‹ Galeries historiques de VersaillesChapitre 24 sur 31 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Cea JrrU6 îre 1837.

A force d’entendre parler de cette jeune princesse , qui soulevait tant d’enthousiasme sur son passage , l’envie me prit d’aller la recevoir dans la foule de Fontainebleau, et d’être un des premiers à crier — vivat! sur son passage. Cependant j’étais encore bien irrésolu, et ce voyage me paraissait plein de difficultés, à moi, pauvre et embarrassé voyageur, qui me fais une ennemie de chaque ville où je passe, lorsque je fus tout à fait décidé à partir par cette histoire, qu’on racontait le matin même de mon départ. Arrivée sur les hauteurs de Berghem , la princesse Hélène avait arrêté sa voiture , et montrant au duc de Broglie ces lieux mémorables : — « M. le duc, contemplez ces hauteurs, lui dit-elle, votre grand-père, le maréchal de Broglie, y a gagné sa plus belle bataille! » Allons donc au devant de cette jeune fille , qui sait si bien notre

NOTICE HISTORIQUE SUR VERSAILLES. 103 histoire , et qui doit y tenir une si grande place quelque

jour-

— Mais, me disait-on, qu’allez-vous faire? La ville est remplie d’étrangers , le château est entouré de soldats , la forêt est un camp, les palais amoncelés dans Fontainebleau , et qui ne font qu’un seul palais, ne sont pas assez vastes pour abriter tous les conviés à cette fête royale. Qui êtes-vous, d’ailleurs? Quel est votre uniforme? Quel est votre titre? — Hélas ! monsieur, vous avez raison , je ne suis rien ; en fait d’uniforme je ne possède qu’un habit noir qui a déjà six mois de date , — et cependant je pars pour Fontainebleau.

La route était si belle ! Le soleil nous jetait franchement ses premiers rayons du printemps, les arbres verdissaient d’heure en heure, on voyait se relever comme par enchantement la moisson prochaine, qui , la veille encore, jonchait tristement la terre; les joyeux postillons, le chapeau couvert de rubans , poussaient leurs chevaux dans un transparent tourbillon de poussière, c’était vraiment de la joie, vraiment de la poussière, vraiment du soleil. — Un horrible temps pour les spéculateurs, qui pensaient déjà à aller chercher du blé à Odessa.

Nous marchions comme des princes ; on disait , nous voyant aller si vite : A coup sûr, voilà un député qui passe ! A coup sûr, c’est un ministre ! A coup sûr, c est un pair de France ! C’est une puissance , à coup sûr ! Ce n’était que nous qui passions.

La ville de Fontainebleau était triomphante. Le mouvement était partout , la fête partout. La princesse était attendue à quatre heures ; il était midi quand nous fîmes notre entrée dans la ville. A notre grande joie, il nous fut assez facile de trouver un lit et une chambre. A deux heu-

res, nous étions dans notre ptus grande toilette; la princesse pouvait venir.

Que les jardins de Fontainebleau sont magnifiques! De vieux arbres , de vieilles charmilles , des eaux abondantes et transparentes , un aspect naturel de majesté et de grandeur, un bel étang, et au milieu de cet étang un pavillon bâti par l'empereur ! Dans l’été l’empereur y tenait son conseil ; et sous ces eaux limpides ces carpes blanchies par le temps , qui n’étaient déjà plus jeunes au xvie siècle de notre histoire, témoins muets et tranquilles de tant de révolutions qui ont glissé sur ces ondes sans y laisser une trace de leur passage; enfin , non loin du bord une flottille de vaisseaux de ligne , grands comme des barques de pêcheurs , et, pour conduire cette flottille, des marins de l’Océan, et au besoin pour commander ces marins, un jeune homme qui sera grand amiral de France quelque jour. Que disait-on , qu’on n’entrait pas dans le château ? Toutes les portes sont ouvertes, vous pouvez fouler le gazon de tous les parterres, les cygnes du bassin vous saluent en battant de l’aile. Couchez-vous sur l’herbe, répétez les vers de Virgile à l’ombre des hêtres , dormez si vous voulez dormir, vous êtes le maître de ces beaux lieux.

Je dormais encore ou plutôt j’étais plongé dans cet admirable rêve , tout éveillé , que vous inspirent les premières brises du printemps, et je sentais voler dans les brillants espaces de l’air, les châteaux, les jardins, les cours, les balcons de marbre, les murailles de briques, et moi enfin, quand tout à coup les trompettes sonnent, les tambours battent aux champs , la fanfare éclate par toutes ses voix de cuivre. — Allons! voici que j'aurai dormi trop long temps et que je ne verrai pas la princesse aujourd’hui !

Je traverse en toute bâte les jardins, les parterres , les

SUR VERSAILLES, grandes portes. A Tune de ces portes , un gardien très-poli me dit : — On neutre pas , c’est la consigne ! Mais cependant il ajoute : — Vous n’arriveriez peut-être pas à temps en faisant le tour du château, donnez-vous donc la peine d’entrer, monsieur. J’arrive. Toute la garnison était sous les armes. Un beau régiment d’infanterie occupait un côté de la cour; de l’autre côté était placé le plus fringant, le plus brillant , le plus jeune, le plus élégant régiment de hussards qui ait jamais existé depuis qu’il y a des régiments de hussards. Celui-là est le régiment modèle. 11 est habillé de la plus fine écarlate; sur cette écarlate, une main prodigue a jeté à profusion l’argent et la broderie et les plus vives couleurs.

Figurez-vous le hussard : un beau jeune homme de vingt ans, six pieds, la barbe naissante, les dents blanches, la taille de guêpe , la jambe fine , l’air modeste , la tête haute, et cette tête ombragée de belles plumes; le ceinturon d’argent, le sabre d’acier reluisant au soleil , le cheval gris et fringant, le dolman bleu de ciel; les plus belles couleurs, les plus riches parures, le plus galant équipage, tout ce que la coquetterie guerrière peut inventer de plus recherché; voilà le hussard. Ils étaient comme cela tout un régiment , et ce régiment était commandé à haute voix par un colonel digne de lui , un colonel modèle comme son régiment, le colonel Brack, c’est tout dire. Mais, hélas! c’était le dernier jour du colonel Brack , c’était sa dernière fête militaire ; il allait dire adieu à ce régiment qu’il a élevé, dressé, paré, comme un seul homme ; on disait qu’il était passé général.

Tout ce bruit que j’avais entendu sub tegminc fagi , ce n était qu une fausse alerte. Les trompettes des hussards voulaient se tenir en haleine, et elles retentissaient comme

autant de trompettes de la vallée de Josaphat ; les tambours des carabiniers répondaient aux trompettes, et à tout ce bruit guerrier se mêlait le bruit des canons roulant dans cette" vaste cour, traînés par leurs quatre chevaux. Autant le cheval du hussard est leste , fringant, sautillant, heureux de vivre et de piaffer, autant le cheval de l’artillerie est grave, posé, sévère. Il marche fièrement comme un cheval qui traîne la dernier c raison des rois. Sur le caisson deux artilleurs sont assis comme sur un char de triomphe. Le canon brille fièrement à travers tout ce bois et tout ce fer; bronze aussi intelligent que le soldat qui le gouverne, il est tantôt joyeux , tantôt terrible ; il annonce aussi bien la fête que la bataille ; il est le bruit des grandes joies et le bruit des grandes douleurs ; quand il passe, les petits enfants battent des mains; les hautes citadelles tremblent quand il passe. Ainsi donc , ils étaient rangés en bataille dans cette cour, au pied de cet escalier de Fontainebleau , dans cçs lieux célèbres où fut dénoué le plus grand drame de l’univers.

Oh! l’histoire! c’est la plus grande tâche des hommes et la plus difficile. Ni les vers du poëte, ni les chefs-d’œuvre du peintre et du sculpteur, ni les merveilles de l’architecture, ne valent une page de l’histoire. Entassez dans la plus haute des pyramides Dante sur Raphaël, Raphaël sur Michel-Ange, un homme viendra , un historien, et en quelques lignes il aura plus fait que Dante , Raphaël et Michel- Ange : il aura écrit une page d’histoire! Aussi les lieux témoins de ces grandes scènes , où la face du monde a été changée, sont-ils empreints d’une indicible et imposante majesté.

Il y a de cela vingt-trois ans à peine, déjà deux siècles! Dans cette même cour qui retentit du bruit des fanfares de

SUR VERSAILLES, cette jeune armée, se tenait immobile, muette, isolée, cachant ses larmes, la vieille garde de la grande armée. Cette vieille garde , dont le nom seul renversait les capitales , s’était battue sur tous les champs de bataille de l’univers. Us étaient à Arcole, à Aboukir, à Marengo; ils étaient les soldats d’Austerlitz, d’Iéna, de Friedland, de Madrid, de Wagram, de Moscou; et à travers tant de gloire et tant de périls , ils se retrouvaient vaincus et décimés, dans cette cour qui était maintenant leur dernier royaume, leur dernier champ de bataille; et encore il faudra le quitter demain , ce coin de terre désolé. Dans ce palais dont toutes les portes , dont toutes les fenêtres sont ouvertes , se cachait , dans sa douleur et dans ses angoisses, l’empereur Napoléon. En vain il avait tenu tête à l’Europe coalisée , le génie avait cédé à la fortune; l’aigle impériale, blessée à mort dans les cieux de Moscou, avait eu à peine assez de force pour venir expirer ici même, sous le ciel de Fontainebleau. A la fin l’heure était venue où l’empereur lui-même devait déposer cette épée qui avait tant pesé dans la balance du monde. Son sacrifice était accompli comme sa gloire. Alors s’ouvrit la porte du palais, et on vit descendre un homme seul, le regard fier, la démarche hardie, triste, mais non pas abattu ; il était enveloppé dans la redingote grise, il portait à la main le chapeau du petit caporal ; un seul mois de ses misères 1 avait vieilli plus que n’eussent fait dix batailles. Ses vieux soldats, le retrouvant si grand dans l’infortune, se sentaient émus jusqu’au fond des entrailles; ils ne comprenaient pas, les pauvres héros! comment et pourquoi ils se séparaient ainsi eux et l’empereur, eux qui étaient toujours la grande armée, lui qui était toujours l’empereur! Ils baissaient la tête en versant des larmes mal contenues : une voix bien connue les vint tirer de leur stupeur.

« Soldats, leur disait-il, je vous fais mes adieux. Depuis vingt ans que nous sommes ensemble , je suis content de vous, je vous ai toujours trouvés au chemin de l'honneur ! » Ap rès quoi il embrassa les aigles, et il descendit d’un pas ferme et tranquille ce même escalier de Fontainebleau.

Ainsi se séparèrent à cette place, l’empereur et la grande armée, pour aller mourir çà et là les uns et les autres, dans la même tristesse, dans la même gloire , dans le même abandon.

Pendant que je me livrais ainsi à tous les souvenirs qui m’assiégeaient enfouie, un nuage passa sous le soleil, un léger nuage de printemps; quelques gouttes d’une pluie chaude de printemps tombèrent sur ces beaux uniformes, qui n’en parurent que plus brillants. Cependantmon pauvre habit noir ne pouvait guère résister à la pluie, même la plus légère; et déjà je cherchais des yeux un abri, quand soudain de toutes parts je vis accourir à moi de beaux messieurs tous brodés en or et en argent, en belles palmes, en épée. — Viens par ici! me disait l’un. — Je vais te conduire à une bonne place, disait l’autre. — Si tu avais seulement une petite broderie au collet de ton habit, ajoutait un troisième, tu viendrais avec nous sur le balcon du roi! Moi, tout étonné de voir de beaux messieurs me parler ainsi, je les regarde, je les admire, et, ma foi , je les reconnais tous; ce sont mes amis! Et parmi eux, avec une belle croix de commandeur de la Légion-d’Honneur , et bien méritée, mais toujours bon et serviable, M. le baron Taylor qui revient d’Espagne, tout chargé de chefs-d’œuvre. — Allons donc, puisque vous le voulez. — et je les suis; et me voilà à la plus belle place, à l’abri, dans un petit cabinet à deux fenêtres. Une de ces fenêtres donnait sur le balcon du roi , l’autre fenêtre sur la cour du château. Ainsi devant moi je

devais avoir le cortège de la princesse , pendant qu’à ma gauche je pourrais suivre tous les mouvements de cette cour si on peut appeler de ce nom gothique : une cour! la réunion spontanée des bourgeois les plus influents de notre pays.

Quatre heures allaient sonner, l’attente était générale, l’impatience était à son comble. L’exactitude étant la politesse des rois, on en tirait la conséquence qu’elle était aussi la politesse des princesses ; mais le moyen d’être exacte pour cette jeune femme , retenue à chaque pas de cette marche triomphale par les populations avides de la voir? Pendant que nous attendions , nous aussi, un de mes amis brodés me demanda si j’avais vu le trousseau de la princesse? — Non, lui dis-je, je ne connais du trousseau que les merveilleux éventails de Roqueplan.

— Moi, dit mon ami, je suis plus avancé que toi * j’ai tout vu, et fort à l’aise, car j’étais seul dans les beaux appartements du prince, et, si le roi ri’était pas venu medéranger, je crois que j’y serais encore à tout admirer.

Or, cet ami qui me parlait ainsi, bien qu’un peu plus brodé que moi , est, à tout prendre, un homme aussi peu considérable que je le suis moi-même. Comment était-il entré dans l’intérieur de ce palais, qu’on me faisait si formidable? il allait me le dire, et j’écoutais son récit tout en restant attentif aux moindres bruits venus d’en bas.

— Oui, dit-il, tu connais bien ce vaste palais? une fois entré là dedans, on se perd; c’est le plus merveilleux dédale qui ait jamais étonné l’imagination humaine. Ce ne sont que vastes galeries, salles immenses , amphithéâtres, escaliers de géants, mystérieux couloirs, douces retraites cachées dans le mur, balcons de marbre et de bronze ; tous les temps, tous les lieux, tous les arts, tous les monarques sont représentés dans ces murs. Le X VIe siècle y a jeté tous ses

caprices et toute sa poésie ; Louis XIII et Henri IV y ont laissé leur empreinte italienne et française à la fois , Louis XIV y porta sa royale grandeur , l’empereur y reçut cette impératrice qui l’alliait aux rois en le séparant du peuple ; chacun des pouvoirs qui ont passé dans ces murailles y a ajouté quelque chose , celui-ci un palais , celui-là une église, le troisième un théâtre, ou tout au moins une galerie, cet autre enfin eut à peine le temps d’y laisser son nom et son chiffre , après quoi il a été emporté par la tempête, et son nom a été effacé par le badigeonneur.

Dans le palais de Fontainebleau tous les souvenirs se mêlent et se confondent. Non loin de l’appartement du pape, dans un coin retiré, où elle fuyait même la clarté du ciel, Mrae de Maintenon s’était creusé une retraite , qu’on peut voir complètement meublée et restaurée. Il y a du sang dans ces murs ; il y a de l’amour , il y a de la poésie , il y a surtout des mariages. En 4 609, César, duc de Vendôme, le fils de Henri IV et de la belle Gabrielle, épousa dans la Chapelle-Haute , Françoise de Lorraine , duchesse de Mercœur; Louis XII, à peine marié, vint passer la lune de miel à Fontainebleau, et neuf mois après le jeune dauphin y vint au monde. En \ 670, la nièce du roi, Marie-Louise d’Orléans, épousa le roi d’Espagne Charles II, représenté par procureur. Louis XV y reçut la main de Marie Leczinska, la digne fille du roi Stanislas. A Fontainebleau, Louis XVIII vint recevoir la duchesse de Berri ; à Fontainebleau, Jérôme Napoléon épousa la fille du roi de Wurtemberg. Que de fêtes magnifiques ! que de brillants carrousels 1 que de vœux et que d’espérances ! Tu chercherais en vain dans tout ce palais un petit coin qui n’ait pas abrité une tête couronnée ou découronnée, un lit qui ne soit pas un lit nuptial ou un lit de mort. Dans l’appartement du

SUR VERSAILLES, roi, il y a un méchant guéridon en acajou qui vaut bien 45 francs, acheté à crédit chez un marchand de meubles d’occasion ; on n’approche de ce guéridon qu’avec respect. Sur cette table fut signée l’abdication de l’empereur. Elle conserve encore le violent coup de canif que l’ex-maître du monde y laissa, comme fait le lion mourant avec sa griffe défaillante. Cette table est placée tout auprès d’une croisée dont les ferrures brillantes ont été forgées par le roi Louis XVI. Cette chambre même, qui ressemble à un herbier, tant les murs sont chargés de toutes les plantes de la flore française, fut habitée par Catherine de Médicis. A côté de cette chambre, Napoléon a fait construire une galerie en l’honneur de Marie-Louise. Ainsi sont confondus tant de souvenirs divers, tant de grandeurs et tant de misères. Dans cet admirable pêle-mêle , de toutes sortes de royautés et de toutes sortes de grandeurs , le moyen de ne pas rester confondu? Et penses-tu à mon admiration, quand je me suis vu libre d’entrer partout, et de tout voir pannes yeux, et de tout toucher de mes mains, tout comme si j’avais été un des maîtres du palais? Parle-moi d’une royauté ainsi faite qu’on peut entrer chez elle à toute heure de la nuit et du jour. Voilà pourtant un des fruits de l’amnistie : c’est que même les amis du roi n’ont plus peur et qu’ils le laissent libre d’aller où il lui plaît. On dit que le roi profite de cette liberté avec le bonheur d’un écolier en vacances. Il va, il vient, il sort, il entre, il admire ces portes toutes grandes ouvertes; il n’a jamais vu rien de si beau. Naguère encore, quand la terreur était dans toutes les âmes, excepté dans la sienne il trouvait toujours à ses côtés, autour de lui et malgré lui, un gardien qui le suivait des yeux; il avait beau renvoyer cet homme, on ne lui obéissait pas : il marchait ainsi environné d’une surveillance qui l’obsédait.

L’amnistie l a délivré de cette contrainte; il a été le premier dont les fers sont tombés ; ses amis lui ont promis de ne plus trembler pour lui, et c’est ainsi que tout bienfait porte sa récompense. Mais, pour en revenir à mon histoire, j’étais donc dans ce palais de Fontainebleau aussi libre que le roi.

Figure-toi mon éblouissement, quand, après avoir traversé les vastes appartements du duc d’Orléans, dont la tenture sévère rappelle cependant toute l’élégance du temps de Louis XIII, je me trouvai dans les deux salles où est exposé le trousseau de la jeune duchesse! Sur une estrade est placée la corbeille : cette corbeille est un coffre en écaille et en bronze doré d’un travail merveilleux ; les incrustations sont en argent : le xvie siècle ne désavouerait pas ce chef-d’œuvre ; l’estrade est ornée de draperies, de dentelles, de fleurs, et de ces mille gazes flottantes si chères aux jeunes femmes, et qu’un poète a appelées de F air tissu . Le linge est amoncelé d’un seul côté : c’est une montagne de broderies et de dentelles ; sur les porte-manteaux sont placées des robes sans nombre ; les écharpes d’Alger, les chapeaux, aux plumes flottantes : les douze cachemires n’occupent pas une place médiocre dans cette exposition conjugale ; en voici un vert-émir, à palmes brodées d’or, pour lequel se damneraient toutes les femmes d’Europe : c’est la reine d’Angleterre qui l’envoie. Juge, s’il te plaît, de cette main et de ce pied par les gants et par les souliers que voici, gants et souliers d’un enfant de quinze ans ; ils ont été faits sur la main et sur le pied de la princesse. Le velours, le satin, les rubans, tous les infinis détails d’une passion royale, ne manquent guère; mais il faudrait être une femme, une femme jeune et belle, une femme sans passion, une femme de Paris, pour tout comprendre etpourtout voir ,

SUR VERSAILLES. lltf

* Ai-je parlé de la robe de mariage en dentelles? et des mouchoirs de poche tout brodés et garnis d’une Valencienne haute comme la main, et des turbans de l’Afrique, et du manchon de plume d’aigrette, et des voiles où brillent, surmontés de la couronne, les chiffres entrelacés des deux époux, F. P. H. O. ; Ferdinand-Philippe, Hélène dOrléans?

Non! c’est à peine si je puis te parler du nécessaire en vermeil , des vases d’or de la toilette , de l’écritoire gothique , du^ porte-bouquet dans le style de la renaissance. Au reste, tu le sais, on peut se fier, pour toutes ces recherches, au goût éclairé du duc d’Orléans : c’est un habile et ingénieux antiquaire ; il comprend à merveille l’élégance des vieux siècles ; il sait combien un vieux meuble gothique est bienséant à la jeunesse et à la beauté, et pour peu que la duchesse sa femme aime les bois sculptés , les dorures , les vieilles tapisseries , tout le luxe massif d’autrefois, elle n’aura rien à désirer.

Il y avait aussi un véritable amas de perles , rubis , diamants, pierreries de toutes sortes; une parure en brillants, une parure en brillants et en rubis, les brillants et les rubis d’une nuance si parfaite qu’il était difficile de les distinguer les uns des autres; une parure en perles fines, six bagues, sans compter l’anneau du mariage, tout à côté de la médaille d’or.

Mais dans cet amas admirable de richesses de toutes sortes, ce que j’ai admiré le plus, et ce que tu as admiré autant que moi , sans doute , ce ne sont ni les diamants , ni les perles, ni les cachemires, ni les dentelles, ni les broderies, ni les fleurs, ce sont trois éventails, dont l’idée seule est une idée royale, sans parler de l’exécution, qui est digne de l’idée.

Tu as vu au salon dernier un charmant tableau de Roqueplan : Cosme de Médicis se 'promenant dans la campagne de Florence, et tu as admiré cet éclatant paysage, ce beau ciel , ces eaux limpides , cette poétique et transparente nature. Roqueplan est, à coup sûr, un merveilleux artiste , parfaitement habile à reproduire tout ce qui est la jeunesse, fleur ou soleil , joie et printemps , amour et bonheur. R n’est jamais plus à Taise que lorsqu’il est resserré dans un tout petit espace, et alors il étend à l’infini cette toile exiguë et il en fait ce que vous voudrez : un lac immense , une prairie sans fin , une forêt d’orangers et de roses. Le duc d'Orléans , qui sait très-bien que Tart n’est déplacé nulle part, que bien au contraire c’est là un des privilèges de Tart , de relever toutes choses et de charger les meubles les plus futiles de ses inventions infinies , avait pensé, depuis longtemps, à demander à Roqueplan les éventails de la jeune duchesse; mais le succès du dernier tableau l’intimidait. 11 n’osait pas prier le pinceau qui avait fait ce chef-d'œuvre de peindre un éventail. Mais enfin il se rappela que Benvenuto Cellini ciselait les bagues de la duchesse d'Étampes , que Raphaël dessinait des reliures de livres, que Michel-Ange a peint des assiettes , que Bernard de Palissy ne dédaignait pas d’être un potier de terre glaise, que Petitot faisait des portraits pour des tabatières, et Watteau des paysages pour la manufacture de porcelaine de Sèvres; en conséquence, il demanda, à tout hasard, à Roqueplan, un ou deux éventails pour la corbeille nuptiale; Roqueplan, qui a bien de l’esprit, quoiqu’il ait un grand talent, consentit à tout ce que voulait le prince. Il ne fit pas un éventail , il en fit trois , dont voici le sujet : le Mariage de la Vierge : c’est un délicieux petit tableau sur un fond d’or et dans le genre bizantin; les Amours peintres (l’amour

SUR VERSAILLES, fait le portrait de la princesse) : c’est une fraîche et riante esquisse digne de Watteau; la Promenade au 'parc: c’est un charmant paysage. Le parc est tout chargé de beaux arbres, le château se dessine dans le lointain , une haute terrasse , un grand vase, des balustrades, de longues allées où se joue le soleil sur les feuilles tremblantes et resplendissantes comme des miroirs ; sur le devant , une belle dame avenante et galante donne le bras à un raffiné d'honneur et salue d’un signe de tête un élégant cavalier qui passe; des plumes , des velours , de l’acier, de la soie, voilà l’affaire !

A ces trois petits chefs-d’œuvre il faut joindre deux éventails deM. Clément Boulanger, les Noces de Cana, et le Repos de chasse. Les Noces de Cana ne valent pas le tableau de Jean Stein, cette admirable orgie hollandaise, dans laquelle se rue toute cette foule de manants et de belles dames , enchantés et surpris de voir l’eau changée en vin ; mais , évidemment , le dessin de M. Boulanger a été inspiré par le souvenir de cette belle peinture. Dans le Repos de chasse, des bohémiens , des bouffons et des nains égaient de leur mieux un jeune prince et sa femme, qui font halte dans la forêt. La monture de ces éventails est digne de tout le reste; l’or et l’ivoire, et les plus fines sculptures, encadrent à merveille tous ces frais paysages, toutes ces scènes riantes. Honneur au jeune homme qui comprend ainsi les beaux-arts et qui s’en sert comme s’en servait le roi Frauçois Ier !

Ainsi me parla mon jeune ami dans tout l’enthousiasme de son cœur. 11 était d’autant plus digne de foi en ceci, que c’est un esprit naturellement sceptique et railleur, qui comprend la véritable grandeur comme tous les bons esprits, mais qui voit d’un coup d’œil tout ce que la grandeur a sou-

vent de faux et de misérable. — Et, lui dis-je, comment s’est terminée ta singulière inspection? On m’a dit que la reine avait présidé elle-même, et avec une sollicitude toute maternelle, à tous ces riches détails, et qu elle n’avait voulu permettre à personne, pas même au roi, de venir la troubler dans cette fête qu’elle préparait à sa belle-fille. — Ce* lui qui t’a dit cela, me répondit mon ami, était bien informé. En effet, il y avait à peine deux ou trois heures que j’étais là à tout admirer, quand j’entendis frapper légèrement à la porte opposée. Un autre que moi aurait répondu : « Entrez 1 » mais je me retirai, sans rien dire, par où j’étais venu, et je fis bien. En effet, c’était le roi qui venait voir , lui aussi incognito , toutes ces merveilles ; et je crois bien qu’il n’avait pas la permission de la reine plus que moi.

Ce récit finissait à peine que soudain un cri : Aux armes! se fait entendre; des cris de vive le roi! s’élèvent de toutes parts. On s’empresse, on se pousse, on regarde : c’étaient le duc d’Orléans et le duc de Nemours qui venaient eux-mêmes annoncer au roi leur père l’arrivée de la princesse Hélène. Le duc d’Orléans était parti le matin même pour aller présenter à sa fiancée, à Melun, sa maison civile et militaire, les dames de la princesse et ses chevaliers d’honneur; Mraes de Lobau, de Chanaleihes, de Montesquiou, d Hautpoul; MM. de Flabaut, de Coigny, de Trévise, de Praslin; le général Baudrand, le général Marbot, le colonel Gérard , le duc d’Echlingen , de Montguyon , Bertin de Vaux, Chabaud-Latour, Asseline, le secrétaire du prince, de Boismilon, son précepteur et son plus vieil ami , comme il le dit à la princesse. — Aimez-les, madame, lui dit le prince, ce sont mes amis ; ils ne m’ont pas quitté depuis sept ans, et ils ont partagé constamment ma bonne et

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ma mauvaise fortune. » Cette troupe brillante accourait en toute hâte, et il était facile, même aux regards les moins exercés, de lire sur tous ces jeunes visages qu’ils revenaient heureux et fiers de leur nouvelle conquête. La figure du duc d’Orléans respirait surtout la joie la plus vive. 11 avait vu sa jeune femme, et il revenait content d’elle et plein d’une noble assurance. Us entrèrent ainsi chez le roi au milieu des félicitations générales et des acclamations de la foule. Rien qu’à voir le jeune prince si heureux, la foule, avec ce merveilleux instinct qui ne la trompe jamais, avait deviné la jeune et belle personne qui allait venir.

11 était six heures quand le prince arriva au palais. De quart d’heure en quart d’heure accouraient, de toute la vitesse de leurs chevaux, des messagers apportant des nouvelles. La princesse arrivait, mais elle marchait lentement. Elle était arrêtée par les discours, par les vers, par les fleurs, par les gardes nationaux, par les jeunes filles vêtues de blanc, par toutes les populations qui se pressaient sur son passage. Elle avait pour tous un regard, un salut, un sourire, une parole; elle parlait la plus belle langue française, la langue du Versailles de Louis XIV ; elle voulait arriver et cependant elle ne voulait pas hâter sa marche, tant elle avait peur de manquer de reconnaissance pour tous ces braves gens qui accouraient sur son passage. A chaque instant arrivait un nouveau courrier. Ces courriers étaient d’un effet très-pittoresque. L’un d’eux surtout, jeune et vigoureux gaillard, le fouet en main, arrive sur son cheval jusqu’au bas du perron, il monte l’escalier en agitant les rubans de son chapeau; en même temps, par l’escalier opposé, montait d’un pas humble et calme le chapelain du château; le chapelain portait son parapluie sous son bras ; sa démarche calme et simple, sa soutane noire, sa douce

figure, faisaient un admirable contraste avec l’habit brodé, les cheveux poudrés, l’air animé, le pas bruyant du jeune messager. Un peintre qui était là saisit à merveille le contraste des deux personnages. — C’est admirable! disait-il; quel tableau! Ici des briques, là des pierres de taille ; des canons et des hussards; un prêtre en soutane, un postillon vêtu de peau et de velours ; sur la galerie, tous les uniformes de la France, des croix, des plaques, des cordons rouges, des broderies de toutes couleurs, des vieillards chargés d’ans et de gloire, des jeunes gens pleins d’avenir, des enfants jeunes et vifs comme le salpêtre, et de belles jeunes filles si réservées et si modestes , qu’on se demande avec respect si ce sont bien là, en effet, les filles d’un roi! Quel tableau ! 11 ne manque qu’une chose, ajoutait le peintre en souriant, Une chose que regrettent comme moi tous les peintres contemporains : le cordon bleu.

Là-dessus s’établit, à propos du cordon bleu, envisagé sous le rapport de l’art, une dissertation pleine de goût; on disait que le cordon bleu reposait merveilleusement le regard, qu'il tranchait de la plus heureuse façon du monde sur la plupart des uniformes, qu’il jetait dans un tableau une clarté favorable, qu il était très-utile au peintre pour rappeler la couleur du ciel, et mille autres raisons excellentes qui n’avaient rien de politique, et qui n’en étaient pas moins d'excellentes raisons.

De nouveaux venus, pour nous faire paraître l’attente moins longue, apportaient des anecdotes qu’ils avaient recueillies sur ce voyage. Dans une ville où la royale fiancée devait s’arrêter une nuit, un riche propriétaire de la ville s'empressa de mettre sa maison à la disposition de la princesse. La maison était belle, mais peu convenablement meublée pour une duchesse d’Orléans. Aussitôt la liste ci*

SUR VERSAILLES, vile envoya ses fourgons. Toute la maison est tendue de tapisseries magnifiques ; on suspend des lustres au plafond, on pare les salons et les chambres à coucher des plus beaux meubles; les lits somptueux, les meubles de soie, les tentures magnifiques, font de cette maison bourgeoise la maison d’un prince. Le lendemain , quand la princesse est partie , le propriétaire de cette hospitalière maison a été prié, de la part du roi , de garder tout ce mobilier royal , en faveur de sa bonne hospitalité.

On allait entamer encore une histoire, quand enfin (sept heures sonnaient à l’horloge du château , et le soleil couchant jetait sur toute cette scène attendrissante son rayon le plus calme et le plus doux) accourent en éclaireurs quelques cavaliers de l’escorte : la princesse arrive enfin! Elle est aux portes de Fontainebleau; elle traverse au pas ces rues garnies de drapeaux tricolores ; une immense acclamation s'élève dans la ville; le château lui répond par les mêmes vivat ! Les tambours, les trompettes, les clairons, les chevaux, les hommes, tout s’ébranle à la fois; en même temps, le vaste escalier, garni d’orangers, se couvre de brillants uniformes ; toute la France, dans ses plus grandes illustrations, était représentée sur ces marches de pierre : ambassadeurs, maréchaux de France, ministres, pairs de France , députés , magistrats , ils étaient tous à cette fête nationale. Là aussi, c’était une confusion admirable et pleine d'intérêt : M. de Talleyrand non loin de M. de Werther, M. le duc de Dalmatie auprès du comte Gérard, M. Jacques Laffitte et M. Guizot; M. l’évêque de Maroc à la tête si belle, et M. Ary Scheffer, le grand peintre de Marguerite ; le roi des Belges et le comte de Rantzau, le duc de Broglie, et M. Lefort, maire du premier arrondissement; M. de Montalivet et M. Thiers. En même temps

accouraient les dames, mais seulement les dames delà princesse dans leurs plus beaux atours; l’instant d’après toute la famille royale, impatiente et ne pouvant attendre plus longtemps, accourait sur le perron, le roi, le due d’Orléans, le duc de Nemours, en habit d’ officier-général ; le prince de Joinville, lieutenant de vaisseau, le duc d’Aumale, sous-lieutenant d’infanterie légère; M. le duc de Montpensier, simple chasseur de la garde nationale. Enfin, tout au bout de la cour, au milieu de ce bruit et de ce silence également inquiet et agité, vous voyez paraître le cortège de la princesse. Tous les regards , toutes les espérances, tous les cœurs, sont tournés vers une seule voiture; cette voiture dorée, traînée lentement par huit chevaux magnifiques, harnachés comme pour un roi qui reviendrait de la guerre. En ce moment solennel, l’émotion de la foule était à son comble ; on allait donc la voir cette jeune femme tant attendue, tant désirée ! on allait donc savoir enfin ce qu’il fallait penser de ces louanges et de ces outrages.

A mesure que la princesse approchait, le duc d’Orléans, le duc de Nemours, les femmes, les hommes, descendaient lentement le triple escalier pour aller au-devant d’elle, et c’était là un grand spectacle que bien peu de gens ont pu voir, car les uns jouaient leur rôle dans ce drame muet et éloquent, et les autres, tout entiers à la meme pensée, ne regardaient que cette voiture qui s’avançait. Ainsi le roi est resté seul, au sommet de l’escalier, avec la reine, et à grand’peine il contenait son émotion. C’était beau à voir : cet homme si ému, si agité, qui voudrait suivre ses fils et ses amis, et que retient un reste d’étiquette ! Derrière le roi se tenait la reine; on devinait son émotion plutôt qu’on ne la voyait. La princesse, le duc d’Orléans et son cortège sont arrivés en même temps au bas de l’escalier ; une évo-

SUR VERSAILLES, lution militaire, commandée par le colonel Brack, n’eût pas mieux fait. Aussitôt s’ouvre la portière de cette voiture, et soudain descend une jeune et belle personne, à la taille élégante et fine. Elle prend à peine le temps de saluer à droite et à gauche; puis elle s’élance, entraînant avec elle le duc de Nemours, qui lui donne la main, et avec la légèreté de ses vingt ans elle monte jusqu’au roi, qui lui tend la main ; elle saisit cette main qu’elle veut porter à ses lèvres ; mais le roi lui ouvre ses bras, et elle s’y précipite. En même temps toute cette belle famille entoure cette nouvelle sœur, qui lui vient de si loin, et si disposée à se laisser être heureuse. On l’entoure, on l’embrasse, on lui présente tous ses frères, toutes ses sœurs, ces jeunes gens, ces enfants, cette reine des Belges, cette princesse Clémentine qui lit et qui aime les jeunes poètes, cette princesse Marie qui est un grand artiste, et qui vient d’envoyer l’autre jour sa propre statue, faite par elle-même, au musée de Versailles. Et la reine donc! Elle était à demi cachée dans l’embrasure de la porte; on lui a enfin abandonné sa nouvelle fille; et alors, oubliant qu’on les regardait, ces deux femmes se sont embrassées l’une l’autre avec une effusion toute maternelle et toute filiale. Et quelle mère plus noble, plus généreuse, plus remplie de courage, de grandeur d’âme et de modestie pouvait remplacer votre mère, Hélène de Mecklembourg !

L’effet de cette scène a été immense , imposant , solennel. Bien des paupières ont été mouillées, qui n’avaient pas été humides depuis longtemps. Bien des cœurs ont été émus, étonnés eux-mêmes de leur émotion. L’enthousiasme était si grand , si universel , qu’il faisait silence de toutes parts. La foule s’est écoulée, comme si elle eût voulu laisser à son bonheur toute cette heureuse famille ; même

la suite du roi a attendu sur l’escalier de pierre, ne voulant pas troubler ces embrassements.

Dans le premier moment , cette jeune princesse si attendue , on n’avait pas songé à la regarder ; on avait regardé le roi, la reine, toute cette scène si remplie de majesté royale et de bonheur domestique. Cependant chacun disait que la jeune princesse avait une taille souple et fine, le pied petit, la main mignonne, le cou très-blanc, les cheveux d’une belle couleur blonde , l’œif vif et spirituel ; avant de la voir, on la croyait belle sur parole; on l avait entrevue à peine, et déjà on était sûr qu elle était belle.

Plus tard , avant le dîner , après s’être reposée quelques instants dans son appartement, la jeune princesse a reparu dans le salon de la reine, où le roi lui-même lui a présenté les dames invitées : Mme la comtesse de Flahaut , Mme la comtesse de Laborde , Mme la comtesse Durosnel , Mme la duchesse deTrévise, Mmela duchesse de Coigny, Mme la baronne de Berthois, Mme la baronne Delort , Mme la comtesse de Colbert, Mme la baronne de Marbot, Mme la marquise de Praslin , Mlles de Lobau , Deîaborde , de Chanterac , de Flahaut, de Sainte-Aldegonde. A huit heures et demie, le roi , la famille royale et tous les conviés à cette noble fête se sont mis à table; la table était de deux cent cinquante couverts. Le roi avait à sa droite la princesse Hélène, à sa gauche la reine des Belges; M. le duc d’Orléans était à la droite de la princesse, le roi des Belges auprès de la reine des Français, Mme la grande-duchesse douairière de Mecklembourg à côté de M. le duc d’Orléans , Mme la comtesse Molé à côté du duc d’Aumale, M. le baron de Werther, ministre de Prusse, auprès de la grande-duchesse de Mecklembourg , Mme de Werther auprès du prince de Joinville; M. le prince de Talleyrand , Mrae la duchesse de

Dino, M. le chancelier, les maréchaux, les ministres, M. le président de la chambre des députés , la duchesse de Dalmatie , la maréchale Gérard , la maréchale Maison , le duc et la duchesse de Broglie , le général Athalin , le duc de Castries , occupaient les places les plus rapprochées de la famille royale.

A dix heures , un feu d’artifice a été tiré auprès du bassin du grand parc; les chiffres F. H. n’avaient pas été oubliés, et brillaient dans les airs. Mais je vous parle du banquet et du feu d’artifice par oui-dire : ce n’est pas mon affaire, c’est l’affaire des historiens officiels ; je veux vous raconter simplement ce que j’ai vu.

C’était le lendemain de ce jour si rempli d’émotions et d’inquiétudes de tout genre; c’était le jour du mariage, ou plutôt des trois mariages du duc d’Orléans et de la princesse Hélène de Mecklembourg. O11 disait que la fête serait brillante et solennelle, et que jamais les magnificences de Fontainebleau n’auraient paru avec plus d’éclat; on disait aussi que l’accès du palais était impossible, et que nul, excepté les invités du roi, n’aurait le droit de pénétrer dans ces murs. Cependant, confiant dans ma fortune, je me préparai à tout hasard. 11 était sept heures du soir; déjà le palais s’illuminait de toutes parts. Chaque porte, chaque croisée de cet amas de châteaux resplendissait d’une clarté inaccoutumée. A voir ainsi s’illuminer peu à peu ces vastes galeries, on eût dit que tous les siècles qui avaient aimé, qui avaient prié, qui avaient souffert, qui étaient morts dans ces murs, sortaient l’un après l’autre de leur oubli, et revenaient dans leurs plus beaux atours, dans leur plus glorieux appareil, y passer encore une nuit de fête et de gloire, de plaisir et d’amour. Certes, ce soir-là il ne fallait pas être un grand poète pour ranimer toute cette histoire

éteinte; avec une âme un peu clairvoyante, il eût été facile de reconnaître, à travers les vitres gothiques delà galerie de François Ier, le roi chevalier présidant aux fêtes brillantes, et, tout au sommet de l’escalier, la sombre figure de Napoléon partant pour son exil de l’île d’Elbe. François 1er et Napoléon Bonaparte, voilà en effet les deux maîtres du palais de Fontainebleau, voilà les deux fantômes qui reviennent le plus souvent dans ces murs, dans ces galeries, dans ces mille chambres muettes; et alors, qu'ils doivent être étonnés, le roi et l’empereur , de retrouver debout tout leur ouvrage ! Depuis si longtemps leur palais était en ruines ! Les murs s’affaissaient sur eux-mêmes , les plafonds s’en allaient en lambeaux, les armoiries de tant de rois avaient été si souvent grattées , replacées et regrattées s ur la pierre, que la pierre était percée à jour ; on avait fait une si rude chasse aux aigles, on avait arraché tant de fleurs de lis, on avait brisé tant d’emblèmes, on avait effacé tant de chiffres d'amour, que parmi toutes ces destructions impitoyables il était impossible de rien retrouver que des murs sans nom, des passages sans souvenirs, des salons sans honneurs, des autels sans encens, des boudoirs sans parfums, des cadres vides, des trônes brisés, toutes sortes de royautés indignement saccagées , gaspillées, rouillées , anéanties! L’ombre des anciens maîtres de Fontainebleau se promenait tristement parmi ces ruines lamentables, et plus les années s’amoncelaient sur les années , plus les ruines s’amoncelaient sur les ruines. Mais aujourd’hui tout se relève : les fondements ébranlés se rassurent , les escaliers écrasés par tant de grandeurs passagères se raffermissent dans leurs bases, les statues couchées par terre remontent sur leur piédestal, les portraits rentrent dans leurs cadres, le vieux plâtre des salons est chassé comme la poussière , et

SUR VERSAILLES, derrière cette couche immonde reparaissent, dans leur éclat tout nouveau , des chefs-d’œuvre de trois siècles. C’en est fait, la restauration est complète au dedans et au dehors. Les plafonds s’animent comme les murailles, les portes de sapin ont fait place aux portes de chêne , le papier peint s’en va et cède la place au tableau d'histoire ; l’écho répète de nouveau des noms sonores ; les caves se remplissent et aussi les bûchers; les meubles sont rendus au velours et à la dorure, et les vers regrettent leur proie; on remet aux fenêtres les vitraux gothiques, on relève les cheminées abattues ; on retrouve, avec le soin minutieux et la patience exacte de l’antiquaire, les moindres détails de cette fine sculpture qui changeait le bois en chefs-d’œuvre , la pierre en dentelles, le marbre en belles femmes et en héros. La mosaïque reparaît éternellement jeune et brillante, et elle sort plus fraîche que jamais du parquet de chêne qui la recouvrait comme un cercueil. Partout, du haut en bas de ces immenses murailles, s’est portée la même main réparatrice et attentive ; partout a reparu l’or , la couleur , l’émail, le marbre, la pierre, l’écaille , l’ivoire, l’argent, la laine, le velours. C’était, il y a six ans, une demeure désolée et livrée à tous les vents du nord ; aujourd’hui, c’est un palais magnifique, digne des plus grands rois. Aussi Tétonnement est immense parmi les ombres royales. Qui donc a réparé mes galeries? s’écrie François Ier ; gloire à lui, il a replacé sur les murs mes armoiries et le chiffre de ma belle maîtresse! Quidonca relevé l'escalier de Fontainebleau et sauvé les moindres vestiges de mon passage? s’écrie l’empereur; gloire à lui! il n’a pas eu peur des aigles, des souvenirs, non plus que des couleurs de la grande armée. Ainsi parlent entre elles ces ombres consolées. En même temps, à l’heure de minuit, reparaissent légères, comme

des ombres heureuses, toutes les femmes qui régnèrent un jour dans ces royales demeures. Elles glissent doucement sur ces tapis moelleux; elles prennent place sur ces trônes relevés; elles se reposent sur ces sofas redorés; elles sourient à leur beauté dans ces glaces de Venise qui les reflétaient si belles ; elles dansent en chœur sous ces voûtes charmantes, où tout leur rappelle leurs belles amours d’autrefois. Belle et grande tâche, en vérité! Sauver les ruines, sauver les gloires, sauver les souvenirs de sonpays; aspirer plutôt au titre de conservateur qu’au titre de créateur ; peu fonder, mais tout sauver ; être plus fier de tirer un château de sa ruine, que de l’élever tout neuf et de mourir en le laissant imparfait ; mettre à profit tout le luxe, toutes les entreprises toutes les folies , toutes les dépenses royales de trois siècles ; arriver ainsi au plus admirable résultat qui ait jamais couronné l’œuvre des plus grands architectes , c’est-à-dire achever tous les monuments commencés ; le même jour, rendre à la colonne son empereur, Louis XIV à Versailles, François Ier à Fontainebleau, Mademoiselle au château d’Eu, le roi aux Tuileries; et le lendemain, aspirer, pour tout repos, à la gloire d’achever le Louvre; et tous ces efforts incroyables, toutes ces entreprises menées de front, tout cela au milieu des partis qui s’entre-choquent , dans l’émeute, dans la guerre civile, dans les désordres, sous le poignard de l’assassin , voilà ce qui s’appelle vouloir et pouvoir.

J’en étais là de ma méditation, et j’oubliais le nouveau mariage qui allait s’accomplir sous ces murs témoins de tant d’hyménées , lorsque, par l’escalier sur lequel j’étais assis, vinrent à passer deux jeunes gens en habit de fête : — Ne venez-vous pas avec nous? me dirent-ils ; hâtez-vous donc, on ne vous attendra pas; et moi je les suivis, poussé

SUR VERSAILLES, par un sentiment de curiosité poétique que je n’avais jamais éprouvé jusqu'à ce jour.

Mais , grands dieux ! quelle fut mon admiration , je pourrais dire quel fut mon effroi, quand je me trouvai presque seul dans une salle immense, toute resplendissante de l’éclat des lumières! Ici, la description la plus habile manquerait son effet. Les plus grands maîtres dans l art de donner la vie , le mouvement , le feu et la couleur aux objets qui tombent sous les sens, s’avoueraient vaincus sans espoir. Il s’agit cette fois, songez à cela! d une salle immense, recouverte, du haut en bas, des peintures de ce grand artiste qui n'eut pas de rivaux dans le plus beau siècle des beaux-arts : le Primatice ! Le digne élève de Jules Romain, François Primaticcio, fut adressé, jeune encore, au roi François Ier, par le marquis de Mantoue, à qui le roi de France avait demandé un peintre pour son château de Fontainebleau. Le grand artiste arriva, suivi d’un grand nombre de statues et de marbres antiques; puis il commença ces immenses ouvrages, qui devaient être l’œuvre de sa vie. Le Primatice a décoré le château de Fontainebleau durant trois règnes, car François Ier le légua à Henri 11 , Henri 11 à François II, et ce palais de Fontainebleau le reconnaîtavec orgueil pour son architecte, pour son peintre, pour son sculpteur. Ces fines statuettes, où l'élégance de la forme le dispute au fini de l’exécution, sont du Primatice; ces ornements d’une infinie et exquise variété sont du Primatice; ces meubles, ces fontaines, cette orfèvrerie, du Primatice. Partout sur ces murs il a laissé des traces de son génie ; c’était un habile , un infatigable et ardent improvisateur. 11 a jeté là toute une armée de figures, et pas une de ces figures ne ressemble à une autre figure, et pas un de ces personnages pastoraux ou guerriers , fabuleux ou histo-

riques, n'a la même pose; seulement c'est toujours la même noblesse, la même manière gracieuse et tant soit peu maniérée du Parmésan. L'esprit, l'invention , la couleur, la forme, la grâce, l’habileté, l’audace, toutes les ressources de l'école florentine ont à peine suffi à ce travail de si longue haleine. Me voilà donc au milieu de la galerie de Henri II, au milieu du Primatice, au milieu de l'histoire d’Hercule par le Primatice! Mais ne disait-on pas que ces chefs-d'œuvre étaient perdus , anéantis , et qu'il y a déjà deux cents ans, lin grand peintre avait déclaré que la restauration du Primatice était impossible? Il est là cependant qui règne en maître ; il est là dans toute sa grâce et dans toute sa vigueur, ce grand artiste si jaloux de toute renommée qui n’était pas sa propre renommée, qui fut le premier artiste du temps de Jean Cousin, de Germain Pilon , de Jean Goujon. Il revient au monde, et de bien loin; il s’est relevé d’une bien profonde poussière, il estsorti d’un immense abîme. Toutes ces peintures , retrouvées par un miracle incroyable de zèle, de patience, d'intelligence, de volonté et de courage , le temps les avait d’abord effacées de son aile; était venu ensuite l’ignoble badigeonneur, qui avait passé sur ces nobles couleurs à demi effacées sa chaux, son mortier, son plâtre, sa couleur grisâtre et changeante; sur le badigeonnage abominable de cet homme ou de ces hommes , on avait collé ensuite ces magnifiques tentures en papier peint , que l’empire employait alors avec une triste profusion , et que l’empereur aurait bien dû laisser aux calés et aux mansardes de son royaume. Tels étaient les moindres outrages éprouvés par ces chefs-d’œuvre, sans compter le temps qui , non moins impitoyable que les hommes, sous le plâtre, sous la chaux, sous le vernis, sous le papier peint, attaquait encore les faibles vestiges de tant de génie.

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Eh bien! ainsi effacée, l'œuvre du Primatice a été retrouvée. Un peintre habile, à peine guidé par quelques linéaments incertains, par quelques gravures incomplètes, a suivi lentement les faibles traces de ce vigoureux génie. Heureusement le miracle est accompli du haut en bas de cette immense salle. Toute la vie d’Hercule se détache de cette muraille, avec la vigueur d’un bas-relief. Le plancher est composé des bois les plus précieux ; le plafond est chargé d'or et de peintures; la corniche est sculptée avec un art infini ; à chaque panneau de la muraille, Hercule et ses travaux, sans excepter Omphale, Omphalequi ressemble à Diane de Valentinois. Dans l’embrasure des croisées, le Primatice; au-dessus des portes, le Primatice; partout et toujours le Primatice. Au bout de cette salle, et tout voisin des plafonds magnifiques , un immense balcon tout doré est disposé pour un orchestre; deux mille bougies dans des candélabres de bronze doré, disposés sur un double rang, éclairent dignement celte renaissance de la renaissance, disons mieux, cette résurrection. *

Voilà pourtant dans quel immense espace, tout rempli d’or, de lumière et de peintures, je me trouvais égaré. Spectacle d’autant plus imposant pour moi, que ces mêmes lieux, si magnifiques , je les avais vus pauvres, nus, dégradés , hideux. Au milieu de cette immense salle était dressée une immense table ronde, recouverte d’un magnifique velours bordé de crépines d’or. Un homme entra ; cet homme était vêtu d’un habit étrange et inconnu, qu’il portait avec une grâce parfaite, avec trop de grâce peut-être, car cet habit était une simarre, redoutable habit, porté par tant de magistrats redoutables. Quand tout fut préparé pour l’auguste cérémonie, quand le livre où est inscrit l’état civil de la famille d’Orléans, qu’on pourrait appeler

le livre d'or, fut ouvert à la plus belle page, le roi entra dans cette salle, et il la traversa lentement, d’un bout à l’autre, pour venir se placer en face du chancelier, dont il était séparé par cette immense table ronde. J’ai vu défiler ainsi tout le cortège, imposant et magnifique, comme on en voit dans ses rêves ou dans les contes des Mille et une Nuits. Toute la maison du roi , toute la maison des princes, dans leur plus magnifique appareil, suivaient lentement le roi , qui les conduisait. En même temps , les dames de la reine et des princesses , la maison du Coi et de la reine des Belges, la maison de la grande-duchesse douairière, les témoins du prince royal , les témoins de la princesse Hélène , les ministres , les maréchaux , les pairs , les députés , le corps municipal , les généraux , tous les invités à cette fête, entouraient la famille royale. Aux deux côtés du roi se tenaient , debout comme lui, M.le duc d’Orléans et sa royale fiancée; à droite, la reine des Français, le roi des Belges , le duc de Nemours , le prince de Joinville , le duc d'Aumale et le duc de Montpensier ; à gauche , la grande-duchesse, la reine des Belges , la princesse Marie, la princesse Clémentine, Mtae la princesse Adélaïde; de l’autre côté de la table, M. de Montalivet, M. Molé, M. de Saîvandy, tout le ministère de l'amnistie, le chancelier de France, le grand-référendaire, l'archiviste de la chambre des pairs; à droite et à gauche du roi, dans le second hémicycle formé par la table, les témoins du mariage.

Pour le prince royal : les quatre vice-présidents de la chambre des pairs, le président et les quatre vice-présidents de la chambre des députés, le maréchal Soult, le maréchal Gérard, grand-chancelier de la Légion-d’Honneur, le maréchal Lobau, commandant delà garde nationale de Paris, le prince de Talleyrand.

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Pour la princesse Hélène : le comte de Rantzau, M. Bresson et le duc de Choiseul. La maison du roi , la maison des princes, étaient placées derrière la famille royale; les dames se tenaient debout du côté opposé , derrière le chancelier. Le plus profond silence régnait dans toute la salle. Pas un murmure, pas un mouvement, pas un geste. On eût dit quelque tableau de l’histoire de LouisXIV, descendu des murailles de Versailles , et dont les imposantes figures se seraient détachées l’une après l’autre du cadre magnifique où elles sont renfermées.

Au milieu de ce silence solennel , le chancelier, d’une voix grave et imposante, lut la formule de mariage : Trèshaut et très-puissant seigneur , etc. , et la question d’usage : Acceptez-vous pour épouse la princesse Hélène ? Le duc d’Orléans, se tournant vivement vers son père, a paru lui de mander une dernière fois son consentement royal ; le roi a fait un geste affirmatif, et alors le duc a répondu d’une voix ferme : — Oui , monsieur! La voix de la princesse était moins assurée, et elle a répondu avec beaucoup de douceur : — Oui , monsieur ! En meme temps, le chancelier prenait les ordres du roi : — Très-haut , très-puissant et très-excellent prince. Quand toutes les cérémonies ont été accomplies, M. le chancelier a déclaré à haute et intelligible voix que le prince royal, duc d’Orléans était uni en légitime mariage avec la princesse Hélène de Meeldembourg. En même temps , M. le grand-référendaire a porté le registre à la signature de la famille royale. Les deux époux ont signé d’abord et d’une main ferme; le roi a signé ensuite, puis le roi des Belges , puis les deux reines , et enfin les princes et les princesses. Cela fait, M. le grand-référendaire a reporté le registre devant M. le chancelier, qui alors a appelé l’un après l’autre tous les témoins du mariage," ch a-

cun d’eux a signé à son tour dans l’ordre que nous disions tout à l'heure. M. le chancelier, M. le grand-référendaire, M. l’archiviste de la chambre des pairs, ont clos le registre. A ce moment seulement, cette muraille d’or et de soie qui entourait la famille royale s’est animée; les dames ont salué la jeune duchesse avec les plus tendres regards et les plus charmants sourires. Mais le roi a repris la marche, et il a fallu le suivre à la chapelle.

A peine avais-je eu le temps de jeter un dernier coup d’œil sur cette salle que nous quittions si vite, sur ces tableaux qu’unissent entre eux les chiffres enlacés de Henri II et de Diane de Valentinois, sur cette cheminée du plus bel ordre ionique qui se dressait derrière le roi, toute chargée d’emblèmes, de festons, d’armoiries, de guirlandes, gigantesques chefs-d’œuvre de Philibert Delorme et de Guillaume Rondelet.

Mais le roi nous entraînait à sa suite, il fallait marcher avec lui. Avant d’arriver à la chapelle catholique, le roi passa par la galerie de François 1er. Quand la galerie de François 1er sera restaurée, comme l’a été la galerie de Henri II, ce sera la plus belle galerie du chûteau de Fontainebleau, et peut-être du monde entier. Là, en effet, le Primaticen’a pas été seulement un grand peintre, mais encore il a été un grand sculpteur. Dans la décoration, il ne faut pas que la peinture soit abandonnée à eile-mème ; si on veut qu’elle produise tous ses effets, il est nécessaire qu’elle soit accompagnée de la sculpture. C’est la sculpture qui donne le relief, c’est-à-dire le mouvement et la vie, aux chefsd’œuvre du peintre. Elle encadre, elle explique, elle accompagne à merveille la couleur ; elle en augmente la force et la grâce. La galerie de François Ier est le plus excellent exemple du grand effet que peut produire cette intime union

SUR VERSAILLES, des deux arts qui s’accordent si bien l’un et l’autre. Mais, bêlas! de tous les produits de cet heureux accouplement, il ne reste plus guère sur ces murailles que des linéaments informes, des figures brisées ou effacées; et de ces chefs-d’œuvre des trois grands arts qui font le plus d’honneur à la nature humaine, l’architecture, la sculpture et la peinture, il 11e reste plus guère que le souvenir. Ces souvenirs sont encore d’une grande puissance. Par ce qui reste de ces fragments on juge encore de ce qu'ils étaient; et, ce qui est plus heureux, on juge ce qu’ils seront un jour, quand leur tour sera venu de reparaître. Toujours est-il qu’en passant dans cette galerie de François 1er, on ne pouvait s’empêcher de pensera tout ce qu’il avait fallu de peine et de dépenses royales pour rétablir la galerie de Henri II. La première de ces galeries représente à merveille les misères de Fontainebleau; la galerie de Henri II en résume toutes les splendeurs.

La chapelle de Fontainebleau reconnaît saint Louis pour son fondateur. François Ier la fit restaurer dans des proportions plus larges; Henri IV la fit décorer. Elle a quarante mètres de long sur huit mètres de large, sans compter les chapelles latérales. Le pavé est une mosaïque de marbres précieux et de diverses couleurs. Les lambris sont couverts des plus riches ornements de la sculpture et de la dorure. Fréminet, le peintre de Henri IV, a couvert la voûte de magnifiques peintures, heureusement conservées; le maître-autel est entouré de douze colonnes de marbre; quatre anges de bronze le soutiennent. De chaque côté, deux statues en marbre blanc, saint Louis et Charlemagne. S'il y a quelque part une chapelle qui, pour le nombre, la richesse, la variété des ornements, pour la forme et pour la grâce, pour l’élégance et pour la richesse , puisse lutter avec

la chapelle de Versailles , c’est la chapelle de Fontainebleau.

La chapelle n’était pas moins éclairée que la galerie de Henri II. Des lustres sans nombre et chargés de bougies jetaient leur tranquille lumière sur les tribunes latérales, sur la tribune de l’orgue, toutes remplies de spectateurs. L’autel était paré de fleurs ; de beaux tapis des Gobelins re* couvraient le sanctuaire ; tous les bancs de chêne étaient garnis de velours, et chaque prie-dieu avait son coussin de soie. Le duc d’Orléans menait lui-même sa fiancée à l’autel. L’exhortation conjugale de l’évêque de Meaux fut simple et très-courte; elle fut écoutée avec recueillement et dans le plus grand silence. Le greffier de la chambre des pairs ayant remis à monseigneur l’évêque un certificat de la chancellerie de France, dans lequel il était dit que le mariage avait été célébré, l’évêque bénit les deux époux. Le curé de Fontainebleau, M. Liotard, assistait à cette cérémonie, aussi bien que M. Cuvier, le vénérable pasteur qui devait célébrer tout à l’heure le mariage luthérien.

Quand la messe fut achevée, la famille royale quitta l’autel, et le roi, qui connaît mieux que personne le château restauré par ses soins, conduisit cette noce royale par de nouveaux chemins et par de nouveaux escaliers, jusqu’à la galerie Louis-Philippe. Vous dire au juste l’itinéraire de cette marche triomphale, les escaliers que nous avons montés et les escaliers que nous avons descendus, il n’y a peutêtre que le roi qui saurait le dire. Ces escaliers étaient tendus de tapis magnifiques, couverts d’orangers en fleurs, chargés de candélabres , resplendissants de marbres et de peintures. Pour aller à la chapelle catholique, le cortège avait traversé la salle des Gardes et l’escalier de François Ier ; pour aller à la galerie Louis-Philippe , il traversa l’escalier

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d’Alexandre et le vestibule de la Porte-Dorée. Dans la salle des Gardes, un habile, savant, ingénieux et modeste peintre, M. Munich, a rappelé avec un rare bonheur tous les amours, tous les tournois, toutes les joutes chevaleresques du château de Fontainebleau. 11 a placé là tous les emblèmes qui ont honoré ces nobles murailles : la Salamandre, le Croissant, l’H couronnée, le Soleil de Louis XIV, l’Aigle et les N de l’Empereur. La cheminée de cette salle des Gardes est à elle seule tout un édifice; les ornements de l’escalier du Roi sont aussi de M. Munich; M. Abel de Pujol a fait les deux tableaux. M. Abel de Pujol, M. Allaux, M. Picot et M. Munich, tels sont les principaux restaurateurs de ce vaste palais, dont l’architecte est, après le roi Louis-Philippe, M. Dubreuil.

Nous sommes donc arrivés par la route la plus brillante, en prenant par le vestibule de la Porte-Dorée (autre chefd’œuvre du Primatice, naïf chef-d’œuvre) dans la galerie Louis-Philippe. Toute cette galerie, qui est magnifique, est construite dans le style de la 'renaissance; des colonnes de l’ordre dorique soutiennent la voûte et le plafond; des glaces d’une vaste dimension remplissent les intervalles qui séparent les groupes de colonnes; ces portes immenses ont été copiées exactement sur une porte du xve siècle échappée à la dévastation ; mais malgré l’habileté de l’imitation, il est encore facile de distinguer la copie de l’original. Cette salle, d’un caractère sévère, avait été disposée pour le mariage protestant. Sur un autel, recouvert de velours rouge, était placé un christ entre deux flambeaux; sur une table, la Bible; devant l’autel, un prêtre, ou plutôt un père de famille célébrant le bonheur domestique. C’était encore un contraste touchant et inattendu. Nous passions des pompes de l’église catholique à la sévérité de l’é-

glise protestante. Le discours de M. le pasteur Cuvier a duré plus d’un quart d’heure; il a parlé simplement, et dans ce discours il avait tout à fait oublié le prince, pour ne se souvenir que du jeune époux. 11 y avait bien de la paix et bien de l’émotion dans ce discours.

Il était plus de onze heures : arrivé à la porte de la chapelle, le roi a salué gracieusement l’assemblée, puis il est rentré dans ses appartements, en remontant ce magnifique escalier, dont un roi se contenterait pour son salon. Ainsi s’est terminée cette seconde journée, et jamais, que je sache, une journée historique n’a été remplie de plus d’émotions, de plus d’intérêt, de plus de magnificence et de grandeur.

Il faut voir la forêt de Fontainebleau, le matin de bonne heure, quand l’oiseau chante, quand le soleil brille, quand tous les points de vue s’étendent à l’infini devant vos regards charmés; quand toutes ces pierres amoncelées sous ces arbres séculaires prennent mille formes fantastiques, et donnent à la forêt l’aspect de la plaine où les Titans se battirent contre le ciel. La forêt de Fontainebleau est pleine de mystères, de bruits, de détours, de lumière, d’obscurité. Ce sont des cavernes profondes, ce sont de petits sentiers qui serpentent doucement dans l’ombre sur un gazon fleuri; ce sont des flots de sable qui s’échappent du rocher entr’ouvert; c’est une goutte de rosée qui tombe en murmurant doucement d’une inerte montagne ; ce sont mille formes bizarres, comme il devait y en avoir beaucoup sur la terre après le déluge, quand les eaux eurent défiguré à plaisir toutes les choses de la création. A chaque pas que vous faites dans ces mystères, vous rencontrez quelquesunes de ces nouveautés vieilles comme le monde, mais dont l’effet est tout-puissant. Les artistes, les poètes, les roman-

SUR VERSAILLES, ciers, les amoureux, ces grands poètes, ont fait de tout temps de la foret de Fontainebleau le domaine de leurs rêves. Elle se compose de quarante mille arpents de vieux arbres; elle est bornée à l’ouest par la Seine; au midi par le canal de Briare; elle n’a pas moins de vingt-huit lieues de pourtour; presque au centre de cette forêt est situé le palais de Fontainebleau.

Au milieu de cet admirable bouleversement de roches, degazons, de vieux chênes, dont plusieurs rappellent Saint- Louis, ou Charlemagne, ou Clovis; dans les fourrés épais, dans les routes bien sablées, sur les hauteurs inaccessibles , au fond de ces gorges profondes, au fond de ces cavernes, au sommet de ces palais aériens; loin de la Seine qui brille au loin , ou sur ses bords, à l’ombrage des pins ou des érables, des bouleaux ou des hêtres, des sapins ou des ormes, sur les bruyères , parmi les roseaux , sur la mousse ou dans le sable, au cri des corbeaux, aux chants joyeux de l’alouette, aux notes plaintives du rossignol , que la couleuvre étale au soleil ses couleurs variées , ou que le daim s’enfuie en bondissant, après avoir jeté un coup d’œil animé et curieux, n’oubliez pas cependant de rechercher les sites favoris des princes et des poètes , les rochers fameux, les repos de chasse, dont l’aspect rappelle les vieilles légendes. 11 y a un certain art pour visiter Fontainebleau, au-delà duquel tout est hasard et confusion. Allez donc pas à pas de la Table du Roi à la Vallée de la Selle, du Rocher de Saint-Germain à la Mare aux Eves, du carrefour de Belle-Vue à la Gorge au Loup. Parmi toutes ces horreurs magnifiques, recouvertes de beaux ombrages, visitez Franchard, la plus bouleversée de toutes ces vallées pittoresques. A Franchard, on vous racontera des légendes, on vous montrera les ruines d’un monastère, vous aurez

des histoires de saintes et des histoires de voleurs; puis, en côtoyant un petit lac sur lequel flotte à l’heure qu’il est uu jeune chêne de vingt ans, renversé par le vent, vous irez admirer la Roche qui pleure.

La Roche qui pleure , c’est une haute montagne couchée sans art entre plusieurs montagnes moins hautes. Autour de cette roche, tout est désolation, silence, aridité. Vous avez soif rien qu’à vous voir dans ces sables, sur ces rochers, sous ce soleil. Mais cependant prêtez l’oreille. Entendez-vous le bruit argentin d’une goutte d’eau qui tomberait du ciel dans une coquille de nacre? Pour l’entendre tomber, cette eau limpide, il faut avoir la tête calme, la conscience tranquille. Elle ne se révèle qu’aux bonnes gens qui la cherchent en toute simplicité, cette eau mystérieuse et limpide. On dit qu’elle a le secret de soulager bien des souffrances ; je suis sûr qu’en effet elle pourrait guérir bien des maux de l’ame, si I on pouvait chaque matin aller l’entendre murmurer doucement sa plainte inarticulée. C’est étrange cette perle qui se détache de cette immense roche, cette goutte d’eau pure qui sort en murmurant de cet énorme granit; on dirait un vieux soldat qui pleure et qui cache ses larmes. En tout temps et en toute saison, par les soleils les plus chauds , par les plus froids hivers , la même roche donne éternellement la même goutte d’eau pure et inaltérable, jamais plus, mais jamais moins.

Il y a encore, parmi les endroits renommés, le mont d’Henri IV, le Rocher d’Aron, le Mont-Aigu, les Ventes de la Reine, les Érables, la Table du Roi, la Table du Grand- Veneur; le grand-veneur mène la chasse infernale aux aboiements de ses chiens d’outre-tombe ; la grande Treille, le village d’Aron, les pressoirs du Roi, le Bouquet du Roi, Henry IV et Sully, deux vieux chênes admirables entre

SUR VERSAILLES, tous les chênes; le rocher des Deux Sœurs, la Suisse en petit. On va, on vient , on s’arrête; on se sent si heureux de vivre et de dire bonjour au soleil !

Cependant quinze voitures à six chevaux traversaient la forêt au pas, au galop, faisant halte, se perdant dans les allées, reparaissant l’instant d’après dans des sentiers moins couverts. Calèches, char-à-bancs, landaus, étaient remplis de la foule des promeneurs. C’était le roi et sa famille; c’était la jeune duchesse d’Orléans et son mari, timide encore, et qui parlait à sa femme comme il lui eût parlé la veille ; les dames étaient dans quatre voitures, les jeunes gens étaient à cheval. C’était un bruit, c’étaient des éclats de rire, c’étaient des gros bouquets dont les voitures étaient jonchées. Tant pis pour les curieux qui auraient voulu troubler tout cet abandon et toute cette joie de leur regard indiscret. Quant à moi, quand je suis dans la forêtde Fontainebleau, il me faut la forêt tout entière; je la veux pour moi tout seul. Vous pensez donc que ces quinze voitures et ces quinze fois six chevaux, et ces écuyers, et ces officiers, et ces aides de camp, et cette livrée, et ces princes qui couraient à cheval, et toute cette famille royale qui paraissait et qui disparaissait par intervalles, et que je pouvais rencontrer à chaque pas, me troublèrent dans ma promenade matinale. Donc, je leur cédai la forêt tout entière, et je rentrai dans la ville en me rappelant que j’étais encore à jeun.

Pour rentrer dans la ville de Fontainebleau , il faut passer au milieu des tentes habitées par deux beaux régiments d’infanterie et d’artillerie. A droite du chemin reposent les canons entre deux guirlandes de gazon qui remplacent les chaînes de fer ; au-devant du camp , les artilleurs ont élevé une redoute en terre ; cette redoute est construite au

cordeau, au compas, et d’après toutes les règles de l’art, et je vous laisse à penser si cet ornement des artilleurs faisait l’envie des carabiniers leurs voisins. Qui dit un camp dit aussi des jardins , des arcs-de-triomphe , de belles rues sablées, d’innocentes redoutes, un trophée d’armes. Mais comment les carabiniers pourront-ils lutter avec les artilleurs? Ce sont d’habiles et ingénieux compères les carabiniers du sixième; s’ils n’ont pas la science de leurs voisins dans l’art d’élever des forts, de creuser des fossés, de donner au gazon mille formes diverses, ils ont pour eux l’esprit, la recherche, les fines devises, l’aride tirer parti d’une baguette de fusil, d’un vieux schako, d’une baïonnette rouillée, d’une poignée de sabre. Tout leur sert pour dresser leur trophée, tambours, trompettes, bonnets de police; le trophée est tout recouvert de mousse, sur la mousse sont écrites d’élégantes devises avec des fleurs ; au sommet du trophée, par devant, par derrière, flottent mille drapeaux tricolores; laissez-les faire, vous verrez que l’imagination vaut bien la science, que l’esprit vaut bien le génie, que le carabinier n’aura rien à envier à l’artilleur. Il était plus de midi, et tout le camp des carabiniers était encore occupé à embellir son trophée. Dans cette foule de jeunes officiers en déshabillé du malin, le schako sur la tête, les pieds dans des pantoufles de velours brodées par des mains amies , moitié soldats, moitié dandys, moitié indigence militaire et moitié luxe de la ville, en beau linge et en vieil habit, j’en reconnais un qui me voit, qui m’appelle , qui accourt, qui méfait descendre de mon cheval, qui m’embrasse, qui me présente à ses frères d’armes , et qui m’emmène dans sa tente pour déjeuner avec eux, non sans m’avoir demandé comment je trouvais leur trophée d’armes.

La tente de mon arni le sous-lieutenant est pittoresque-

SUR VERSAILLES, ment située entre la rue d'Orléans et la grande rue de Mecklembourg. Un double lit occupe cette tente; une table, des pliants, une bouteille tour à tour bouteille et chandelier, eau et vin, flamme et fumée, une poutre sur laquelle sont placées deux épées , une brosse, un rasoir sans manche, du cirage anglais, un flacon d’eau de Cologne, un jeu d’échecs, Y École de 'peloton et quelques volumes dépareillés de Molière, tel est le mobilier de la tente. En peu d instants, la tente fut remplie de bons jeunes gens pleins d’esprit et de bonne humeur, et le déjeuner commença d’une façon splendide. On parla de tout , de vers et de prose, de paix et de guerre, d’habits et d’épaulettes , sans oublier les amours et les spectacles, et les belles comédiennes, et les fêtes du soir, et M,,e Mars , dont on avait aperçu le voile qui flottait au vent. Il est impossible d’être plus gai et de meilleure compagnie. C’étaient des éclats de rire à faire envie au colonel, que dis-je? à faire envie à un maréchal de France. Surtout ce jour- là , tout le corps des jeunes officiers était généralement occupé d’un madrigal indigène et guerrier qu’un des leurs avait composé en l’honneur de la princesse Hélène. L’idée de ce madrigal était ingénieuse et fine. Il s’agissait d’un parallèle entre la belle Hélène de la guerre de Troie, qui semait tant de discordes sur son passage, et la jeune duchesse d’Orléans. Les vers étaient galamment tournés, simplement écrits, bien pensés, et M. Casimir Delavigne lui-même n’aurait pas refusé de les signer. Seulement, quand j’arrivai au camp , les parties intéressées à cette poésie venaient d’y découvrir une espèce d’hiatus qui choquait leur oreille, et dont il fallut se défaire à tout prix. Donc on scandait, on tournait, on retournait ce malheureux vers. L’auteur, en homme d’esprit, abandonnait tout à fait son vers, mais il tenait à sa pensée; ses amis y tenaient aussi.

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et plus que lui encore; mais cependant ce diable de vers était inflexible. On avait beau le tourner et le retourner dans tous les sens, l’hiatus reparaissait toujours. — Ce n’était pas un hiatus! c’était une légère tache qu'il était très-facile d’effacer en s’y prenant sans violence. — Vous qui êtes du métier, médit un capitaine, dites-nous donc comment vous feriez ces vers? — A coup sûr, je les ferai moins bien que vous, capitaine; mais tenez , voici votre vers. — Et, en effet, j’avais détruit l’hiatus, qui n’était pas un hiatus. Vous jugez que de remerciements et que de franches poignées de main ! Aussitôt le quatrain est envoyé à la ville, et il revient imprimé sur une belle toile blanche. — Et voilà comment se passe la vie du camp !

Nous étions encore à table , quand soudain le tambour se fait entendre. Le roi venait de la forêt; il va passer, il faut le recevoir. Je ne sais pas ce qui arriva , mais en un clind’œil tous mes jeunes officiers, si débraillés tout à l’heure, furent habillés comme pour le bal; rien ne manquait à leurs beaux uniformes , pas un grain de poussière sur leur chaussure , pas un pli à leurs habits ; leurs épaulettes étaient brillantes comme l’argent, je voudrais dire comme l’or; tout le régiment s’habilla comme un seul homme, toutes les tentes se fermèrent, la musique courait à ses armes; musique, officiers, soldats, trophées d’armes, tout était prêt, que le roi , qui va si vite, n’avait pas encore paru.

Et le soir, il y avait spectacle à la cour. Pour arriver au théâtre , heureux celui qui peut prendre le plus long chemin . La cour ovale se présente d’abord , puis l’escalier du Roi et les admirables sculptures de la renaissance, et la rampe dorée, et les portraits de Louis-le-Jeune, de saint Louis, de François Ier, d’Henri II , d’Henri IV, de Louis XIII, de Louis XIV, de Napoléon, de Louis-Philippe et de la reine des

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Français; puis , les cinq pièces de l’appartement de Mme de Maintenon, rendu à son premier lustre et tout rempli de meubles de Boule; puis, la statue d’Henri IV, qui surmonte la vieille cheminée en marble blanc; puis, la salle des Gardes et sa cheminée que supportent la Force et la Justice. Vous arrivez dans la salle de spectacle. La salle est longue et étroite, l’ornement est un couronnement de Louis XV , la scène est entourée de guirlandes et de feuilles de roses. Le roi a beau dire qu’il ne veut pas bâtir une nouvelle salle de spectacle; je ferais volontiers le pari que la salle actuelle deviendra avant peu ce qu’elle était sous Louis XV , une salle de galas et de banquets. On portera le théâtre ailleurs.

Ce soir-là l’assemblée était brillante. A huit heures le roi entrait dans sa loge, donnant le bras à la duchesse d’Orléans. C’est seulement alors qu’on a pu bien voir la jeune duchesse. Elle avait monté si vite le grand escalier le premier jour , elle avait été si entourée le second jour, elle avait traversé la forêt d’un pas si rapide , qu’à peine pouvait-on dire la beauté de sa taille, la noblesse de sa démarche , la couleur de ses longs cheveux , l’esprit de son regard , la grâce de son sourire. Mais quand elle parut dans la loge royale, à la place d'honneur , à coté de la reine , entre les deux rois , accompagnée de ces vieux maréchaux de France , les compagnons du grand capitaine, tout le parterre de généraux et de capitaines, ces loges garnies de dames, ces secondes galeries remplies de jeunes sous-officiers , se levèrent debout pour la recevoir, pour l’applaudir, pour la regarder aussi, et pour s’assurer s’il était vrai qu’elle fût si belle. La jeune femme a répondu à l’attente générale. Elle a salué l’assemblée , et chacun a pu voir que c’était en effet une grande et belle personne; la taille d’une reine, la grâce

d’un enfant , les cheveux tout blonds de cette couleur blonde qui est si près d’être la couleur des brunes ; son œil est bleu , mais plein d’intelligence et de feu; sa tête est petite, sa main aussi; ni le voyage, ni le soleil , ni la fatigue, ni tant d émotions diverses, n’ont pu altérer la blancheur inaltérable de son teint. Au milieu de cette grandeur inaccoutumée, à cette cour qui n’est pas une cour, parmi ces hommes importants à tant de titres si divers, la jeune femme se trouve à l’aise, tant elle sait garder de réserve même dans son abandon , de modestie même dans les honneurs dont on l’entoure. Sa voix est sonore et toute remplie de la douce naïveté allemande ; elle salue , elle regarde, elle écoute, elle voit tout, elle comprend toutes choses; on sent, rien qu’à la voir, qu’elle est émue, qu’elle est heureuse; on lui sait gré de sa jeunesse, de sa beauté, de son intelligence, de sa douce voix, de cette belle langue française qu’elle parle si bien et qu’elle a apprise dans les grands maîtres; on lui sait gré de tout , même de son bonheur.

Mlle Mars jouait les Fausses Confidences et la Gageure Imprévue , et vous savez avec quel admirable talent. Le parterre écoutait en silence tout cet esprit de Marivaux, et comme c’était un parterre composé, en grande partie, d’officiers delà garde nationale, électeurs, propriétaires, et en cette triple qualité partie essentielle du gouvernement représentatif, il m’a paru que ce parterre-là ne goûtait pas tout d’abord cette intrigue de l’autre siècle : ce Dubois , le valet qui mène toute cette comédie, paraissait au parterre un drôle mal appris ; il regardait Mme Argante comme une insolente baronne qui ne savait rien de la Charte constitutionnelle; surtout il ne comprenait pas ce Dorante, ce jeune homme de bonne mine et de bonne famille qui pouvait

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être avocat , et qui consentait à être l’intendant d’Araminthe, et à faire la cour à Marion, sa suivante. Les vieux instincts plébéiens de ce parterre bourgeois se sentaient quelque peu révoltés; dans cette peinture exquise des mœurs du siècle passé, et dans toute cette élégance, il ne voyait guère que le dédain pour le tiers-état. Heureusement, après les premières humiliations de Dorante et les premières insolences de Mme Argante, la scène change d’aspect : M,ne Argante est raillée et jouée par Dubois; Dorante épouse Araminthe, sa belle maîtresse ; le comte, amant d’Araminthe, est battu par le neveu du procureur. Pour le tiers-état, la satisfaction est complète, et enfin, Mlle Mars aidant Marivaux , ce parterre, d’abord si froid, aurait battu des mains si le respect le lui eût permis. !

De temps à autre, les spectateurs les plus habitués au spectacle tournaient la tète pour regarder celte jeune princesse nouvellement arrivée d'Allemagne, et prêtant l’oreille à la langue de Marivaux, à cette langue à part, qui n’a été parlée qu’un jour dans quelques beaux salonsde Paris qui n’ont duré qu'un jour, par quelques jeunes gens et quelques jeunes femmes qui sont morts à vingt-cinq ans, à la fin d’un siècle et d’une société que la foudre a frappés. Grand miracle, en effet, que la langue de Marivaux ait échappé à tant d’orages! mais grand miracle aussi qu elle soit comprise par une princesse étrangère qui n’a pas même touché Paris, qui n’a vu encore que des députés, des pairs de France, des généraux, des soldats, et qui n’est en France que depuis trois jours!

Dans les entr’actes, on criait vive le roi! on prenait des sorbets et des glaces qui circulaient avec une grande profusion ; on écoutait l’harmonie guerrière et nerveuse des clairons et des trompettes ; on regardait bouche béante

M. de Talleyrand, ce grand seigneur qui est peut-être le dernier des grands seigneurs de l’Europe, inépuisable pensée, fécond esprit, vivante histoire de la fin du dix-huitième siècle et du commencement du siècle suivant , c’est-à-dire l’inépuisable chapitre des deux siècles les plus remplis de notre histoire. Onadmirait cette figure impassible, ce regard qui devine toutes choses , ces cheveux blancs qui ne sont pas les cheveux d’un vieillard, ces rides profondes que le temps a creusées, non le travail. Si le prince eût voulu, que de belles histoires il eût pu raconter de cette même salle de spectacle où il avait vu tant de grandeurs dans des appareils si divers ! Mais il était immobile, et comme insensible à ce qui se passait devant lui. 11 était nonchalamment assis dans sa loge, et sans doute il eût donné tout Marivaux et tout ce parterre de gardes nationaux, c’est-à-dire tout le passé grand seigneur et tout le présent bourgeois de la France, pour une partie de whist. M.de Talleyrand, avec une vigueur peu commune, a supporté jusqu’à la fin la fatigue de ces fêtes. Le même soir, comme le roi passait devant lui, M. de Talleyrand se levait pour le saluer. « Ah! mon prince, dit le roi, restez assis. — Sire, répondit le Nestor de la diplomatie européenne, il faudrait que M. de Talleyrand fût mort pour ne pas se lever devant vous! »

Les jeunes gens et les jeunes femmes regardaient avec admiration, dans un coin de l’orchestre, Youssouf et le commandant Allouard. Youssouf-Bey est un véritable Arabe de pur sang : il a la petite taille, la tête haute et fière, les membres de fer, l’agilité, la grâce, la vigueur, le regard brûlant, la crinière épaisse et noire des coursiers de son pays. Jamais plus d’intelligence sauvage n’a brillé dans le visage d’un jeune homme. Il a le col nu et superbe; sa tête est ornée d’un turban de cachemire; sa barbe est

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longue et bien peignée; il porte un habit oriental en drap vert, galonné d'or, et sur les épaules un manteau noir; le terrible yatagan est passé à sa ceinture. Quand il sourit, il montre, à travers ses moustaches, les plus belles dents du monde, aussi blanches, aussi dures que les dents d'un jeune chien de Terre-Neuve; il est vraiment beau ainsi vêtu. Il parle le français comme un élève de Voltaire, c'est-à-dire avec mille formules ironiques, qu'il a trouvées je ne sais où; son regard est railleur, son accent est railleur; il regarde les hommes et les femmes du coin de l'œil , sans mépris, mais sans admiration ; il porte fièrement sur sa poitrine la croix d'officier de la Légion-d'Honneur ; il avait fair bien étonné en écoutant les Fausses Confidences et la Gageure imprévue; il avait l’air de dire comme disait une belle Espagnole à une comédie de La Chaussée : Ils s'aiment, ils sont seuls , personne ne les regarde ; que de temps perdent ces gens-là !

Son compagnon, longue barbe aussi, taille plus haute, c’est ce beau jeune homme, M. Allouard même, qui était, il y a deux ans, la gloire des courses de Chantilly et du Champ-de-Mars. Celui-là n'aura pas eu grand'peine à se faire Arabe, car il en avait déjà la force et l'adresse, l'intelligence et l’agilité; il marche gravement, posément, comme un pacha; lui, ce jeune homme si pétulant et si vif, il a pris toute la gravité arabe, si bien qu'en les voyant passer l’un et l'autre, Youssouf et M. Allouard, l'un vif, pétulant, inquiet, beau parleur, élégant et spirituel causeur, l'autre calme, grave, réservé, on dirait à coup sûr, d’Youssouf : voilà un Français déguisé en Arabe, et d’Allouard : voilà un Arabe; avec un peu plus de vivacité, ce serait un beau capitaine français!

C'est ainsi que jusqu'à la fin de cette dernière soirée .

c’est-à-dire jusqu’à onze heures, l’œil, l’esprit, 1 oreille, étaient également occupés. La fête était complète, l’admiration était entière : il n’y a pas de spectacle au monde plus imposant qu'un pareil spectacle; il n’y a pas de drame qui vaille ce drame; il 11’y a pas d’opéra qui vaille cette fête des yeux et de la pensée, même quand l’Opéra possédait encore ces deux chefs-d’œuvre qu il a perdus , Nourrit et

Et le lendemain je dis adieu à la ville, au palais, au camp, à la forêt, emportant avec moi le souvenir impérissable de ces trois belles journées du mois de juin; trois journées aussi importantes pour la dynastie du roi Louis Philippe 1er que les trois grandes journées de juillet.

MIIe Taglioni !

Jules Janin.

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