H. SCHEFFER
L'ermite Pierre avait parcouru une grande partie de la chrétienté, racontant partout les misères des fidèles de la Palestine, et partout invoquant pour eux la pitié de leurs fi'ères d'Occident. L'Europe et en particulier la France étaient donc déjà toutes pleines de l'esprit des croisades , lorsque le pape Urbain II convoqua un concile général à Clermont en Auvergne.
La voix du pontife eut un prodigieux retentissement. Treize archevêques, deux cent vingt-cinq évêques, un nombre presque^^al d'abbés mitres, avec plusieurs milliers de chevaliers, et une foule innombrable d'hommes et de femmes de toute condition, accoururent, au cœur
de i'hivef, sous ie ciel rigoureux de F Auvergne, attendant impatiemment la proclamation de la guerre sainte.
L'ermite Pierre redit alors à cette multitude immense d*hommes rassemblés ce qu'il avait dit séparément à la plupart d'entre eux dans leurs châteaux ou leurs chaumières. Il exalta puissamment les imaginations par le tableau pathétique des outrages et des persécutions prodigués par les musulmans aux fidèles qui habitaient près des saints lieux, ou aux pèlerins qui les visitaient. Le pape Urbain prit à son tour la parole : il appela toute la chrétienté aux armes pour venger la sainte cause de Jésus-Christ; il échauffa les ambitions par la promesse des riches dépouilles des infidèles, en même temps qu'il enflammait l'enthousiasme religieux en lui montrant les palmes immortelles du martyre.
Ce ne fut alors qu'un seul cri : Dieu le veati Diea le veut! Clercs et laïcs, seigneurs et humbles vassaux, tous s'empressèrent de donner leurs noms à la milice sainte et de s'enrôler pour le qrani passage. Hugues de Vermandois, frère du roi Philippe I"; Raymond, comte de Toulouse, représenté par ses ambassadeurs; Godefroy de Bouillon, duc de basse Lorraine, avec ses deux frères Eiistache et Baudouin; Robert, duc de Normandie, fils aîné de Guillaume le Conquérant; Etienne, comte de Blois, de Chartres et de Meaux, étaient les plus renommés de ceux qui marquèrent alors leurs épaules du signe sacré de la croix , et prirent de là le nom de croisés. Orbain bénit toute l'assemblée, et presque aussitôt commencèrent à s'ébranler vers l'Orient les masses d'homnies
qui allaient poursuivre la querelle engagée de{>uis plus de quatre siëdes entre la religion du Christ et celle de Mahomet.
L^EMCEREUR ALEXIS COMNÈNE REÇOIT A œNSTANTINOPLE L'ERMITE PIERRE A LA TETE DES PREMIERS CROISÉS.
Saint-Èvre. — 1839.
Tandis que les princes et les seigneurs, retournés dans leurs manoirs, s'y préparaient à la guerre sainte, la multitude , que les prédications de Termite Pierre avaient ramassée autour de lui , le suivait ou plutôt le poussait devant elle en Orient. Un seul chevalier, dont le siunom atteste la pauvreté, Gautier sans Avoir, servait de chef à ces handes tumultueuses, qui, dans les illusions de leur enthousiasme, comptaient pour se nourrir sur la manne que Dieu leur enverrait, et marchaient à la croisade en demandant Taumône. En France et en j^emagne la charité des fidèles vint à leurs secours; mais, arrivés sur les terres de la Hongrie et de la Bulgarie, ils ne trouvèrent plus que la faim et des ennemis redoutables. Pierre avait perdu plus de quarante mille de ses compagnons lorsqu'il atteignit la firontière de l'empire grec. L'empereur cependant fiit curieux de voir l'homme extraordinaire qui avait ébranlé tout l'Occident par son éloquence.
«Pierre l'ermite, dit M. Michaud, fut admis à l'audience d'Alexis Comnène et raconta sa mission et ses revers. En présence de toute sa cour, l'empereur vanta
le zèle du prédicateur de la croisade, et, comme il navait rien à craindre de l'ambition d'un ermite, il le combla de présents, fit distribuer à son armée de largent et des vivres, et lui conseilla d'attendre, pour commencer la guerre, l'arrivée des princes et des illustres capitaines qui avaient pris la croix. » Ce conseil ne fiit point suivi; l'empereur lui-même, fatigué de la turbulence de ces hôtes incommodes ^ eut grande hâte de leur faire passer le Bosphore. Là, au bout de peu de jours, cette formidable armée, que des milliers d'Allemands étaient venus grossir, n'était plus, selon l'expression d'Anne Gomnènç, qu'une énorme montagne de cadavres entassés dans la plaine de Nicée.
ADOPTION DE GODEFROY DE BOUILLON PAR L'EMPEREUR ALEXIS COMNÈNE. — 1097.
Alex. Hesse. — iSSg.
Huit mois après le concile de Clermont, Godefi:oy de Bouillon, duc de basse Lorraine, avec quatre-vingt mille guerriers donna le signal de ce grand mouvement qui allait transporter en Asie tout ce que l'Europe et surtout la France comptaient adors de plus vaillants chevaliers. Hugues de Vermandois , frère du roi Philippe I"; les deux Robert, l'un duc de Normandie , l'autre comte de Flandre ; Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse.; Etienne, comte de Blois et de Chartres; Adhémar de Monteil,
évêque du Puy^-tous seigneurs français, brillaient à la tête de la croisade : la France revendiquait encore comme ses en&nts Bohémond, prince de Tareiite, et son neveu Tancrède, issus de cette race normande qui venait de conquérir lltalie méridionale.
Le rendez-vous de toutes ces armées féodsdes était sous les murs de Gonstantinople : elles y arrivèrent les. unes après les autres, semblables, dit Anne Gomnène, a à des torrents qui se réunissent pour former un grand fleuve. » Le timide enSpereur Alexis trembla devant les redouta^ blés défenseurs que lui envoyait TOccident : il hésitait à leur ouvrir les portes de sa capitale; mais les menaces de l'audacieux Bohémond retentirent à son oreille, et, se fiant alors à la loyauté de Godefroy de Bouillon, il lui envoya son fils en otage.
Godefroy, entom'é d une brillante élite de chevaliers, se rendit au palais impérial. « En voyant le magnifique et honorable duc, dit AJbert d'Aix, chroniqueur contemporain , ainsi que tous les siens dans tout Téclat et la parure de leurs précieux vêtements de pourpre et d*or, recouverts d'hermine blanche comme la neige , de martre, de petit-gris et de diverses autres fourrures, telles que les portent les seigneurs de France, l'empereur admira vivement leur pompe et leur splendeur. D'abord il admit le duc avec bonté à recevoir le baiser de paix; puis, et sans aucun retard, il accorda le même honneur à tous
les grands de sa suite et à ses parents Après que du
haut de son trône il les eut embrassés chacun dans l'ordre prescrit, le prince paria au duc en ces termes : «J'ai
(( appris que tu es chevdier et prince très-pu^sant dans tes «terres, et de plus, homme très-sage et d'une parfaite «fidélité. C'est pourquoi je t'adopte comme fils, et je u remets en ta puissance tout ce que je possède, afin que (( mon empire et mon territoire puissent être délivrés et « préservés par toi de la présence de cette multitude ras- « semblée et de celle qui viendra par la suite. » Apaisé et ^gné par ces paroles de bonté, le duc ne se borna pas à se reconnaître pour fils de l'empereur, conformément à l'usage de ce{>ays; mais, mettant la main dans la sienne, il se déclara son vassal, et tous les premiers seigneurs, présents à cette cérémonie , et ceux qui vinrent plus tard , en firent autant * ... »