‹ Galerie moraleChapitre 58 sur 59 · DE LA FORCE DE L'HABITUDE · texte numérisé non relu

DE LA FORCE DE L'HABITUDE

ET DE l'amour DE LA NOCYEAUTÉ.

Tous les hommes ont été, sont et seront éternellement dominés par deux puissances très-opposées l'une à l'autre, là force de l'habitude et l'amour de la nouveauté. Il est presque également impossible de leur résister et de les concilier, et c'est peut-être de leur opposition que naissent la plupart des contradictions et des bizarreries qu'on remarque dans le cxpur humain.

Nous vantons sans cesse le bon vieux temps, et cependant les anciens usages nous semblent barbares ou ridicules; nous ne trouvons rien de plus respectable qu'une vieille amitié, et nous la négligeons presque toujours pour chercher des objets et des plaisirs nouveaux : les anciens auteurs attirent seuls nos éloges, la satire déchire les contemporains, et cependant

524 DE LA FORCE DE l'hABITL'DE

on quitte Racine pour le mélodrame ; Molière parle dans le désert ; Ja foule court aux Variélés.

Nous versons de douces larmes en revoyant la vieille maison où nous avons passé les premiers moments de notre enlance, le triste collège où le fouet et la férule nous punissaient d'avoir un peu trop prolongé des jeux innocents, et pourtant nous n'avons peut-être jamais éprouvé de plaisirs plus vifs que celui de notre sortie de ces deux paradis terrestres : le temps où nous y avons vécu nous semble à présent l'âge d'or delà vie; mais comme alors notre imagination volait au-devant de l'âge de fer! avec quel ti'ansport nous désirions tous les fruits défendus dans l'enceinte qui nous renfermait ! Voyez avec quel joie ce jeune homme quitte son respectacle aïeul, son père chéri, sa tendre mère, sa sœur tremblante et désolée, pour courir, avec un uniforme neuf et une brillante épaulette, s'enterrer dans une garnison où le matin il se fatiguera, sur l'esplanade et dans un manège, avec des inconnus qu'il fait méthodiquement pirouetter, attendant avec impatience l'heure d'un mauvais dîner dans une sale auberge, et la consolation de végéter toute la soirée dans un ennuyeux café! Sa troupe part : il ne rêve que triomphes, se couvre de poussière , de blessures, de gloire et de fumée; écoutez ses plaintes, remarquez avec quelle ardeur il regrette les plaisirs de Paris , les douceurs de la paix , et les anciens loisirs du toit paternel !

Connaissez-vous beaucoup de moyens en logique, de force en morale, qui puissent faire quittera ce vieillard la funeste habitude d'obéir à sa gouvernante, ou empêcher cet autre de courir chez sa nouvelle maîtresse?

Non, rien ne peut nous dégager des fers de ces deux tyrans, l'habitude et la nouveauté ; il faut presque un miracle pour faire résister l'homme aux attraits d'un plaisir nouveau ou pour le guérir d'un vice accoutumé : c'est ainsi que la nature nous a faits : si l'on ne nous réveille par des voluptés nouvelles, l'uniformité nous plonge dans l'ennui ; et si l'on

ET DE l'amour DE LÀ NOUVEAUTÉ. 525

dérange nos habitudes, notre vie devient une gêne et presque un supplice.

Pourquoi les mœurs sont- elles plus difficiles à changer que les lois? c'est que les mœurs ne sont que des habitudes. Pourquoi les peuples sont- ils si souvent disposés aux révolutions? c'est que ce sont les plus remuantes des nouveautés. Après les révolu lions, pourquoi les réactions trouvent-elles tant de chauds partisans? parce qu'elles ne sont qu'un retour aux habitudes.

Mais, puisqu'on ne peut combattre avec un plein succès ces deux puissances inhérentes à notre nature, sources éternelles de notre activité; n'existerait-il pas un moyeu de les concilier, et de faire entre elles un partage équitable qui put à la fois multiplier nos jouissances, et garantir notre repos? Je le crois; mais il faudrait, pour y réussir, une raison tolérante, des désirs modérés; et les hommes n'écoutent ordinairement qu'une philosophie austère qui ne laisse aucune liberté, ou des passions ardentes qui ne souffrent aucun frein.

Quoi qu'il en soit, voici le traité que je propose ; s'il est raisonnable, beaucoup de gens s'en moqueront, quelquesuns l'approuveront, et très-peu l'exécuteront.

Je voudrais que nous restassions dociles au pouvoir de l'habitude, pour la religion, pour la morale, pour notre gouvernement, pour nos devoirs, pour nos sentiments, et que nous ne cédassions à l'attrait de la nouveauté que pour nos goûts, pour nos plaisirs, pour nos modes, pour nos spectacles: et, comme c'est à peu près tout le contraire de ce que nous avons fait depuis un demi-sièce, cette détermination joindrait aujourd'hui pour nous aux avantages delà sagesse les charmes de la nouveauté.

En effet, comme il nous fallait du neuf dans les choses graves, nous avons rapidement renversé toutes les anciennes institutions, ordres, hiérarchie de pouvoirs, parlements, clergé, noblesse, administrations, académies ; le sceptre même a fait place au niveau, qui s'est montré plus pesant et encore plus fragile. La république a remplacé la monarchie, l'empire

O'iG DE LÀ FORCE DE l'hABITUDE, ETC.

a succédé à la république, la royauté a renversé l'empire ; la philosophie s'est montrée tour à tour intolérante et persécutée ; le divorce a triomphé du mariage, qui s'en est depuis vengé , les propriétés ont changé de mains comme les pouvoirs : nou> avons été tour à tour pillards et pillés, conquérants et conquis. Enfin, après tant d'années d'orages nouveaux, de théories nouvelles, de folies renouvelées des Grecs, des Romains el des Barbares, par une heureuse transaction, nous nous sommes soumis à une Charte qui nous laisse jouir de la partie de nos innovations qu'on avait le plus souhaitée, et qui rend quelque pouvoir à de vieilles habitudes et à d'antiques souvenirs; tenons-nous-y donc, et pour faire encore quelque chose de nouveau, contractons l'habitude d'être heureux et sages, sous une royauté sans despotisme, avec une liberté sans licence.

Tandis que nous changions si légèrement notre législation, notre culte, notre morale, notre politique, et tout ce qui existe de grave et d'important dans le monde, nous montrions une constance admirable dans les choses légères, et rien ne changeait dans la plupart de nos goùls, de nos travers et de nos plaisirs.

L'oisiveté de nos vieillards, la frivolité de nos jeunes gens, couraient après les mêmes objets; nos courtisanes faisaient autant de dupes, nos maisonsdejeu autant de victimes; nos promenades attirai'^nt autant de foule ; nos vins trouvaient autant d'amateurs : bals, concerts , jardins publics, offrant leurs ombrages aux riches voluptueux; guinguettes ouvrant leurs tonnelets à la joie franche et grossière ; farces aux boulevards , héros criant à l'Opéra, princesses chantant à la tragédie, chanteurs parlant à TOpéra-Comique, silTlets à tous les théâtres pour les vivants ; admiration pour les anciens, parce qu'ils sont morts; diatribes des gens de lettres, qui se déchirent entre eux pour amuser les sots à leurs dépens; tel est le tableau (jue Paris n'a îiiAs un iroment cessé de présenter à nos regards.

Au milieu de ce grand bouleversement des institutions, des lois et des empires, la Folie, sous le même costume, agitant les mêmes grelots, et tirant de son tambourin les mêmes sons, paraissait être la seule divinité de l'Olympe moderne que les nouveaux Titans n'eussent pas détrônée. Mettons une fin à tontes ces saturnales; faisons, tant que nous voudrons, de nouvelles montagnes, mais plus de nouvelles constitutions; en un mot, s'il se peut, rendons notre sagesse plus constante et nos folies plus variées.

ou LES LUNETTES MERVEILLEUSES.

La vanité, en gonflant l'esprit de l'homme , grandit tout en apparence autour de sa personne. II prend son cercle étroit pour l'horizon du monde. Ce monde même n'existe dans son imagination que pour lui : il en est le centre et l'ornement. Tous les végétaux ont été créés pour son utilité; les animaux, pour le servir, pour le nourrir; les astres mêmes, pour l'éclairer.

Vainement il regarde le ciel : cette multitude infinie de globes, errant dans l'univers, ne peut le convaincre de la petitesse de son être, qui n'occupe qu'un point sur une terre qui n'est elle-même qu'un atome. Il oublie que le cours de sa vie n'est pas une seconde dans les temps.

Enorgueilli de sa frôle existence, tout ce qui le touche lui parait digne d'occuper la terre et les cieux. Insecte éphémère, il rêve le pouvoir durable , la fortune constante, la gloire éternelle.

Une victoire l'enivre; un diadème, un ruban, un titre l'éblouisscnt; un succès dans la carrière des lettres ou des honneurs exalte sa fierté ; il croit que son nom va traverser les

siècles! Aussi faible que vain, une chute, une injustice, un revers, ou l'abatlenl, ou l'aigrissent; son intérêt privé prend à ses yeux la forme et la place de l'intérêt général ; l'ordre est pour lui Télat de choses où il jouit; le désordre, celui où il souffre : enfin, le plus léger changement qui altère son crédit, qui dérange sa fortune, qui contrarie ses projets, et qui choque ses pi'étentions ou celles de sa classe, est une révolution sans exemple, un bouleversement total; là, où son amour-propre ne croit plus rien gagner, tout est perdu.

De là vient cette étrange et incurable manie de certaines gens, qu'aucune raison n'éclaire, qu'aucun obstacle n'effraie, que l'impossible même n'arrête pas; regrettant l'époque où les privilèges, les distinctions, les faveurs partageaient le genre humain en deux classes, les heureux et les infortunés, les puissants et les faibles, les maîtres et les esclaves; rêvant qu'ils forceront dix-neuf vingtièmes d'un peuple de renoncer à son affranchissement , ils espèrent ramener le passé , éteindre les lumières, comprimer la liberté, tuer la vérité, ressusciter les préjugés et rendre l'existence à des prestiges évanouis.

L'ordre qui plait à l'immense majorité des hommes est pour eux la confusion et le chaos. Le régime qui sacrifiait les droits de toute une population aux prérogatives et aux jouissances de quelques familles leur parait le chef-d'œuvre de la civilisalion; tel est l'âge d'or qu'ils regrettent, qu'ils nous citent, qu'ils nous vantent; tel est le paradis terrestre dans lequel ils espèrent nous faire rentrer, oubliant que la mémoire, semblable à l'ange qui porte une épée flamboyante, leur en défend la porte à jamais.

De là vient aussi celte inconcevable erreur qui les porte à croire qu'on peut mêler des usages gothiques à des lois nouvelles et sages, et conserver quelques vieux vestiges des institutions féodales et du régime arbitraire sous l'empire d'une Charte constitutionnelle, qui consacre tous les principes de l'égalité devant la loi, et ceux de la liberté civile et religieuse.

Page 1