Galeries historiques de Versailles
Le palais de Versailles, cette imposante création de Louis XIV, qui suffisait à peine à contenir sa puissance et sa gloire , n’était plus qu’une vaste ruine , souvenir plein d’intérêt et de tristesse , de tant de prospérités et de grandeurs. Après avoir abrité le plus grand siècle de notre histoire, le château de Versailles était tombé en ruines tout d’un coup, avec la royauté, qui lui prêtait sa puissance et son éclat. Ces royales demeures ainsi dévastées restèrent longtemps silencieuses et désertes. Plus tard , l’empereur Napoléon , arrivé à son plus beau moment de triomphe et de majesté , se mit à penser, qu’à présent qu’il était le grand Empereur, il avait le droit peut-être de réparer et de redorer à son usage la demeure du grand Roi. Il fit donc quelques tentatives pour leur rendre leur ancien éclat, à ces murs désolés; mais ce furent de vains efforts. La toutepuissance impériale s’arrêta confondue sur le seuil de ce palais , construit à l’usage d’une autre royauté. L’Empereur, avec ce bon sens admirable qui fut longtemps son étoile et sa fortune , comprit bientôt qu’il ne lui était pas donné de refaire le palais de Louis XIV, pas plus qu’il ne lui avait été donné de reconstruire la royauté de Louis XIV. Il s'avoua à lui-même qu’il n’avait pas le droit de réparer les vestiges irréparables de tant de puissance et de majesté ; et après les premières
tentatives , ce grand homme , pour qui le mot impossible n’était pas un mot français , eut bientôt renoncé à cette tâche sans fin et sans résultat pour lui : la restauration du château de Versailles!
Cependant l’empire fit place à l’ancienne monarchie. La maison de Bourbon remonta sur le trône qu’elle avait perdu. L’Empereur fit ses adieux à ses aigles du haut de cet escalier du château de Fontainebleau , qui devait être sauvé de sa ruine , par la même volonté intelligente et royale qui sauve aujourd’hui le château de Versailles. Ce fut alors vraiment que Versailles put croire à sa renaissance. En effet , les rois qui revenaient, n’étaient-ils pas les petits-fils de Louis XIV? Louis XVIII, l’héritier légitime de cette monarchie , n’avait-il pas eu son berceau à Versailles, comme il devait avoir son tombeau à Saint-Denis? C’était donc par droit de naissance que Versailles allait sortir de son abandon et de son silence. Louis XVIII le voulait. Il donna des ordres pour que Versailles se ressentît de cette restauration royale ; vains efforts encore cette fois ! Napoléon l’avait dit : Louis XVIII ne pouvait dormir en sûreté que dans le lit de l’Empereur. Désormais le château de Versailles ne devait plus prévaloir sur le château des Tuileries. Cette royauté de Louis XVIII, qui est morte parce qu’elle s’est obstinée à se dire une vieille royauté, et parce qu’elle n’a pas voulu être une royauté nouvelle, comprit cependant, elle aussi, après les premières tentatives pour relever ces grands débris, pour donner une vie nouvelle à ces illustres ruines, qu’une force irrésistible la repoussait, de ces murs témoins de son ancienne toute-puissance. Ainsi le château de Versailles, muet, dévasté et désert, était au milieu de la France comme ces châteaux abandonnés des romans de chevalerie, ouverts à tous les vents, mais où personne ne peut entrer.
C’est que ni l’Empire, ni la Restauration, n’avaient su trouver véritablement la destination nouvelle du Versailles de Louis XIV. Dans leur double égoïsme , Napoléon et Louis XVIII ne voulurent loger au château de Versailles, Napoléon que l’Empereur, Louis XVIII que le roi de France. Louis XVIII ne voulut pas comprendre que désormais empire ou royauté , la puissance souveraine de la France ne pouvait habiter que le château des Tuileries ; l’Empereur ne voulut pas s’avouer à lui-même que le palais qui avait eu l’honneur d’abriter la royauté de Louis XIV, était trop grand , même dans ses ruines , pour n’être plus qu’une simple maison de plaisance. Un hôte digne d’habiter ces demeures , une fois qu’elles seraient relevées , voilà ce qui manquait surtout au château de
Versailles. Le Roi Louis-Philippe , le Roi conservateur , cette courageuse et royale intelligence qui a déjà sauvé parmi nous tant de monumens qui allaient crouler, qui a déjà relevé tant de ruines , a trouvé enfin le premier, l’hôte royal qui convenait désormais au palais de Versailles. Le palais de Versailles était destiné, de toute éternité, à n’ être habité dignement que par des Rois. La gloire , la puissance et la majesté pouvaient seules le remplir. Le Roi des Français, pour le sauver et pour le remplir à tout jamais, a fait du palais de Versailles la demeure de la gloire et de la majesté françaises. Il a relevé ces nobles murs, il a redoré ces riches lambris, il a ouvert à deux battans ces portes royales, il a retrouvé les riches peintures de ces plafonds , il a remis en lumière ces emblèmes et ces armoiries placées là par les vainqueurs de la veille et effacées par les vainqueurs du lendemain ; les imprévoyans et les insensés ! comme si on effaçait une seule ligne de l’histoire ! Le Roi des Français a relevé ces longues galeries ; il a préparé à de nouveaux honneurs ces salles magnifiques où se promenaient jadis dans une attente respectueuse toutes les gloires du grand siècle ; il a évoqué de cette voix toujours obéie , tous ces souvenirs si remplis de gloire et de majesté; et quand enfin le palais a été préparé comme pour un Roi , le nouveau Louis XIV du nouveau Versailles, se tournant vers la France : Soyez la Reine de ces lieux , lui a-t-il dit , régnez où régnait Louis XIV, mon aïeul; prenez place dans les salons, dans la chambre du Roi. Envoyez dans ces galeries , qui sont à vous , tous vos grands hommes ; inscrivez sur ces murs toutes vos gloires et aussi tous vos revers, toutes vos craintes et aussi toutes vos espérances passées, toutes vos joies et toutes vos douleurs! Je veux que désormais le palais de Versailles, restauré par mes soins, soit le temple de la Fortune française. Je le donne à la France, comme le plus beau don que son Roi puisse lui faire !
Et, en effet, tel qu’il est aujourd’hui, grâce au Roi, tel que toute l’Europe le viendra visiter comme une de ces merveilles inestimables qui n’ont pas leur égaie dans le monde, qu’ est-ce aujourd’hui que le château de Versailles, sinon la reconnaissance la plus complète , la plus désintéressée et la plus loyale de l’histoire de France , qui se soit jamais faite , même dans aucune histoire écrite ? Dans ces murs, naguère encore si désolés et si déserts, sont venus tour à tour tous les Rois, tous les siècles, toutes les croyances, tous les grands hommes de la France. Ils ont obéi à la voix royale qui les appelait à ces nouveaux honneurs. Du fond des tombeaux de Saint-Denis, du fond des caveaux du château
d’Eu , du Musée des Augustins , de toutes les vieilles cathédrales , de tous les monastères et de toutes les églises en ruines, les Rois de la première race se sont dressés; ils sont venus, la couronne sur la tête et le sceptre à la main, prendre leur place dans ces longues galeries destinées aux statues de marbre ou de pierre. Les voici tous: Clovis, Charlemagne, Carloman , Eudes , Jean d’Artois, Hugues Capet, Charles Martel , saint Louis, Philippe-le-Hardi , Louis-le-Hutin , Léon de Lusignan ; et à leurs côtés : Jeanne de Savoie, Blanche de Castille, Yalentine de Milan, Marguerite de Flandres , Clémence de Hongrie ; toutes ces beautés, tous ces courages ; toute la blanche hermine , toutes les cuirasses de fer ; toutes les fortes, toutes les gracieuses poitrines de notre vieille histoire. Les uns morts sur le trône, les autres dans l’exil; ceux-ci la couronne sur la tête, ceux-là dans une robe de moine; un lion veille aux pieds des hommes, un lévrier dort aux pieds des femmes, emblèmes du courage et de la fidélité.
C’est ainsi que le moyen-âge se présente à vous dans sa gloire inculte. Tous ces hommes forts d’autrefois , dont le nom est presque une fable, tous apparaissent dans leur sombre majesté. Les hommes reviennent des croisades , les femmes prient. Au moyen-âge succède la renaissance; le marbre et la pierre font place aux toiles peintes, le velours remplace le fer. Déjà l’art français éclate de toutes parts; François 1er, le roi chevalier, se montre à côté de Bayard. Nous sommes dans le siècle de l’amour et de la poésie; allons toujours. Que de grands hommes à saluer, que de gloires à applaudir ! Que d’armées triomphantes ! Que de soldats, que de magistrats , que de poètes ! Etcomme cette histoire de France est remplie à chaque page, de belles femmes, de savants et de héros! Qui l’eût dit, cependant , qu’ils seraient tous réunis un jour dans la même enceinte comme ils sont réunis par la même gloire? Mais qui pourrait ou qui voudrait vous raconter une à une toutes les merveilles du nouveau Versailles? Ceci sera l’œuvre de l’historien ou plutôt des graveurs de ce vaste musée ; et encore , pour vous le raconter dignement, ce musée , disposé par un roi , en l’honneur de tant de rois et de tant de grands hommes , faudra-t-il nécessairement passer en revue l’histoire entière de la France ? Nous vous promettons un livre tout rempli de détails , et qui sera à lui seul l’histoire générale de la gloire et de la poésie françaises. Aujourd’hui, nous ne voulons, nous ne pouvons vous donner qu’une faible idée de ces merveilles , pour lesquelles il ne faudra pas moins de huit jours de l’admiration la plus studieuse et la plus attentive, et quatre
énormes volumes du style le plus rapide. Allons donc çà et là , au hasard, comme on fait dans le premier moment d’entrainement et d’enthousiasme.
Le premier qui se présente dans le palais restauré de Versailles, c’est Napoléon et avec lui Louis XIV. Vous les retrouverez à chaque instant dans le palais, hors du palais; chacun d’eux marchant à la tète de son siècle. Tout d’un coup vous vous trouvez dans l’année 1792 , le point de départ de la France nouvelle. C’est là peut-être la plus grande idée de cette œuvre immense. A 1792, commence en effet l’histoire moderne. Vous les voyez tous partir dans leur habit troué de lieutenant , sous la veste de matelot , dans le simple appareil de leurs dix-huit ans inconnus, tous ces hommes , l’honneur et l’avenir delà France, que vous retrouverez là-bas plus tard , empereur, rois , princes, généraux , maréchaux de France , l’élite et l’orgueil de la nation , dans le combat, dans la gloire, dans le triomphe, dans la défaite , dans la victoire. L’émotion vous saisit, rien qu’à les voir ainsi partir. Quelle leçon plus utile et plus royale à la fois ? Venez voir ce qu’ils étaient ici ; vous verrez dans le grand salon des Victoires ce qu’ils sont devenus? Voici Bonaparte, lieutenant , Jean Bernadotte, soldat; Kellerman, capitaine; André Masséna , lieutenantcolonel ; Pierre Augereau, adjudant-major; Catherine Joubert, souslieutenant ; Marceau , soldat ; Desaix , capitaine ; Lefe vbre , sous-lieutenant ; Bégnier, canonnier ; Soult, sergent au 2e de ligne ; George Mouton, capitaine; Molitor, capitaine; Truguet, lieutenant de vaisseau; Michel Ney, sous-lieutenant de hussards; Junot, soldat; Foy, lieutenant d’artillerie; Pichegru, adjudant d’artillerie; Macdonald, capitaine; Moncey, capitaine; Brune, soldat; Marmont, lieutenant; Maison, grenadier; Gérard, soldat de la Meuse ; Sébastiani, sous-lieutenant; Lannes, sous-lieutenant; Joachim Murat, sous-lieutenant; Duperré, matelot ; le duc de Chartres, prince du sang royal en 17 92, et par conséquent celui de tous qui rencontrera le plus d’obstacles dans sa route ; regardez d’abord ce qu’ils étaient alors , regardez ensuite ce qu’ils sont aujourd’hui ; et ensuite , si vous êtes des hommes de cœur et d’intelligence , osez donc désespérer de l’avenir et de la Providence l
Quelle infinie distance sépare le Versailles de 1830 du Versailles de 1681 ! Que ces vastes demeures seraient étonnées si elles pouvaient se reporter , par les pensées et par les souvenirs , à leurs premiers jours de grandeurs ! Quand il n’y avait à cette place, chargée de pierres et de marbres, que des’ arbres séculaires, Henri IV y venait relancer le cerf ;
Louis XIII quittait les forêts de Saint-Germain pour les bois de Versailles ; et, quand la nuit le surprenait, le roi couchait dans un cabaret de la route , ne se doutant guère que , non loin de ce triste abri, s’élèverait une maison assez vaste pour contenir le plus grand roi et le plus grand siècle de la France. Peu à peu , le roi se hasarda à faire de son rendezvous de chasse, un petit château tout en briques. Enfin, en 1660, le véritable roi du château de Versailles, celui qui devait élever ces murailles et les peupler d’hôtes de génie , Louis XIV paraît , et à sa voix , cet immense chaos fut remplacé par une magnificence pleine d’art et de goût. En vain la nature et la disposition des lieux et l’aridité du terrain, semblent mettre autant d’obstacles invincibles aux volontés du jeune monarque ; ces obstacles sont tous surmontés à force de persévérance et de dépenses infinies. Présidé par Louis XIV, un conseil d’hommes de génie se réunit pour élever ces superbes demeures. Mansard élevait les plafonds que Lebrun chargeait de chefs-d’œuvre ; Le Notre disposait les jardins, et répandoit dans ces terrains arides des fleuves entiers , détournés de leurs cours naturels par une armée de travailleurs; Girardon et le Puget peuplaient ces rivages , ces bosquets , ces grottes humides , d’une armée de nymphes , de tritons , de satyres , de tous les dieux de la plus gracieuse Mythologie ; et quand enfin le palais fut bâti et digne du roi , Louis XIV, Colbert, le grand Condé, tous les maîtres du dix-septième siècle en prirent possession comme de leur demeure naturelle, et avec eux tous les grands esprits de cette belle époque , les rois de la pensée et de la poésie , et n’oublions pas d’autres puissances qui voyaient à leurs pieds les rois aussi bien que les poètes : Henriette d’Angleterre et Mademoiselle de La Vallière, Madame de Montespan et Anne d’Autriche. La poésie et la gloire militaire inaugurèrent le château de Versailles. Louis XIV le remplit de sa gloire, de ses amours, de son courage, et des sévères préocupations de sa vieillesse si remplie de majesté, de tristesse et de résignation.
Le roi mort, après quelques années consacrées à l’enfance de son jeune successeur, le palais de Versailles ouvrit ses portes à un autre maître. Le jeune roi Louis XV, timide comme il était et dédaigneux de l’étiquette, dut se trouver mal à l’aise dans ces demeures où toutes choses étaient uniquement préparées pour servir à la majesté royale , aussi ce fut là une grande révolution pour le château de Versailles, quand il lui fallut subir les enjolivements de madame de Pompadour. C’en est fait , toute cette grandeur, toute cette majesté, tout cet éclat, toute cette pompe, toutes
ces magnificences dont s’entourait , en les ennoblissant encore , la majesté du roi Louis XIV, s’effacent et disparaissent peu à peu. L’art correct et le goût simple du grand Roi, fait place à un ornement contourné, affecté et plus joli que régulier et simple. Les batailles de Lebrun n’ont plus pour pendant que des bergères de Boucher. Louis XIV avait dit en parlant des tableaux flamands : — Otez-moi de là ces magots ! Sous Louis XV, les magots furent en honneur. Les petits appartements , remplacèrent les vastes galeries, le roi fut plus souvent dans le boudoir que dans la salle du trône, l’QEil-de-Bœuf même était désert, et l’escalier de marbre au haut duquel le grand Roi allait recevoir le grand Condé ne fut plus foulé que par les petits pieds de la maîtresse royale. Louis XV mourut à temps pour que le palais de Louis XIV fût sauvé, non pas d’une ruine complète, mais d’une restauration complète, ce qui eût été plus triste qu’une ruine .
Mais déjà, la royauté de France, affaiblie par tant d’imprudences et de malheurs, n’était plus une royauté assez grande pour remplir à elle seule cet immense palais. Le palais de Louis XIV ne pouvant convenir qu’à Louis XIV, Louis XVI se perdait déjà dans cette immensité. La reine Marie-Antoinette , si jeune et si belle , avait peur des souvenirs récents encore de ces grandeurs , les jardins du petit Trianon lui convenaient mieux que Y Allée des Philosophes où se promenaient Bossuet et ses amis. Dans ces jardins du petit Trianon se promenait seule , à pied, en robe blanche , la tête couverte d’un chapeau de paille, une femme jeune, belle et souriante : c’était la Reine de France.
Enfin, il y eut un jour où le peuple de Paris s’en vint chercher à main armée, le Roi et la famille royale. Le château de Versailles, rempli d’épouvante, ouvrit ses portes à une multitude furieuse. Le lendemain, le château était désert et la famille royale n’y devait plus rentrer.
Pendant la révolution, peu s’en fallut que le château de Versailles ne fût vendu pièce à pièce, arpents par arpents, comme on ferait pour le château d’un jeune gentilhomme ruiné par ses folies. Heureusement Bonaparte vint qui sauva Versailles. Mais nous voici bien loin du nouveau Versailles et de la salle 1792, le point de départ de l’histoire moderne. Entrons-y donc.
1792. La garde nationale part pour la frontière , elle n’est pas prête à revenir; dans les plaines de Jemmapes et de Valmy, s’engagent les premières batailles du drapeau tricolore : vous pourrez distinguer dans la mêlée, à son courage, un des combattants de ces deux journées.
1793 arrive; suivons la France au dehors, car au dehors tout est victoire et triomphe. L’armée française entre à Mayence; Namur , Anvers , Breda, sont pris par nous. Remarquez, au siège de Toulon, ce jeune homme qui prend !a ville à lui seul. Déjà nous sommes à Chambéry. L’année suivante amène aussi ses batailles et ses conquêtes: 1794, la bataille de Fleurus! 1795, prise de Luxembourg , bataille de Loano, prise de Bilbao; 1796, Arcole, cette bataille de trois jours; Rivoli, où se montra Joubert ; Montésimo , qui se souvient de Rampon; Milan, Pavie, Crétone, Lodi , Mondovi , Montenotte , Castiglione, nobles victoires , filles jumelles de l’an de gloire 1796 ! L’année 1797 s’ouvre par la bataille de Rivoli; Serrurier s’empare de Mantoue ; Ancône met bas les armes; le 15 février de l’année suivante, l’armée française entre àRome enseignes déployées. Mais la gloire nous presse , quittons l’Europe pour l’Égypte : le général Bonaparte va si vite! 21 octobre 1798, révolte du Caire. 21 juillet, bataille des Pyramides ; 8 mars 1799, combat de Beirouth. Bonaparte visite les pestiférés de Jaffa. C’est le tableau de Gros, un de ces chefs-d’œuvre que la Restauration avait fait disparaître, et dont elle avait peur , comme l’Empereur lui-même avait peur d’un buste de Louis XIV. Halte de l’armée française en Égypte (1799). Allons encore , allons toujours.
Le dix-huitième siècle s’arrête enfin, étonné de tout ce qu’il a osé commencer, épouvanté de tout ce que le siècle suivant est destinéà accomplir. Ce général, qui était tout à l’heure aux pieds des Pyramides, entre les cheyks Maânen , Mohammed, Solyman, vous le retrouvez maintenant au sommet du mont Saint-Bernard; 20 mai 1800, Marengo; passage du mont Saint-Bernard par l’armée française, Turin. Janvier 1802, Bonaparte, premier consul; juillet 1803, le premier consul entre à 'Anvers; n’oublions pas ce jour mémorable, le 18 brumaire (9 novembre 1799); mais le moyen de ne rien oublier?
Maintenant quittez un instant les champs de bataille, pour la salle du sacre de l’Empereur. C’est un chef-d’œuvre de David, c’est le plus beau jour de l’Empereur et de Joséphine, impératrice des Français, reine d’Italie. Les quatre allégories de la salle sont peintes par Gérard. Ainsi chaque salle de ce vaste palais est disposée, tantôt selon l’ordre chronologique, quand il ne s’agit que des événements ordinaires de cette grande histoire; tantôt selon la grandeur et l’importance des événements, quand tout d’un coup la société française semble s’arrêter pour tenter un nouvel effort. Alors c’est le drame qui remplace l’histoire, c’est le récit épi-
que qui prend la place de la narration ordinaire, ce sont les grands peintres et les grandes toiles que l’on met en avant, comme lesplusdignes de représenter telle bataille qui aura décidé de la destinée d’un peuple, tel traité, qui aura changé la face de l’Europe. Voilà comment, avec un peu d’étude, on retrouve la plus grande unité dans ce magnifique désordre.
Quittons la salle du sacre , et suivons la grande armée et son général dans leurs triomphes. 18 mai 1804, le premier consul se fait empereur.
5 décembre, l’armée reçoit les aigles au Champ-de-Mars. 9 octobre 1805, l’Empereur est roi d’Italie. Reddition d’Ulm. Capitulation de Memmingen. Passage du Rhin à Strasbourg. Prise du château de Vérone. Et enfin, Austerlitz ! Austerlitz ! vive, vive à jamais l’Empereur!
1806 amène sa gloire et ses conquêtes. Eylau, Rerlin, sont les deux: fleurons de cette nouvelle couronne. 1807 présente l’empereur Alexandre à l’Empereur Napoléon. La paix de Tilsitt, le 29 juillet ; le 1er juin, l’armée française entre à Dresde. 1808 nous donne Madrid, sanglante conquête. Ferdinand VII arrive à Rayonne. Mort du maréchal Lannes; hélas ! déjà notre bonheur se couvre d’un nuage , on a vu des larmes dans les yeux de l’Empereur. 14 janvier 1806, mariage du prince Eugène de Reauharnaisavec la princesse Amélie de Bavière, à Munich. lerjuin 1806, l’armée française à Dantzick. 25 octobre 1806, l’Empereur au tombeau du grand Frédéric. 23 juin 1807, entrevue de Napoléon et d’Alexandre sur le Niémen. 8 juillet 1809, l’empereur Alexandre présente à Napoléon les Cosaques, lesRaskirs et les Kalmoucks de l’armée russe. Entrée de la garde impériale à Paris après la campagne de Prusse (1809). Bombardement de Vienne, l’armée française traverse le Danube. Prise de Ratisbonne, et enfin la bataille de Wagram, ce glorieux pendant de la bataille d’Austerlitz.
On ne saurait croire le grand effet que produit sur l’âme toute cette glorieuse histoire écrite ainsi sur la toile et sur le marbre, taillée dans la pierre, ou gravée dans le bronze et renfermée dans le Palais de Versailles. Vous avancez lentement dans ces victoires, retenu d’abord par la gloire et par les chefs-d’œuvre, et ensuite arrêté à chaque pas par le souvenir des désastres qui vont venir.
Vous êtes maintenant dans la salle de la nouvelle impératrice. Marie- Louise à Compiègne, 28 mars 1810. Que vous dirai-je? Vous savez la suite et la fin de cette terrible histoire; 1812, 1815; l’Espagne, la Russie, l’ile d’Elbe, tous ces malheurs, toutes ces défaites, toute cette captivité*
Le château de Versailles est aussi inexorable que l’histoire. Il n’oublie aucune de nos gloires; mais aussi il ne nous fait pas grâce d’une seule des vicissitudes de notre histoire. C’est ainsi qu’après le retour du Roi Louis XVIII, vous voyez le roi repartir une seconde fois pour l’exil; c’est ainsi que le tableau de Gérard, le Sacre de Charles X, qui a été sauvé comme par miracle, et qui nous est rendu dans le château de Versailles, n’est pas loin de la Salle de Juillet. La Salle de Juillet est une des plus belles du château, elle prend jour sur la Pièce d’eau des Suisses, et de ses fenêtres, vous pouvez voir la statue de Napoléon qui était placée sur l’Arc de Triomphe du Carrousel. Cette salle se compose de six grands épisodes des Trois Journées : le Roi à l’Hôlel-de- Ville, le Serment à la Chambre des Députés, la Distribution des drapeaux à la garde nationale, le Roi recevant M. le duc d’Orléans. Le peuple héroïque des Trois Journées est le héros de cette salle; et plus loin, dans une suite d’appartements plus modestes , vous retrouverez , non sans intérêt et sans émotion, l’histoire du Roi de Juillet et de sa famille : Le mariage du roi des Belges et de Louise d’Orléans ; l’Entrée du Roi à Strasbourg, 19 juin 1831 ; la Flotte française force Ventrée du Tage , 1 1 juin 1831 ; Prise de Bone; Entrée de V armée française en Belgique ; le Roi sur la rade de Cherbourg ; la garnison hollandaise sort de la citadelle d’Anvers ; le Roi parcourt Paris et visite les blessés , 6 juin 1832 ; le Roi ref use la couronne de Belgique pour le duc de Nemours ; les Ministres transportés à Vincennes, M. de Montalivet étant ministre. Ainsi cette victoire de Juillet a aussi sa galerie d’apparat et ses petits appartements : car vous ne savez pas que l’Empire dont vous croyez avoir contemplé toute l’histoire, il vous attend encore dans une suite infinie de petites salles, appelées : Salon des gouaches.
Dans le salon des gouaches vous avez l’histoire de France en miniature. Tous les plans de toutes les batailles, tous les épisodes , tous les accidents, tous les hasards, tous les bonheurs de ces illustres journées , sont réunis par ordre et par date dans le Salon des gouaches. Il y a telle bataille, la bataille de Wagram, par exemple, dont vous pouvez suivre le mouvement depuis la première heure du jour jusqu’à la dernière. C’est une fête d’un nouveau genre que vous avez sous les yeux. Ce n’est plus l’histoire dans son ensemble concis et hâté , c’est l’histoire dans ses infinis détails. Tout à l’heure, les grands peintres vous racontaient à force de génie la grande histoire, à la manière de Tite- Live ; dans le salon des gouaches , l’histoire vous est racontée à la ma-
nière de’César par les acteurs eux-mêmes, qui ont joué leur rôle dans ces grands drames. Ce sera là, sans nul doute, la plus grande instruction qui se pourra donner aux jeunes aspirants à la gloire des champs de bataille. Tous les mystères de l’art des Condé , des Catinat et des Bonaparte y sont dévoilés et expliqués avec la plus minutieuse persévérance. Le vulgaire , qui ne veut que du spectacle , traversera en toute hâte le Salon des gouaches . Le vieux soldat et le jeune soldat donneront , sur tous les autres tableaux d’apparat , une préférence marquée à ces petits tableaux d’une exactitude sévère. — J’y étais! dira le vieux militaire, en se cherchant lui-même dans ces colonnes pressées , où des milliers de soldats sont représentés par un point. — Et moi aussi , je serai un grand capitaine! s’écriera tout bas le jeune homme, dans un de ces durables moments d’enthousiasme et d’admiration qui ont révélé tant de héros.
Cependant, rassurez-vous. Toutes les gloires et toutes les grandeurs de la France auront place sur ces murailles. Napoléon et la France moderne , bien que leur place y soit large , ne sont pas les seuls maîtres du château de Versailles. La vieille France et la vieille royauté n’ont pas été oubliées; elles éclatent, elles se révèlent de toutes parts. Ici Charlemagne dicte ses Capitulaires ; saint Louis rend la justice à Vincennes ; là, Duguesclin, mort, gagne le château de RandonlLe connétable de Richemond reprend Paris sur les Anglais ; Louis XII ne venge pas les injures du duc d'Orléans j noble parole qui pourrait servir de devise à sa famille ; plus loin, toujours dans la vieille histoire, Henri III institue V ordre du Saint- Esprit ; Henri IV tient rassemblée des notables; Nicolas Poussin est présenté à Louis XIII; Mariage de Louis XIII et d'Anne d'Autriche ; Création de l'Académie française; et enfin Louis XIV ! Il ne faut pas que le Roi nous attende ; entrons, s’il vous plaît, dans le Salon des gardes de la reine ; ici Louis XIV commence; vous pénétrez dans un monde nouveau. Ce ne sont plus les fortes têtes de l’Empire , ce ne sont plus les visages sévères des temps plus reculés; c’est une grâce plus hautaine , c’est une majesté plus dédaigneuse , c’est la beauté d’un autre monde. Cette Diane chasseresse , plus belle que Diane , c’est madame la duchesse de Bourgogne ; cette noble tête , si remplie de dignité et de résignation , c’est la reine Marie-Antoinette ; dans la salle suivante , le plafond est de Paul Veronèse; Louis XIV, à cheval, semble encore présider à toute cette grande histoire retracée sur les murs ; le doge de Gênes , Francesco , implore le pardon du roy; Namur rendu au roy le zojuin 1692; Madame ia mar* quise de Montespan et Madame la princesse de Soubise , et Madame de
Maintenon sont les reines de cette salle ; plus loin , dans le Salon de la Reine , le roy visite la manufacture des Gobelins ! le roy visite V Hôtel royal des Invalides , Baptême de Louis de France, fds du roy , et quels charmants portraits , le duc de Berry, Philippe Y , roi d’Espagne ; Marie- Louise, Élisabeth d’Orléans, duchesse de Berry, une Enfant qui tient des fleurs ! Dans la Chambre à coucher de la Reine , le Siège de Dole , le Siège de Lille , Madame la duchese de Bourgogne ; vous entrez alors dans le Salon de la Paix , la seule description du plafond pourrait fournir vingt pages de beau style. Cette fois, la Galerie des glaces est rendue à son état primitif; Louis XIY y peut venir, il trouvera sa galerie encore embellie ; la Salle du Trône est remplie de portraits et de nobles têtes, grandes actions et doux visages. Tournay , rendu au roy , 24 juin 1667 ; Douay, rendu au roy, 6 juillet 1667. Henriette d’Angleterre, Louise d’Orléans, reine d’Espagne, Marie de France, reine d’Angleterre. La salle suivante avait nom: Salle de Mercure , l’histoire du grand roi s’y continue , 1’ Académie des Sciences, le Passage du Rhin , Marier Thérèse d’Autriche, reine de France; Anne d’Autriche, reine de France; la duchesse de Savoie; Mademoiselle de Montpensier. Dans la Salle de Mars, Siège de Luxembourg, Mariage de Louis XIV, Portraits du Roy et de la Reine; Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne ; François de Yendôme , duc de Beaufort ; Louis de Bourbon , prince de Condé; Henri d’Orléans , duc de Longueville; Jules de Mazarin; les grands hommes arrivent après les belles personnes : la gloire après l’amour. Dans la Salle de Diane, Louis XIV encore et le grand Dauphin.
Dans le Salon de V A bondance, Valenciennes, Charleroy, Fribourg. Courbez-vous ! vous entrez dans la chambre de Louis XIV : le lit est orné de la draperie brodée par madame de Maintenon , le portrait de Madame, cette noble Henriette d’Angleterre, qui est morte dans ces murs, est remis à sa place accoutumée; la balustrade d’or est fermée; sur le prie-dieu sont les Heures du roi; le couvre-pied, coupé en deux morceaux , a été retrouvé, une moitié en Allemagne , l’autre moitié en Italie ; les deux tableaux de chaque côté du lit représentent une sainte famille de Raphaël , une sainte Cécile du Dominicain ; le plafond est de Paul Yéronèse, il a été pris par Bonaparte dans la galerie du conseil des Rois; les portraits au-dessus des portes sont de Van-Dick. Jamais la chambre royale ne fut plus splendide et plus brillante. Si plus loin vous entr’ouvrez cette porte, quelle austère retraite ! Là s’agenouillait Louis XI Y au pied de son confesseur. Plus loin encore (regardez en passant le Sacre
de Louis XVetldi Bataille de Fontenoy)\ dans cet autre appartement, qui a conservé je ne sais quel triste aspect, malgré ses peintures riantes, expira, non pas sans peine ni sans regrets , le roi du dix-huitième siècle, le roi de Voltaire et de Diderot, le roi Louis XV. Tournez la tête : vous êtes au milieu de ses amours. Que de beautés , que de grâces , que d3esprit dans ces sourires 1 Louis XVI aura son tour; le roy envoie La Pérouse faire le tour du monde , il distribue de sa main royale des secours aux pauvres , V hiver de 1788. L’QEii-de-Bœuf n’est pas loin; vous êtes au milieu de tous les poètes et de toutes les illustrations du grand siècle. Là, comme autrefois , Bossuet est près de Racine , Lafontaine près de Despréaux: Molière près de Corneille. Vous retrouverez, dans une autre salle , d’autres gloires littéraires et philosophiques : Montesquieu , J. J. Rousseau , Voltaire , Buffon , d’Aîembert. Quiconque a de droit sa place marquée dans l’histoire de notre pays , a de droit aussi sa place dans le château de Versailles. C’est plus qu’un panthéon, car même les faibles et les vaincus ont leur entrée; c’est moins qu’une biographie , car dans les biographies ordinaires, le crime tout seul vous donne une place. Chaque partie de ce vaste monument est disposée pour recevoir ses héros et ses hôtes. Voici la salle des grands amiraux de France : Florent de Varennes, 1270 ; Enguerrand, 1285 ; Matthieu de Montmorency, 1305 ; Anne d’Autriche; ils y sont tous jusqu’au duc d’Angoulême. Voici la salle des connétables et des maréchaux : Olivier de Clisson, Jacques de Bourbon, comte delaMarche, Anne de Montmorency, connétables; Catinat, Villars, JacquesdeFitz-James,Lannes,Soult,Moncey, Maison, Gérard, Grouchy, Clausel, maréchaux; les uns et les autres , gentilshommes ou soldats, la gloire et l’orgueil de la France. Il y a aussi la salle des guerriers célèbres, afin que ceux qui ont été oubliés dans les récompenses et dans les honneurs ne soient pas oubliés dans la gloire ; Chevert, qui n’a pas voulu être cordon bleu; Dumouriez, qui n’a pas été maréchal de France; Joubert, Hoche, Pichegru, Philippe de Custine, Rapp, et les autres favoris de la victoire, qui sontmortsdans la bataille avant d’en avoir reçu le prix. Patience, vous aurez aussi le Salon ou plutôt la Salle des Etats- Généraux, les combats de la parole après les combats du glaive , Mirabeau en tête , et toutes ces scènes nobles et terribles , autour de la tribune nationale , qui ont été de l’histoire dès le premier jour.
Il nous serait impossible, à nous, leur historien, à nous qui les avons vues en détail et à plusieurs reprises, toutes ces merveilles, de vous les raconter même dans la plus grande confusion. Figurez-vous toute cette
immense cité de marbre et d’or qu’on appelle le château de Versailles , remplie du haut en bas de tableaux, statues, peintures, bas-reliefs, meubles, bustes, emblèmes, drapeaux, faisceaux, aigles, fleurs de lys; figurez vous que l’escalier, les vestibules, les cours, les moindres passages, sont remplis dans tous les sens des souvenirs de notre histoire. Figurez-vous que toutes nos batailles, tous nos combats, sur terre et sur mer, que tous les châteaux , toutes les citatelles de la France, sont représentés sur ces murs. Figurez-vous , enfin, la chapelle royale, rétablie comme au temps de Massillon et du Petit-Carême.
Toutes les magnificences de la chapelle sont rendues à leur éclat primitif. Là brillent encore comme dans la nouveauté, les vingt-huit statues de pierre ; le maître-autel est de marbre et de bronze ; les murs sont chargés de bas-reliefs ; la tribune du Roi et la tribune de madame de Maintenon ont conservé leurs vitraux entourés de peintures; la voûte porte encore le beau tableau de Goypel , et enfin sont agenouillés encore aux deux côtés de l’autel, après en avoir été arrachés violemment, Louis XIII et Louis XIV, plaçant la France sous l’invocation de la sainte Vierge.
La salle de V Opéra n’est pas d’une moins grande magnificence. L’or et les peintures ont été renouvelés de fond en comble. Là dansait Louis XIV en présence de toute sa cour ; mais Racine n’avait pas encore écrit les beaux vers de Britannicus. Là, présidée par madame de Maintenon , une troupe de nobles artistes , madame la duchesse de Bourgogne à leur tête, jouait VAthalie de Racine et le Misanthrope de Molière; et plus tard , Marie-Antoinette , pauvre Reine , y chantait de son mieux les opéras de madame Favart.
Mais, ce qui est au-delà peut-être de toute cette magnificence, c’est la Galerie des Victoires . Cette galerie a été trouvée par le Roi Louis-Philippe dans de petits appartements obscurs, ignorés sans doute du roi Louis XIV ; elle a cent quatre-vingt pieds de plus que la galerie de Lebrun ( galerie des Glaces ) dont Louis XIV et son siècle étaient si fiers ; le Roi appelle cette galerie, la Galerie des Victoires; la France reconnaissante l’appellera la Galerie Louis-Philippe. Dans ce magnifique espace, le Roi a réuni toutes les grandes batailles de notre histoire dans une admirable confusion : Saint Louis, Duguesclin, Henri IV, Condé, Turenne, Vauban, Napoléon, ils y sont tous , et à leurs côtés , toute la France ancienne et moderne dans toutes sortes d’uniformes, qui prend sa part de gloire dans cette mêlée de géans.
Et quand enfin vous vous croyez au bout de toutes ces merveilles, quand votre admiration lassée ne demande plus qu’à se recueillir sous ces beaux arbres qui ont vu, sous leur ombrage vieilli, tant de majestés et tant de grandeurs, un grand escalier se présente ; vous montez, et vous vous trouvez dans un nouveau musée qui occupe tout le second étage du palais. Là, vous voyez réunis tous les portraits de notre histoire. Tous ces grands hommes que vous avez vus jouer leur rôle dans ce grand drame qui se joue au premier étage du palais de Versailles, vous les retrouvez sur la toile. Ils sont là tous, dans toutes sortes d’appareils, ces grands hommes de la France; tous les rois, tous les princes, tous les ministres; et leurs enfants, et leurs femmes, et leurs petits-enfants, et leurs aïeux, et les aïeux de leurs aïeux, vieillards et jeunes gens, en uniforme ou en manteau d'hermine, reines et jeunes filles, la couronne au front, ou couronnées de fleurs; orateurs et magistrats, prêtres et soldats, saintes dans le ciel ou beautés profanes sur la terre, savans et poètes, pairs de France et laboureurs, ils sont là tous dans leur gloire et dans leur modestie, dans leur beauté et dans leur grandeur, dans leurs vertus austères ou dans leurs élégantes faiblesses, depuis Diane de Poitiers jusqu’à Madame de Pompadour, depuis Louis XVI jusqu’à Saint-Louis.
Telle est cette œuvre immense qui n’avait pas de modèle dans le monde; voilà comment ce programme royal a été rempli : la gloire de la France renfermée dans le palais de Versailles! Cette fois le cadre sera digne du tableau, le tableau sera digne du roi qui l’a signé. En moins de cinq ans, le roi Louis Philippe aura achevé ce monument national; il aura accompli à lui seul, et au milieu de tant de travaux, de tant de dangers et de tant de veilles, la plus grande idée qui ait été conçue à la gloire de la France, puisqu’aussi bien, l’arc de triomphe de l’Étoile et la colonne de la place Vendôme, l’arc de triomphe que le Roi a achevé, la colonne à laquelle il a rendu l’Empereur, n’appartiennent qu’à notre gloire militaire.
Pour donner à cette œuvre royale la popularité européenne qui lui est due, la gravure devait s’emparer des meubles, des tableaux, des statues, des plafonds du château de Versailles , de ce chef-d’œuvre tout entier qu'il s’agissait de reproduire dans ses moindres détails. Le palais de Versailles, ainsi restauré, sera le sujet d’un grand livre; en effet, tous les genres d’immortalité appartiennent de droit à cette illustre et royale entreprise. Aussi , depuis longtemps déjà , et par mille travaux préparatoires, la gravure s’est emparée de ce monument national. Par un de ces bonheurs qui n’arrivent qu’aux grandes choses, aussitôt que
ie musée de Versailles put être gravé , un instrument d’une extrême précision fut inventé pour mener à bonne fin et sans encombre cet immense travail : la gravure de ces quatre mille tableaux ou statues . Pour un monument de ce genre, la qualité la plus désirable, doit être, sans doute , la vérité et la ressemblance. Grâce au merveilleux instrument de M. Gavard, il est impossible que les quatre mille gravures du musée de Versailles ne soient pas toutes de la plus grande vérité et de la plus extrême ressemblance.
Ce sera là, sans nul doute, une copie aussi merveilleuse, sinon aussi glorieuse que le modèle : tous ces faits d’armes, tous ces paysages, tous ces héros, toutes ces femmes, tous ces nobles exemples, tous ces chefsd’œuvre, tous ces monuments seront reproduits dans leurs moindres détails avec une précision presque mathématique. Cette précision même servira beaucoup au travail de l’artiste , car ceci est à la fois une entreprise d’art et de vérité. Le burin des plus illustres graveurs de l’Europe a été appelé à couvrir de toute sa grâce et de tout son éclat la vérité simple et nue du diagraphe Gavard ; le diagrapbe est un instrument d’autant plus admirable en ceci, que, tout en condamnant l’artiste à une vérité scrupuleuse , il lui laisse cependant toute son indépendance , c’està-dire, toute son imagination, toute sa verve et tout son talent.
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