CHAPITRE VIII
inauguration tuî JRuôrc lie DeroailUd.
Les fêles de 1064 ont laissé dans le palais de Versailles un souvenir ineffaçable. Cette année \ 064 est une des plus belles années de la jeunesse et de la grandeur de Louis X1Y ; le palais et les jardins de Versailles étaient alors dans leur éclat le plus magnifique; toutes les gloires militaires, tous les grands poëtes de la France, admirablement secondés par le plus intelligent monarque de lunivers, se réunissaient autour de sa personne pour l aider à accomplir les merveilles de son règne. Le dix-septième siècle venait de prendre sa place à la tète des plus belles époques qui aient honoré 1 humanité; ii était le siècle du grand Condé et du grand Corneille, de Bossuet et de Fénelon, de Molière et de Racine , de Mlle de La Vallière et de Mrae de Sévigné ; le siècle de toutes les gloires, de tous les prestiges, de tous les amours ; en un mot, il était déjà le siècle de Louis-le-
Grand , quand le roi , « voulant donner aux reines et à
» toute sa cour le plaisir de quelques fêtes peu communes,
» dans un lieu orné de tous les agréments qui peuvent faire » admirer une maison de campagne , choisit Versailles, à » quelques lieues de Paris. C’est un château qu’on peut » nommer un palais enchanté, tant les ajustements de » l’art ont bien secondé les soins que la nature a pris pour » le rendre parfait. Ce fut en ce beau lieu , où toute la cour » se rendit le cinquième de mai , que le roi traita plus de » six cents personnes , jusqu'au quatorzième, outre une » infinité de gens nécessaires à la danse et à la comédie, et » d’artisans de toutes sortes venus de Paris, si bien que » cela paraissait une petite armée. »
Le fidèle chroniqueur de ces belles journées du mois de mai, quelque honnête homme d’esprit comme moi, que Molière aura fait entrer à sa suite, que le roi Louis XIV n’aurait jamais pensé à inviter dans son palais , un naïf historien , qui cependant a payé comme un prince cette hospitalité royale , en racontant à la postérité ce qu’il avait vu et entendu dans ces jours d’enchantements , raconte ainsi toutes ces fêtes jour par jour, heure par heure. Sou récit est plein de naïveté; et cependant avant-hier encore, avouons-le, il nous semblait que cet homme racontait des choses impossibles. Ces tournois, ces livrées, ces hérauts d’armes, cette foule brillante qui remplissait le palais et les jardins; ces festins, les plus grands gu on puisse faire , nous paraissaient autant d’inventions plus dignes du roman que de l’histoire. C’est qu’en effet nous n’avions pas vu le palais de Versailles comme il faut le voir, c’est qu’en effet à la place de ces demeures magnifiques , charmantes en toutes manières, nous n’avions pu voir que misères , abaissement auguste , ruines lamentables ; c’est qu’en effet l ame , c’est-à-
SUR VERSAILLES, dire la royauté, manquait à ce cadavre de la majesté royale, et qu’il était impossible de les retirer, parla pensée, de leur abaissement, ces nobles murs autrefois si remplis de beautés , de magnificence et de grandeur!
Mais aujourd’hui enfin , grâce à cette intelligente volonté qui gouverne la France, nous croyons aux fêtes de 1664, nous croyons à tout ce qu’on dit dans les histoires de la grandeur de Louis XIV, nous croyons au palais de Versailles. Quel miracle! En ^856, après tant de révolutions, toutes en faveur de ce nouveau et légitime souverain de la France, qu’on appelle le peuple, tout d’un coup, et comme par un enchantement sans exemple, voici que ce palais de Versailles , couché par terre , sort de ses ruines; ces portes fermées s’ouvrent de nouveau à deux battants, comme si le grand roi allait venir ; les eaux s’élancent dans les airs; les bosquets se couvrent de leurs plus beaux ombrages ; l’OEil-de-Bœuf se remplit des plus grands hommes de l’éloquence et de la poésie; la galerie des Glaces est animée et bruyante comme le jour où fut reçu, implorant son pardon, le doge de Venise; le dixseptième siècle tout entier, si longtemps et si souvent méconnu , outragé , insulté parmi nous , se presse et se précipite dans ces demeures royales , et alors vous pensez s’ils se retrouvent avec bonheur, avec orgueil, avec amour, dans ces demeures faites par eux et pour eux , tous ces esprits d’élite , tous ces rares courages , toutes ces beautés sans pair ! Le dix-septième siècle tout entier se répand dans ce palais qui fut son amour et sa joie, dans ce palais où pour lui se levait chaque matin le soleil , et après ce long exil , il veut tout voir de ses yeux , il veut toucher toutes choses de ses mains. Oui, en effet, s’écrie le grand siècle, voilà le palais de mon roi! voilà ma demeure, voilà ma
maison, voilà mon seuil domestique, voilà nos lambris dorés, voilà nos plafonds, voilà nos marbres, nos toiles, notre bronze, nos chefs-d’œuvre de la France et de l’Italie! Versailles est debout : Vive le roi! le grand siècle nest pas mort !
Et que le roi Louis-Philippe a eu raison de rendre ainsi aux poëtes , aux historiens , aux philosophes , aux moralistes, aux grands artistes, au grand roi du grand siècle, ce palais de Versailles, le seul asile qui fût digne d’abriter tant de grandeurs! Louis XIV est non-seulement l’honneur de la royauté, mais encore l’honneur de l'espèce humaine. 11 a donné à la langue, à la pensée, au style, à la poésie et à l’imagination françaises, le signal du départ , il leur a montré le but, et il leur a dit : Malheur à celui qui ira plus loin ! A Louis XIV se rattachent toutes les grandes idées du beau, du bien, du grand, de l’utile, de la gloire, de la croyance, de l’autorité. Il est le roi de l’ordre et de l’unité, de l’obéissance et du respect. H restera dans l’avenircomme le point le plus glorieux de notre nation. 11 avait élevé Versailles dans son plus grand moment de toute-puissance. Mais à peine il fut mort, que le palais de Versailles, qui suffisait à peine à le contenir, se trouva vide et désert. Rien ne put désormais le remplir, ni l’esprit du régent, ni les profusions de Louis XV, ni même les illustres et admirables transports de 89, ni même la gloire de l'empereur. À toutes ces grandeurs nouvelles qui ont épouvanté , qui ont rempli le monde, le palais de Versailles restait silencieux et muet ; nul ne pouvait le tirer de ce profond dédain pour ces majestés improvisées; il avait vu de trop près la grandeur pour se laisser prendre à des grandeurs passagères. A tous ces parvenus d’hier, parvenus de la terreur, parvenus de la gloire ou parvenus de la fortune, il oppo-
SUR VERSAILLES, sait ce profond et invincible mépris contre lequel est venue se briser toute la volonté de l’empereur, toute l’obstination de l’ancienne maison de Bourbon. Il était aussi difficile de le faire disparaître du sol que de le retirer de son néant, il mettait au défi tous les démolisseurs et tous les architectes. Plus d’une fois on parla sérieusement de le rendre à son ancien éclat : le vieux palais, par ses mille fenêtres ouvertes, jetait un regard de mépris sur les maçons qui faisaient mine de le recrépir; plus d’une fois on parla sérieusement de le démolir et d’en vendre les matériaux à l’enchère ; le vieux château , par ses mille fenêtres ouvertes à tous les vents, jetait un regard de pitié sur les démolisseurs!
Ainsi le palais de Versailles n’était depuis longtemps ni un palais ni une ruine; il était aussi rebelle à la truelle chargée de chaux et de ciment, qu’il l’eut été à la mine remplie de poudre. Louis-Philippe fut obligé, pour parvenir à cette grande conquête qui sera une des plus illustres conquêtes de son règne, de l’attaquer de front et de toutes parts, il y voulait entrer précédé et suivi du présent et du passé de la France; il y voulait entrer au nom de Louis XIV et de Napoléon ; il voulait planter sur ces hauteurs désolées et sans drapeau les deux drapeaux : le drapeau blanc et le drapeau tricolore, qui, tous les deux, ont couvert tant de victoires; il y voulait abriter dans un ordre admirable toutes les gloires de la France; il voulait, pour que le château de Versailles sortît enfin de son apathie mortelle, lui rendre Louis XIV d’abord , et avec Louis XIV lui donner Charlemagne, François 1er, Henri IV, Louis XV, Louis XVI, la révolution française, l’empire, la révolution de juillet. Il a dit au palais de Versailles : Ouvrez! ouvrez vos portes! c’est la fortune de la France! Et ainsi, tout
seul, pendant quatre ans, du haut en bas de ce palais plus grand qu'une ville, dans les fondations et sous les combles, dans les murs, hors des murs, dans les recoins les plus ignorés et dans les salles les plus magnifiques, ce roi infatigable a porté sa patience, son travail , sa volonté, sa science historique, son admiration pour tous les noms illustres , son respect pour toutes les gloires acquises , son dévouement sans bornes, son admiration profonde et sincère atout ce qui est l'histoire de notre pays.
Élever le palais de Versailles , planter ces jardins, appeler ces eaux jaillissantes dans cette plaine aride, abriter sous ces ombrages tout un peuple de statues, se servir dignement de Mansard , de Lebrun , de Le Nôtre, de Puget, de Coysevox, de tant d'artistes illustres qui sont morts à cette peine; dépenser plus d'un milliard à accomplir cette merveille impossible, appeler à son aide toutes les forces , tout le génie, tout l'argent, toutes les gloires, tout l'esprit, toute la majesté dont pouvait disposer le plus grand roi du monde, c'était bien difficile déjà; mais pourtant je ne crois pas que ce fût plus difficile que de restaurer le palais de Versailles. Oui, le prendre là, dans sa ruine, tout chargé de ronces , tout couvert d'épines , croulant au dehors, moisi au dedans , odieux au peuple, oublié de ceux qui ne le haïssaient pas , chargé de malédictions et de blasphèmes , stupide depuis le jour où le peuple furieux s’en vint de Paris arracher de ses murailles désolées son dernier roi et sa dernière reine; et sans hésiter, seul, au plus fort des plus importantes affaires qui aient occupé un roi depuis six ans, avec un million par mois , deux journées de Louis XIV, relever le cadavre de ce palais , panser une à une toutes ses blessures , le couvrir d'un manteau de pourpre, lui rendre la vie d'abord , le mouvement ensuite , la
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grandeur enfin , et ce qui était plus difficile, lui rendre le respect, et ce qui était plus difficile encore, lui rendre l’amour du peuple, et si bien faire que toute la France va accourir dans un pieux pèlerinage à ce même palais de Versailles qu’elle évitait dans une terreur superstitieuse: certes voilà une œuvre plus difficile que l’œuvre même de Louis XIV. Louis XIV avait bâti pour lui le palais de Versailles; Louis-Philippe le relève pour nous; LouisXIV mort, le palais de Versailles n’a plus voulu appartenir à personne : maintenant il appartient à ce peuple de Francecontre lequel le palais de France avait une si grande colère que le peuple lui rendait si bien.
Bien avant que cette œuvre royale fût achevée, et par un de ces bonheurs dont on est plus fier qu’on ne léserait d’un bel ouvrage, j’avais été admis à parcourir toutes ces merveilles amoncelées; et pour la première fois de ma vie, peut-être, j’avais compris jusqu’où peuvent aller l’admiration et le respect. J’étais hier un des hôtes du roi, le dernier dans cette foule d’élite, mais non pas le moins ému et le moins attentif à ce qui allait se passer. Chose étrange 1 Toute cette foule a été émue comme un seul homme. Ils arrivaient l’un après l’autre ou plusieurs en même temps ; mais déjà dans la cour d’honneur leur attention était excitée. Les premiers qui vous font cortège dans cette cour d honneur, ce sont les grands hommes de la France : c’est Bayard , c’est Duguesclin , c’est Turenne, c’est Condé, c’est Louis XIV sur son cheval. Arrivés à la cour de marbre, les invités du roi mettaient pied à terre, et vous savez qui ils sont; ce sont tous les hommes importants de notre pays : soldats, magistrats, députés, pairs de France, quelques poètes et quelques écrivains , assez grands écrivains et assez grands poètes pour n’être encore ni membres de l’Acadé-
mie, ni députés, ni pairs de France ; quelques-uns de ces étrangers de Paris qui restent Anglais, Prussiens ou Russes, dites-moi pourquoi. Déjà , en mettant pied à terre, le recueillement commençait. Les hôtes du roi se promenaient lentement dans ces vastes galeries où reposent dans leur linceul de pierre les rois , et les reines , et les guerriers de la première race. Ils s’arrêtaient tout pensifs devant Charlemagne et devant Clovis, et ils admiraient que les tombeaux de Saint-Denis et de tous les vieux monastères eussent ainsi envoyé du fond de leurs caveaux les plus sombres une copie énergique et puissante de leurs morts célèbres; l'antique abbaye de Saint-Denis n’a pas dit au roi : Rends-moi mes morts! au contraire, elle adonné à ces effigies royales un éphémère congé de quelques siècles, elle leur a permis d’aller instruire de plus près ceux qui s’agitent sur la terre, par le spectacle de leurs grandeurs immobiles. Laissez le temps donner à ces galeries toutes neuves cette magnifique teinte funèbre, que seul il peut trouver sur sa palette de cendres et de poussière , et vous verrez combien ce vaste tombeau placé là sera d’un effet tout puissant !
Dans une de ces galeries de pierre, parmi les effigies de marbre, remarquez sur son piédestal cette jeune fille des champs, guerrière et bergère à la fois, le visage d’une femme, le cœur et le bras d’un héros. Son attitude est calme et reposée; son noble visage respire le courage et l’espérance; il est impossible de mieux rendre ce courage de lion né dans le cœur d’une femme; mais aussi le giand artiste qui a si bien compris l’héroïque vierge de Vaucouieurs est elle-même une jeune fille qui s’appelle tout simplement Marie d’Orléans. Sa statue est une des plus belles du Musée de Versailles, Heureuse Jeanne d’Àrc, d’avoir ren-
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contré parmi les artistes contemporains un si excellent protecteur!
Cependant, au sortir de c^s galeries de pierre et parce bel escalier de marbre au haut duquel Louis XIV venait attendre le grand Condé, vous entriez dans le salon de4792; et alors c’était , pour les assistants à ce grand spectacle, un étonnement tout nouveau; 4 792, le commencement de la France moderne! A présent vous les voyez tous partir, soldats, matelots, sans nom, sans famille, quelquefois sans uniforme; et alors ayez bon courage, car il faut les suivre, tambour battant et au pas de charge, dans ces guerres de géants qui ont étonné, qui ont dompté le monde. L’effet de cette histoire ainsi racontée, bataille par bataille, victoire par victoire , ne saurait se décrire. Ces spectateurs d’élite, admis les premiers à passer ainsi la revue de nos annales, étaient là tous , les uns et les autres animés, attentifs , curieux , heureux et fiers de tant de gloire. — A qui donc appartient ce palais de Versailles? se disaient-ils; nous étions tout à l’heure à Charlemagne et à François 1er, et maintenant nous voilà suivant à la trace les héros, les soldats et les principes de 4789?
Ils allaient toujours , marchant de victoire en victoire , s’arrêtant devant les combats illustres, se passionnant tout à l’aise pour le grand empereur, dans ses appareils si divers et dans des fortunes si différentes; aujourd’hui couronné par le pape , le lendemain épousant la fille d’un empereur, puis vaincu et captif, puis sortant de son île et rentrant comme un triomphateur dans son royaume de cent jours, puis abattu une dernière fois et se perdant dans l’infinité de son malheur et de sa gloire. Surtout c’était beau à voir, hors de la toile et marchant gravement, témoins muets mais non pas impassibles , ces vieux sol-
dats , ces maréchaux invalides, ces hommes de fer , blessés sur tous les champs de bataille , parcourant d’un pas cassé tout ce Musée ou plutôt tout ce champ de guerre, émus jusqu’aux larmes à l’aspect de leurs anciens triomphes, se cherchant eux-mêmes dans la mêlée, à l’ombre de leurs aigles et de leur empereur, si fiers et si heureux de se retrouver tenant leur place d’il y a vingt ans, dans cette mêlée sans égale de toutes les royautés , de tous les peuples et de tous les principes ! Il y en avait parmi ces vieux héros qui n’avaient pas marché depuis dix ans, et qui se redressaient à cette odeur de poudre, comme fait le paralytique dans l’Évangile. Ils revenaient à leurs beaux jours de misères et de bivouac; ils prêtaient l’oreille, ils entendaient le Chant du Départ qui retentit partout dans ces salles de 4792 et années suivantes : ils voyaient Toulon se rendant sous le canon dressé parce petit jeune homme au teint pâle et â l’œil de feu ; ils gravissaient les hauteurs du mont Saint-Bernard en chantant et en traînant les canons; ils descendaient en Italie, au milieu de la vapeur des orangers et des roses ; ils arrivaient en Égypte et dans ces plaines chargées de sables au pied des Pyramides ; ils regardaient en riant ces trois mille années qui les contemplaient avec effroi !
Bientôt venait l’empire, venaient ses fortunes, ses duchés, ses croix d’honneur, toute cette pompe un peu bruyante, mais non pas sans grandeur; ils étaient là aussi les soldats de tout à l’heure; mais ils étaient en manteau d hermine, en toque de velours, la main gantée, ayant recouvert de soie même le fourreau de leur épée! Ainsi va la gloire humaine. Mais cependant songez au bonheur qui m’arrivait hier ! Avoir sous les yeux les héros d’une si grande histoire; les voir en même temps là , sur la toile,
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dans tout l’appareil de la gloire, et là , à vos côtés, dans tout le déshabillé de la grandeur; les voir là tout armés dans la mêlée, au milieu de la poudre, et là, à vos côtés, qui s’appuient sur votre bras ou qui vous saluent quand ils vous ont heurté par hasard; se dire à soi-même : Il était, à Austerlitz, soldat, et le voilà à mon côté maréchal de France , et c’est le même homme pourtant ! 11 appartient à l’histoire depuis dix ans, et je le vois là qui marche, et qui pense, et qui pleure, quoi qu'il en ait ; il peut regarder sa gloire sur ce tableau de Bouchot ou de Scheffer, et puis se retourner les bras croisés , et dire en montrant à tous son front couvert de cicatrices : — Ai-je volé ma place dans ce Panthéon militaire? Certes, voilà une émotion vive, puissante, glorieuse pour tous , glorieuse pour lui , le héros, glorieuse pour vous, spectateur, glorieuse surtout pour le roi qui a conçu, qui a accompli, lui , le premier et lui tout seul , une pareille entreprise. Aussi ces vieilles gloires de l’empire, conviées à cette fête nationale, se regardaient entre elles et elles semblaient se dire, tant le bonheur a le même langage, sous le hêtre et sous les trophées d’armes : Un dieu nous a fait ces loisirs ! Hœc otia fecit.
Voici ce que j’ai vu avec un attendrissement inexprimable. Je repassais pour la vingtième fois dans la galerie des Batailles; là toutes les victoires de la France sont mêlées et confondues , c’est le plus admirable pêle-mêle qui se puisse voir ; Saint-Louis à côté de Murat, Henri IV non loin du grand Condé, Vauban etDuguay-Trouin , ils y sont tous. Cette galerie est peut-être la merveille de toutes ces merveilles. Elle a cent cinquante pieds de plus que la galerie des Glaces. Elle est soutenue par d’immenses colonnes en marbre; elle est toute dorée du haut en bas. Hans
un des tableaux qui décorent cette galerie des Batailles, un vieux soldat venait de se retrouver commandant en chef, ou plutôt une jeune femme qui lui donnait le bras venait de découvrir dans cette glorieuse mêlée son grand-père, et elle lui montrait sa propre gloire, heureuse comme une jeune fille qui se voit mêlée à cette gloire militaire, la plus parée de toutes les gloires. Le vieillard , qui était trèsoccupé à regarder une bataille du prince Eugène, obéissant à l impulsion de sa jeune compagne, suivit son doigt indicateur, et ainsi guidé par cette main blanche, et effilée, et transparente, il se reconnut lui-même dans ce tableau, déjà blanchi par l’âge, déjà cassé par la gloire, mais encore superbe et dans toute ranimation de la victoire. C’était bien lui! une légère rougeur monta à son maigre visage, il regarda pendant une minute ou deux cette victoire dont il était le héros , puis saisissant le bras de sa compagne : « Viens , ma fille , lui dit-il , tu vas me voir! »
Et d’un pas plus leste que je n aurais pensé d’abord , il ramena son enfant, à rebours de tant de victoires, dans la salle de I79â. A mesure que le vieillard revenait sur ses pas, on eut dit qu’il redevenait plus jeune, ou plutôt c’était l’empire qui le rajeunissait. Us arrivèrent ainsi elle et lui dans la salle de 4792, il s’assit sur une de ces riches banquettes recouvertes en velours qui garnissent tous les murs du palais; il fit asseoir sa fille à ses côtés, puis levant la main à son tour, mais une main sèche, ridée, tremblante, mutilée, il désigna à son enfant, dans cette foule de portraits, le portrait d’un beau jeune homme de seize ans. C’était déjà le visage d’un héros. De longs cheveux noirs encadraient à merveille cette jeune tête ; ce vif et ingénieux regard resplendissait de tout l’éclat de la vingtième année; cette belle joue ovale se colorait d’un sang chaud et vif; il
SI! H \ RRSAJLLES.
y avait sur ses lèvres fortement dessinées le naïf sourire de la santé; ce jeune homme portait un habit de soldat.
Quand le vieillard eut considéré ce portrait avec une émotion toujours croissante : — Tiens, me voilà, ma fille! lui dit-il d’une voix tremblante; et, disant ces mots, il était plus fier d’avoir eu vingt ans que d’ètre maréchal de France et duc et pair.
La jeune fille porta à ses lèvres les vieilles mains de son père, et le vieillard rentra en lui-mème, heureux, mais peutêtre un peu honteux de son émotion.
Que de petits drames imperceptibles se sont passés, ce premier jour, dans ce palais de Versailles ! pendant que l’antiquaire déchiffrait avec délices les vieilles inscriptions des vieilles statues, pendant que le soldat de l’empereur marchait au pas à la suite de son empereur, pendant que les 224 de 4850 parcouraient la salle de juillet toute remplie des scènes dramatiques de cette révolution sans rivale, les esprits les plus calmes, les heureux égoïstes, pour qui la gloire des armes n’est qu’un vain bruit, la puissance une force inutile, le courage un glorieux péril, la victoire une folle parure, se perdaient en leurs méditations à la suite des beaux esprits de la France. Ceux-là disaient tout bas que la plus belle victoire ne vaut pas un beau poëme; qu’ils donneraient Charlemagne pour Régnier, et les Capitulaires pour lOde à Du P évier de Malherbe. Ils s’arrêtaient de préférence devant les grands maîtres, Rabelais, Montaigne, Corneille; ou bien, plus avancés, ils regardaient avec amour Boileau, Fénelon, Bossuet, Racine; ou bien ils saluaient Montesquieu, Voltaire, Le Sage , J. -J. Rousseau. Noble palais, l’asile de toutes les gloires et de toutes les poésies! Des jeunes gens pleins de ces belles passions de la jeunesse qui n’ont pas besoin d’excuse, car elles passent si
vite, ne voyaient dans le palais de Louis XIV que le roi Louis XV, ce beau roi de tant d’esprit , d’insouciance , de sang-froid et de courage ! Ils suivaient les traces parfumées du royal amant de Mme de Pompadour; ils ne reculaient même pas, les imprudents, devant Mme Dubarry , et ils disaient que j’avais bien fait de la défendre. Ils s’extasaient devant toutes ces beautés efféminées , devant toutes ces grâces un peu apprêtées , devant ces jeunes héros de Fontenoy qui portaient si bien les manchettes et une épée. Les uns s’étaient fait les partisans de la reine de France, Marie-Antoinette, cette belle Allemande de tant d’esprit, de tant de courage, de tant de résignation; pauvre femme qui pouvait dire, elle aussi : Plût à Dieu que je craignisse ! Les autres franchissaient le dix-septième siècle, proclamaient Diane de Poitiers la plus belle des belles ; il y en avait qui se faisaient les partisans de la reine de Navarre; quelquesuns , parmi les historiens guoguenards qui font une école à part, soutenaient que la reine Catherine de Médicis était une reine calomniée, et iis estimaient très-haut l’escadron volant de la reine; chacun choisissait son roi parmi ces monarques : celui-ci François Ier, le roi de Bayard; celuilà Louis XI ; un autre Louis XII ; il yen avait qui aimaient Louis XIII; d’autres se passionnaient pour Henri IV, et ils disaient : — Sire, votre maîtresse est ma reine ! Et enfin, car toutes les royautés de la France sontpermises et reconnues avec la plus courageuse loyauté dans le Musée de Versailles, quelques-uns, dans une respectueuse émotion, s’arrêtaient devant : le Retour de Louis XVIII, devant : le Sacre de Charles X, devant le portrait de Mme la Dauphine, et il y avait dans leurs regards moins de reproches que de pitié et d’intérêt.
Mais, après les soldats de l’empereur, ceux qui triom-
SUR VERSAILLES, phaient le plus ce jour-là, nous ne parlons pas du véritable triomphateur, le roi Louis-Philippe, c’étaient les nobles esprits, c’étaient les âmes d’élite qui sont restées les sujets fidèles, soumis et dévoués du roi Louis XIV. Ceux-là s’exaltaient eux-mêmes dans l’œuvre restaurée de leur monarque favori. Ils n’avaient pas assez de leurs deux yeux pour tout voir, assez de leurs oreilles pour tout entendre, assez de leur mémoire pour se rappeler tant de souvenirs. Ils regardaient sur ces murs, sur ces plafonds, dans la mosaïque qu’ils foulaient aux pieds, sur le bois des portes, sur le fer des fenêtres , sur le bronze doré des balcons, sur la pierre, dans la brique, sur les meubles, les chiffres, les couronnes , les emblèmes , les empreintes vénérées du roi Louis XIV. Ils le retrouvaient partout, comme il est, en effet, partout dans ces murs, et, au fond de leur cœur, ils rendaient grâces au roi Louis- Philippe qui avait conservé au grand roi et à sa famille, et à ses poètes, et à ses artistes, tous les appartements du vieux Versailles, sans en rien retrancher, pas même pour l’empereur ! Louis XIV peut revenir; il reconnaîtra toutes les salles de son palais : l’OEil-de-Bœuf, la salle des Gardes, le salon du Roi, le salon de la Reine, la salle du Trône, le salon de la Paix, le salon de la Guerre , le salon de l’Abondance, la galerie des Glaces; mais qui peut vous dire tout cet immense dédale? Autour du grand roi, Louis-Philippe a placé toutes ses amitiés, tous ses amours, toutes ces belles personnes d’autrefois. C’est un genre de beauté noble et sévère que la France a perdu ; ce sont des grâces nettes et sans apprêt dont le dix-septième siècle a emporté le secret dans la tombe ; c’est une majesté naturelle qui a fait place à des grâces plus bourgeoises. Toujours est-il que ces portraits, ces bustes , ces statues du grand siècle, portent avec eux je
ji6 sais q il tille grandeur naturelle t|ui les lait leconnaitie tout d’abord, comme on reconnaît facilement un gentilhomme dans une foule. On sent que Louis XIV doit respirer à l’aise dans ces murs ainsi restaurés. On a obéi aux moindres habitudes de ce roi si régulier en toutes choses. Son confessionnal est à sa place accoutumée , et à côté du confessionnal le fauteuil du confesseur; toutes ses pendules sont montées avec soin, et elles chantent, comme autrefois, à leur manière, la gloire du grand roi.
La salle des Gardes est tout prête, et la cheminée n'attend plus qu’un chêne entier pour jeter sa flamme brillante ; la place du roi à la chapelle est marquée par un coussin de velours; au théâtre, sa loge est garnie de crépines d’or; c’est tout à fait son palais de Versailles, mais agrandi, réparé, embelli, avec six galeries et un grand siècle de plus.
Oui, le grand roi peut venir, sa chambre est prête. Quand vous entrez dans cette chambre, vous êtes saisi d’un respect involontaire, et je crois bien que le plus forcenédéelamateur contre la majesté royale, s il voulait être de bonne foi un instant, s’avouerait vaincu par cet admirable spectacle. Le plafond est un chef-d’œuvre de Paul Véronèse, enlevé au conseil des Dix. Le lit du roi, son prie-Dieu, ses tableaux, ses candélabres, sesfauteuils, ses tapisseries, œuvre patiente des chastes tilles de Saint-Cvr; ses chenets dorés, sa pendule, les portraits de ses enfants, la barrière dorée, que les seuls princes du sang osaient franchir; tout cet ensemble, si rempli d’une calme grandeur, tous ces ornements d’un goût exquis et sévère, tout ce glorieux entourage de la plus grande royauté de ce monde, tout est réuni dans cette chambre; tous ces meubles sont authentiques; le roi a reçu dans cette chambre tout le grand siècle, il s est
SUR V EUS AILLES, agenouillé devant ee Christ; il a dormi dans ce lit, il y est mort, et vous vous souvenez sans doute, à ce sujet, quelles furent les dernières et sublimes clartés de ce soleil mourant.
Plus haut, au second étage, dans une suite infinie d appartements, les hommes d’affaires et les oisifs , deux espèces d hommes qui se ressemblent à faire peur, se promenaient au milieu de plus de deux mille portraits historiques, qui composeraient à eux seuls toute Phistoire de notre pays , et que la gravure des plus excellents artistes de ce pays, dirigés par Calamatta et par un homme (\) qui a tous les sentiments, toute l'intelligence , tout le zèle et toute la persévérance nécessaires à ce grand travail , reproduira, sans en excepter un seul, aussi bien que tous les grands tableaux , les moindres ornements et les infinis détails de ce chef-d’œuvre qu’on appelle le Musée de Versailles.
Ne trouvez-vous pas que je suis bien loin de mon sujet? Mais tout à l’heure nous vous faisions l’histoire complète et authentique de cette mémorable journée. Ce n’est pas trop de deux chapitres pour raconter tous les détails qui tiennent de la féerie. Toute cette fête brillante bourdonne encore à mon oreille; je vois passer encore devant mes yeux éblouis mille formes riantes ou sévères. Pendant quinze heures de cette admiration infatigable, j’ai été mêlé à tant d’émotions diverses , que venir ainsi vous raconter froidement ce qui s’est passé au Misanthrope , je ne saurais. On a dit en effet que les comédiens ordinai-
(t) M. Gavard, capitaine de génie, l'inventeur du diagraphe. Déjà leè douze premières livraisons de ce bel ouvrage ont paru.
res du roi avaient joué le Misanthrope ce soir-là ; mais je suis loin d’en être sûr. Je l’ai vu , mais je ne le crois pas. Il faut que les comédiens du Théâtre-Français aient été soumis, eux aussi, à une hallucination étrange; mais il était impossible de dire au juste, en les voyant agir et parler sur le théâtre du palais de Versailles, quelles étaient ces ombres blafardes de marquis et de grandes dames et de gentilshommes qui murmuraient les vers de Molière. C’était pourtant une idée royale d’inaugurer le théâtre du palais de Versailles par un chef-d’œuvre de Molière. Molière et Louis XIV, voilà la gloire! ne sauraient se séparer. Louis XIV a protégé , il a défendu , il a compris , il a aimé Molière. Pour Molière, et par une faiblesse bien excusable, pour le plus grand chef-d’œuvre de l’esprit humain, Louis XIV a oublié une fois cet instinct admirable qui le gouvernait, et il a laissé jouer le Tartuffe , qui a été, il est vrai , la fin de toute hypocrisie religieuse , mais qui a été en même temps un coup terrible porté à l’Église romaine en France; remède qui valait le mal. Louis XIV comprenait, sans que Boileau le lui eût dit, que Molière était le plus grand génie de son siècle; de son côté, Molière, plein d’admiration pour tant de grandeur, de respect pour tant de majesté , de reconnaissance pour tant de bonté , s’était fait le génie dévoué du roi. Pour amuser le roi, Molière interrompit le Tartuffe ; Molière était le plus rare ornement des fêtes de Versailles.
Et comme il parlait en beaux vers du palais de Louis XIV !
Oui , j’aime à demeurer en ces paisibles lieux ,
On n’y découvre rien qui n’enchante les yeux.
El comme hier encore nous l’avons regretté , ce grand
SUR VERSAILLES, poète qui louait si bien ces trois sortes de personnes dont parle La Fontaine! Et pourquoi donc, à propos de cette jeune et belle personne que nous avons vue l’autre jour au pied de l’escalier de Fontainebleau , jeune fille timide, que nous avons retrouvée hier duchesse d’Orléans, attirant à elle tous les vœux et tous les hommages, n’aurait-on pas au moins emprunté à Molière quelques-uns de ses beaux vers?