MARIAGE DE CHARLES VIIT ET D'ANNE DE BRETAGNE. — 16 DÉCEMBRE
François II, duc de Bretagne, étant mort sans enfants mâles, la couronne ducale était passée sur la tête d*Anne sa fille; et la main de cette princesse, héritière du. dernier des grands fiefs de la monarchie qui eût gardé son indépendance, était devenue lobjet d*une ambitieuse rivalité. Le sire d'Albret avait affiché des présentions que rien ne soutenait; Maximilien, roi des Romains, avait été plus heureux: il avait épousé la jeune duchesse par procuration, et déjà Anne prenait le titre de reine et se promettait celui d'impératrice. Mais à aucun prix le roi de France ne pouvait permettre un mariage qui laissait une des portes de ses états ouverte en tout temps à l'un de ses plus redoutables ennemis. Le conseU de Charles Vm résolut donc d'emporter, s'il le fallait, par la force, la main delà princesse, et de saisir cette occasion, unique peut-être, de réunir un si beau fief à la couronne. Des troupes entraient de tous côtés en Bretagne; Anne était assiégée dans Rennes; une commission mixte venait d'être nommée pour décider si c'était à elle ou au roi de France qu'appartenait le duché : elle comprit qu'il fallait céder. Elle traita secrètement avec le prince d'Orange, et «un beau jom^ Charles VIII, dit Molinet, étant allé accomplir un pèlerinage à Notre-Dame, près
d* Rennes, sa dévotion faite, il entra dans Rennes, accompagné de cent hommes d*armes et de cinquante archers de sa garde, salua la duchesse et parlementa longtemps avec elle. Trois jours après se trouvèrent en une chapelle, où, en présence du duc d'Orléans, de la dame de Beaujeu , du prince d'Orange , du seigneur de Dunois , du chancelier de Bretagne et d'autres, le roi fiança ladite princesse. » Puis au bout de quinze jo\u*s, Anne de Bretagne vint joindre Charles VIII au château de Langeais en Touraine, et leur mariage fut célébré en présence de toute. la cour, le 6 décembre i Ag i .*
Anne, toujours Bretonne au fond du cœur, avait conclu cette union comme un traité de paix après la guerre : elle avait soigneusement réservé toutes les chances possibles en faveur de rindépendance de son pays. Mais ses secondes noces avec Louis XII et le mariage de sa fille Claude avec François I^ consommèrent plus tard la réunion de la Bretagne au corps de la monarchie.
LE DUC D'ORLÉANS (LOUIS XII) FORCE DON FRÉDÉRIC DE SE RETIRER, ET DÉBARQUE SES TROUPES A RAPALLO. — 8 SEPTEMBRE 1494.
Gharies VIII était entré en Italie pour y réclamer Théritage litigieux de la couronne des Deux-Siciïes. Pendant qu'il débouchait avec son armée dans les plaines de la Lombardie , le. duc d'Orléans , son cousin , avec une flotte
génoise armée par la France , Êdsait tête aux vaisseaux napolitains « qtie conduisoit doni Frédéric , frère d'Alphonse , roi des Deux-Siciles , et estoit à Ligorne ( Livourne) et à Pise (car les Florentins tenaient encore pour eux), et avoient certain nonJ[)re de gaiées ; et estoii avec luy messire Breto de Flisco , et autres Genevois , au moyen desquels ils espéroient faire toiu'ner la ville de Gennes ; et peu faillit qu'ils ne le fissent à la Specia et à Rapalo près de Gennes , où ils mirent en terre quelques mille hommes de leur partisans ; et de faict eussent faict ce qu'ils vouloîent, si si-tost n'eussent été assaillis; mais en ce jour, ou le lendemain, dit Philippe de Gomines, y arriva le duc Louis d'Orléans, avec quelques naves et bon nombre de gsdées, et une grosse gadéace qui estoit mienne, que patronisoit un appelé messire Albert Mely, siu* laquelle estoit ledict duc et les principatdx. En ladite galéace avoit grande artillerie et grosses pièces , car eUe étoit puissante ; et s'approcha si près de terre que l'artillerie desconfit presque les ennemis , qui jamais n'en avoient veu de semblables , et estoit chose nouvelle en Italie. Et descendirent en terre ceux qui estoient auxdits navires, et par terre venoientde Gennes, où estoît l'armée, un nombre de Suisses que menoit le baillif de Dijon, et aussi y avoit des gens du duc de Milan, que' conduisoit le frère dudit Breto, appelé messire Jehan Louys de Flisco , et messire Jehan Adome ; oiats ils ne forent point aux coups, et firent bien leur devoir, et gardèrent certain pas. En effet, dès que nos gens joignirent, les ennemis furent deffaits et en frdte.
Cent ou six vingts en mourut, et huict on dix furent prisoniîiers , entre les autres un appelé le Fourgousin (Jehan Frégose) , fils du cardinal de Gènes (Paul Frégose). Ceux qui échappèrent furent tous mis en chemise par les gens du duc de Milan ; et autre mal ne leur firent , et leur est ainsi de coustume. Je vis toutes les lettres qui en vindrent tant au roi qu'au duc de Milan ; et ainsi fut cette armée de mer reboutée , qui depuis ne s apparut si près ^))
ISABELLE D'ARAGON IMPLORE CHARLES VIII EN FAVEUR DE SA FAMILLE. — 14 OCTOBRE 149A.
Th. Fragoharo (d*aprë8 le tableau cL'âllori). — iSSy.
A rapproche de Charles VIII la Lombardîe avait ouvert toutes ses villes : c'était Louis Sforza, onde et tuteur du jeune duc Jean Galeas, qui conduisait lui-même, comme par la main, le roi de France. Arrivé dans le château de Pavie, Charles VIII voulut voir son malheureux cousin , qui s éteignait dans lés langueurs d'une cruelle maladie. La présence de Louis le More , dont l'œil surveillait sa victime, empêcha les deux jeunes princes de se parler en liberté. « Charles VIII, dit Guichardin , se contenta d'exprimer à Galeas la peine que lui faisait son état, et de le consoler par l'espoir dun prochain rétablissement. Mais, au fond du cœur, et le roi et ceqx qui l'entouraient, étaient émus de pitié en songeant au peu qu'avait à vivre
* Mémoires de Plùlippe de Comines, Kv. VII, ch. vi.
rinfortuné jeune homme, condamné à périr par la perfidie de son oncle. Ce sentiment doulom^enx s accrut encore par la présence de son épouse , Isabelle d'Aragon , 'qui, tremblant pour les jours de son mari et dun enfant quelle avait de lui, en même temps qu elle^tait effrayée du péril de son père et de toute sa Êimille, vint, à la face de tous, se jeter misérablement aux pieds du roi, en lui recommandant, avec des flots de larmes, et son père et toute sa maison. Le roi, touché de son âge et de sa beauté, en eut grande compassion. Toutefois, ne pouvant siur un aussi léger motif suspendre une aus» grande expédition, il répondit qu'au point où en était l'entreprise il était obligé de la poursuivre ^ »