VIII NOTICE
Ce que ne gardèrent pas moins, en général, les personnages dô cette époque et de ce rang qui survécurent, et dont la vieillesse honorée s'est prolongée jusqu'à nous , c'est une fidélité remarquable , sinon à tous les principes, du moins à l'esprit des doctrines et des mœurs dont s'était imbue leur jeunesse ; c'est le don de sociabilité , la pratique affable, tolérante, presque affectueuse, vraiment libérale, sans ombre de misanthropie et d'amertume , une sorte de confiance souriante et deux fois aimable après tant de déceptions, et ce trait qui, dans l'homme excellent dont nous parlons, formait plus qu'une qualité vague et était devenu le fond même du caractère et une vertu, la bienveillance. *
Mais ne devançons point les temps; nous sommes à ces années d'avant la révolution , lesquelles, toutefois, il ne faudrait pas juger trop frivoles. Pour M. de Ségur, cette époque peut se partager en deux moitiés séparées par la guerre d'Amérique. A son retour, il entre dans la vie déjà sérieuse et dans la seconde jeunesse. Jusqu'alors il n'avait fait qu'entremêler avec agrément les camps et la cour, cultiver la littérature légère, et arborer les goûts de son âge, non sans profiter vivement de toutes les occasions de s'éclairer ou de se mûrir au sein de ces inappréciables sociétés d'alors, qu'il appelle si bien des écoles brillantes de civilisation. C'est ce sérieux dissimulé sous des formes aimables qui en faisait le charme principal, et dont le secret s'est perdu depuis. On en retrouve le regret en même temps que l'expression en plus d'une page des Mémoires de M. de Ségur; car combien, sous celte plume facile, d'aperçus historiques profonds et vrais I Le lecteur amusé qui court est tenté de n'en pas saisir toute la réflexion, tant cela est dit aisément.
M. de Ségur, au retour de sa campagne d'Amérique, rapportait en portefeuille une tragédie on cinq actes de Coriolan , qu'il avait composée dans la traversée à bord du Xorthumberland, et qui lut jouée ensuite, par ordre de Catherine, sur le théâtre de l'Ermitage. Quelques contes, des fables, de jolies romances, de gais couplets, lui avaient déjà valu les encouragements du duc de Nivernais, du chevalier de Boufflers, et les conseils de Voltaire lui-même, au dernier voyage du grand ])oëte à Paris. Ce gracieux bagage de famille et de société 1 offrait à la fin son étiquette et comme son cachet dans une
' Une partie se trouve dans les Mélunfjfs, et le reste dans le Recueil de famillef volume r]ui n'a eu r|u'uae dcnù-publicité.
SLR M. LE COMTE DE SÉGLU. IX
spiriluelle approbation et un privilège en parodie qui étaient censés émanés de la jeune épouse de l'auteur, petite-fille d'un illustre chancelier :
D'Aguesseau de Ségur, par la grâce d'amour. L'ornement de Paris, l'ornement de li cour, A tous les gens à qui nous avons l'art de plaire, C'est-à-dire à tous ceux que le bon goût éclaire , Salut, honneur, plaisir, richesse et volupté. Presque point de raison et beaucoup de santé! Notre époux trop enclin à la mëtromanie , etc., etc
A ces causes voulant bien traiter l'exposant,
Nous défendons à tous confiseurs, pâtissiers, Marchands de beurre ainsi qu'à tous les épiciers , De rien envelopper jamais dans cet ouvrage, Quoiqu'à vrai dire il soit tout propre à cet usage; Ou bien paieront dix fois ce qu'alors il vaudra. Modique châtiment qui nul ne ruinera.
Voulons que le précis du présent privilège Soit écrit à la fin du livre qu'il protège ; Que l'on y fasse foi comme à l'original , Et que les gens de bien n'en di<;ent point de m il. Ordonnons à celui de nos gens qui sait lire De bien exécuter ce que l'on vient d'écrire; De soutenir partout prose, vers et couplets, Nonobstant les clameurs, nonobstant les sifflets ; Tel est notre plaisir et telle est notre envie , Fait dans notre boudoir, bureau digne d'envie, Le premier jour de l'an sept cent quatre-vingt-un, Et de nos ans un peu plus que le vingt et un.
Sigyié d'Aguesseau, comtesse de Ségur.
Et plus bas : Laure de Ségur.
(•C'était la fille de l'auteur, âgée alors de moins de trois ar.s. )
Pourtant les dépêches écrites par M. de Ségur durant sa campagne d'Amérique avaient donné de sa prudence et de sa finesse d'observation une assez haute idée, pour qu'an retour M. de Vergennes songeât à. le demander au maréchal son père, et à le lancer activement dans la carrière des négociations. Le poste qu'on lui destinait au début était des plus importants: il s'agissait de représenter la France auprès de rimi)ératrice Catherine. Les études sérieuses et
X KOTICE
positives auxquelles dut se livrer à l'instant le jeune colonel devenu diplomate, témoignaient des ressources de son esprit et marquèrent pour lui rentrée des années laborieuses. Ces années furent bien brillantes encore durant tout le cours de cette ambassade, où il sut se concilier la faveur de l'illustre souveraine et servir efficacement les intérêts de la France. Profitant de l'aigreur naissante qu'excitait contre les Anglais la politique toute prussienne et électorale de leur roi, usant avec adresse de l'accès qu'il s'était ouvert dans l'esprit du prince Potemkin , il parvint à signer, vers les premiers jours de l'année 1787, avec les ministres russes, un traité de commerce qui assurait à la France tous les avantages dont jusqu'alors les Anglais avaient exclusivement joui. Ce succès fut, en quelque sorte, personnel à M. de Ségur, qui, dans ses Mémoires et dans ses divers écrits, a pu s'en montrer fier à bon droit. Effacé à son arrivée par les ministres d'Angleterre et d'Allemagne, il n'avait dû qu'à luimême, à cet heureux accord de décision et de bonne grâce qui ne se rencontre qu'aux meilleurs moments, de se conquérir de plain-pied une considération dont l'effet s'étendit par degrés jusque sur ses démarches politiques. Si quelque intérêt s'attache aujourd'hui pour nous à cette négociation, il tient tout entier, on le conçoit, à la façon dont le négociateur nous la raconte, et au jeu sublil des mobiles qu'il nous fait toucher. La bizarrerie capricieuse du prince Potemkin ne fut pas le moindre ressort au début de cette petite comédie. Il était grand questionneur, se piquant fort d'érudition, surtout en matière ecclésiastique. Ce faible une fois découvert, M. de Ségur n'avait qu'à le mettre sur son sujet favori, qui était l'origine et les causes du schisme grec, et l'entendant patiemment discourir durant des heures entières sur les conciles œcuméniques, il faisait chaque jour de nouveaux progrès dans sa confiance. Les autres personnages de la cour ne sont pas moins agréablement dessinés. « En s'étendant un peu longuement sur ce séjour en Russie, écrivionsnous il y a plus de quinze ans déjà, lors de l'apparition des Mémoires, l'auteur, ou mieux le spirituel causeur a cédé sans doute à plus d'un attrait: là où lui-même a rencontré tant de plaisirs et do faveurs qu'il se plaît à redire, d'autres qui lui sont chers ont recueilli dans les dangers d'assez glorieux sujets à célébrer. Il y a dans ce rapprochement de famille de quoi faire naître plus d'une idée et sur la différence des époques et sur celle des manières httéraires. En se rappelant les éloquents, les généreux récits du fils, on