‹ Galerie moraleChapitre 59 sur 59 · OD LES LUNETTES MERVEILLEUSES · texte numérisé non relu

OD LES LUNETTES MERVEILLEUSES

Retenant avec force le bandeau qui couvre leurs yeux, ils craignent la lumière et refusent de voir premièrement :

Que tout sur la terre change, s'accroît, mûrit, se perfectionne, vieilli-t, tombe et se renouvelle sous d'autres formes.

Secondement que chaque changement, chaque régénération dans l'étal social, exige que tout s'arrange, s'amalgame et se proportionne dans ce nouvel état pour en faire un ensemble homogène, un corps régulier, un ordre de quelque durée; et que, si l'on introduisait par exemple dans notre Charte' le moindre élément qui lui fut étranger ou contraire, au même instant tout changerait encore et nous replacerait dans un état de choses très-différent, et très-opposé aux vues sages du législateur.

Les passions sont les maladies morales; les sages doivent en être les médecins. Ne trouveront-ils pas des remèdes pour nous guérir de tant d'égoïsme, d'entêtement et d'inconséquences?

Telles étaient les réflexions auxquelles je me livrais après avoir longtemps disputé contre quelques exagérés, grands apôtres du bon vieux temps, grands antagonistes du système d'enseignement mutuel, grands ennemis de la science et de la liberté, et qui semblaient n'avoir rien retenu de leurs études que l'allégorie qui représente un hibou aux pieds de Minerve, d'où ils concluaient doctement que la sagesse ne peut exister que dans les ténèbres, dans l'ignorance, et que le genre humain se perdra en s'éclairant.

Comme je parlais tout haut, mon vieil ami Damon, qui était resté seul près de moi , s'écria : « Vous cherchez un remède à toutes ces folies; eh! bien , prenez mes lunettes. »

Je me retournai, et, à ma grande surprise, je le vis occupé à regarder et à faire tourner dans sa main, successivement, plusieurs de ces joujoux ingénieux qui amusent aujourd'hui tous les rangs, tous les âges, tous les sexes, et qu'on a nommés Kaléidoscopes.

« Êtes-vous fou, lui dis-jc, mon cher? Eh quoi! c'est un

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homme grave, un philosophe, qui se livre à de si puérils amusements? Voilà donc un de nos sages a'.telé au char de la mode , et quittant ses livres chéris ! Nous n'allons plus le voir occupé que de toupies harmonieuses , de casse-têtes chinois , de draisiennes ou de Kaléidoscopes, et de toutes ces bagatelles dont une frivole industrie se sert pour lever des tributs sur notre oisiveté, sur notre inconstance et sur notre curiosité.

— Hélas! mon pauvre ami, me répondit Damon; vous feriez bien mieux de garder ce beau sermon pour ceux qui se livrent à des goûts ruineux, à des passions funestes; moi, je fais grand cas de tout plaisir qui ne nuit à personne; il en est tant de dangereux ; épargnons ceux qui ne le sont pas.

« Vous croyez, je le vois, que je perds tout à fait mon temps en fixant depuis une heure mes regards sur celte lunette avec autant d'attention que Lalande sur un télescope. EJétrompez-vous ; cette lunette merveilleuse, qui ne vous paraît qu'un joujou, fait naître dans mon esprit plusieurs pensées que je ne crois pas indignes de la méditation d'un homme sensé. « Ces tableaux charmants que la volonté crée en un instant, et dont chaque tour de main peut varier à l'infini les combinaisons, l'harmonie, l'aspect et les couleurs, me font sentir vivement l'immense supériorité de la législation de la nature sur celle des hommes : elle seule, soumise à des règles immuables, toujours la même, bien que sous des formes toujours nouvelles, peut ainsi produire un nombre indéterminé de merveilles, où l'on trouve à la fois ordre et changement, symétrie et variété , tandis que les créations humaines, copies imparfaites des créations célestes, sont étroites, bornées, et ne me montrent tour à tour qu'une régularité monotone, une méthode servile ou une contusion choquante.

« Ce kaléidoscope mobile , où le plus léger mouvement semble disperser au hasard tous les morceaux de verre colorié, de forme et do grandeur dilTérentcs, par une étonnante combinaison, compose sans cesse des tableaux dont toutes les parlies s'accordent, dont l'ensemble est régulier, dont l'harmonie

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est parfaite : comparons-lui le kaléidoscope de notre législation que nous faisons tourner avec tant d'agilité depuis vingt-cinq ans, et voyez que d'incohérences, de dissonances, d'irrégularités, de disproportion , de vague, de désordres sont résultés de nos tentatives !

« Combien d'efforts pénibles, d'essais infructueux nous avons faits avant de parvenir à composer un tableau bien conçu , bien ordonné, une Charte où les différents pouvoirs et les divers intérêts soient bien balancés !

« N'en concluez-vous pas que les principes seuls peuvent nous conduire à d'heureux résultats? En effet, tout, dans celte lunette, vous plaît, vous frappe par un ordre merveilleux ; il n'existe que par l'arrangement des verres soumis aux règles de l'optique : jamais un million de chances n'aurait pu produire un seul de ces tableaux réguliers , si l'on avait jeté au hasard, sur une table, les éléments qui le composent ; il en est de même en politique : les passions n'y doivent créer que des institutions incohérentes et monstrueuses ; l'ordre et l'harmonie n'y peuvent naître qu'en suivant les règles de la raison et les principes de la justice.

— Ma foi, dis-je alors à mon tour en riant, ce n'était pas trop la peine de regarder si longtemps dans une longue lunette pour n'y voir qu'une vérité si triviale ; et qui donc peut ignorer que sans principes on ne fait point de bonnes lois, et qu'on ne peut confier à l'aveugle hasard le soin de régir les peuples?

Qui peut ignorer cette vérité? tous les hommes qui se moquent des principes, qui ne croient qu'aux intérêts et n'écoutent que les passions. Ces insensés ne veulent-ils pas nous livrer à toutes les chances absurdes du hasard , lorsqu'ils préfèrent à un sage équilibre de droits et de pouvoirs , les uns une aulorité sans limites, les autres une aristocratie sans contrepoids, coux-là un gouvernement arbitraire, ceux-ci une licence sans frein? ah! croyez-moi, ils ne feront pas mal, pour se guérir, de regarder dans nos lunettes.

Ils y trouveront d'ailleurs encore d'autres leçons qui les rendront moins confiants et plus modestes. Il semblerait , à entendre les plus tranchants, qu'en partageant le genre humain en castes, en catégories, le mérite, les talents, l'honneur et la vertu ne se trouvent que dans les premières, auxquelles ils réservent, comme un droit, les emplois, les distinctions et l'autorité. Pour les tirer de cette erreur, recommandons-leur cette autre lunette, ils y verront une image parfaite de l'inégale distribution que nous fait le sort des dons de la fortune et de la nature.

Je jetai les yeux sur la nouvelle lunette arrangée par mon philosophe; il y avait placé, d'une part, de petites images représentant la science, l'ignorance, la richesse, la pauvreté, toutes les vertus et tous les vices ; et de l'autre, des sceptres» des glaives, des houlettes, des crosses, des outils, des palmes, des croix, des cordons et des chaînes : je tourne, je retourne la lunette, et je vois à chaque mouvement les plus étranges tableaux ; le bonnet de docteur couvrant l'ignorance, des palmes couronnant la pauvreté, des houlettes soutenant le sceptre; vingt cordons décorant le vice, des outils dans les mains de la richesse, des chaînes accablant la vertu. Je ne finirais pas si je voulais décrire toutes ces étranges méprises du sort; elles opéraient souvent de si singuliers rapprochements , de si étranges contrastes; que j'étais tenté de croire que le hasard y mettait quelque malice.

« Eh bien î que pensez-vous de cette lunette, me dit Damon? — Je vois, lui répondis-je, que c'est le kaléidoscope de la fortune. Il représente le train du monde sous la conduite de l'arbitraire, de l'anarchie ou de la féodalité. Il doit prouver aux plus entêtés que l'état social est un chaos bizarre quand le hasard de la naissance ou le caprice populaire en mesure les degrés, et qu'on ne trouve dans la société un ordre raisonnable et régulier que lorsque le mérite et la loi en règlent les rangs.

— Vous convenez donc enfin , s'écrie Damon , que l'on

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peut tirer quelque ulililé de celte luneite-ci? mais les plus communs de ces instruments peuvent encore nous apprendre que, lorsque nous tenons une bonne législalion, il n'y faut rien changer, sous prétexte de la perfectionner, à moins que les principes ne l'exigent évidemment, et qu'on doit encore y procéder avec une extrême circonspection. Le transfigurateur va vous le prouver mieux que moi. Ajoutez aux pièces qu'il renferme le plus petit atome étranger, et à l'instant vous verrez, dans les tableaux qu'il vous présentait , un changement total et des combinaisons toutes nouvelles.

— Vous me forcez , je crois, mon cher, repris-je alors, d'avouer que nos kaléidoscopes, qu'on ne peut certainement pas accuser de monotonie, sont d'excellents professeurs de politique et de philosophie ; mais enfin ils ne sont pas propres à tout, et ne possèdent pas le secret de guérir toutes les maladies morales. Que pourraient-ils dire à tant de gens froissés par le char des révolutions, pour les consoler de leur fortune détruite, de leurs privilèges abolis, de leur puissance renversée, de leur grandeur anéantie ?

— Je n'ai qu'un seul moyen, me dit mon philosophe, d'adoucir leurs regrets, c'est de les forcer à une sage résignation, en leur prouvant que tout change dans l'univers, en leur faisant contempler le spectacle des révolutions perpétuelles de la terre et descieux.

— J'ai chez moi un kaléidoscope merveilleux, d'une forme très- différente de ceux-ci. On y voit le chaos, la création, le déluge ; l'Atlantide engloutie dans l'Océan ; l'Amérique sortant des eaux ; la naissance et la chute des empires ; l'Assyrie effacée par les Perses; Babylone dominante et changée en désert: l'Egypte législatrice du monde eî subjuguée; les Juifs esclaves, délivrés, triomphants et proscrits; la Grèce, victorieuse de l'Asie et asservie par les Romains, éclairant la terre et replongée dans les ténèbres par les Musulmans: Rome, maîtresse de l'Univers, enchaînée par les Barbares et délivrée par la croix ; l'Europe déchirée par les hordes du Nord, rava-

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gée par les Tartares, civilisée par la religion, opprimée par la féodalité, alTranchie par la philosophie, illustrée par les arts, par les sciences, par les armes, et, après tant d'orages, offrant au monde, par l'établissement des gouvernements représentatifs, un magniiique monument élevé sur les débris des préjugés, et signalant l'alliance durable dé l'ordre et de la liberté.

-^ Mais, lui dis-jeen l'interrompant, votre lunette merveilleuse^ c est l'histoire. — Vous avez raison, répondit-il, l'histoire est le plus grand, le plus varie, le plus instructif des kaléidoscopes. Chacun ferait bien d'y contempler sans cesse le tableau mouvant de nos erreurs et de nos folies; mais, par malheur, chacun n'y cherche que les imagos qui le flattent, et tourne vite pour fuir celles qui le blessent ; on dirait que le miroir de la vérité est un verre ardent qui brûle nos yeux trop déhcats; n'importe, recommandons toujours aux hommes ce |rând kaléidoscope, et gloire à l'écrivain heureux qui pourra àignement finir celui que l'immortel Bossuet a si bien commencé ! »

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