‹ Galerie moraleChapitre 46 sur 59 · DAGUESSEAU · texte numérisé non relu

DAGUESSEAU

et nulle part une justice éclairée, constante et uniforme ; cette justice avait mille bilanccs et mille poids différents : on désirait généralement voir la nation régie par un seul code comme par un seul roi; mais la difïicuUé d'accomplir cette vaste réforme avait toujours empêché de Tentreprendre.

D'Aguesseau en conçut le premier l'audacieuse pensée. Son génie, trop grand pour n'être pas modeste, ne se confia point à ses seules lumières : après avoir médité avec lenteur et tracé avec sagesse son nouveau plan de législation, il l'adressa à toutes les cours souveraines par une lettre dont l'éloquence s'élevait à la hauteur du sujet. Chaque nouvelle loi s'y trouvait présentée sous la forme de questions, et pour s'éclairer, il appelait à son secours la science et la liberté. Un autre siècle était destiné à recueillir Je fruit de cette noble entreprise ; deux hommes célèbres en partagent l'honneur : D'Aguesseau l'avait commencé, Napoléon l'acheva.

La médiocrité est tranchante, parce que sa vue, resserrée dans un étroit horizon, ne mesure point la hauteur des obstacles qui frappent un esprit supérieur : quel«|ues censeurs légers reprochaient cà cegiand ministre sa sage lenteur. «Quand je pense, répondit D'Aguesseau, qu'une décision du chancelier a la force et l'effet d'une loi, il doit m'èlre permis d'y réfléchir longtemps. »

Pour le bonheur de sa patrie, la carrière de cet illustre ministre fut aussi longue que noblement remplie. Il conserva trente-quatre ans les sceaux; la vigueur de ses facultés morales, qui avait commencé avant son adolescence, survécut à sa maturité. Il garda la même vivacité d'imafiination, la même fidélité de mémoire. Une santé ferme et inaltérable fut l'heureux fruit d'une vie pure.

Un an avant sa mort, averti par l'affaiblissement de ses forces que son terme approchait, il se démit de sa charge, et se prépara doucement à recevoir dans le ciel la récompense du bien qu'il avait fait sur la terre. La France le perdit le 9 février 1731. Sa^ie avail été un long triomphe de la vertu ; sa

mort, suivie d'un deuil général, fut regardée comme un malheur public.

Il est deux genres d'admiration : Tune inspire le respect, et l'autre une tendre et vive alTection. D'Aguesseau les mérita toutes deux. Naguère, sur son tribunal et dans le conseil, on le contempla avec vénération ; mais c'est dans sa vie privée, dans ses foyers, au milieu de sa famille et de ses amis, c'est à Fresnes, surtout, et dans son noble exil, qu'il faut le suivre pour l'aimer davantage. Là, celte main qui portait le sceptre de la justice, se plaît à tenir la bêche; ce grand orateur, qui prononçait au Palais, sur le sort des humains, ses éloquents oraclrs, ne brille plus qu'au milieu d'un peiil cercle de savants et d'amis, dont les graves et doux entretiens rappelaient à ceux qui en avaient éié témoins, ces dialogues ingénieux qu'inventait un [ihilosophe romain pour animer et embellir les leçons morales qu'il nous a laissées.

A la place du législateur et du magistrat, on ne voyait plus à Fresnes que le père de famille, bon, simple, lendi'e, gai, partageant les jeux, les études de ses enfants, et répandant avec une sage mesure sur eux les lumières graduées qui les éclairaient sans les éblouir. On cherche et on cherchera jieutctre longtemps le meilleur système d'éducation publi(iue; mais ce qui parait au moins certain, c'est que, poiu- former l'esprit et le caractère d'un mngisti-at, d'un or^Ueur, d'un homme d'Étal, il serait impossible de trouver un meilleur modèle que le plan d'étude tracé par D'Aguesseau pour ses enfants; c'est un code entier d'éducaîion, qui devrait èire sans cesse sous les yeux des i.>ères et des instituteurs.

Le chancelit;r, rendu par l'exil aux champs et à la liberté, se livrait avec délices aux anciens penchants de sa jeunesse, à l'étude de l'histoire, delà géjmétiie, et à la lecture des meilleurs poêles, dont il se plaisait toujours à lépéter et même à imiter les accords. Au moment de sa première disgrâce, le cardinal de Polignac lui écrivait en style marolique les vers suivants : *

d'aguesseau. 451

Vertu parfaite et bonheur peu durable

Pas ne sont faits pour s'unir en ces lieux;

Si bel état par trop serait semblable

A cil qu'aurons tant seulmnent ès-cieux.

Donc, quand parfois sont ensemb'e, est bien force

Que tôt ou tard fassent entr'eux divoice.

Communément c'est vertu qui s'en va,

Keste bonheur : voilà le train vulgaire.

Or, en ce cas advient tout le contraire :

Bonheur parti, vertu demeurera.

Le chacelier lai fit cette réponse où l'on trouvera sans cloute plus d'élégance et de clarté :

Chez les humains fortune favorable

Mène souvent à sa suite amitié , ^

Mais amitié coquette et peu durable ;

Avec l'esprit n'est le cœmv de moitié.

Donc, au départ de fortune volage,

Leste amitié tôt a plié bagage :

Amis de cour délogent sans pitié

Avec faveur : voilà le train vulgaire.

Or, en ce cas advient tout le contraire :

Bonheur s'en va , reste seul amitié.

Banni, pour la seconde fois, par la cour, et presque oublié par elle, il en était d('dorn!na?;é par rempressement des hommes les plus distingués de l'Europe, qui venaient l'admirer dans sa retraite; et quoi [u'il eut rcslfcint ie Saint- Siège dans sps limites temporelles, protégé l<^s proieslanls, secouru les jansénistes, et défendu avec vigueur les libertés de rÉglise gallicane, le nonce Qiiirini lui nMidit lioiTimnged.ins son exil. « Je viens, lui dit il, voir Tarscnal où se foignit tant d'aiincs « redoutables coiilie la cour de Rome. — Dites nucux, lé- « pliiiua le chancelier; dilrs l'arsenal où se l'oigent les bou- « clieis qui l'epoussi-nt vos armes. »

D'Aguesseau étonnait les homiufs les plus savants par son érudition ; l'étude des langues n'était pour lui qu'un amuse-

ment ; il savait à fond le latin, le grec, l'hébreu, l'arabe, l'anglais, l'italien, l'espagnol et le portugais. Les savants de la Grande-Bretagne, oubliant peut-êlre pour la première fois leur orgueil national, le consultèrent sur la reformation de leur calendrier.

Il forçait à l'estime ceux-là même dont il ne pouvait se concilier l'amitié : Saint-Simon, le plus amer de ses ennemis, trace ainsi son portrait : « Il était bon, humain, d'un accès facile et agréable ; en particulier, il brillait par une gaîté douce et par une plaisanterie fine, qui ne blessait jamais personne. Pour devenir actif, il avait vaincu la nature, qui le rendait enclin cà la paresse. Il était poîi sans orgueil, noble sans prodigalité, économe sans avarice. Sa taille était médio- ■%re, son corps assez gros; sa figure pleine et ouverte conserva son agrément dans sa vieillesse comme dans sa disgrâce. » %r

Le sort lui avait donné, dans la personne d'Anne Lefèvro d'Ormesson, une épouse digne de lui ; c'était, dit-on, l'alliance des grâces et de la vertu : elle lui laissa six enfants. Quand il eut perdu en elle la moitié de son existence et tout le bonheur de sa vie, on voyait avec étonnement que l'excès de sa douleur lui permit encore de se livrer sans interruption aux travaux de son ministère. « Le public, dit-il, ne doit pas souffrir de mes malheurs domestiques.

Les savants le pleurèrent avec raison : il lesaimait. C'était, selon lui, Télile des citoyens utiles et désintéressés. Son nom, cher au barreau, ne sera jamais oublié par les avocats, classe généreuse , animée du double amour de la vraie gloire et de l'humanité ; ils gardent religieusement le souvenir de ces paroles qu'il leur adressait : « Dans les occasions dangereuses, disait-il, où la fortune veut éprouver ses forces contre votre vertu, montrez-lui que vous èt<>s non-seulement affranchis de son pouvoir, mais supérieurs à sa domination. Dans votre vieillisse, vous jouirez de la gloii'e d'un oraieur et de la tranquillité d'un philosoplic. Vous reconnaîtrez que rindépen-lance

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