‹ Galeries historiques de VersaillesChapitre 2 sur 31 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

itinéraire.

Vous traversez les Champs-Elysées et les beaux ombrages sous lesquels se promène toute la ville dans son plus magnifique appareil ; vous laissez à votre droite les charmantes hauteurs de Chaillot et de Passy, toutes chargées de maisons blanches , de jardins et de terrasses ; bientôt s’offrent à vos regards charmés les verdoyants coteaux de Meudon, de Sèvres, de Saint-Cloud, et tout là-haut, le Mont-Calvaire étincelant sous le soleil. Cependant tournez la tète! Donnez un dernier coup d’œil au dôme des Invalides, à la Seine qui coule dans son lit; déjà vous touchez Saint-Cloud et son beau parc ; Sèvres se présente ensuite , et enfin, par une montée insensible, vous arrivez jusqu’à la grande avenue du château de Versailles. Attendez quelques jours encore, et ce meme voyage de deux heures,

vous le ferez en quelques minutes , et comme par enchantement , sur le chemin de fer.

En 4564 , à cette même place où s’élèvent la ville et le château de Versailles, il n’y avait guère que des forêts et des pâturages; l’emplacement du palais de Louis XIV était le fief de Martial de Léoménie, secrétaire des finances de Charles IX : c’était tout le désordre champêtre d’une ferme. Ces belles avenues qui entourent la ville d’une triple haie de verdure, ces riches hôtels qui conservent encore le souvenir de leur ancienne grandeur, ces bassins, ces jardins, ces églises , ces monuments de tout genre qui font cortège au palais du grand Roi , toutes ces merveilles de l’art et du goût n’étaient en ce temps-là que des forêts séculaires , d’épais gazons, des marais fangeux ; partout la solitude et le silence , qu’interrompaient parfois le bruit de la chasse et le son du cor. Henri IV et Louis XIII avaient à peine laissé dans ces lieux déserts quelques traces de leur passage, quand tout à coup la volonté d’un jeune Roi toutpuissant créa toutes ces merveilles. Qui que vous soyez qui aimez les miracles , et pour qui le spectacle de la plus magnifique cité arrachée à des ruines inévitables peut avoir quelques charmes, venez avec nous, et parcourez en toute hâte cette ville naguère abandonnée à elle-même et retrouvant aujourd’hui une vie nouvelle. A deux siècles de distance, c’est le même changement qui s’opère. Louis XIV jeta dans ces lieux le bruit, le mouvement, la vie, les beaux-arts , toutes les pompes de son règne ; Louis-Philippe y jette à son tour le mouvement , les beaux-arts , toutes nos gloires nationales; le roi des Français rend la vie à ces ruines; il sauve à jamais ce palais bâti par Louis XIV et que le temps allait abattre ; encore une fois cette ville se réveille; ces beaux lieux s’étonnent de ce mouvement in-

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accoutumé. Parcourons à la bâte ces monuments voués depuis si longtemps à l’oubli , cette grande avenue par laquelle a passé, dans des appareils si divers, toute la royauté de France.

Voici la longue avenue, cette merveille qui est le digne sentier des merveilles; elle traverse la ville de l’est à l’ouest, séparant en deux parties égales le vieux Versailles et la ville neuve. Voici les deux belles avenues , l’avenue de Sceaux et l’avenue de Saint-Denis, qui, comme la grande avenue, s’arrêtent à la place d’ Armes. Saluez en passant le palais de madame Élisabeth. Admirez la coquetterie gracieuse de l’bôtel où régna, souveraine capricieuse et folle, la dernière maîtresse de Louis XV. Plus loin , après l’hôtel des Menus- Plaisirs, non loin de l’emplacement où fut bâtie la salle des États-Généraux, après avoir laissé à votre droite l’hôtel du grand-veneur et l’hôtel du grand-maître , dans l’avenue de Saint-Cloud , si animée et si belle , voici le collège royal de Versailles , autrefois couvent de chanoinesses augustines, bâti par la reine Marie Leczinska, la femme du roi Louis XV , la digne fille de Stanislas, roi de Pologne. Un peu plus loin encore , au bout de l’avenue , s’élevait jadis le château de Clagny , la demeure de madame de Montespan : mais le château de Clagny a été démoli par la bande noire, et aujourd’hui il n’en reste plus que le souvenir. Trois rois ont élevé l’hôpital de Versailles : le Roi Louis XV , le Roi Louis XVI, le Roi Louis XVIII. Le théâtre a été donné à madame Montpensier par la Reine Marie- Antoinette. Louis XIV posa la première pierre de l’église , en \ 684 ; elle fut terminée en 4686 sur les dessins de Pierre Mansard; le tableau du maître-autel est de Michel Corneille; douze beaux médaillons de marbre représentent des apôtres et des pères de l’Église, Arrêtons-nous sur les bords de la

NOTICE HISTORIQUE pièce d'eau des Suisses , limpide cristal où se reflète la verdure des bois et de la prairie : ce petit lac, de forme ovale, lut creusé par les Suisses du Roi Louis XIV ; il a trois cent cinquante toises de long sur cent vingt toises de large. A côté et au devant de la pièce d’eau des Suisses , non loin du jardin potager du château, dessiné par La Quintinie, s’étend en mille gracieux détours le jardin anglais de l’hôtel Letellier, qui fut l’hotel de madame de Balhi plus tard. Charmante et rustique demeure, où se retrouvent toutes les élégantes fantaisies. Le paysage a été préparé'dans tous les sens pour la plus grande surprise des yeux et de l’esprit; ce ne sont que prairies, petites îles , eaux murmurantes , ponts rustiques, grottes, cabanes, fraîches pelouses, chaumières, hautes montagnes transportées à grands frais de la forêt de Fontainebleau ; profonde caverne , et cette caverne c’est un élégant appariement disposé tout exprès pour un ermite de vingt ans : un rocher chargé d’arbres et recouvert d’une verte pelouse sert de toit à cette grotte somptueuse, qui n’a rien à envier à la grotte de Calypso. Ce palais fut bâti par 3VI. Letellier , entrepreneur de l’église Saint-Louis, avec les rognures de cette église. Cette église Saint-Louis , qui est aujourd’hui la cathédrale , fut commencée en 4745 : le Roi Louis XV en posa la première pierre ; le dernier des Mansard (Mansard de Sagonne) en fut l'architecte ; elle est dépouillée de tout ornement intérieur , et cependant elle a un air de grandeur. De cette église , vous allez au grandcommun , énorme bâtiment qui s’élève à votre gauche, tout à côté du château ; le grand-commun renfermait mille chambres et deux mille lits, qui étaient tous occupés quand la cour était à Versailles. La manufacture d'armes occupait une partie de cette immense maison. La bibliothèque publique est placée à l’ancien hôtel des affaires étrangères ,

SUR VERSAILLES, rue de la Surintendance ; elle ne contient guère moins de cinquante mille volumes, dont plusieurs livres très-précieux et très-rares : l’exemplaire unique colorié, représentant les tournois des fêles de Versailles en 1662 ; une carte topographique de Versailles , dessinée par l’ordre du Roi Louis XVI ; plusieurs volumes des premiers temps de l’imprimerie. L’ancien hôtel de la guerre se fait remarquer par son portail décoré de superbes trophées en relief; dans ces murs furent arrêtées les longues et glorieuses guerres qui ont jeté tant d’éclat sur le dix-septième siècle.

Quand vous avez parcouru tout le quartier Saint-Louis, poussez un peu plus loin jusqu’au village de Bue, au fond du vallon; l’aqueduc de Bue n’est pas une des moindres merveilles de Versailles. Dix-neuf grandes arcades de trente pieds d’ouverture et de soixante-huit pieds de haut élèvent l’eau à cent pieds dans les airs. On dirait, à voir cette masse imposante, que les Romains ont passé par-là avant d’aller construire le pont du Gard. C’est de l’aqueduc de Bue que viennent toutes les eaux du parc de Versailles , comme toutes les fontaines de la ville sont alimentées par les arcades de Mari y. Dans le quartier Saint-Louis est encore la salle du jeu de paume, où, le 22 septembre 1789, l’assemblée nationale vint prèler le serment de ne pas se séparer avant que la constitution du royaume fut établie sur des fondements solides.

1789! Louis XVI! Bailly! Mirabeau! terribles architectes! Nous voilà bien loin de Louis XIV, de Lenôtre et de Mansard !

Martial de Léoménie, qui était propriétaire de la seigneurie du château de Versailles en 4 561 , le vendit en 1575 à Albert de Gondi , maréchal de Retz. On lit dans les Mémoires de l’Estoile que Catherine de Médicis fit étrangler

le secrétaire-d’état Léoménie , pour faire avoir au comte de Retz la seigneurie de Versailles. En 4627, Louis XII, qui venait souvent de Saint-Germain chasser dans les forêts de Versailles, acheta de Jean de Soisy un moulin à vent et un terrain que cette famille possédait depuis le quatorzième siècle. Le Roi, sur remplacement de ce moulin , fît construire un chestif cliast eau, comme ditBassompier re, afin de n’être plus obligé, comme il lui était souvent arrivé , de coucher dans quelque méchante hôtellerie de rouliers, après avoir couru le cerf. Le vieux château, qui n’annonçait guère le palais qui allait venir, se composait d’une façade de sept croisées, le pavillon du milieu en avait trois, et de deux longues ailes en retour; le tout en briques et dans le goût dégénéré du seizième siècle. Les deux pavillons, en pierre détaillé et d’une architecture plus riche , unis par deux portiques d’ordre corinthien, doivent être considérés comme deux édifices à part, ainsi que les deux longs bâtiments détachés qui bordent de chaque côté la cour des ministres ; c’est là plutôt un confus amas de palais de différents styles, qu’un seul et même édifice.

Cependant, arrangé par Louis XIII, orné de balustrades dorées , de bustes , de statues , de groupes , de vases , sans oublier les huit colonnes doriques, le grand balcon en marbre blanc, la cour élégamment pavée en carreaux de diverses couleurs , mosaïque d’un piquant effet , le vieux château de Louis XIII , avec ses combles en plomb , ses sculptures dorées et délicates , ses quatre-vingts bustes antiques en marbre blanc, posés entre chaque fenêtres sur autant de consoles en pierre grise , se détachant à merveille sur le rouge foncé de la brique , est encore d’un effet étrange et solennel. Les statues et les groupes entremêlés de vases et de trophées d’armes qui couronnent les balustrades du comble

représentent : — la Richesse, — la Justice, — Pallas, — la Prudence, — la Diligence, — la Paix. — Mursy, Coysevox, Girarclon , Masson , ont sculpté ces diverses statues. L’Europe et l’Asie, qui ne forment qu’un seul et même groupe, ont été faites en même temps par Legros et par Masson , Dan s l’encoignure, une Renommée de Lecomte sert de pendant à une Victoire de l’Espingola; dans le coin opposé, l’Afrique par Lelongre et l’Amérique par Regnaudin, en un seul groupe, servent de pendant à l’Europe et l’Asie ; enfin, la Générosité par Legros , la Force par Coysevox , l’Abondance par Mursy. — Deux statues couchées forment une espèce de fronton sur le pavillon de la façade principale , à droite c’est Mars, à gauche Hercule, ou plutôt Louis XIV. L’horloge que soutiennent ces deux statues est une horloge immobile ; elle ne marque pas le temps, elle est privée de mouvement; elle n’a pas le son argentin qui annonce aux jeunes gens l’heure d’aimer et aux vieillards l’heure de la sagesse. Ce n’est pas une horloge comme les horloges des hommes , marquant également la douleur et la joie , l’espérance et le désespoir, la vieet la mort; son aiguille immobile ne marche pas à travers les passions humaines , leur jetant tour à tour l’agitation ou le calme; c’est une inflexible aiguille qui ne marque qu’un point fixe dans le temps , c’est une horloge qui ne sert qu’une fois dans la vie des Rois : cette aiguille marque lheure de la mort du Roi; quand l’heure sonne, celui pour qui elle sonne ne peut pas l’entendre, il est mort, il n’est plus Roi, il n’est plus rien. Fatal cadran 1 il est là , dans cette cour, immobile et impitoyable comme la flèche de l’église de Saint-Denis, qui avait chassé de son château de Saint-Germain le Roi Louis XIV 1 Son aiguille fatale ne ressemble pas mal à ce doigt invisible qui écrivait de terribles et mystérieuses paroles sur les mu-

railles croulantes de Baltliazar. Cette aiguille, fixée à cette place funèbre, y demeure jusqu’à l’heure où une autre mort royale vient à sonner; alors c’est au tour de la nouvelle heure; l’aiguille fatale tourne un tour de plus sur elle-même, et les caveaux de Saint-Denis comptent un cercueil de plus.

De cette cour , qu’on appelle la cour royale, on montait par quelques marches dans la cour de marbre, pavée d’un marbre blanc et noir avec des bandes de marbre blanc et rouge; mais la trop haute élévation de la cour de marbre masquait doublement le parc et l’avenue , le nouvel architecte royal de Versailles a mis la cour de marbre au niveau du parc et de l’avenue; après quoi, cette cour ainsi abaissée, il l’a fait de nouveau paver tout en marbre. Maintenant , grâce à cette importante réforme, l’œil embrasse d’un seul coup le jardin, l’avenue, les deux cours , la grille chargée de la couronne et de l’écusson royal , le vieux château de Louis XIII , les vieilles statues des sculpteurs de Louis XIV, et à côté de ces allégories, les héros de l'histoire ancienne et moderne qui ont pris leur place dans ces cours où s’agitait tout le grand siècle : Duguesclin, Bayard, Turenneet Condé, Duquesne et Duguay-Trouin, Tourville et Suffren, Suger et Sully, Richelieu et Colbert, ont quitté le pont de la Chambre des députés, qu’ils surchargeaient de leur poids et de leur gloire, pour se mettre à leur aise dans cette noble arène , et avec eux Jourdan et Masséna, Montébello et Mortier, servent de garde d’honneur au premier créateur de Versailles, au Roi Louis XIV lui-même ; car Louis-Philippe a donné au grand Roi la place d’honneur qui lui revenait à tant de titres. La statue équestre de Louis XIV domine cette première cour où déjà la vieille France se réunit si franchement à la France nouvelle.

Il était impossible d’annoncer tout d’abord, d’une façon

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plus évidente et plus complète, le plan et l’exécution du Musée de Versailles, l’alliance du passé et du présent, la réunion de toutes les gloires, de tous les grands hommes, de toutes les grandes actions, de toutes les vertus qui ont créé, éclairé, sauvé la France.

Peu à peu cependant, après avoir ainsi agrandi, embelli le château du Roi son père , le Roi Louis XIV se prit à aimer de passion ce vieux palais qui était un peu son ouvrage. 11 y venait souvent de Saint-Germain pour y passer tout le jour; quelquefois il y donnait des fêtes, mais la nuit venue, il retournait à son château de Saint-Germain. Déjà cette grandeur naissante se trouvait mal à l’aise dans ce vieux château. C est alors que Louis XIV demanda un nouveau palais à Mansard.

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