LE BANQUBT DES SEPT POLITIQUES
L'un disait que c'était celui où l'injure faite à un citoyen intéressait tous les autres.
Un second prétendait que c'était le gouvernement où la vertu était en honneur, et le vice flétri.
Un troisième, celui où la loi était plus écoutée que les orateurs.
Un autre, celui où l'on craignait, non le gouvernement, mais pour le gouvernement.
Toutes ces idées étaient belles, justes et morales ; elles n'avaient qu'un léger défaut, leur peu d'utilité ; car tout le monde est assez d'accord sur le but que doit se proposer tout gouvernement : il doit récompenser la vertu, punir le crime, rendre l'État florissant et les citoyens heureux. On ne diff'ère que sur les moyens d'atteindre ce but.
Tout occupé de ces réflexions, j'entrai dernièrement chez un fameux restaurateur : les parfums que la cuisine répandait dans le logis annonçaient assez qu'on y faisait des repas plus succulents que celui des sept sages, et le bruit des bouchons qui sautaient montrait évidemment qu'on n'y cherchait pas, comme Thaïes, dans l'eau pure, le principe de la vie, du mouvement et du plaisir.
Près de mon cabinet, dont la porte était entr'ouverte, je vis une table de sept personnes ; leur conversation animée roulait sur la politique; on disputait sur les moyens tie consolider le bonheur public.
Le nombre de sept et le sujet de l'entretien excilèi'eiil uni curiosité, et, bravant le danger de manger froid, j'oubliai mon diner ; je collai mon oreille contre une mince cloison, et j'entendis le colloque suivant qui ne tarda pas à me faire connaître que les sept interlocuteurs se trouvaient avoir suivi, dans le cours de plusieurs années, sept partis différents, et que, par conséciuent, ils voyaient les objets sous sept couleurs différentes.
« Le seul moyen, disait un petit homme qui buvait, mangeait et parlait lentement, le seul moyen de rendre un pays
ÂSA LE BANQUET
heureux, c'est d'en bannir toute erreur et toute inégalité. On ne fait le mal que parce qu'on se trompe; on ne se querelle que par jalousie : supprimez toute superstition qui égare, toute autorité qui pèse, toute différence de rang ou d'opulence qui blesse; ne suivez que la religion naturelle, établissez une liberté sans limites, une égalité parfaite. Le pays le plus heureux est celui où Ton sent le moins l'action d'un gouvernement. »
« Voilà, dit un autre convive, décoré de plusieurs rubans, les maximes qui ont tout perdu, tout bouleversé. On ne bâtit pas sans étages ; l'égalité est synonyme de l'anarchie ; le peuple est fait pour travailler et non pour penser; la main qui écrit ne veut plus tenir la bêche : le pauvre doit labourer, le riche jouH-, le noble combattre et gouverner. Il faut non-seulement des rangs, mais des classes, des castes et des privilèges. Les désordres ont commencé dès qu'un grand seigneur a été en frac comme un violon de l'Opéra. On n'a plus révéré ni l'autel ni le trône, dès qu'on n'a plus respecté les droits de seigneurie et de vasselage; pour rétablir l'ordre, il faut recréer les ordres et tout ira bien. L'ancien système était clair, vos constitutions sont des énigmes dont la folie est le vrai mol. »
« Monsieur, dit un vieillard qui ne mangeait que du poisson (car c'était un vendredi), vous ne louchez pas la vraie plaie qui nous ronge; elle remonte plus haut et jusqu'au temps où nos rois, mal conseillés, ont refusé de reconnaître la discipline du concile de Trente. Vous n'aurez pas d'ordre dans le monde tant que le ciel ne gouvernera pas la terre. Rendez le clergé riche et puissant; que les grands, qui font tout trembler, tremblent et s'abaissent devant les ministres du Seigneur; vous verrez bientôt la philosophie se taire, l'injustice se cacher, et la bénédiction céleste répandre la paix et le bonheur sur toutes les nations. »
a Morbleu ! vous vous moquez de nous, s'écria un gros officier qui avait un bras en écharpe et une grande cicatrice sur la joue : c'est l'épée à la main que Constantin a planté partout