SUR M. LE COMTE DE SÉGUR. XI
aime à y associer par comparaison les mérites qui recommandent ceux du père, la mesure insensible du ton, ce style d'un choix si épuré , d'une aristocratie si légitime , et toute celte physionomie, si rare de nos jours, qui caractérise dans les lettres la postérité, prête à s'éteindre, des Chesterfield, des Nivernais, des Boufflers ^ »
Prête à s'éteindre! ainsi pouvions-nous écrire il y a quelques années encore. Le temps depuis a fait un pas, et cette postérité dernière esta jamais éteinte aujourd'hui.
Une partie intéressante des Mémoires de M. de Ségur est consacrée aux détails du voyage en Crimée , où. l'ambassadeur de France eut l'honneur d'accompagner Catherine. Ce voyage romanesque et même mensonger, tout rempli d'illusions et de prestiges, eut des résultats positifs et des effets historiques. FoLemkin n'avait songé, en le combinant, qu'à ses intérêts de favori ; il voulait, à l'aide de cette marche triomphale, enlever sa souveraine à ses rivaux, la fasciner et l'énorgueiUir par le spectacle d'une puissance imaginaire, V enguirlander f c'est bien le mot, je crois. Mais ce motif unique et tout particuher ne fut pas compris de loin ni même de près ; on en supposa d'autres plus graves. Les cabinets étrangers, et même les ambassadeurs qui étaient de la partie, crurent voir des intentions menaçantes sous ces airs de fête, et, à force de craindre une agression des Russes contre la Porte, on la lit naître à l'inverse de la part de celle-ci. M. de Ségur sait nous intéresser à ce jeu dont il nous montre au doigt point par point le dessous ; il en ranime à ravir dans son récit le divertissement et les mille circonstances.
Est-ce avant, est-ce après ce voyage, qu'il eut à poser lui-même une limite dans les degrés de cette faveur personnelle qu'il avait ambitionnée auprès de l'illustre souveraine, faveur précieuse et qu'il ne voulait pourtant pas épuiser ? Je crois bien que ce fut avant le voyage et dans l'été qui précéda la signature de son traité de commerce. On sait que la glorieuse impératrice n'avait pas seulement des pensées hautes, et qu'elle conserva jusqu'au bout le don des caprices légers. Aimable, jeune, empressé de plaire, il était naturel que M. de Ségur traversât à un moment l'idée auguste et mille fois conquérante. Lorsqu'on le questionnait en souriant là-dessus, il répondait par un de ces récits qui ne font qu'effleurer. Il avait été invité par l'impératrice à une des résidences d'été, Czarskozélo ou toute
' Globe , i6 mai 1826.
XII >OTICE
autre, et divers indices, jusqu'au choix de l'appartement qu'on lui avait assigné, semblaient annoncer ce qu'avec les reines il est toujours un peu plus difficile de comprendre. Or, M. de Ségur, chargé d'une mission délicate qui était en bonne voie, tenait apparemment à y réussir sans qu'on pût attribuer son succès à une habileté trop en dehors de la politique. Il avait de plus quelques autres raisons sans doute comme on peut supposer qu'en suggère aisément la morale ou la jeunesse. Mais comment avertir à temps et avec convenance une fantaisie impérieuse qui d'ordinairemarchaitassez droit à son but? Comment conjurer sans offense cette bonne grâce imminente et son charme menaçant? Chaque après-midi , à une certaine heure , dans les jardins, l'impératrice faisait sa promenade régulière; deux allées parallèles étaient séparées par une charmille. Elle Arrivait d'ordinaire par l'une et revenait par l'autre. Un jour , à cette heure munie de la promenade impériale, M. de Ségur imagina de se trouver dans la seconde des allées au moment du détour, et de ne pas s'y trouver seul, mais de se faire apercevoir, comme à l'improviste, prenant Ou recevant une légère, une très-légère marque de familiarité d'une des jolies dames de la cour qu'il n'avait sans doute pas mise dans le secret. — Au dîner qui suivit, le front de Sémiramis apparut tout chargé de nuages et silencieux ; vers la fin, s'adressant au jeune ambassadeur, elle lui fit entendre que ses goûts brillants le rappelaient dans la capitale, et qu'il devait supporter impatiemment les ennuis de cette retraite monotone. A quelques objections (ju'il essaya, elle coupa court d'un mot qui indiquait sa volonté. — M. de Ségur s'inclina et obéit; mais, lorsqu'il revit ensuite l'impératrice, toute bouderie avait disparu ; la souveraine et la personne supérieure avaient triomphé de la femme. C'est plus que n'en faisaient aux temps héroïques les déesses elles-mêmes : Spretœque injuria formœ ^
Lorsque M. de Ségur rentra dans sa patrie après cinq années d'absence, la révolution de 89 venait d'éclater: un autre ordre d'événe-
' S'il est vrai , comme on l'a dit, <|iic plus tard , les circonstances curopôcnnci étant ilian|;ces, Catherine, pour mieux déjoticr la mission de M. de Sé{;ur à Berlin, ait envoy<? au roi de l'russc les billets couficlentiels dans lesquels l'ambassadeur de France avait autrefois raillt; les amours de ce neveu duRrand Fréd<Çric, elle uc fit en cela sans doute que suivre les pratiques constantes d'une politique peu scrupuleuse, mais elle put lùeu y mêler aussi tout bas le plaisir de se venjjer d'un ancien dédain. Il y a de ces retours tardifs de l'amour-propre blessé.