ÉRASME (DIDIER
UTTéRATBim.
(N* 1066.) D*aprè8 Holbein.
Érasme est dans l'histoire des temps modernes le premier exemple d'une grande destinée d*homme de lettres. H n*eut ni les richesses ni la puissance en partage : la simplicité de ses goûts, la modération et l'indépendance de son caractère l'éloignèrent toujours des voies de la fortune. Mais cinq papes, Jules II, Léon X, Adrien VI, Clément Vil et Paul III, lui prodiguèrent les marques de leur estime et de leur bienveillance; les trois plus grands monarques de son temps, Charles-
Quint, François I*' et Henri VIII rivalisèrent auprès de lui de prévenances et de caresses ; tous ceux de ses contemporains qui eurent le goût des lettres, tous ceux qui se firent un nom par Tesprit ou le savoir, recherchèrent son amitié comme la plus flatteuse des distinctions, et Ton peut dire qu'il tint au milieu deux le sceptre de Tintelligence. Son père, par le soin pieux qu'il prit de son éducation, répara le tort de lui avoir donné une naissance illégitime. La pauvreté et le manque d avenir, plutôt (pi'une vocation réelle, jetèrent Érasme à dix-sept ans dans les engagements de la vie monastique; mais il ne resta pas longtemps dans son couvent, alla perfectionner à Paris ses études, puis, sur la foi d une protection qui ne tint pas tout ce quelle lui promettait, fit un voys^e de plusieurs années en Àn^eterre. Il passa de là en Italie, prit à Bologne le grade de docteur en théologie , et fut relevé par le pape Jules II des vœux qui Tenchaînaient à la vie religieuse ( 1 5o6). Il lui eût été facile de se faire adopter par l'ingénieuse et docte Italie; sa fortune littéraire y eût été prompte et brillante, mais on lui avait fait espérer des merveilles de f amitié du prince de Galles, devenu Henri VIII, et il retourna en Angleterre ( 1 509). Il y fut accueilli avec un cordial empressement par Thomas Morus et par tout ce que le pays comptait de lettrés et de savants : il fit quelques leçons publiques dans les universités déjà célèbres de Cambridge et d'Oxford ; mais pom* la seconde fois il fiit déçu dans l'attente de l'établissement tranquille et solide dont on l'avait flatté. Ce fut quelques années après son
retour d*Ang]eterre, que le jeune Charles d^Autriche, dont il était né ie sujet et dont il avait failli être le précepteur, hn donna le titre de son conseiller avec Une pension de deux cents florins. A cette époque de sa vie, Erasme allait de ville en ville , sans demeure fixe , selon que le demandaient la composition ou la publication de ses ouvrages.. Ce n est qu'en 1 52 1 qu'on le voit s'établir à Bâle, auprès de l'imprimeur Froben, son ami, dont les presses mirent au jour l'un après l'autre les chefsd'œuvre variés de sa plume. Les Adages, les Apoph-, thegmes, ï Éloge de la folie et les Colloques d'Érasme, remplirent bientôt l'Europe savante, et y excitèrent une juste admiration. Erasme, dans ses ingénieuses satires, n'avait point ménagé le relâchement des mœurs cléricales et les abus qui s'étaient introduits dans la discipline ecdésiastique. Luther crut pouvoir compter sur lui dans ses hardis projets d'innovation religieuse. Mais les emportements du fougueux hérésiarque allaient mal à l'esprit mesuré et à la raison calme du philosophe , et Erasme ne tarda pas à faire tomber siu* la réforme les mêmes sarcasmes dont il avait auparavant poursuivi le dérèglement des mœurs monastiques. Le pape Paul III , comùie Adrien VI avant lui , songea à gagner à la cause de l'église un aussi habile défenseur. Il lid destinait de riches béné' fices et l'éminente dignité de cardinal. Érasme ne se laissa pas éblouir par de si hautes espérances. Malgré « l'entrainement qui le portait vers François ^^ il avait résisté aux plus belles ollres de ce monarque, et s'était acquitté noblement envers lui pendant qu'il était captif
à Madrid , en plaidant sa cause auprès de lempereur. Il ne voulut pas plus s enchainer aux bienfaits du pape qu*à ceux du roi de France, et le triste déclin de sa santé rendit aisément ses yeux indi£Férents à f édat de la pourpre romaine (i535). II mourut Tannée suivante, à Bàle, avec tout le calme d'une résignation chrétienne, dans la soixante et dixième année de son âge.