'elle respire, naturelle comme la rose qu'elle cueille, et modeste comme une vierge du Seigneur. Voulez-vous qu'elle soit emportée comme un jeune homme, exallée comme les coquettes qui jouent tout et ne sentent rien, aventureuse comme un paladin ? Elle vous aime pour vous et non pour elle, par sentiment et non par vanité.

« Croyez-moi, j'ai quelque expérience; j'ai servi vingt ans comme écuyer, ce malheureux M. de la Chàlaigneraye; je vous assure que celui qui l'a tué n'était pas le premier qui lui eût donné un coup de Jarnac. Je l'ai cent fois vu blessé et trompé par de perfides dames qui se montraient précisément telles que vous voudriez voir votre Éléonore. Je ne sais pas, ma foi, ce que vous autres beaux jeunes grands seigneurs, vous faites de votre esprit. La nature vous ennuie, vous n'aimez que l'arl ; vous ne sentez pas le prix d'un beau diamant bien blanc et bien pur, et vous vous laissez éblouir par des pierres de couleur qui n'ont de valeur que celle qu'y attachent votre imagination et vos fantaisies. »

Telles étaient à peu près les conversations fréquentes du comte et de son écuyer. La froide raison de Durand ne pénétrait pas dans l'àme de son maître, qui continuait toujours à se plaindre, à se décourager, et qui ne pouvait voir la passion qu'il désirait, dans les tendres expressions d'un sentiment que combattaient la crainte et la pudeur.

Bientôt le comte, mandé par le roi qui se disposait à combattre les Espagnols, partit pour Paris.

l'épreuve. 475

Deux mois s'étaient écoulés depuis l'arrivée du comte dans la capitale, et Durand s'étonnait du changement qu'il voyait en lui ; la gaieté avait succédé à la mélancolie; la vie agitée aux habitudes solitaires ; l'air de la paix et de la confiance aux signes de trouble et d'inquiétude : le bon écuyer s'en réjouissait ; il croyait que son maître, éclairé par ses remontrances, avait enfin ouvert les yeux, et ne doutait plus de l'amour d'Éléonore et de son bonheur.

Un soir, au moment où M. de Termes revenait du bal qu'avait donné la duchesse de Valentinois, et chantait joyeusement une ballade de Marot, Durand lui dit: « Vive Dieu ! monsieur, vous voilà enfin tel que je le souhaitais , gai, content, et guéri de vos craintes et de vos chagrins chimériques. Vous voyez que j'avais raison , et je parierais , à présent , que vous ne me répéterez plus jamais vos injustes doléances contre votre charmante cousine.

« Moi me plaindre de ma chère Éléonore ! non, mon ami, je n'ai point de reproches à lui faire, et j'étais injuste de m'en plaindre. — Je vous l'avais bien dit ; vous ne vouliez pas me croire; vous convenez donc à présent qu'elle vous aime? — Je n'en ai jamais douté; elle serait bien ingrate si elle ne répondait pas à la tendre affection qui m'attache à elle pour la vie ; mais j'étais déraisonnable en exigeant d'elle ce qui ne se commande pas. Son cœur est tendre, mais ne sera jamais passionné ; elle n'est pas susceptible d'amour, et n'en sera peut- être que plus heureuse. Pour moi, j'ai renoncé à un espoir bien doux, mais que rien ne pouvait jam us réaliser. Je serai toujours le premier ami, le frère d'Éléonore; mais je sais à présent la différence d'une came sensible à une âme bien enflammée ; je connais le véritable amour, et je ne conçois pas comment j'ai pu jamais croire que ma cousine fût capable de l'éprouver.

— Juste ciel ! qu'entends-je ? s'écria douloureusement l'écuyer. Voici donc mes craintes réalisées ! Je gage que quelque syrène de la cour vous aura fasciné les yeux. Ah ! le

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maudit air que celui de Paris ! Rien n'échappe à sa contagion ; la foi s'y perd, la loyauté s'y corrompt, et les plus preux chevaliers y oublient leurs engagements.

« Malheureuse Éléonore! on vous sacrifie, et à qui, bon Dieu? A quelque artificieuse coquette, qui n'a que des yeux de coulisses, des mots de roman, des mines de théâtre, dont tout est emprunté, charmes, principes, langage, sentiments, qui n'a d'àme que dans la tête, et dont la langue est de feu et le cœur de glace ! Ah ! craignez...

— Cesseras-tu enfin, dit le comte, tes ennuyeux sermons? Tu es d'une pédanterie qui m'assomme. Crois-tu que je sois assez dépourvu d'usage du monde pour être dupe de fausses apparences, pour ne pas savoir distinguer la vérité de l'artifice? Je ne te pardonnerais pas tes injures si tu en connaissais l'objet. Son nom seul te forcerait au respect et à l'admiration.

— Eh bien ! reprit Durand avec un profond soupir, mais en s'efforçant de dissimuler son humeur, il est possible que je me trompe, et que le hasard vous ait mieux servi que la prudence, quoique à vrai dire les bons lots d'amour soient bien rares à la cour ; mais apprenez- moi donc, s'il vous plaît, quelle est cette beauté parfaite qui vous a vaincu en si peu de temps.

— C'est la comtesse de Nangis. — Diable, je ne m'en étonne pas ; c'est la plus belle des dames de Paris. — Ah ! tu la connais? — Beaucoup; mon défunt maître a porté comme vous ses fers. — Tu conviendras, j'espère , qu'elle n'est pas au nombre de ces femmes dont l'éclat ne brille qu'aux dépens de la vertu ; elle est partout aussi révérée qu'admirée.

— Je l'avoue , M™^ de Nangis a beaucoup de charmes et encore plus d'esprit. Nulle défaite n'a terni ses conquêtes. Nos princes, nos guerriers les plus tameux ont vainement soupiré pour elle ; et ses rigueurs ont toujours détruit l'espoir que sa grâce obligeante faisait naître. Elle est fiôre autant que belle ; tout paraît au-dessous de son ambition : cependant on m'avait assuré que, parmi ses adorateurs, le comte de Bar,

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votre compagnon d'armes, votre émule de gloire, était parvenu à se faire distinguer; on parlait même de mariage entre eux, et....

— Je le sais bien , reprit le comte , de Bar me l'avait confié ; il espérait, sans cependant avoir obtenu l'aveu qu'il désirait ; mais tu sais que , dans la dernière campagne , s'étant imprudemment engagé, il a été battu et pris avec une partie du corps qu'il commandait, et dont je suis parvenu bien difficilement à recueillir et sauver les débris. Le comte apparemment trop occupé de son malheur, des soins à se donner pour racheter sa liberté, aura ralenti sa correspondance ; la comtesse se sera piquée de ce refroidissement : il se sera peut-être mal justifié; enfin, je ne sais: mais le fait est qu'arrivé à Paris, il a moins vu M™^ de Nangis , et que leur liaison a totalement changé de forme.

a Cette fière beauté, dont le premier regard m'a séduit , dont la conversation m'a charmée, n'a pu, malgré tous ses efforts, me laisser ignorer que j'avais touché son cœur ; enfin je suis au comble de mes vœux, et mon bonheur ne peut être troublé par aucune crainte ni par aucun rival.

— Oh! oh! dit en souriant Durand; et tous ces grands changements sont arrivés depuis la défaite du comte de Bar, et après votre dernière victoire? Je vous en félicite ; amour, fortune et gloire, tout sourit à vos désirs, vous allez aussi vite en galanterie qu'en guerre. La faveur du roi, celle d'une belle vous couronnent en même temps : en moins de six mois vous devenez vainqueur de vos ennemis, le héros de la cour, l'homme à la mode de Paris, l'effroi de vos rivaux ; on ne peut que vous porter envie. Mais, croyez-moi, cependant, et vous l'éprouverez un jour, l'incomparable M™« de Nangis ne vaut pas votre douce Éléonore.

— Il est vrai , répliqua le comte avec attendrissement , que ma chère Éléonore ne peut craindre aucune comparaison : la nature a tout fait pour elle ; elle ne doit rien à l'art ; sa grâce naïve, sa candeur, la pureté de son àme, sa modeste beauté, la

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douceur de son langage sont des charmes qu'on ne voit qu'en elle.

« Une tendre sympathie nous unissait, l'idée de bonheur et la sienne me semblaient inséparables ; mais elle ne peut éprouver le feu qu'elle inspire ; sa raison calme ne connaît pas la passion i j'y songe souvent avec regret; mais moi je veux être aimé comme j'aime, avec excès : c'est le besoin de mon cœur; l'amitié ne suffit pas pour le remplir.

« Ah ! si tu savais comme M'"*' de Nangis peint l'amour, comme elle en parle, comme elle le sent ! Le premier jour que nous nous vîmes, nous fûmes tous deux frappés à l'instant du même trait; nous étions immobiles; luutce qui nous entourait n'existait plus pour nous ; nos yeux ne pouvaient plus se quitter; elle baissait souvent les siens en s'apercevant de mon admiration ; mais, quand ils se relevaient, leur douce langueur, la rougeur qui se répandait sur ses joues, tout portait le trouble et le feu dans mon sein.

« Le hasard m'approcha d'elle. Avec quelle grâce délicate elle me parla de mes actions, de ma gloire! Tout le monde loue si gauchement! on dirait que c'est un devoir imposé à l'envie, ou un tribut banal payé par la sottiire. Que d'espiil et de mesure dans ses éloges! Elle donne à Tamour-propre toutes les jouissances qu'il ambitionne, sans lui laisser aucun embarras.

« La conversation devint bientôt générale, on parla d'amour. Quelle fierté dans ses principes ! quelle chaleur dans son àme ! comme elle apprécie cette double vie, cette union parfaite de deux êtres qui respirent uniquement l'un pour l'autre, qui mettent tout en commun, peines, plaisirs, fortune et gloire ! Comme elle saura s'associer à la renommée de son amant, et se parer de ses lauriers ! Mais aussi que de passion, que de dévouement, que de constance elle exige pour se rendre digne d'un si beau prix !

« En l'écoutant je tremblais souvent, de crainte de n'être jamais assez parfait, assez grand pour m'élever jusqu'à elle.

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« Depuis ce moment je la cherchai, je la suivis partout, je la vis presque tous les jours ; ils me semblaient, près d'elle, des instants. Nous nous entendions si bien que nous pouvions croire nous être connus depuis vingt ans; et cependant je lui découvrais à chaque instant un charme nouveau. Enfin elle me tourna la tête absolument. Je lui déclarai ma passion : elle ne fut point coquette : elle ne me fit acheter par aucun artifice vulgaire cet aveu que tant de femmes retardent pour en rehausser le prix. Nous nous jurâmes mille fois d'être l'un à l'autre pour la vie; et j'espère, mon cher Durand, qu'après les fêtes du mariage de la princesse Marguerite et le grand tournoi que donne le roi, un prompt et doux hymen assurera pour jamais ma félicité.

« Ah ! malheureuse Éléonore! » Ce fut le seul mot que put prononcer le bon écuyer. Cependant, remis de son saisissement, il allait peut-être, à tout risque, faire éclater son chagrin ; mais on remit à l'instant même au comte un billet de M"^ de Nangis. Il le lut avec feu, le pressa sur ses lèvres avec transport, et sortit précipitamment.

Les fêtes du mariage furent célébrées avec l'éclat et la magnificence qui convenaient à la dignité de la cour de France ; mais elles perdirent tout leur prix aux yeux de M. de Termes ; M™^ de Nangis ne les embellissait, ne les animait plus pour lui. Une maladie aiguë menaçait les jours de son père, et elle s'était vue forcée de quitter Paris pour se rendre auprès de lui.

Le comte était triste, rêveur, au milieu de la joie générale ; solitaire dans la foule, il ne voyait pas ceux qui le saluaient, n'entendait pas ceux qui lui parlaient; on aurait dit que son corps était séparé de son àme.

L'honneur seul vint le tirer de cette apathie; le tournoi s'ouvrit, le comte s'arma, il parut dans la lice, et il éclipsa tous ses rivaux. Un seul (le comte de Bar), vainqueur comme lui, balançait sa gloire, rendait la fortune incertaine, et lui disputait le prix. Le combat fut long, mais enfin M. de Termes,

plus heureux ou plus adroit, terrassa son adversaire et retendit sans connaissance sur l'arène.

Il reçut, au bruit des applaudissements universels, une riche écharpe de la main de la princesse Marguerite, et ne regretta dans son triomphe que le plaisir qu'il aurait fait éprouver à sa belle maîtresse, si elle avait été témoin de sa gloire.

Modeste autant que brave, il n'écrivit ni à M™^ de Nangis, ni à Éléonore, et laissa à la renommée le soin de les instruire de ses nouveaux succès.

Deux jours après, un courrier lui apporta une lettre de celle qu'il adorait. Touché de cet empressement, il la décacheta avec précipitation; mais, grand Dieu ! quelle fut sa surprise en lisant le billet de M^^de Nangis, qui était ainsi conçu :

a Mon cher comte, tous les chagrins m'accablent à la fois. « Mon père est toujours en danger ; je suis loin de vous, et « j'apprends au même moment le cruel malheur qui vous « est arrivé. Vous avez été vaincu par le comte de Bar, qui a vous a blessé d'un coup de lance ; la capricieuse fortune at- « taque d'un seul coup votre gloire et votre santé : que tout « est peu stable dans cette vie! Et sur quoi compter! Ce qui « met le comble à ma douleur, c'est que mon père ne veut « pas consentir au lien que nous allions former. La naissance « du comte de Bar, son alliance avec la maison de Lorraine, « son crédit, une promesse antérieure qu'il allègue, le dé- « cident à exiger absolument que je m'unisse à lui. Vous « connaissez mes sentiments, vous jugez combien il m'en « coûte pour obéir; et je suis bien sûre que votre âme hé- « roïque appréciera toute l'étendue du saciifice que la nature « impose à l'amour. Je gémis, mais je cède au devoir; il faut « nous séparer. Adieu. »

Le comte, saisi d'étonnement et d'indignation, ne pouvait trouver de termes pour exprimer sa colère ; ses yeux n'avaient pas de larmes, le mépris venait en un instant d'éteindre l'amour. Tout à coup le vieil écuyer parait, et lui présente une

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autre lettre ; elle était d'Éléonore : confus, muet, tremblant, il l'ouvre avec crainte, et lit ces mots :

« Vous êtes vaincu ! blessé ! peut-être mourant ! Je n'en « puis plus, je me meurs! Je pars à l'instant; je serai près de « vous presque aussitôt que ma lettre. On voulait m'arrêter, « je n'écoute rien : ma mère cède à mes désirs et vient avec a moi. Ah! mon cousin! ah! mon ami! comme votre mal- « heur, comme votre danger éclairent et tourmentent mon « âme ! Tout ce qu'elle renfermait éclate malgré moi ! Soi- « gnez-vous, soignez ma vie ; elle est inséparablement attachée « à la vôtre ! Vous êtes mon ami, mon frère, mon bonheur, « ma gloire; je n'existe que pour vous et par vous. Adieu ! »

« Eh bien ! monsieur (s'écria Durand en se frottant les mains), n'est-ce pas là votre Éléonore? Aime-t-elle comme vous l'entendez? Son charmant naturel ne vaut-il pas bien la magie de votre belle comtesse, et...— M. Durand, dit le comte en fronçant le sourcil, que veulent dire, s'il vous plait, ces nouvelles de chute, de défaite, ces fables de blessures ! J'entrevois... — Je suis coupable, monseigneur, dit l'écuyer en se jetant à ses pieds, les yeux baignés de pleurs ; j'ai tout inventé. Vous étiez sur le bord du précipice, j'ai voulu vous en tirer. Je n'aurais jamais eu cette audace si je n'avais été sûr d'avance du succès. Je connaissais trop ces deux femmes pour en douter. Punissez-moi, chassez-moi, tuez-moi: je ne me plaindrai pas ; vous me devez votre bonheur. »

Le comte attendri releva son fidèle écuyer, l'embrassa, épousa sa charmante cousine, fut heureux, et demeura convaincu qu'on peut rencontrer dans le monde mille comtesses de Nangis qui aiment par vanité, et qu'on trouve bien rarement une Éléonore,

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